LES CITÉS OUVRIÈRES DE MULHOUSE
l'Lxiraii «le Y Ilistui rr tirs rUisscs une rièrcs en Vrunce. {V^ édition publiée (^ii iS^H ; (knixième édition en lU03-lt)0i).
Au lendemain de Texposilion de Londres et devant l'exemple donné par les Anglais, la Société industrielle de Mulhouse avait, sur la proposition de Jean Zuber, mis la question à Tordre du jour : de ses nombreuses informations, elle avait conclu (ju'il convenait de procurer à l'ouvrier des maisons isolées, et, autant que possible, des maisons dont il fût propriétaire (I .
(c La commodité, la propreté d'un logement influent plus (]u'on ne le supposerait d'abord peut-être sur la moralité et le bien-être d'une famille. Celui qui ne trouve en rentrant chez lui qu'un misérable taudis, sale, en désordre, où il ne respire qu'un air nauséabond et malsain, ne saurait s'y plaire et le fuit pour passer au cabaret une grande partie du temps dont il dispose. Ainsi son intérieur lui devient presque étranger, et il contracte bientôt de funestes habitudes de dépenses dont les siens ne se ressentent que trop, et qui aboutissent presque toujours à la misère. Si au contraire nous pouvons offrir a ces mêmes hommes des habitations propres et riantes, si nous donnons à chacun un petit jardin, où il trouvera une occupation agréable et utile : où . dans l'attente de sa modeste récolte, il saura apprécier à sa juste valeur cet instinct de la propriété que la Provi-
(1) Toutefois cette dernière pensée ne vint qu'un peu plus tard.
dencc a mis en nous, irnurons-nous pas résolu d'une manière salislaisanle un des problèmes les plus importants de l'économie
sociale ? N'aurons-nous pas contribué a resserrer les liens sacrés de
la famille, et rendu un véritable service a la classe si intéressante
de nos ouvriers et à la société elle-même (!) ? »
Déjà Jean Dollfus était à l'œuvre. Il faisait construire, à Dornach, par E. MuUer, quatres maisons niodèles, et le 10 juin 185^i, il fonda, de concert avec onze autres manufacturiers, la ce Société mulhousienne des cités ouvrières » qui avec un capital de 35e5.()00 francs est parvenue à faire les fonds nécessaires pour bâtir plus de 600 maisons en treize ans, et a obtenu un tel succès que, malgré cette activité, elle avait peine alors à suffire aux demandes (2).
I.es cités ouvrières formaient en 1867 une petite ville dans la grande ville de Mulhouse, vers l'extrémité du faubourg de Colmar. Dans un lieu où le terrain était, quinze ans auparavant, à fort bon marché (3), s'ouvre une large et longue avenue macadamisée, bordée de trottoirs et d'un double rang de tilleuls : c'est la rue principale. De chaque côté, des jardinets et des toitures en tuiles rouges symétriquement semées dans la verdure. On s'y fût cru à la campagne plutôt qu'à la ville, si les candélabres, les pompes placées sur le trottoir de distance en distance et la régularité de l'ensemble n'avaient attesté un genre de civilisation que ne connaissent guère nos villageois. Par un beau dimanche d'été, lorsque la pluie n'avait pas détrempé le sol noirâtre de Mulhouse, et que les habitants allaient et venaient en habits de fête ou travaillaient à leur jardin, la cité
(1) Rapport du D"" Phnot, du 30 juin 1802.
(2) KWc avait vendu :
Au l)Out de la première année G^in 1854) 49 maisons
— cinquième année ( — 1858) 234 —
— dixième année ( — 1803) 548 —
Au 31 août 1866 640 —
Le total des maisons construites était (fin septembre 1866) de 692, et elle en construisait 100 autres, sur lesquelles 12 étaient déjà retenues d'avance.
(3) 11 valait 0 fr. 25 le mètre en 1853 et 10 francs en 1867.i
odVait un aspect de gaielé et d'aisance (jui iTétait pas ordinaire dans les quartiers populeux.
Au centre de Tavenue est une place, flanquée des bâtiments d'utilité commune, boulangerie, restaurant (1) bains, lavoir (2), bibliothèque et bureau ; en face, quelques maisons de location ordinaires dont les boutiques étaient occupées par des marchands.
Les maisons d'ouvriers sont bâties sur divers plans; les unes adossées deux l\ deux en rangées de dix ou vini^t et ornées d'un jardin oblong sur leur façade ; d'autres, avec deux façades entre cour et jardin, n'ayant, par conséquent, de mitoyenneté que sur les côtés, et achetées, en général, à cause de leur prix plus élevé, pai* des contremaîtres ; d'autres enfin, groupées par quatre au centre d'un jardin . (^e dernier plan est sans contredit le plus heureux. Chaque maison y occupe un des angles du carré abrité sous le même toit et présente deux façades devant lesquelles le jardinet se développe en équerre (3). On réunissait ainsi, autant que possible, l'économie
de la dépense et la commodité de l'habitation. On variait Taménagcment intérieur, de manière a satisfaire la diversité des fortunes et des goûts, en construisant des groupes, sur cave ou sans cave, à un étage avec grenier, ou à simple rez-de-chaussée.
L'extrémité de l'avenue aboutissait à un canal. La Société n'avait pas tardé à se trouver à Pétroit sur son domaine ; elle avait dû jeter
(t) Un repas pour \0 centimes : pain, 5 cent.; soupe, 10 cent.; bœuf, 15 cent.; légumes, 10 cent.
(2) Bain à 15 centimes, linge compris ; 5 cent, pour 2 heures au lavoir.
(3) Voici la disposition générale des maisons (A, K, C, D). et des jardins
un ponl sur ce canal, acheter de nouveaux terrains ; et une seconde cité, beaucoup plus considérable que la première, s y est élevée. L'aspect en était en I 867 peut-être moins coquet parce que les arbres étaient plus jeunes ; mais le plan est le même. Des rues et des ruelles nombreuses s y coupent à angle droit et facilitent les abords ; les maisons y sont en i^énéral groupées par quatre, et la Société a profité de remplacement pour bâtir une salle d'asile.
Quand on pénétrait dans ces demeures, on retrouvait tout d'abord certaines allures de campagne. Locataire ou propriétaire, chacun y était chez soi : les petits enfants jouaient dans le jardinet ou sur les marches du palier ; la ménagère faisait sa cuisine la porte ouverte ou travaillait à sa fenêtre, ayant devant les yeux ses fleurs et ses fruits. D'autre part, T habitant y trouvait beaucoup plus de confortable qu'à la campagne et plus d'espace que dans les logements de la ville ; il pouvait diviser chaque étage en trois pièces. La distribution intérieure portait là, comme ailleurs, le cachet particulier du propriétaire. Tel visait à l'économie et se serrait pour sous-louer une partie de la maison ; tel négligeait son jardinet, tel autre le cultivait avec amour ; ici la ménagère n'avait pas la vertu de la propreté; là elle possédait cette qualité précieuse que stimule encore le sentiment de la propriété: de concert avec son mari, elle s'ingéniait à parer une demeure qui était à elle^ qui faisait son orgueil et où elle comptait passer sa vie (4).
C'est l'appel à ce sentiment de propriété qui constituait l'originalité de la Société mulhousienne. Ailleurs des philantropes ont élevé de grands bâtiments dans les villes ; des fabricants dans les campagnes ont construit de petites maisons près de leur usine ; mais le dessein s'est borné à procurer des logements commodes à prix réduit ou à titre gratuit. Donner la propriété, c'est-a-dire attacher au sol une po pulation à demi nomade, mettre à la portée d'une population pauvre le capital le plus envié des hommes, la terre, astreindre à l'épargne
( 1) La Société s'clforçait (Tencourager Tordre, la propreté, l'assiduité à Técole par un concours annuel, à la suite duquel elle décernait des primes. Décision du 31 mars 186'i.
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par une contrainle volonlairenienl acceptée la population la plus imprévoyante, était une conception d'une portée beaucoup plus haute et pouvait élre considéré comme le moyen le plus efficace ponr aider au développement de la moralité dans la classe ouvrière.
Comment la Société a-t-elle pu résoudre ce problème difficile? Son capital de 300.000 francs d'abord, porté ensuite à 355,000. ne rapportait aux actionnaires qu'un intérêt de 4 pour 100 (1). Le gouvernement y ajouta une subvention de 300.000 francs (2), à la double condition (|ue cette somme fût employée aux dépenses communes, chaussée, lavoir, restaurant, et que la Société elle-même dépensât en bâtisses une somme de 900,000 francs. Elle a dépensé beaucoup plus: au 30 juin 1865, elle avait vendu pour plus de 2 millions de maisons et ses acheteurs lui devaient encore 1 million. Elle suppléait par des emprunts, que garantissait Jean Dolfus, à Tinsuffisance de son capital et trouvait, à Bàle et à Mulhouse, des prtHeurs à 4 et demi et à 5 pour 1 00 : elle remboursait à mesure qu j se faisaient ses rentrées, et le dégagement de ses premières opérations lui permettait, avec le même roulement de fonds, d'en engager sans cesse de nouvelles.
Le prix de ses maisons variait de 2.600 à 3.300 francs (3). Un ouvrier voulait-il acheter une maison de 3.000 francs? Il donnait argent comptant 300 francs qui servaient à acquitter les droits el frais de contrat et payait le reste par fractions de 25 francs, de mois en mois ou de quinzaine en quinzaine. Il devait à la Société, outre le capital, l'intérêt à 5 pour I 00 de ce capital : mais la Société de son côté, faisant à son égard fonction de caisse d'épargne, lui tenait compte au môme taux de l'intérêt des versements successifs qu'il ellectuail dans le cours d une année. Au 31 décembre, la Société faisait la
(1) Les actions do 5.000 francs étaient, dans le principe, de (K), dont à Jean Uollfus; Tannée suivante, on ajouta 11 autres actions, et le nombre des actionnaires fat portt3 à 19.
(2) 150.000 en 1853, et 150.000 en 1854.
(3) Voici, par exemple, de quels éléments se composait le prix d'une maison
compensation entre les intérêts réciproques, et portait à nouveau la somme dont Touvrier restait débiteur au 1^'' janvier; c était, en prenant pour exemple des versements mensuels de 2o francs , 25 2S IV. lo au commencement de la seconde année, 2;îi7 fr. 70 au commenrement de la troisième. Ces comptes étaient transcrits sur un livret qui permettait à l'ouvrier de se rendre toujours un compte exact de sa situation vis-à-vis do la Société, el, si aucune maladie, aucune crise n'interrompait la régularité de ses versements (I), il se trouvait enlièren)enl Ikbéré après treize ans elcinq mois [i).
à étage, sur cave et rez-de-chaiissëc, faisant partie <ruii groupe de quatre, construite en iSB'i :
Bâtiment.