À) INTRODUCTION
Les conventions conclues entre la France et l'Angleterre sont en effet insuffisantes pour déterminer quelles règles doivent s'appliquer aux relations juridiques des colons établis dans ces parages. Elles visent surtout le problème diplomatique et sont muettes sur les questions de droit privé, il en résulte que ce pays est placé dans un élat d’anarchie absolue et forcée ; nous verrons les difficultés qui en résultent, les remèdes que l’Angleterre a essayé d'apporter à cette situation unique au monde et ceux que nous pourrons adopter pour faire cesser l’état de gêne dans lequel vivent nos compatriotes.
Malgré cette absence de protection légale, les colons des Nouvelles-Hébrides, quelques-uns du moins, sont arrivés à fonder des établissements durables ; l'étude des résultats obtenus par eux fera ressortir l'énergie, la persévérance qu'ils ont dù déployer, nous verrons comment leurs efforts ont été secondés par la Société française des Nouvelles-Hébrides et l'Union coloniale française, et nous pourrons ainsi anprécier la part considérable que ces deux sociétés ont prise dans la défense et la conservation des intérêts français dans celte région du Pacifique.
Nous démontrerons enfin l'intérêt qu'il y a pour la France à faire cesser cette situation bizarre et les moyens qu'elle doit employer pour arriver à la solution de la question des Nouvelles-Hébrides.
Les Nouvelles-Hébrides sont situées entre les îles Fidji à l’est et les îles Salomon au nord-ouest et à la même distance de ces deux groupes d'îles et de la Nouvelle-Calédonie au sud. Elles s'étendent sur une longueur de 1.200 kilomètres dans la direction N. N. O. entre 9°45’ et 20016’ de latitude sud, 163°20° et 168° de longitude est.
La plus méridionale des Nouvelles-Hébrides se trouve à 220 milles de Nouméa et à 115 milles de Maré, l’une des Loalty. Ces îles jointes aux îles Bauks et au groupe des îles Torrès semblent avoir la mème origine géologique que la Nouvelle-Calédonie à laquelle elles ressemblent géographiquement et physiquement. Les volcans d'Api et de Tanna étendent les commotions souterraines qu'ils produisent jusqu'à cette dernière.
Le sol de toutes ces îles est essentiellement volcanique. Il s'élève en falaises abruptes au-dessus de la mer formant des sortes de pyramides dont les gradins successifs sont couverts de verdure. Des bancs de corail entourent toutes ces îles prolongeant leur ceinture jusque dans l'intérieur des lLerres,mais en s’élevant sur les
k CHAPITRE PREMIER
collines de sorte que le pied de celles-ci plonge dans la mer. C'est ainsi que les plaines et les plages sont très rares aux Nouvelles-Hébrides. L’humus produit par la décomposition des plantes couvre ces bases volcaniques ou madréporiques et procure à cet archipel une fertilité qui est la cause principale de leur importance coloniale.
Il en est de même pour la Nouvelle-Calédonie et ses dépendances. Mais l'accès des deux groupes d'îles est tout différent. Aux Nouvelles-Hébrides, la côte est accore presque sur toute son étendue. Ce n’est que sur quelques points qu'un navire peut accoster et que le débarquement peut avoir lieu ; d'autre part la houle du large vient battre le pied de la falaise, ce qui augmente les difficultés d'accès. Ce n'est que sur quelques points, bien rares, que l’on trouve une plage de sable, une rade défendue des vents et des lames. Les abords de la Nouvelle-Calédonie ont un tout autre caractère. Cette île est entourée d’une ceinture de récifs interrompue dans quelque passes ; il est facile de se procurer de bonnes cartes qui indiquent la profondeur de celles-ci et la direction des courants. Les lames viennent se briser contre ces récifs el la navigation est des plus faciles dans les eaux qui séparent l’île de cette ceinture corallienne. C’est même ce qui explique pourquoi jusqu'ici le besoin de chemins de fer ne s’est pas fait sentir avec plus d'intensité dans notre principale colonie du Pacifique. Cetle sorte de mer intérieure est la voie de com-
munication la plus facile entre les centres de la côte.
Le D' Davillé dit à ce sujet : « Les plateaux madréporiques se sont juxtaposés, comblant les affaissements remplissant les vallées, surélevant les flancs de cette série de sommets probables d’un ancien continent. Les côtes ainsi continuées se relèvent, mais les inégalités sous-marines dans leurs variations incessantes rendent particulièrement délicate la navigation dans ces parages. Ces modifications constituent même sur certains points, un véritable danger. » Nous trouvons certainement là une des raisons de l'isolement et de l’abandon dans lesquels les nations colonisatrices ont laissé les Nouvelles-Hébrides.
Les Nouvelles-Hébrides sont siluées sur une zone d'activité volcanique qui s'étend du volcan actif de Tuiakula, dans le groupe de Santa-Cruz, jusqu'à une distance de 800 milles dans le sud, vers les îles Hunter et Mathieu, passant par Vanikoro, Vanna Lava, Ambrym, Lopévi et Tanna. Il est probable que cette ligne appartient à un ensemble dont l’action s'étend au nord-ouest, jusqu’à Java par les îles Salomon et la Nouvelle-Bretagne, et au sud jusqu’à la Nouvelle-Zélande.
En tous cas, les Nouvelles-Hébrides sont toutes, plus ou moins de formation volcanique, soit par éruptions déclarées, soit par soulèvements progressifs, ainsi que le montrent des cônes actifs ou éteints, et des terrains calcaires qui s'élèvent à plus de 1.000 pieds au-dessus
du niveau de la mer,
Lorsque le capitaine Cook visita Tanna, en 1774, le volcan fut trouvé en pleine activité et ne s’est pas apaisé depuis cette époque, au moins pour une longue durée. En 1888, eut lieu une perturbation extraordinaire, l’île fut secouée par de violents tremblements de terre, d'énormes coulées de lave changèrent la topographie des lieux etun vaste soulèvement détruisit presque complètement le beau mouillage de Port-Résolution, jusque-là l’un des meilleurs de l'archipel. Le havre perdit les 2/3 de sa superficie et les anciens fonds de 9 à 18 mètres que l’on trouvait presque jusqu’au fond de la baïe, ne se rencontrèrent plus que dans un chenal étroit et court, réduit à 7 ou 8 mètres.
Lopévi qui élève droit au sud d’Ambrym un cône de 4.155 pieds d'altitude sur une base de 3 milles de diamètres, a été vu en éruption en 1864 par l’évêque Palteson, et une nouvelle éruption s’est produite en 1884.
Ambrym est entièrement volcanique. Le centre de l’île est formé d’une vaste plaine de cendres s’élevant à 2.000 pieds au-dessus du niveau des lames et mesurant 4 à 5 milles de diamètre. Entourée d’un cercle entièrement formé de collines basaltiques qui la dominent de 100 à 200 pieds, tout au plus, cette plaine semble n'être vraisemblablement autre chose qu'un immense cratère en repos, sinon éteint. L'activité du foyer s’est portée depuis longtemps sur d’autres points de l'île : deux sommets voisins renfermant des cratères d'un mille de diamètre, et de nombreux courants d’eau chaude. Le
capitaine Parsy-Cust, commandant le navire anglais « Dart », à été témoin en octobre 1894, d’une éruption violente à Ambrym. Le « Scorf », de la marine française, a assisté vers la même époque, à une éruption du volcan nommé « Volcano », près la pointe sud-est d'Ambrym, et en février 1895, on signalait de semblables phénomènes à là côte nord de l’île.
Les cratères de Tanna, d'Ambrym et de Lopévi sont les seuls qui soient encore en activité, mais tout l’archipel estsouvent ébranlé de violentes commotions volcaniques. Le D' Davillé rapporte qu’en 21 mois il n’a pas noté moins de 122 secousses, soit isolées, soit par séries et d'importance variable. D'ailleurs si les tremblements sont fréquents, ils sont aussi très inoffensifs, jusqu'à présent du moins. Il n'a jamais été constaté de dégâts matériels sérieux et les colons n'ont pas souvenance qu'un tremblement de terre leur ait jamais causé de réels dommages. Cependant 1l importe que les colons songent à se prémunir à cet égard en construisant leurs habitations sur pilotis, construction qui est d’ailleurs préférable également au point de vue de l'hygiène; les tremblements de terre produisent en effet fréquemment de profondes lézardes dans les murs des habitations bâties sur fondations. De même les secousses volcaniques produisent souvent en mer de fortes lames qui, naissant subitement, peuvent être très dangereuses pour les petites embarcations qui longent la côte.
JL faut ajouter que les tremblements de terre lais-
sent parfois des traces plus durables de leur passage. C'est ainsi qu’à Espiritu Santo le cours de la rivière qui va se jeter dans le canal du Legoud, a été sensiblement changé ; la rive gauche a subi de telles modifications que la maison de l’agence de la Compagnie Calédonienne, située lors de sa construction à plus de 4150 mètres du lit de la rivière, en est actuellement très proche. Nous venons de citer plus haut le bouleversement qu’un tremblement de terre produit dans la constitution du fond du meilleur mouillage de Tanna : Port- Résolution.
Nous allons maintenant parcourir très rapidement cet archipel du sud au nord en partant de la Nouvelle- Calédonie.
L'île d’Anatom, à 24 heures de Nouméa est la plus méridionale des Hébrides et ses côtes ressemblent absolument à celles de la Nouvelle-Calédonie. Cette île peu fertile et peu accessible contient 1215 habitants. Une mission protestante s'y est établie depuis 1842 et est une des plus prospères de l’archipel.
Errouan, découverte par Cook en 1774, a un climat salubre et possède 900 habitants.
Tanna est haute, montagneuse. Son volcan, couvert d’une admirable végétation, est le plus important de l’île. Les forêts y sont magnifiques et les plaines très fertiles. Sa faune et sa flore y sont abondantes et très variées. Ses habitants sont hospitaliers et l'Australie y recrute un grand nombre de travailleurs,
Anima est une petite île sans grande importance.
Erromango produisit jadis beaucoup de santal. Elle nourrit 1500 habitants réfractaires à toute civilisation.
Vaté est le centre de l'archipel. Sa partie ouest est couverte de forêts et possède deux bons ports. Ses rivages sonl fertiles et les essais de culture des colons y ont parfaitement réussi.
Fly-Hinchinbroock, Pêle, Montagne, Monument, Matasso, Trois-Monts ne présentent que peu d'intérêt. Il en est de même des groupes des îles Sheperd.
Api est très peuplée. Les naturels sont doux. Elle possède quelques mouillages passables et sa fertilité est très grande.
Lopeni n’est qu'un volcan en activité de 1524 mètres de hauteur. %
La végétation y est rare. Il en est de même de Paama et d'Ambrym dont la population laide et nombreuse semble assez sociable.
Mallicolo est grande et haute. Forster en parle en ces termes :
« Les montagnes sont très élevées, couvertes de forêts, Le sol est riche et fertile comme celui des plaines de la Société ; les productions végétales semblent être abondantes et fort variées. Elle produit tous les fruits et légumes des pays chauds. Les cocotiers et ignames y abondent. Port Sandwich, qui s’y trouve, a la rade la plus sûre des Nouvelles-Hébrides bien qu'elle ne soit
pas très saine,
Saint-Barthélemy et Pentecôte sont bien boisées et bien peuplées de même que l'île des Lépreux et Aurore.
Saint-Esprit est la plus importante et la plus belle des Hébrides. La partie est offre, au contraire de la côte ouest, de nombreux mouillages. Les deux côtes de la rivière Jourdain offrent au point de vue de la nature du sol des différences considérables. A l’est on trouve des plateaux de formation madréporique à étages, à l’ouest des montagnes aux arêtes aiguës de 300 à 120 mètres.
C'est dans cette belle vallée que Queiros établit sa Nouvelle Jérusalem dont on voit encore les ruines. Elle possède de nombreux cours d’eau qui arrosent des plaines très riches,
La côte est de Santo est couverte de la végétation tropicale dans ce qu'elle a de plus exubérant.
Lasuperficie totale de l’archipel des Nouvelles-Hébrides est de 1.467.000 hectares.
Nous trouvons à :
hectares
Spin SAONE EME 578.600 HÉSQURCeNÉS NE ER 2.800 Sétoni, Aoré, Molo et ilots adjacents . 52.990
Total pour le groupe de Santo. . . 634.390 Mallicolo et dépendances . . . . . 253.900 Pentésotos MS DA CARRE TE 95.500 Mallooet/Auroras Tiens ee 57.700 ARDENNE AE EN E 64.600 ADS ER ST LR CORRE 63.700 Paie COMPARE MERE Et 1.480 LOPEXT ML e r ns aR RE 2.230 Hes= Sheppereein TERRE 4.500 MeyetDeux-Monts Ne 3.100
Total'de Ce grouper. Le EM SAG HO
Vaté et dépendances .
Erromango .
Tanna
Niona
Anatum .
Futuna . RECU Total du groupe Sud. .
Total général.
hectares 109.400 111.300 41.000 2.000 19.700 2.500
LE
La Compagnie française des Nouvelles-Hébrides en
possède 780.600, soit plus de la moitié.
Les conditions thermiques et hydrométriques des Nouvelles-Hébrides sont celles auxquelles sont soumis tous les pays tropicaux. La belle saison ou saison sèche va de mai en octobre et la saison des pluies de novembre à avril. Pendant celle-ci, les variations de température les plus brusques et les ouragans les plus violents sont fréquents surtout au sud de l'archipel à Anatom. Le D° Davillé signale la difficulté que l'on a à distinguer la saison humide de la saison sèche tant les rosées et les pluies sont parfois abondantes durant celle-ci.
C'est ce qui différencie de la façon la plus importante le climat des Hébrides de celui de la Nouvelle-Calédonie ou de l'Australie qui sont parfois désolées par des sécheresses qui durent des saisons entières.
La division en saison chaude et saison fraîche est beaucoup plus nette.
L'époque de la journée la plus pénible est midi, car si l’on relève au thermomètre, vers deux ou trois heures de l'après-midi, un nombre de degrés un peu supérieur, il y à Loujours à ce moment de la journée une brise qui ne se fait pas sentir avant midi. Pendant la saison ora-
geuse, les jours et les nuits mêmes sont souvent suffocants et la quantité de pluie est telle que l’on ne peut songer à travailler au dehors.
Le climat néo-hébridais, au point de vue de sa salubrité à été l’objet d'opinions absolument contradictoires et souvent trop pessimistes de la part des explorateurs ; missionnaires ou colons.
Ceux-ci en effet se sont presque toujours établis sur le bord de la mer, ils n’ont que rarement pénétré à l'intérieur des terres et la vérité c’est que les côtes seules sont parfois insalubres,surtout à l'occident, par suite des forêts impénétrables dont elles sont couvertes.
M. Lechartier, ancien commissaire du gouvernement en Nouvelle-Calédonie, dit à ce sujet :
« Nous n'avons jamais entendu parler de cas un peu importants de fièvre paludéenne, tels qu'il s'en présente à Madagascar, au Sénégal, à la Guyane. Les colons européens que nous avons rencontrés à Sandwich nous ont affirmé ne s'être jamais mieux portés. Ce climat serait très supportable pour les blancs qui se conformeraient aux principes d'hygiène des pays chauds. »
I signale aussi le danger que présente la côte ouest et il en donne la raison et Le remède en ces termes :
« Là, depuis des milliers de siècles, ont grandi des forêts vierges impénétrables. Les lianes qui relient entre eux des arbres séculaires, les joncs et les bambous arrêtent la circulation de l'air et produisent des miasmes fétides. Cet amas de détritus engendre parfois de
légères épidémies ; mais elles disparaîtraient dès que la hache du pionnier aurait donné de l'air à ces immenses forêts : il suffirait de quelques coupes sombres, de quelques tranchées d’une côte à l’autre, pour rendre la côte ouest aussi saine que l’autre. Le climat des Nouvelles-Hébrides est, à peu de chose près, celui de la Nouvelle-Calédonie, un peu plus chaud toutefois sur la côte ouest. »
La fièvre constitue aux Nouvelles-Hébrides, comme dans tous pays tropicaux, la maladie la plus répandue et la plus redoutée.
Bien qu'il soit difficile d'indiquer avec précision les diverses conditions climatériques ou individuelles qui la font naître, nous pouvons dire les raisons générales de son existence et les moyens de l’éviter dans la mesure du possible.
Il y a dans ces îles une saison relativement saine et une saison de fièvres qui est celle des grandes chaleurs, mais sans qu'il y ait rien d’absolu dans cette division.
Le paludisme y trouve un milieu propice à son éclosion: terres bumides et incultes, pluies abondantes, chaleurs torrides et existence de marais. Chose curieuse, le vent du sud-ouest est celui dont l’arrivée coïncide toujours avec une recrudescence des fièvres et le vent du sud-est qui passe sur des marais et des vastes terrains en fermentation produit l'effet contraire.
La fièvre des Nouvelles-Hébrides, sans avoir la gravité de celle que l’on contracte dans certains autres pays du
monde comme le Sierra-Leone, l'ile Bourbon ou la Guyane, n'en est pas moins un obstacle réel à la colonisation.
Le nouveau colon est souvent atteint dès le début de son séjour et il s'effraye d'autant plus qu'il ne connait pas les moyens relativement faciles, non pas d'éviter complètement le paludisme, mais tout au moins d'en pallier les effets les plus graves.
L'Européen devra hors et avant tout ne jamais travailler le sol vierge. Il se contentera de surveiller tous les travaux qui devront être faits dans une terre chargée depuis des années de miasmes délélères: Cette prescriplion est la plus importante de loutes celles dont le colon devra s'abstenir.
L'absorption quotidienne de quelques centigrammes de quinine que l’on pourra porter durant les accès jusqu'à un gramme est le meilleur de tous les remèdes contre la fièvre.
L'alimentation doit être surveillée de très près. L'eau non bouillie est dangereuse et l’on devrait se faire une règle de ne la boire que sous forme de thé ou de café. Il faut même éviter tout liquide trop frais.
Les aliments gras sont nuisibles dans des pays aussi chauds. Mais en dehors de ceux-ci, le colon trouvera dans la faune et la flore néo-hébridaises ce que la nature peut produire de plus agréable et de plus sain.
Les espèces de poissons sont très variées ; la plupart sont excellentes, mais certaines sont empoisonnées et
16 CHAPITRE Il
l'on devra sur ce point s’en rapporter aux conseils des indigènes.
L'alcool peut être absorbé, mais en petites quantités et seulement après les repas.
En vertu de ce principe que le paludisme provient presque exclusivement des miasmes que contient la terre, le colon devra construire sa maison de façon à être le moins possible en contact avec lui. Qu'il la bàtisse sur pilotis ou sur fondations, son habitation devra être séparée du sol par une couche épaisse de béton. Il l'établira de plus sur un endroit élevé afin d’avoir le maximum possible d'aération.
Nous ne croyons pouvoir rien ajouter de mieux aux quelques indications précédentes sur la salubrité des Nouvelles-Hébrides que l'extrait suivant d’un rapport de M. Lamaillé, agent de la Société française des Nouvelles-Hébrides :
«IT y a quatre mois que je suis à Sandwich, en communication constante avec les indigènes et avec les vieux colons de l’île, ainsi qu'avec les capitaines des bateaux qui font le commerce dans tout l'archipel depuis dix ans et plus. J'ai donc pu me faire une idée à peu près exacte du climat et des conditions d'existence, et J'affirme que, si l’on excepte la Nouvelle-Calédonie, Tahiti et Saint-Pierre et Miquelon, qui se trouvent sous une latitude élevée, nous n'avons pas une seule colonie aussi saine que les Hébrides. La Réunion, qui passe
pour une colonie assez salubre, est plus malsaine que
les Hébrides, et je tiens ce fait des créoles de la Réunion, établis depuis plusieurs années à Sandwich, et qui sont dans une situation assez aisée pour retourner à Bourbon, s'ils le voulaient. L'un d'eux me disait dernièrement: « Je voudrais bien retourner à Bourbon, mais je crains la fièvre. » C’est typique, quand on considère que les Hébrides passent pour un pays des plus fiévreux.
« On reproche aux Hébrides la fièvre, l’anémie et la dysenterie.
« La fièvre ; — elle existe, et toute personne qui séjourne dans les îles est certaine de devenir fièvreuse. La fièvre n'aide pas à supporter les maladies que l’on peut avoir, mais par elle-même, elle n’est pas mortelle. Il n’a pas encore été constaté d'accès pernicieux certain. De combien de colonies françaises pourrait-on en dire autant?
« L’anémie ; — mais elle existe dans tous les climats chauds, même à la Nouvelle-Calédonie.
« La dysenterie ; — nous avons eu celle année une épidémie de dysenterie. J'ai été un des premiers et des plus gravement malades, mais c'était une épidémie, et en Nouvelle-Calédonie, où l'on juge le plus sévèrement les Hébrides, la Commission sanitaire a déclaré que la dysenterie était endémique en Calédonie.
« Il est bien vrai que le climat des Hébrides n’est pas celui que l’on pourrait rêver, où il n'y aurait aucune
affection ; mais, si l’on procède comme on doit le faire,
par voie de comparaison, et si l’on juge sans parti pris, on reconnaîtra que le climat des Hébrides est relativement sain, et le deviendra peut-être tout à fait quand on aura débroussé et, en tous cas, qu’il est plus sain que celui de nos colonies africaines et américaines.
« J'insiste sur ce point parce qu'en Calédonie, on s’oceupe beaucoup de l’insalubrité des Hébrides, et que ces bruits peuvent trouver un écho en France.
« Ce qui a donné naissance à cette mauvaise renommée, c’est que, au début, Les quelques stations de coprah établies dans les îles, ayant donné beaucoup d'argent, immédiatement les hommes sans travail à Nouméa, se sont faits coprahmakers, mais là où un seul avait réussi, dix se sont établis et n’ont rien fait. Quelques colons ont échoué dans leurs tentatives, soit par inaptitude, soit par paresse, et ont été obligés de rentrer à Nouméa. Il est dans le caractère humain de chercher à atténuer les fautes que l’on a pu commettre, et les personnes revenues sans ressources des Hébrides n’ont pas dit que si elles n'avaient pas réussi, cela tenait à Leur incapacité ou à leur paresse.
« Elles se sont empressées de dire que leclimat ne permetlait pas le travail, et qu'on ne pouvait même pas séjourner aux Hébrides. J'ai toujours cherché les causes des maladies ou des décès, qu'il s'agisse de colons ou d'étrangers et j'ai toujours constaté que l’intempérance et la débauche entraient pour beaucoup dans les cas de maladies sérieuses ou de décès. Dans mon der-
nier rapport, je vous ai donné les causes de décès pour chaque colon mort.
«J'avais dit que je n’en connaissais pas la cause pour M. Mitard ; j'ai eu des renseignements depuis : le médecin militaire qui à soigné M. Mitard a déclaré qu'un poumon élait complètement détruit et l’autre fortement endommagé. À son arrivée dans l’île, M. Mitard était donc phtisique à la dernière période. Je ne comprends pas du tout le pessimisme des rapports officiels qui sont adressés au ministère, el je suis d'avis que tout colon, jouissant d’une bonne santé, travailleur, peut venir aux Hébrides. Mais, si l’on veut réussir, et éviter les déboires qui se sont produits récemment, il faut faire un choix parmi ceux qui demandent à venir. En ce moment, il faut des cultivateurs, et chaque fois que vous enverrez un bureaucrate, un peintre, ou un marchand de fleurs en perles, c’est une dépense qui ne produit pas, car, au bout d’un mois, ilabandonne sa concession, et je serai obligé de le faire rapatrier jusqu’à Nouméa. En second lieu, il est utile de voir si, non seulement, le colon jouit d’une bonne santé, mais encore s’il peut supporter un climat chaud, car telle personne d'un tempérament lymphatique, qui se porte bien en France deviendra malade aux Hébrides. [l est indispensable que les envois de colons se fassent de mai à octobre. Les colons envoyés d'octobre à mai, c’est-à-dire pendant la saison des pluies, n'auront pas le temps de s’acclimater, auront la fièvre en arrivant, et se trouveront dans des
conditions tout à fait défavorables ; ceux envoyés de
20 CHAPITRE Il
mai à octobre pourront s'installer et rester plusieurs mois sans avoir la fièvre.
« Avec des colons sérieux, on arriverait avant deux ans à coloniser les Hébrides. J'ai foi en l'avenir de ce pays : culture d'abord, et ensuite industrie et mines. »
En somme on a émis au sujet de la salubrité des Nouvelles-Hébrides bien des opinions contradictoires. Les lignes qui précèdent de M. Lamaillé ne paraissent pas exagérer et concordent avec la majorité des rapports que nous avons pu consuller sur ce point. D'autres orateurs vont plus loin et n’ont pas craint de représenter cet archipel comme un paradis terrestre. I est vrai que d’autres ont comparé les Nouvelles-Hébrides aux pays les plus malsains du globe et expriment l'opinion que le blanc ne peut y vivre.
La vérité se place entre ces deux extrèmes. Il n'existe pas un colon actuellement dans ces îles qui n'ait eu à souffrir du climat, d'autre part beaucoup d'entre eux y vivent depuis 10, 15 et mème 20 ans.
Par suile, pouvons-nous espérer que les Nouvelles- Hébrides dans le cas où elles seraient reconnues terres françaises soient susceptibles de devenir pour nous une colonie de peuplement. Toute réponse dans un sens ou dans l'autre serait prématurée. La colonisation ainsi que l’a démontré M.Quatrefages(L’Espèce Humaine),est une expérience de longue haleine. Il est certain que sur nombre déterminé d'êtres doués de vie, de végétaux même transportés d’un pays dans un autre où les condi-
tions d'existence sont très sensiblement différentes, une
certaine fraction variable est condamnée à disparaitre rapidement; d'autres vivront, mais ne feront pas souche, quelques-uns enfin en bien pelit nombre pourront donner naissance à des générations avant quelque chance de se perpétuer. Quatrefages estime que l'expérience n'est pas encore définitive en ce qui concerne les Antilles et les terres de l'Océan Indien, où les blancs vivent depuis près de trois siècles ; or nous ne sommes établis aux Hébrides que depuis 40 à 50 ans.
Ilest certain que la race européenne a pu s'acclimater dans des régions (out aussi malsaines que les Nouvelles- Hébrides, telles sont les terres voisines de la Malaisie, où les Hollandais ont des établissements prospères ; à Cayenne, dont Ja salubrité a fait l'objet de tant de récits, la mortalité depuis les statistiques récentes est inférieure à celle de Paris. Elle a diminué dans des proporlions considérables en Cochinchine si meurtrière pour les troupes d'occupation. La conservation de la vie du colon qui vient s'établir aux Nouvelles-Hébrides dépend donc surtout de l’exacte observation des préceptes d'hygiène qui ne manqueront pas de lui être donnés et l'on peut espérer que des familles européennes pourront s'implanter dans cet archipel. Il existe dès aujourd'huiaux Nouvelles-Hébrides quelques enfants nés dans ce pays de colons européens. D'autre part la Nouvelle- Calédonie dont la salubrité est incontestable n’est qu'à quelques jours de mer des îles les plus éloignées et il est facile aux colons néo-hébridais d'aller y reprendre de nouvelles forces,
Nous examinerons maintenant les Nouvelles-Hébrides au point de vue de leurs productions agricoles de l'élevage que l’on peut y faire et de leurs ressources minérales.
Produits agricoles. — Le soleil et les pluies des tropiques ont donné à la flore de ces îles une richesse, une puissance incomparables. Tous les voyageurs en ont parlé avec enthousiasme. Leur flore tient à la fois de celle des îles malaises et de celle de la Polynésie. On y trouve le bananier, la canne à sucre à côté de l'arbre à pain, du taro.
Les forêts sont remplies de cocotiers, de palmiers et de latassiers mêlés aux palétuviers, aux mangliers et à toutes les espèces de la zone torride.
Les cocotiers surtout sont innombrables et plus riches que ceux de la Nouvelle-Calédonie. Aussi l'exploitation du coprah ou amende sèche est-elle une des principales richesses de ces îles.
Le coton, la vanille, le café, l'oranger,le citronnier et le sandal croissent partout.
Parmi les cultures industrielles que l’on peut faire
aux Nouvelles-Hébrides se trouve particulièrement indiquée celles des bananes à cause de sa facilité et des résultats qu'elle peut donner.
Les Australiens, grands amateurs debananes, ne peuvent les récolter chez eux. Par suite du climat trop froid, les entreprises qu’ils ont faites en ce sens n’ont donné que de médiocres résullats.
Une compagnie anglaise avait même organisé un service régulier de vapeurs pour importer ces fruils des îles Fidji ; mais dans ce pays les bananiers sont ravagés depuis 1892 par un parasite qui ne leur permet plus de faire face à la demande australienne. Le moment est donc propice pour pratiquer cette culture aux Hébrides.
On peut planter par hectare 600 bananiers qui donnent leurs régimes au bout de 8 ou 10 mois. Chaque régime contient en moyenne 12 ou 15 mains c’est-à-dire séparations superposées de fruits dans un ordre alterne. Il porte ainsi environ 30 kilogrammes de fruits.
Après la récolte, le tronc de l’arbuste est arraché, mais il a déjà donné de nombreux rejetons dont on ne conserve que trois. Ceux-ci donneront ainsi 2400 plans en exploitation.
Il suffit d'entretenir la propreté sur le sol en le débarrassant des détritus et sur les fruits en les nettoyant ou en les déchenillant.
Les bananes sont non seulement utilisées pour la nourriture du colon et de ses domestiques indigènes,
mais surtout exportées en Australie où, comme nous l'avons dit, elles commencent à manquer.
Le transport des régimes est en ce moment entre les mains d'une compagnie australienne qui, en mai 1894, en exportait 3.200 et ‘en juin 1894 plus de 6.000 à Sydney. La banane du Quensland se vendait alors 1 fr. 85 à 2 fr. 60, celle du Fidji 2fr. 60 à 3 fr. 75 et celle des Nouvelles-Hébrides 3 fr. 75 à 4 fr. 35, chiffres qui se passent de commentaires et qui prouvent la supériorité incontestable des produits hébridais et l’avenir que cette colonie doit en tirer.
Le cocotier est un des arbres les plus utiles des pays tropicaux et il constitue la richesse principale de la plupart des îles océaniennes. Son bois est employé à la construction, la bourre dont est enveloppé son fruit peut servir à faire des étoffes, la coque de la noix est un excellent combustible: elle contient de plus une eau qui est parfois la seule potable que l'on puisse trouver. Enfin les noix de coco constituent un article d'exportation très recherché.
La culture du cocotier est très fructueuse, mais elle ne donne de résultats qu'après sept, huit et même dix ans. La noix, détachée de son enveloppe et fragmentée en petits morceaux, s'appelle coprah. Elle se vend 200 à 250 francs la tonne rendue à Sidney.
On plante environ 400 cocotiers par hectare. Ils donnent en moyenne après la huitième année 240 à 250 noix dont il faut 8.000 pour faire une tonne de co-
prah.
Cette cullure à pour avantages principaux de donner un revenu régulier et de n’exiger que très peu de soins.
Le caféier exige un entretien plus minutieux, un choix judicieux du terrain etune propreté absolue, par contre son rapport est plus rapide que celui du cocotier et il tient 5fois moins de place.
On peut planter facilement 2.000 caféiers par hectare. Ils commencent à donner des fruits au bout de trois ans et sont en plein rapport à cinq ans. Ils produisent alors 500 grammes de café qui se vendent environ 1 franc et laissent 0.50 de bénéfices nets, soit 100 francs par hectare.
Le maïs est d’une culture commode lorsque l’on défriche. 11 n’exige pas en effet une terre de grande valeur ni d’une grande propreté. On peut le planter au fur età mesure que l’on débrousse et il procure des bénéfices au bout 4 ou 5 mois.
On fait ainsi jusqu’à trois récoltes par an et si les bénéfices ne sont pas aussi considérables que ceux que procurent les denrées précédemment étudiées, ils n’en sont pas moins très appréciables, car ils permettent au colon la reconstitution rapide de son capital d’établissement.
Les cultures que nous venons d'étudier se font déjà aux Nouvelles-Hébrides sur une très grande échelle, mais il en est d’autres, que nous allons désigner et qui mériteraient d'être développées davantage.
En première ligne nous cilerons le caoutchouc. La
consommation de ce produit est devenue tellement considérable depuis l'invention de l'électricité et celle plus récente des vélocipèdes et des automobiles qu’en cinquante ans le prix en a quintuplé et que depuis trois années il a presque doublé. Cette cherté ne semble pas près de diminuer, c’est pourquoi toutes les colonies tropicales doivent s’efforcer de mettre la culture de ce produit en rapport avec des besoins sans cesse croissants de l’industrie.
Le caoutchouc se trouve aux Nouvelles-Hébrides dans la sève d’un arbre géant et très répandu appelé banian. Sans être un véritable arbre à caoutchouc — comme le siphonia elastica — le banian semble pourtant devoir donner des résultats très appréciables. Pour recueillir le suc laiteux de cet arbre, on enfonce dans son écorce des sortes de gouttières sous lesquelles on suspend de petits pots que l’on n’a qu'à vider tous les jours. Ce liquide peut être expédié ou travaillé sur place. Il suffit pour cela de trémper rapidement dans ce lait une palette de bois que l’on fait sécher devant un feu et ainsi de suite jusqu'à ce que les minces couches de caoutchouc ainsi superposées arrivent à constituer des plaques homogènes d’une certaine épaisseur.
Ce caoutchouc peut encore être soumis à une température de 150 degrés et mélangé d’un cinquième de souffre ; il donne alors l’ébonite.
Les colons doivent de même s'occuper du gingembre et de l’arrow-root. Les Australiens font une grande con-
sommation de gingembre et ils ont à plusieurs reprises demandé si les néo-hébridais ne pourraient leur fournir, celui dont ils ont besoin pour la fabrication du gingenale, gingen-beer et autres consommations du même genre. Or cette plante pousse seule et ne demande aucun soin.
La vanille n’est guère cultivée encore sauf à Santo depuis 1895 el cependant elle donnerait encore, malgré la baisse considérable de son prix, de sérieux bénéfices même sous forme de culture accessoire. La vanille est une liane que l’on plante à côté d'un arbre quelconque autour duquel elle s'attache.
Il en est de même du ricin, du goyanieret du cacaovyer; tous les essais de culture de ces plantes ont parfaitement réussi et il est à souhaiter qu’ils soient continués.
Une autre culture d'attente serait celle du tabac, car les premiers résultats obtenus aux Nouvelles-Hébrides ont paru bons comme goût et comme parfum.
A côté de ces cultures industrielles le colon devra se livrer à une culture maraîchère bien entendue, afin de se procurer les légumes et Les fruits qu'exigent sa nourriture personnelle.
Les fruits d'Europe sauf la fraise et la pèche s’accomodent mal du elimal néo-hébridais. Ils sont d’ailleurs largement remplacés par les fruits tropicaux : pommes, cannelle, ananas, mangues, avocats, bananes et orangets.
Par contre tous les légumes européens, à l'exception
de l’artichaut et du chou-fleur donnent detrès beaux résultats.
La faune des Nouvelles-Hébrides est peu variée et le cède absolument sur ce point à la flore. Elle rappelle celle de la Malaisie. Il n° y avait avant l'arrivée des Européens que le cochon et la poule. Cook y introduisit le chien.
Le porc y vit presque à l’état sauvage et les indigènes y attachent une grande valeur; 1ls sont comme les poules un instrument d'échange.
La mer est très poissonneuse et fournit une nourriture très eslimée des canaques et des Européens.
Le colon doit, actuellement du moins, ne s'occuper de l'élevage des bestiaux que pour son usage personnel. Il aurait tort de le faire dans un but d'exportation, il n’en retirerait jamais les bénéfices que doit lui donner la culture et cela à cause de la concurrence de l’Australie. Ce pays est en effet dans le monde entier celui où la production du bétail peut se faire au plus bas prix. Ainsi, un mouton de 25 kilogs rendu à Port-Villa ne coûte pas 25 francs, c'est dire que les néo-hébridais ne pourront de longtemps le produire en grand aux mêmes conditions. Ils feront donc bien de ne songer pour le moment qu'à trouver dans cet élevage une nourriture saine et la seule viande fraîche qu'ils pourront trouver dans ce pays.
Ce que nous avons dit plus haut de la supériorité lucralive de la culture sur l'élevage est beaucoup moins
exact pour la volaille. Celle-ci se vend en effet très cher à Nouméa. Les œufs y valent 2 fr. 50 à 3 francs la douzaine, les poulets 4 francs, les canards 5 francs, les dindons 8 à 12 francs. Cette industrie peut donc être la source de gros bénéfices, acquis facilement, car chacun sait qu’elle ne nécessite pas de soins fatigants ou difficiles de la part du colon.
Produits minéraux.— Nous ne possédons encore que très peu de renseignements sur les richesses minérales que peut renfermer le sol des Nouvelles-Hébrides.L’intérieurde la plupart decesiles esteneffet encore inconnu elc’est seulement lorsqu'elles auront été complètement explorées que l’on pourra se rendre compte de la valeur qu’elles présentent sous ce rapport. On peut cependant supposer dès maintenant que l’industrie minière ne sera pas moins productive dans ces îles que dans le groupe voisin de la Nouvelle-Calédonie, dont la constitution géologique paraît être sensiblement la même. On a déjà remarqué sur plusieurs points de l'archipel l'existence de minerais de euivre et de nickel; mais il est un produit minéral : le soufre, dont l'exploitation donnera à brève échéance de sérieux bénéfices. La présence du soufre s'explique naturellement par celle de la constitulion volcanique de l'archipel ; il se rencontre en abondance dans plusieurs îles et la Société française des Nouvelles-Hébrides a fait procéder à ce sujet à des études détaillées à Tanna et à Vanna Lava où se trouvent
les principaux gisements.
Tanna est une petite île, de 60.000 hectares seulementde superficie, située au sud de l'archipel, à 270 milles dans le nord-est de la Nouvelle-Calédonie. Allongée selon la direction du nord-ouest sud-est, l'île présente un massif montagneux central, couvert d’une puissante végétation. La côte nord-est est très découpée ; les baies principales sont: West-lé-See, Sulphur-Bay et Port- Résolution. Tanna renferme deux importants gisements de soufre : l’un sur le flane nord, en face et à 1.500 mètres de Sulphur-Bay ; l’autre, qui est plus considérable, à 3 kilomètres du premier, dans le sud-ouest, sur le flanc du massif volcanique, et à 4.500 mètres de Sulphur-Bay. Le premier gisement présenterait des difficultés sérieuses d'exploitations ; le soufre recueilli à la surface, mélangé de scories et de cendres, a donné une teneur en soufre de 47 0/0. Le second est plus riche et d’une exploitation plus facile. Les techniciens qui l’ont étudié ne sont pas d'accord sur la quantité de soufre qu'il renferme, en tous cas, elle ne serait pas inférieure à 900.000 tonnes; elle atteindrait, d’après d’autres 100 millions de tonnes. Le minerai se présenterait d'excellente qualité et les tranchées pratiquées à 3 mè- -tres de profondeur ont donné constamment du soufre presque pur. Il faut noter que si ce soufre, à l’état brut, n'a produit à l'analyse que 58 0/0, le minerai de Sicile, le seul qui puisse jusqu’à présent lui faire concurrence, ne produit généralement que 35 0/0.
Le volcan à été acheté aux chefs indigènes par la
Compagnie calédonienne des Nouvelles-Hébrides, le 27 février 1883, suivant acte contresigné le 26 mai suivant par M. Bénier, stationnaire français, et enregistré à Nouméa. La Compagnie a acquis, en même temps que la propriété du volcan, le droit d'établir une route depuis le volcan jusqu’à Sulphur-Bay. Les droits de la Compagnie calédonienne appartiennent aujourd’hui à la Société française des Nouvelles-Hébrides.
Vanna-Lava est une île plus au nord, dans le groupe des Bauks. Par acte signé à Port-Patteson le 28 juin 1882, enregistré à Nouméa le 21 septembre suivant, le chef Serry, de la tribu de Bouhanising, a cédé celte propriété à MM. Zeppfel et Clovillard, le terrain soufrier situé sur la rivière Ngusin, à environ 4 milles de son embouchure et formant autour des gisements de soufre une circonférence d'environ 925 mètres de rayon. Le chef cédait, de plus, le droit de faire une route d’exploilation, de 10 mètres de largeur, depuis les solfatares jusqu’à Port-Patteson. Cette concession est passée depuis aux mains de la Société française des Nouvelles-Hébrides.
Vanna-Lava présente de grands avantages sur Tanna: le soufre s’y est présenté jusqu’à présent de qualité supérieure, les communications entre les gisements et les points d'embarquement sont beaucoup moins difficiles ; le volcan de Tanna est en éruption constante et violente ; enfin Les indigènes de Vanna-Lava sont moins farouches que ceux de Tanna et moins hostiles à l’in-
32 CHAPITRE Ill
fluence française. Aussi la Société française des Nouvelles-Hébrides s'est-elle proposée d'exploiter en premier lieu la solfatare de Vanna-Lava. A cet effet, une Sociélé française anonyme au capital de 1 million de francs vient de se constituer à Paris. Elle a reçu de la Société française des Nouvelles-Hébrides le droit d’exploiter jusqu'à complet épuisement les gisements de soufre existant sur les terrains dont la Société française est propriétaire à Vanna-Lava.
Il résulte des sondages et des plans détaillés effectués dans cette île que le soufre existant à fleur de sol sur la solfatare peut représenter un volume d'environ 30.000 mètres cubes, correspondant, la densité du soufre étant 2, à 60.000 tonnes ; il convient d'observer d’ailleurs que ces chiffres semblent devoir être un minimum.
Des échantillons de ce soufre, pris au hasard, ont été soumis à plusieurs analyses dont les résultats ont été concordants et accusent une teneur moyenne de 97 à 98 0/0 de soufre pur, ce qui permet de ranger le produit dans la qualité appelée dans le commerce « lroisième belle de Sicile ».
Ses débouchés ont également fait l'objet d’une étude des plus sérieuses, de laquelle il ressort que la Société ne doit rencontrer aucune difficulté à trouver, notamment en Australie et à San-Francisco, mais surtout à San-Francisco, l'écoulement de ses produits. La consommation du soufre augmente d'année en année aux États-Unis, où l'importation a passé entre 1894 et 1898,
de 126.500 à 159.790 tonnes et atteindra probablement, en 1899, un chiffre supérieur.
Pour alimenter cette consommation, les pays producteurs en présence sont: la Nouvelle-Zélande, qui n’exporte guère qu'à destination de l'Australie; le Japon, dont les exportations diminuent de plus en plus par suite de l’augmentation de ses propres besoins et de l'épuisement de ses soufrières, et enfin la Sicile, sur laquelle Vanna-Lava à un avantage considérable du fait de sa proximité par rapport aux marchés d'Australie et de Californie, ce qui diminue très sensiblement les frais de transport.
L’écoulement est donc assuré et il paraît devoir l'être à des prix rémunérateurs, la demande étant régulière et constante, et la cote du soufre suivant depuis quelques années une marche ascensionnelle continue qui l’a amenée, pour la qualité correspondante au soufre de Vanna-Lava, aux environs de 20 dollars, cours actuel, soit 100 francs. En comptant seulement, par prudence, une valeur de 90 francs, on voit que, même en faisant une part très large aux dépenses d'exploitation, il reste une marge qui permet d’entrevoir la possibilité, non seulement d’amortr largement le capital mais encore de lui assurer une rémunération très appréciable.
L'exploitation se présente dans les conditions les plus simples ; elle consiste uniquement à recueillir le soufre à la pelle, à le charger sur des wagonnets qu'un porteur
Decauville amènera à un dépôt central situé à 350 mè-
tres d'altitude et de là à le descendre au point d’embarquement, au moyen d'un double fil automoteur aérien, de 4.630 mètres de longueur.
L'exploitation des soufrières de Vanna-Lava paraît devoir procurer à la Société de sérieux bénéfices.
Les indigènes des Nouvelles-Hébrides appartiennent à la race papoue. Ils ont tous les caractères du nègre océanien : le front bas et fuyant, le nez aplati, les lèvres proéminentes, les pommettes larges, les cheveux crépus, la peau noirâtre.
Ils sont en général plus grands que les habitants des autres îles, surtout à Tanna qui renferme les types les plus beaux de tous, toutefois ceux de Saint-Esprit ont la réputation d’être plus intelligents.
La race polynésienne est venue se mêler à la race papoue et a dû la modifier sensiblement,
À Erromango et à Mallicolo les {ypes se rapprochent davantage de celui du nègre primitif. Ils ont le teint noir, les cheveux laineux, la bouche grande, les dents belles, le nez épaté, le front déprimé latéralement. A Tanna les hommes sont plus forts, moins noirs, ils ont de longs cheveux, mais la barbe frisée et la mâchoire inférieure projetée en avant.
On trouve de même dans des villages très rapprochés des différences de races si grandes que les indigènes ne
se comprennent nullement etse connaissent à peine.
Les races indigènes des Nouvelles-Hébrides sont en pleine décadence et peut-être finiront-elles par disparaître complètement. On y voit très peu de vieillards, les enfants sont chélifs, les femmes cessent généralement d’être fécondes à trente ou trente-cinq ans. Ceci tient probablement à Ja façon misérable dont elles sont traitées. Les hommes travaillant très peu transforment leurs femmes en véritables bêtes de somme, ce sont elles qui exécutent tous les travaux fatigants et qui supportènt toutes les charges du ménage. On les vend un prix qui varie entre quatre et dix cochons. Nous étudierons plus loin les causes de cette dépopulation des Nouvelles-Hébrides.
Nous nous trouvons pour le chiffre de la population en présence des estimations les plus diverses.
Cook le fixait à 200.000 d’après le nombre des insulaires qui venaient à sa rencontre lorsqu'il approchait du rivage. D’autres calculs ramènent ce chiffre à 27.000. M. Elisée Reclus se prononce pour 63.700 habitants et M. Higginson pour près de 100.000.
Dans un rapport récent, M. le D' Monin, persuadé que le littoral de la mer est presque seul habité, évalue cette population à 30 ou 35.000 habitants. Ainsi St-Esprit aurait 7.000 âmes; Sandwich, Mallicolo et Ambryn chacune 4.000 ou 5.000 ; Tanna, Aurora et Api chacune 2.000 à 3.000, enfin Anatom, Erromango et quelques autres petites îles chacune 1.500 à 2.000.
Les néo-hébridais vivent comme la plupart des pen-
LES INDIGÈNES at
ples barbares groupés en tribus. Ces groupes sont commandés par un chef dont le pouvoir est absolu. Il dispose même des personnes et des propriétés comme il lui plaît. Lorsque les Australiens viennent recruter des travailleurs, ils s'adressent au chef qui désigne ceux de ses sujets qui devront partir et ceux-ci quitteront sans murmure leurs femmes et leurs biens.
Nous avons déjà parlé de la situation absolument inférieure de la femme chez les canaques. Il en est d’ailleurs ainsi chez la plupart des peuples nègres ou sauvages.
Les croyances religieuses des naturels des Nouvelles- Hébrides sont très vagues. Ils ontle culte des morts, ils adorent les astres, certaines divinités des volcans ou de la mer. Les prêtres sont des sorciers dont le pouvoir est très considérable sur l'esprit des naturels. Ils font des sacrifices humains et immolent des animaux pour apaiser leurs dieux. Les canaques croient que tout malheur vient de la malédiction d’un sorcier qu'ils essaient de fléchir par des présents.
Les canaques ont un goût très vif pour la parure. Ils portent des colliers, des bracelets et des boucles d’oreilles. Certains soignent leur chevelure avec un arttrès difficile.
Les armes habituelles des canaques sont des cassetêtes, des haches,mais surtout des flèches et des sagaies. Celles-ci sont souvent empoisonnées ; résultat qu'ils obtiennent en laissant la pointe de ces armes pendant
quelque temps dans les viscères d’un cadavre d'homme ou d'animal ou dans la boue félide de certains marais. Les blessures faites avec ces armes sontle plus souvent mortelles.
Les canaques sont parfois munis d'armes à feu, ce que les colons regrettent vivement. Le gouvernement anglais défend cependant à ses nationaux la vente de tout arme de ce genre, malheureusement le gouvernement français n’a pas établi la mème prescription, c’est un fait regrettable, car en 1878, lors d'une révolte, l’on a pu constater combien il était dangereux de mettre entre les mains de ces sauvages de semblables engins de destruction.
Beaucoup de peuplades sont anthropophages. Elles mangent non seulement leurs prisonniers de guerre, ou leurs ennemis tués, mais jusqu'aux cadavres qu'ils déterrent. Cette épouvantable pratique tend cependant à disparaître, on ne cite plus depuis longtemps de cas de cannibalisme à Vaté et à Anatom et nous lisons à ce sujet dans le Sydney Mail :
« Il serait en vérité difficile à un étranger se promenant aujourd’hui à Valé, de penser qu'il y à quelques années seulement, tout le pays environnant était habité par une race de sauvages cannibales invétérés, mangeant souvent les marins naufragés, aussi bien du reste que leurs propres frères, tués dans les guerres de tribu à tribu. Maintenant tout cela est changé, dans l’île Vaté et dans beaucoup d’autres îles. L’enseigne-
ment chrétien a éclairé leurs esprits en même temps qu'un commerce honnête rend les naturels industrieux, se respectant eux-mêmes et respectant autrui. »
Malgré les appréciations optimistes que nous venons de citer, certains voyageurs ont été effrayés de l’extrème barbarie des canaques. Ils se sont demandé s'ils sont civilisables ou si l’on peut tout au moins les utiliser pour la colonisation.
M. Deschanel prétend que les canaques ont fait à ce sujet de grands progrès depuis quelques années. Il affirme qu'ils sont très doux en face du blanc et qu'il est difficile de trouver serviteurs plus pacifiques et plus dévoués pourvu qu'on ne les ait jamais frappés ou trompés.
M. Lechartier dit de même que le néo-hébridais est de mœurs plutôt douces et confiantes, mais qu'il est implacable dans la vengeance et qu’il ne pardonne jamais à celui qui l’a frappé.
Nous rencontrons beaucoup plus de pessimisme chez M. le D° Davillé,il déclare les néo-hébridais réfractaires à toute idée de civilisation et il cite, à l'appui de cette opinion, ce fait très grave que l’indigène revenu au milieu des siens après de longues années de séjour chez les blancs en Australie ou en Calédonie, reprend immédiatement les habitudes Les plus barbares de la vie sauvage. M. le D' Davillé, démontre encore la barbarie du tempérament canaque par les batailles que se livrent incessamment les tribus entre elles. La guerre est
leur principale occupation et elle se termine toujours par de terribles hécatombes de vaincus.
Les assassinats de colons ont été fréquents jusque dans ces dernières années et les colons, obligés de vivre isolés de leurs compatriotes comme les coprahmakers, doivent prendre les plus grandes précautions et se trouver toujours prèts à la riposte.
On doit ainsi conseiller à l'Européen de tenir vis-àvis des indigènes une conduite très calme et très ferme. Ne jamais les brutaliser, mais ne jamais manifester la moindre frayeur devant eux et leur prouver que l’on est décidé à défendre chèrement sa vie en cas d’attaque.
I est un point très intéressant au sujet de la population néo-hébridaise dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, c’est sa diminution très rapide. Cette constatation mérite de retenir sérieusement l’attention de nos jours où de grands efforts sont tentés pour mettre en valeur l'archipel. Si la dépopulation continue, il sera nécessaire de chercher ailleurs la maind'œuvre indispensable pour exploiter les plantations, et il en résultera une notable augmentation des frais de l’entreprise.
Cette disparition progressive de l'élément indigène a été attribuée à des causes très diverses. La même constatation à été faite sur presque tous les points du globe où des hommes d’une civilisation avancée ontété brusquement mis en contact avec des populations primitives et barbares ; il semble qu’il y ait une sorte de
fatalité qui oblige le faible à céder la place au plus fort, et confirme les affirmations de la théorie du perfectionnement des espèces par la lutte pour la vie et l’élimination des êtres moins bien armés pour la subir.
On à donc allégué que les blancs avaient introduit avec eux des vices inconnus, tels que l'alcoolisme, des habitudes ou des besoins nouveaux, Lels que le vêtement. Il est certain que ces deux facteurs sont pour quelque chose pour le résultat constaté, mais, ilne faudrait pas y attacher une importance exagérée. Les ravages de l'alcoolisme sont en progrès de jour en jour, mais limités encore par suite de la difficulté de pénétration dans l’intérieur des îles, d’autre part le fait pour les indigènes de porter des vêtements auxquels ils n'étaient pas accoutumés et qu’ils conservent mouillés en temps de pluie a été cause que, beaucoup d'îles de l'Océanie ont été décimées par les bronchites, les fluxions de poitrine et la phtisie, mais aux Nouvelles-Hébrides les vêtements sont encore à peu près totalement inconnus. Toutefois il est certain que les décès amenés par la tuberculose (quelle que soit l'origine de celle-ci) et portant spécialement sur les hommes de 20 à 30 ans sont de beaucoup plus nombreux et dépassent le nombre total des morts causées par toutes les autres maladies réunies.
Il est certain que les vices propres aux indigènes : la fréquence des assassinats, le cannibalisme, l'état de
guerre presque perpétuel dans lequel vivent cerlaines
tribus jouent un rôle important dans la dépopulation de l’archipel. Il faut y joindre la pratique de l'avortement, très répandue en Nouvelle-Calédonie et plus encore aux Nouvelles-Hébrides et d'autre part la dureté de la condition de la femme à qui incombent les plus durs travaux de la tribu et qui, au péril de leur vie, est obligée de se remettre aux plus pénibles besognes quelques heures à peine après l'accouchement. Ces deux derniers faits expliquent que l’effrayante mortalité des indigènes sévisse surtout sur les femmes et que certaines tribus, autrefois très puissantes, sont réduites aujourd'hui à 30 ou 40 personnes, sur lesquelles il y a une ou deux femmes.
Il est regrettable que la prédication du christianisme n'ait pas arrêté le nombre des guerres entre indigènes; loin de là, son introduction a été, chez les Canaques, le prétexte de nouvelles atrocités. Protestants et catholiques, gens autrefois unis, se massacrent désormais sans merci avec tous les raffinements de cruauté que peut produire le sentiment de la demi-civilisation à laquelle ils ont été élevés. Et celui qui connaît le rôle joué dans les îles par les missionnaires anglais hésite à décider si ces luttes ont un caractère religieux ou un caractère politique emprunté à la nationalité des chefs des missions.
Il convient d'ajouter à ces causes les graves épidémies qui sévissent parfois dans certaines îles, telles que la variole à Tanna en 1851 et, il y a quelques années,
la dysenterie qui à décimé la population de Futuna, d'Erromango et fait aussi quelques ravages dans les tribus de l’île Vaté.
Mais le principal facteur de la disparition rapide et constante des naturels néo-hébridais réside dans ce fait que les Européens, établis dans les îles environnantes, ont toujours considéré l'archipel comme le réservoir où ils venaient s’approvisionner des bras qui leur manquaient pour mettre en valeur leurs colonies.
L'immigration néo-hébridaise a été une des formes premières sous lesquelles a été envisagée l'exploitation des Nouvelles-Hébrides ; il convient de réserver à son étude un chapitre spécial.
Il est bien certain que l’Européen ne peut, dans les pays tropicaux, travailler de ses bras, s’adonner aux occupations agricoles, comme il le fait dans sa patrie. Même dans les plus anciennes colonies, son organisme n’est pas encore assez adapté au milieu pour lui permettre de s'exposer sans danger à de pareilles fatigues. Son rôle doit se borner à celui d’un chef d'exploitation, à la surveillance d'un travail exécuté par les individus d'une autre race. Ces auxiliaires indispensables se trouvent parfois dans un pays même, c’est ainsi que la maind'œuvre indigène, en Indo-Chine, dans l'Inde et sur la côle d'Afrique suffit largement à tous les besoins. Mais ce cas est loin d'être le plus fréquent, dans la plupart des colonies européennes et notamment dans celle de l'Océanie, la main-d'œuvre que l'Européen peut trouver sur place n'est pas assez abondante pour assurer l’exploitation, ou bien l'indigène se montre rebelle au travail ou d’un développement intellectuel trop rudimentaire pour que son emploi soit d’une grande utilité. Le colon est alors obligé de chercher ailleurs les bras qui lui font défaut sur place.
L'esclavage, que l'on a si vivement attaqué au nom de la morale, répondait à une nécessité économique ; aussi n’est-on pas arrivé en fait à le supprimer complètement ; en réalité l’on n’a pas tardé à le rétablir, ou peu s’en faut, sous un autre nom ; celui d'immigration réglementée. Du reste, chacun s'accorde à reconnaître aujourd'hui que la brusque suppression de l’esclavage dans les colonies européennes a été une faute grave. Les reproches les plus fondés qu'on pouvait lui adresser portaient sur le défaut de liberté de l’indigène qui fournissait son travail, au moment de son recrutement dans son pays d’origine et de son engagement dans la contrée où il était importé. Quant aux mauvais traitements qu'avaient, dit-on, à subir les esclaves dans le lieu où ils travaillaient, il semble qu’ils ont été beaucoup exagérés. Enfin, on ne saurait sérieusement reprocher à cette institution de refuser à l’esclave Les prétendus droits naturels de l’homme. Un droit n’existe réellement que s’il a été sanctionné, c'est-à-dire reconnu et organisé par l'Etat. Dans les formes sociales où l’on ne peut dire qu'il y a un Etat, ce qui est le cas des tribus où l’on prenait les esclaves, il n’est guère possible de dire qu'il existe réellement des droits pour l'individu. L'Etat crée le droit et jusqu'à cette reconnaissance par une autorité régulièrement constituée, cedroit prétendu naturel n’est qu'une idée morale dont l'influence est plus ou moins grande sur les hommes, mais sans aucune valeur juridique. L'Etat peut donc conférer à ceux
qui vivent sur son territoire plus ou moins de droits, refuser à certaines personnes physiques ceux qu’il accorde à d’autres. Dans notre société actuelle, où tous les hommes se prétendent égaux, la langue juridique manque d'expressions (mineurs, faillis, interdits) pour désigner des individus dont les droits sont moins étendus que ceux de leurs concitoyens. Rien d'étonnant par suite, ni d’exorbitant à ce que l'Etat ne reconnût pas de droits aux esclaves, la condition matérielle de ceux-ci n'en était pas beaucoup plus mauvaise.
Après la suppression de l'esclavage, et son remplacement amené par la force des choses, par l’immigration, le législateur se préoccupa donc d’assurer au travailleur indigène importé dans les possessions européennes des garanties de liberté lors de son recrutement dans son pays d'origine et de son engagement lors de son arrivée à destination ; en outre il se préoccupa de protéger l’engagé contre les mauvais traitements de son maître, il alla même plus loin et, sans lui donner tous les droits du citoyen, il lui en reconnut au moins certains en donnant à l'engagement de l’immigrantla forme du contrat de salaire. Tels sont les caractères de législation que nous allons étudier en ce qui concerne l’immigration des néo-hébridais dans les colonies européennes de l’Océanie.
Tout d'abord les formes dans lesquelles elle fut pratiquée diffèrent bien peu de celles de l’ancien esclavage et les néo-hébridais eurent peu à se louer de leur premier contact avec la civilisation.
Le besoin de main-d'œuvre se fit surtout particulièrement sentir dans les colonies australiennes ; la race autochtone que les Anglais avaient trouvée en Australie était plongée dans la plus complète barbarie ; ses représentants étaient fort clairsemés, peut-être n’en existet-il plus un seul aujourd'hui. Cependant de grandes exploitations minières et agricoles ne tardèrent pas à se fonder en Australie ; l’émigration européenne qui se porta vers la Nouvelle-Galles du Sud et la colonie de Victoria à la nouvelle de la découverte des mines d’or fut suffisante pour permettre à l’industrie minière de prospérer rapidement ; dans le Quensland au contraire, les Européens ne pouvaient s'adonner à la culture du coton et surtout de la canne à sucre qui y prit bientôt une grande extension. Il en fut de même aux Fidji où les Anglais s’élablirent à peu près à la même époque qu’en Australie. C’est pourquoi les colons songèrent à chercher la main-d'œuvre qui leur était nécessaire dans les archipels voisins de la Nouvelle-Guinée, des Salomon et des Nouvelles-Hébrides, dans lesquelles aucune exploitation européenne importante n'avait encore été entreprise en dehors de celle du bois de santal.
Les besoins de la Nouvelle-Calédonie furent d’abord beaucoup moins considérables, cette colonie élait plus isolée et les ressources de notre principale colonie océanienne demeurèrent longtemps à peu près inconnues.
Dès les débuts, l'immigration fut faite sous pavillon
libre ; mais l'Angleterre fut la première à s’émouvoir des rapports qui lui furent fournis sur les irrégularités auxquelles donna lieu l'introduction des travailleurs au Quensland.
Les recruteurs peu scrupuleux emportés par lappât du gain, n’avaient pas reculé devant des crimes nombreux et repoussants pour arracher les noirs à leurs îles et les revendre aux planteurs anglais. En 1867, le navire britannique « Esle » ayant rapporté la nouvelle de la perte de plusieurs bâtiments et de nombreux assassinats, on découvrit que sur 382 indiens débarqués au Quensland, la plupart avec desengagements de troisans, 18 seulement étaient revenus. Au mois de février suivant, une pétition, signée par huit missionnaires des Hébrides fut adressée au gouvernement du Quensland pour dénoncer la traite et déclarer que la plupart des malheureux avaient été enlevés de vive force. Cet incident fut l’occasion du « Polynesion labourers act », émis par Les législateurs du Quensland en mars 1868, afin de surveiller les engagements de travailleurs, leur entretien convenable et leur rapatriement à la fin de leur contrat ; mais cette loi fut très mal appliquée et la traite continua de plus belle.
Cependant la nécessité où se trouvaient les habitants de la colonie anglaise de se procurer des travailleurs à tout prix, la grande concurrence établie par cette nécessité amenèrent assez rapidement les colons australiens etles maisons de recrutement à faire tous leurs
efforts pour attirer vers eux le plus grand nombre possible de travailleurs néo-hébridais que sollicitaient en même temps les recruteurs néo-calédoniens. Il fallut donner une certaine régularité à ce genre d'opération commerciale.
De larges paiements, l'emploi de bâtiments d’un tonnage plus élevé, un grand intérêt porté aux travailleurs, soit par les gens qui les utilisent, soit par les nombreuses missions anglaises qui trouvaient chez eux un moyen de propagande évangélique, une grande surveillance administrative, le prix élevé du rapatriement, tels sont les moyens qui furent développés pour arriver au but recherché. Il en est résulté de fortes dépenses tant pour l'armement que pour les colons, mais aussi l'influence produite sur les néo-hébridais fut considérable. Les principaux caractères de la réglementation de l'immigration au Queensland sont les suivants.
Le salaire annuel au Queensland est de 6 livres sterling, payées en argent tous les six mois devant un magistrat où un personnage officiel. C’est à ce moment el devant lui que sont retenues les sommes dues par le travailleur pour son entretien. Ce compte ne peut être mis à jour que devant l'autorité ; les paiements faits en dehors d’elle ne sont ni reconnus, ni légalisés. Aussitôt payés, sur des conseils pressants, un grand nombre de canaques portent leur argent dans une banque. Il en résulte pour eux le double avantage de dépenser peu et
de voir leur argent produire. Le colon y trouve égale-
ment son compte, car le travailleur est moins distrait de ses occupations et il possède à son départ une forte somme qui lui permet d'acheter beaucoup de marchandises.
Le retour des Hébridais, dans ces conditions, excile les gens de la tribu à s'engager, et éveillent en outre les souvenirs de ceux qui ont fait un premier engagement de trois ans, et les porte au réengagement. Ce dernier genre de recrutement est facile, parce que le réengagé est en général adulte et vient de lui-même trouver le recruteur. Enfin, beaucoup de canaques du Queensland, après avoir terminé un premier engagement, demeurent six mois, un an au plus; ils sont alors payés à l’égal des Européens. S'ils remplissaient bien les fonctions dont ils étaient chargés, particulièrement dans celles que leur présentent les emplois des villes (maisons de commerce, industrie, maison bourgeoise, etc., etc.), l'offre leur est presque toujours faite de prolonger leur séjour dans la colonie et l’on estime à près de la moitié la proportion de ceux qui demeurent ainsi plus que leur temps. Les bénéfices qu'ils font deviennent alors considérables, Ils reviennent aux îleé avec de l'argent monnayé, ce qui explique comment les recruteurs peuvent quelquefois échanger aux Nouvelles- Hébrides des produits fabriqués contre de l'argent anglais.
Bien que les Hébridais se plaignent de la fatigue du travail sur les plantations, le courant d’émigration qui
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s'est porté des Nouvelles-Hébrides vers le Queensland ne peut qu'être augmenté par suite de tous ces avantages que les canaques sont loin de rencontrer au même degré en Nouvelle-Calédonie.
Nous avons dit plus haut que, dans cette colonie, les besoins de main-d'œuvre ne se firent pas très vivement sentir dans la première période de sa mise en valeur. Cependant dès qu’il se fonda dans cette île des entreprises industrielles ou agricoles de quelque valeur, on reconnut qu'il était nécessaire d’avoir recours à l’immigration étrangère pour se procurer les travailleurs qui faisaient totalement défaut sur place.
Le canaque de la Nouvelle-Calédonie est absolument rétif à tout travail suivi. Il ne voit d’ailleurs pas la nécessité ni l'avantage de se plier régulièrement à une besogne fatigante. Il n’a que des besoins très limités, qu’il lui est facile de satisfaire grâce à la fertilité naturelle du sol. Cependant aujourd'hui, au contact prolongé du blane, il a pris quelques habitudes de luxe, de luxe canaque, si l'on veut, mais de luxe tout de même. I lui faut des outils, des haches, des couteaux, des étoffes voyantes pour se parer, des vètements européens, du meilleur tabac que celui qu’il fabrique lui-même. Comme le canaque ne vend pas en général] ses produits, qu’il se contente sur les vastes et fertiles domaines qui constituent ses réserves, de récolter les ignames et les toros dont il fait sa nourriture habituelle, il lui arriva parfois de louer ses bras au colon pour se procurer
l'argent nécessaire à son luxe. Mais il ne s'engage jamais à long terme. Le colon voisin et ami du chef de la tribu lui demande des hommes ; le chef envoie cinq hommes, quatre ou cinq femmes pour quelques Jours ou quelques semaines, suivant le cas. Ces Jours ou ces semaines expirés, le groupe retourne à son village, car il a ses travaux propres à assurer: plantations, pêche, corvée pour le chef, ou tout simplement parce que, possesseur de l'argent qu'il lui fallait, il n’a plus de désir et se laisse aller à sa paresse native et légitime. Enfin, même pendant la période où il consent à se louer à l’Européen, l’indigène ne peut être emplové à tous les genres de travail, on ne saurait lui en demander qui exige quelquesoin etune sérieuse application; ce qu'il préfère, cest ce qu'il appelle lui-même travailler, promener, dans sa langue d’ailleurs le même verbe s'emploie pour traduire ces deux idées ; aussi le colon se sert-il de lui surtout pour la cueillette du café ou des travaux de même espèce.
Le planteur calédonien trouve encore sur place une main-d'œuvre d'un autre genre sur laquelle il devrait pouvoir compter : les relégués et Les libérés dont la présence est imposée à la colonie. En organisant les peines coloniales de la (ransportation et de la relégalion, le législateur s’est proposé de débarrasser la métropole d'éléments dangereux, de malfaiteurs incorrigibles, il a voulu en même temps amender ceux-ci et les moraliser par le travail. 11 n’a pas perdu de vue que la présence
de ces condamnés dans une de nos possessions d’outremer était de nature à jeter sur elle le discrédit de la métropole, et susceptible d’éloigner de la colonie les émigrants libres disposés à y aller tenter fortune. Aussi, puisque l’on se proposait de faire travailler les transportés, il était naturel que ces travaux fussent exécutés en partie tout au moins dans l'intérêt de la colonie. Les lois et décrets qui réglementent nos peines coloniales prévoient done que les condamnés seront employés à des travaux publics d'intérêt local et pourront être assignés chez des particuliers qu'ils assisteront dans leurs entreprises. Or en ce qui concerne les travaux publics, l’œuvre des transportés et des relégués en Nouvelle- Calédonie est très peu considérable, dérisoire même en raison du nombre des bras employés ; quant à l’aide qu'ils ont apportée aux colons, elle est tout aussi peu appréciable.
Tout d’abord le condamné en cours de peine n'est donné que dans certaines proportions, l’administralion pénitentiaire doit assurer avec lui en premier lieu le service des ateliers et les travaux des routes ; de plus, il faut que le condamné appartienne à certaines classes pour obtenir celte faveur de l’assignation chez le particulier qui ne s'accorde qu'aux meilleurs, c’est-à-dire à un pelit nombre. Il faut verser à l'administration comme redevance, une somme de 9 francs par homme, puis la valeur de la ration ; il faut en outre, si l’on veut
obtenir des forçats un travail quelconque, améliorer
cette ration et encore donner à chaque instant des gratifications de toute nature. Tout compte fait, un condamné coûte au moins 65 francs par mois. C'est donc là une main-d'œuvre qui ne remplit nullement les conditions recherchées par les colons; surtout par ceux qui sont établis depuis peu de temps dans l’ile, puisqu'elle est chère et fort peu abondante.
Le libéré est encore plus exigeant que le condamné. Ïl coûte plus cher, il est loin d’être travailleur et beaucoup de colons ont été dans l'obligation de renoncer à l’'employer parce qu’ils n’ont rien pu en obtenir. Cette main-d'œuvre est considérée comme très inférieure à celle des condamnés en cours de peine.
Le relégué n’est pas beaucoup plus utilisable.
D'ailleurs la population libre de la Nouvelle-Calédonie répugne à employer la main-d'œuvre d’origine pénale, et ce sentiment se comprend sans peine ; on ne peut guère l'utiliser que pour les travaux des mines dans lesquels sa surveillance est relativement facile, l'expérience a prouvé qu'il était dangereux pour la sécurité des personnes comme des propriétés de lui confier des travaux agricoles.
La Nouvelle-Calédonie est donc obligée de chercher ailleurs la main-d'œuvre qui lui manque sur place. Il est à peine besoin d'insister sur ce fait que les colons néo-calédoniens ne peuvent guère s'adresser à des émigrants européens et surtout à des Français: ce qu'ils demandent, ce sont surtout des agriculteurs, or chacun
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sait qu'en France l’agriculture souffre de la pénurie de bras, il en résulte un prix élevé de la main-d'œuvre auquel le travailleur ne renoncera pas pour aller dans une colonie lointaine même avec l'espoir d’y devenir assez rapidement propriétaire de quelques hectares de terre. Les autres pays de l’Europe dont la population s'accroît sans cesse, tandis que la nôtre diminue, ne pourront pas non plus nous fournir des émigrants à bon marché et les ressources du colon de Nouvelle-Calédonie sont généralement fort restreints.
Il a cherché les aides qui lui sont nécessaires chez les indigènes de l'archipel le plus proche : Lesiles Loalty, mais on à dù reconnaître bientôt qu'il ne fallait pas fonder sur ceux-ci, pour assurer à la colonie une maind'œuvre régulière, plus d'espérance que sur les canaques de la grande terre. |
Les indigènes des Loally ne s'engagent que pour six mois ou un an; ceux qui ont été employés sur les plantalions ont toujours été en petit nombre et se sont engagés à raison de 25 francs par mois, ceux qui ont été employés sur les mines ou les navires gagnaient 50 fr. C'est plus que ne gagnent nos bons marins du ecommerce.
Ils sont en outre voleurs, insolents, batailleurs et à l'époque oùils ont été les plus nombreux à Nouméa, c'est-à-dire vers 1883, la ville était, paraît-il, inhabitable le dimanche, par suite de véritables combats qui se
livraient dans les rues et sur les places.
C'est encore là une main-d'œuvre trop chère, mauvaise et insuffisante, car les indigènes des Loalty n’aiment pas le travail des champs et ils sont insupportables dans l’intérieur d'une maison.
On a voulu introduire des Chinois, mais les agents auxquels on s’est adressé ont demandé des prix tels et d’un autre côté les moyens de recrutement ont été si difficiles qu'on a dû y renoncer.
La Nouvelle-Calédonie s'est encore adressée à l'Inde, à l’Indo-Chine, à Java, au Japon, mais pour des raisons spéciales à chacun de ces pays elle n'a pu trouver dans chacun de ces pays une source régulière d'immigration, susceptible de lui fournir la main-d'œuvre assurée dont elle a besoin. Et de toutes ces tentatives, il est résulté que la main-d'œuvre la plus avantageuse pour notre colonie est celle qui a été recrutée aux Nouvelles-Hébrides, ç’a été aussi jusqu’à ces sept ou huit dernières années celle qui à été la plus abondante.
Une commission nommée en 1883 par le capitaine de vaisseau Fallu de la Barrière, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, à l'effet d'étudier différentes questions intéressant la colonisation libre exposaitainsi, dans son rapport, les avantages de la main-d'œuvre néo-hébridaise.
«.. Cet archipel touche à la Nouvelle-Calédonie, puisqu'il n’en est qu'à deux jours de distance ; ses habitants sont actifs, intelligents etils s’habituent bien vite aux différents travaux auxquels on les emploie ; ils
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sont surtout aptes au service intérieur des maisons et sont, sous ce rapport, de la plus grande utilité.
« C’est de plus une main-d'œuvre bon marché et, sans vouloir rien exagérer, on peut dire que l'avenir de la colonie est intimement lié au rétablissement de cette immigration (1).
« Tout le monde utilise le néo-hébridais, le fonctionnaire et l'habitant pour leur intérieur, le commerçant pour son magasin, l’agriculteur pour son champ, l’éleveur pour son troupeau, le propriétaire des mines pour son exploitation ; le néo-hébridais est partout et peu de maisons en sont privées. Mais c’est surtout pour le planteur de café que l’on peut dire que cette immigration est une question de vie ou de mort et le café est une des grandes ressources du pays, une des cultures sur lesquelles on fonde le plus d'espérances.
« La cueillette dure une grande partie de l’année ; c'est là un travail peu pénible, mais de chaque jour et les néo-hébridais sont parfaits. S'ils disparaissent et c'est en toute conscience que la commission le déclare, les planteurs de café sont ruinés et il faut renoncer à celte culture : la récolte ne pourrait être ramassée.
« Le néo-hébridais est, en outre, notre sauvegarde partout et surtout dans l'intérieur ; il nous est tellement fidèle que, lors de la dernière insurrection (1878), les indigènes de la Nouvelle-Hébride le comprirent dans
(1) L'immigration néo-hébridaise avait été suspendue par décision ministérielle du 5 mai 1882 (voir plus loin).
Ja haine qu’ils montrèrent contre nous et en massacrèrent plusieurs.
« C'est grâce à sa présence aussi que beaucoup de libérés et de condamnés sont employés et cela est tellement vrai qu'un membre de la commission, ayant toute autorité pour le faire, est venu déclarer qu'à mesure que la main-d'œuvre néo-hébridaise diminuera sur les mines, les exploitants se verront dans l'obligation de restreindre le nombre des libérés employés. C'est là un contre-poids indispensable et l'intérêt de la colonisation pénale elle-même plaide la cause de l’émigration si malencontreusement supprimée.
« Elle est aussi nécessaire à un autre point de vue.
« ne faut pas voir en effet dans l'emploi de cette main-d'œuvre la preuve d’une exploitalion importante, on la trouve au contraire chez les plus modestes ; et c’est surtout à celles-là qu’elle rend les plus grands services. Un colon qui débute peut employer un néo-hébridais qui se contentera des produits du sol, qui touchera des salaires peu élevés et fixés par l'administration ; il arrivera ainsi à mettre son terrain en rapport beaucoup plus vite et ses moyens ne lui permettraient pas de s’adjoindre un libéré ou un condamné. Il en sera de même des immigrants libérés dont la commission demande l'introduction, de même aussi du libéré concessionnaire. »
Pour se procurer cette main-d'œuvre, le colon néocalédonien, comme le planteur du Queensland, ne pouvait avoir recours aux procédés en usage lorsqu'il s’agit
d'immigration provenant d’un pays où fonctionne un gouvernement régulier, tel que l'Inde anglaise, Java, la Chine ou le Japon. Cette dernière immigration se fait ordinairement de la façon suivante. Le gouvernement français passe avec le gouvernement du pays, où il se propose de recruter des travailleurs, un contrat qui l'autorise à procéder à ce recrutement et qui indique dans quelles conditions l’indigène sera engagé et traité sur le territoire français.
Cette autorisation peut être générale, valable pour un nombre indéterminé d'années et d'individus à recruter (convention franco-anglaise de 1862, réglementant l'immigration indienne), oubien elle estspéciale à la formation de chaque convoi d'immigrants et détermine le maximum de ceux-ci que comportera ce convoi (contrats passés avec l'administration hollandaise de Java et les administrations locales de la Nouvelle-Calédonie et de la Réunion).
Une agence de recrutement s'occupe alors de former sur place le convoi de travailleurs et ceux-ci sont transportés à destination sur des navires de fort tonnage, spécialement affrétés et aménagés pour cetusage. Toutes les garanties d’honnèteté et de moralité de la part du gouvernement qui représente les engagistes et de liberté pour l’engagé peuvent donc être requises, l'administration de l'Etat à qui appartient les travailleurs qui s’expatrient est là pour veiller à ce que tout se passe régulièrement. Aux Nouvelles-Hébrides, il n’en est plus
de même, les événements historiques etles conventions internationales que nous allons exposer plus loin en ont fait un pays sans maître; aucune autorité régulièrement constituée n'y existe, seule une commission mixte, composée d'officiers de vaisseau français et anglais veille à la protection des Européens contre les indigènes et réciproquement, mais ses pouvoirs ne vont pas plus loin. L'immigration néo-hébridaise se fait donc sous pavillon libre, sans qu'aucune autorité locale surveille les opérations. En vue de réprimer les désordres qu'a permis un tel état de choses, les autorités de la Nouvelle-Calédounie et de l'Australie ont édicté une réglementation complète à laquelle doivent se conformer les recruteurs et les engagistes. Dans leurs grandes lignes, les règlements anglais et français sont identiques, nous nous attacherons à l'étude des deux principaux règlements français qui sont: l'arrêté local du 26 mars 1874 etle décret du 11 juillet 18935.
Le premier de ces actes a un caractère général. Il s'inspire de la convention anglo-française dont il reproduit les dispositions essentielles etest intitulé : « arrêté réglant les conditions de l'introduction des travailleurs asiatiques, africains et océaniens, le régime de leur protection dans la colonie ».
Cet arrèté est encore aujourd'hui la base de la réglementation de l'immigration en Nouvelle-Calédonie, les actes locaux qui l'ont suivi n’ont fait que le compléter ; il a conservé son caractère de généralité, il n’a été
modifié qu’en ce qui concerne l'immigration océanienne par le décret du 11 juillet 1893. C’est aux dispositions de ce dernier règlement que nous nous référons.
Le décret du 11 juillet 1893 exige que tout d’abord l'armaleur qui se propose de procéder à des opérations de recrutement reçoive l'autorisation de l'administration de la Nouvelle-Calédonie. Pour obtenir cette autorisation il doit présenter : un capitaine français, un équipage composé conformément aux règlements marilimes, un recruteur sachant parler le français, un interprète sachant parler le « biche la mare » agréé par le chef de service de l'immigration ; on désigne sous le nom de « biche la mare » une sorte de patois composé de mots anglais, canaques et français, dont se servent les noirs de l'Océanie dans leurs relations avec les Européens. L'armateur doit posséder un navire dans de bonnes conditions de navigabilité et Jaugeant au moins 140 tonneaux (art. 2); d’ailleurs pour que Île recrutement se fasse dans des conditions d'hygiène satisfaisantes, le nombre des immigrants que peut prendre un bâtiment doit être calculé en raison de { tonneau 1/10 par immigrant (art. 7). Lors de son examen du décret du 11 juillet 1873, le Conseil d'État avait exigé que le bâtiment recruteur jaugeàt au moins 200 tonneaux. Le chiffre fut ramené à 140 sur les observations du Conseil général de la Nouvelle-Calédonie qui fit remarquer la pénurie complète des navires à voile de 200 tonnes dans laquelle se trouve la colonie L'ar-
rêté de 1874 admettait un minimum de 75 tonneaux. Pour que la commission mixte puisse surveiller les opérations des bâtiments recruteurs, ceux-ci doivent être peints en blanc et munis de marques distinctives prescrites par l'administration (art. 6). Au départ du bâtiment une commission administrative s'assure que les conditions de navigabilité et d'aménagement prévues par le règlement ont bien été remplies (art. 15).
Tout bâtiment recruteur porte à bord un commissaire du gouvernement dont l’entretien est aux frais de l’armateur et qui est chargé de veiller à l'exécution des règlements (art. 26). Les obligations de ce commissaire, qui est en général un médecin de la marine pour qu'il puisse s'assurer qu'aucun des travailleurs embarqués n’est atteint d’une des maladies contagieuses si communes chez les indigènes océaniens (art. 31), sont définies par l’article 3 du décret (1).
Les recruteurs sont généralement au nombre de deux et s'ils recrutent en même temps, le commissaire du gouvernement ne peut les suivre. Si celui-ci prend à tâche d’être toujours dans les embarcations, il est rare que la fatigue excessive à laquelle il est soumis, sous un ciel brûlant, lui permette de continuer d'exercer une surveillance toujours active, durant toute la durée du voyage.
(1) La plupart des renseignements que contient ce chapitre sont tirés des rapports des commissaires du gouvernement à bord des bâtiments recruteurs.
Il est ainsi parfois fort difficile à cet officier de s'acquitter entièrement de ses obligations, car il est seul pour faire respecter la loi.
C’est pourquoi il est possible qu’il se produise des recrutements clandestins et forcés Mais même à l'époque où le recrutement n'était pas encore réglementé, le nombre de ceux-ci ne devait pas être très considérable: La méfiance naturelle des indigènes les met en garde contre toute tentative de ce genre sur des individus isolés et ils n’accourent jamais au devant des étrangers qu’en nombre suffisant pour défier toute attaque. Les embarcations qui accostent les plages néo-hébridaises sont d'ordinaire des canots montés d'un ou deux blancs et de quelques noirs naturellement timorés ; il ne leur est guère possible de se livrer à des violences à l'égard des indigènes. Des entreprises contre les tribus en masse exigeraient un déploiement de forces dont ne sont pas capables de petites goëlettes.
En général, le recrutement est le fait d’un consentement libre. Le plus souvent, les recruteurs approchent du rivage, parlementent avec les indigènes et essayent de les décider à s’embarquer en leur offrant des marchandises. Parfois, ce sont les chefs de tribus et les parents eux-mêmes qui amènent aux Européens leurs sujets et leurs fils, afin de recevoir les primes d’engagements, D'autre part, il n’est pas rare que sur les récits d'anciens immigrants rapatriés, les indigènes, poussés par la curiosité, ne se présentent d'eux-mêmes
et de fait, pendant les périodes où l'immigration était suspendue à Nouméa, les indigènes qui se souvenaient des avantages dont ils avaient joui dans notre colonie, vinrent souvent supplier nos armateurs de les embarquer. Le recrutement peut donc aussi avoir sa source dans le rengagement d'anciens immigrants rapatriés.
Enfin on à employé des indigènes pour Jouer le rôle de courtiers et décider à s'engager les « Bushmen de l'intérieur ». On leur remettait une somme d'argent et des marchandises qu’ils donnaient à titre d’arrhes à ceux qu'ils recrutaient : mais ce procédé ne réussit pas toujours et le courtier a été souvent dépouillé des sommes qui lui avaient été ainsi confiées. De même il est arrivé fréquemment qu'après avoir reçu la prime d’engagement, l’indigène se soit échappé.
Les opérations de recrutement demandent parfois à être surveillées de près par le commissaire du gouvernement en des cas particulièrement délicats. Les instructions données par le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie aux commissaires du gouvernement en exécution de l'arrêté du 26 mars 1874 leur recommandent de veiller à l'interdiction d'engagements contractés par les naturels qui, par suite d'ivresse alcoolique ou par suite du défaut de connaissance des conditions de l'engagement pourraient être considérés comme avant été trompés par les recruteurs.flimporte d'éviter que les naturels puissent se plaindre d’avoir été volés, soit par surprise, soit par malentendus. [arrive quelquefois que des indi-
gènes se Jeltent dans les embarcations des recruteurs et demandent à partir, tandis que leurs chefs et leurs parents veulent les retenir à terre. Si le recruteur passe outre, et prend les canaques, il fait une bonne affaire, mais à terre, les canaques se plaindront qu'on leur a volé du monde et il en résultera des difficultés pour le navire qui suivra, quand même il y aurait un paiement. Dans ce cas d’ailleurs ce paiement est moindre que d'habitude.
Des difficultés spéciales existent en ce qui concerne le recrutement des femmes. Les services de celles-ci sout très appréciés dans Les familles et, en outre, en établissant une plus juste proportion entre les deux sexes de la même race, on peut espérer et retenir plus longtemps dans la colonie l’insulaire émigrant. Ce recrutement est plus difficile que celui des hommes, car la femme s'occupe de tous les gros ouvrages dans les tribus canaques, elle est le bien, la chose de l’homme. Sa condition servile et malheureuse la pousse donc à chercher un refuge dans l'immigration. Cependant il reste pour nous une obligation morale d'éviter de blesser les susceplibilités des indigènes et de refroidir la confiance que leur impose notre pavillon. Rarement son mari ou son père donnent à la femme le consentement du départ. En essayant de s'affranchir de cette autorité pour salisfaire à son désir d’émigrer, elle expose sa vie. Toute tentative de sa part, tout soupçon de
son dessein de quitter sa lribu entraîne sa mort immé-
diate. De nombreux exemples de cette sauvage cruauté ne permettent aucun doute à cet égard.
En 188%, la goëlette Annette engagea la femme canaque Kessy, qui s'était réfugiée à bord pour fuir son mari; celui-ci s'empressa de la réclamer. La femme ayant été amenée à Nouméa, des instructions furent données au commissaire du gouvernement de la rapatrier. Or, dans l'intervalle, son mari s'était engagé pour le Quensland ; il fallait alors rendre la femme au chef et ne la garder que si celui-ci ne la réclamait pas. On voit, par cet exemple, combien est parfois délicale la mission du commissaire du gouvernement, qui doit à la fois éviter de froisser les indigènes et aussi d’abandonner la femme à la vengeance de son mari ou de sa tribu.
Le commissaire du gouvernement a qualité pour faire des observations au recruteur ou au capitaine à l'effet d'empêcher le recrutement de tout travailleur dont l’engagement ne lui paraît pas consenti librement. Au besoin, il peut s’opposer à ce recrutement. A l’arrivée des immigrants à bord, il inserit sur un rôle spécial les nom, prénoms, la taille et l’âge présumé de chaque travailleur, le nom de l'île, du lieu où il provient, en un mol tous les renseignements propres à faire reconnaître ce lieu au moment du rapatriement. Pendant toute l’arrivée du voyage, il s'assure que les travailleurs rengagés ou rapatriés sont traités sous le rapport de la
nourrilure el des soins médicaux, conformément aux
règles prescrites par le décret et les arrêtés qui le complètent. À son arrivée à Nouméa, il rend immédiatement compte au gouverneur des circonstances du voyage ; il lui remet ensuite un rapport détaillé sur les opérations du recrutement et le Journal sur lequel il a noté tous les événements de quelque intérêt du voyage.
Dans la colonie, le contrat d'engagement ou de rengagement est formé entre l’engagiste et l’engagé par un acte passé devant le chef de service où un syndic de l'immigration. Il en est de même des actes de cession ou de résiliation (art. 39).
Le contrat d'engagement ou de rengagement mentionne le nom et la qualité de l'officier publie qui a reçu la déclaration des parties, les noms de l’engagiste et de l'engagé, l’âge de ce dernier, les obligations de l'engagiste à l'égard de l’engagé, notamment en ce qui concerne la nourriture, le logement, les soins médicaux, les obligations de l’engagé en ce qui concerne la nature et la durée du travail, le temps pour lequel l’engagement doit avoir effet, ainsi que les conditions particulières du contral (art. 40) ; celles-ci (art. 43) sont inscrites sur les registres du service de l'immigration et du syndic de la circonscription. La durée du contrat passé entre l'engagé et l’engagiste, comme de celui passé entre l'engagé et le recruteur ne peut être en aucun cas de moins de trois ans ni de plus de cinq ans. Cette durée
de trois ans paraît déjà interminable pour beaucoup des
immigrants. Il n'est pas fixé de minimum pour la durée des rengagements.
Tout engagé est Utulaire d’un livret qui lui es procuré par l’engagiste. Ce livret constate les paiements faits à l’engagé au fur et à mesure qu'ils sont effectués (art. 48 et 49). A l'expiration de l'engagement, pour quelque cause que ce soit, le livret doit constater pour une déclaration visée par le chef de l'immigration ou par Je syndic de la circonscription, si l'engagé a reçu les salaires auxquels il a droit, ou bien s'il reste débiteur ou créancier de son engagiste. Dans ce dernier cas, le chef du service de l'immigration ou le syndic de la circonscription met, par écrit l’engagiste en demeure de se libérer dans un délai déterminé. A l'expiration de ce délai, le chef du service de l'immigration peut, avec l'aulorisation du gouverneur, poursuivre directement le recouvrement de la créance de l'engagé (art. 51).
Les articles 58 et 68 déterminent les droits et obligalions qui résultent du contrat d'engagement. Le salaire est fixé par mois, d’une façon uniforme, pour tous les travailleurs engagés en Nouvelle-Calédonie. Il est de 15 francs par homme au-dessus de 18 ansetde9 francs par femme de {out âge et jeune homme au-dessous de 18 ans. Les salaires sont payés en argent. Les articles 58 et suivants fixent le mode de versement des salaires, les articles 61 et suivants la ration et les soins médicaux dus aux engagés.
Le chapitre V du décret (art. 68 à 84) organise le ser-
vice de l'immigration, les mesures de patronage et de protection des immigrants ; le chapitre VI (art. 84 à 93) fixe les sanctions pénales du contrat d'engagement tant entre les parties qu'à l'égard des tiers. Les peines sont, suivant les cas: l'amende qui varie de 50 à 100 francs et la prison de 8 à 15 jours.
Enfin le chapitre VIT fraite de l’importante question du rapatriement.
Chaque engagiste verse à la caisse d'immigration organisée par Le décret de 1893, pour chaque travailleur engagé la somme de 50 francs pour frais de rapatriement.
Les immigrants ont donc droit au rapatriement aux frais de cette caisse à l'expiration de leur engagement. Si une incapacité indéfinie de travail vient à être constatée, soit pendant le cours d’un premier engagement, soit pendant la durée d’un rengagement, le rapatriement de l'immigrant est effectué aux frais de la caisse de l'immigration, après un séjour de trois mois à l'infirmerie ou à l'hôpital au compte de l’engagiste.
Le droit au rapatriement de l'engagé s'étend à sa femme et à ses enfants avant quitté avec lui le lieu d'embarquement, et à ceux qui sont nés dans la colonie. Lorsque le service de l'engagement ou du rengagement d'un immigrant est échu et que cet immigrant a droit au rapatriement, le chef de service ou le syndic le met en demeure de déclarer s’il veut user de son droit au rapatriement ou s’il préfère contracter un nouvel
engagement. Les déclarations d'option reçues par les dits fonctionnaires sont rédigées en double expédition et transmise au gouverneur, après avoir été mentionnées sur le registre matricule de l'immigration.
Les travailleurs qui ont opté pour le rengagement conservent leur droit au rapatriement jusqu’au jour où ils sont admis à la résidence.
Le commissaire de l'immigration contrôle les opéralions du rapatriement comme il a contrôlé celles du recrutement. Il veille surtout à ce que les immigrants rapatriés soient déposés sur les points où ils ont été recrutés. Si un travailleur est, sur sa demande, mis à terre sur un autre point que celui où il a été embarqué, lecommissaire du gouvernement en rédige un procès-verbal qu'il signe avec le capitaine (art. 37). L'observation de cetarticle est des plus importantes. L’individu débarqué sur le territoire d’une tribu autre que la sienne a maintes fois été massacré par les canaques ; le moins qui puisse lui arriver, c'est d’être dépouillé du pécule qu’il rapporte avec lui.
À un autre point de vue, il importe que l’indigène soit rendu à la tribu à laquelle il appartient: le chef de cette tribu exerce sur ses sujets une autorité despotique, comme dans toutes les organisations sociales primitives, lui seul possède de véritables droits, c’est à lui qu'appartiennent en propriété les biens dont ses sujets ont la disposition. C'est donc à lui que doivent revenir
les biens que rapportent Les immigrants el il sera d’au-
tant plus disposé à donner aux hommes placés sous son autorilé le consentement de s'embarquer au service des Européens, qu'il les verra revenir exactement au terme convenu de leur engagement; bien souvent, les chefs ont motivé ainsi Leur refus de fournir des immigrants. Où sont ceux qui sont partis depuis longtemps déjà ? Pourquoi nous ramenez-vous des hommes malades ? Pourquoi ne reviennent pas ceux qui ont déjà fait trois ans ? Il est donc de l'intérêt même des recruteurs et des engagistes d'observer, avec la plus grande exaclitude, les prescriptions réglementaires concernant l'immigration.
De cette exactitude consciencieuse et des bons rapports avec les chefs résultera la facilité de la continuation du recrutement; ceux qui suivront le recruteur fautif, auront à subir la conséquence des méfaits qu'ils n'auront pas commis. Telle a été souvent la cause des attaques des indigènes contre les bâtiments européens, et il est bien difficile de châtier les naturels, la commission mixte ne dispose pas à cet effet de movens suffisants, elle ne peut que détruire les plantations et les cases des indigènes qui habitent sur la côte ; ces dégâts sont de peu d'importance, les noirs se réfugient à l’intérieur des îles, où les marins européens ne peuvent les atteindre et reviennent au rivage quand l'orage qui les menaçait à disparu.
Du reste l'hostilité des indigènes, le refus des chefs
de tribus à consentir au départ de ceux qu'il tient sous
y CHAPITRE V
son autorité despotique, ne sont pas les seules causes qui détournent les néo-hébridais de s'engager en Nouvelle-Calédonie. Il importe de ne pas oublier que beaucoup d’entre eux ont été convertis au protestantisme par les missionnaires anglais et sont devenus la chose de ces prédicants non moins que de leur chef qui luimême subit toute l'influence du pasteur.
Nous aurons plus loin à examiner le rôle de celui-ci au point de vue politique ; son ardent désir de servir l'influence anglaise devait naturellement le porter à éloigner les indigènes de nos recruteurs et les difficultés que nos compatriotes ont rencontrées dans le recrutement aux Nouvelles-Hébrides provient de cette source, ce sont eux qui ont le plus souvent empêché le recrutement des indigènes, ils n’ont cessé d’ailleurs de protester dans les journaux d'Australie qui leur sont dévoués contre de prétendus actes de barbarie de notre part, afin d’exciter contre nous l’opinion publique.
L'indigène trouve d'ailleurs plus d'avantages à se vendre au Queensland qu'à Nouméa. Nous avons vu le traitement favorable réservé aux immigrants dans cette colonie anglaise. Il y reçoit un salaire rémunérateur dont une partie est mise en réserve et n’est remise à l’immigrant qu'au moment où il est rapatrié, de sorte qu'il revient toujours chez lui avec de l’argent ou des marchandises achetées à l’aide de son pécule. Cette sage pratique à été longtemps inconnue en Nouvelle- Calédonie, le décret du 11 juillet 1893 l’a consacrée
dans son article 60: « Lors du règlement de compte trimestriel, le tiers des sommes dues par l’engagiste pour le salaire de l'engagé, est versé à la caisse de l'immigration. Le pécule reste déposé dans ladite caisse pour être remis, soit à l’engagé, lors de son départ (1/4 au moment d'un rengagement) soit, en cas de décès, à ses hériliers ou à un curateur aux successions vacantes. L’engagé reçoit l’autre tiers en espèces. » Toutefois, même après 1893, l’immigrant rapportait beaucoup moins de Nouvelle-Calédonie que du Queensland.
Le fait ne provenait pas seulement des retenues opérées sur le salaire à titre d'amendes, mais surtout de ce que les marchandises, à valeur égale, sont beaucoup plus chères dans notre colonie qu’en Australie, d'autre part, nous n'avons pas chez nous comme dans les colonies anglaises de lois restrictives de la vente des boissons alcoolisées et les débits de boissons restent ouverts le dimanche à Nouméa, de sorte que les immigrants y dépensent beaucoup plus qu'au Queensland et aux Fidji.
Toutefois les néo-hébridais, qui ont toujours été très appréciés en Nouvelle-Calédonie n'ont jamais eu trop à se plaindre de nos colons, et ce qui le prouve, c'est qu'aux époques où l'immigration à été suspendue à Nouméa, ils ont loujours demandé eux-mêmes à y reveuir.
Car l'immigration en Nouvelle-Calédonie à subi de
nombreuses vicissitudes. L’Administralion a loujours exercé sur elle un certain contrôle.
Le premier fait de recrutement dont on retrouve la trace remonte à 1865. Le 31 mai de cette année, l'Administration de la Nouvelle-Calédonie passait un con- {rat avec une maison anglaise (M. Henry) pour l'introduction de néo-hébridais qui devaient être spécialement employés à l'exploitation du bois de santal, qui constituait alors une des principales richesses de la colonie. M. Henry était autorisé à exploiter pendant trois ans, dont { an avec privilège exclusif le bois de santal de la colonie, à charge d'y introduire chaque année 100 immigrants des Nouvelles-Hébrides. Des précautions étaient prises pour assurer la liberté des engagements, la situation des engagés dans la colonie et leur rapatriement.
Pendant les années qui suivirent, les demandes d’immigrants ne firent qu'augmenter, leur placement était des plus faciles. Aussi en 1869, l'Administration passait un nouveau contrat avec la maison Kiggnison ; par suite de la concurrence faite aux Nouvelles-Hébrides par les recruteurs anglais, le prix d'introduction de chaque immigrant était porté de 25 à 75 francs.
Cependant la surveillance administrative exercée sur les recruteurs était insuffisante, de nombreux abus furent connus et, afin de les réprimer, le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie prit l'arrêté du 26 mars 1874 qui réglementa la matière jusqu'à la promulgation du décret du 11 juillet 1893.
Mais cet acte ne mit pas fin aux irrégularités de l’immigration et le capitaine de vaisseau de Pritzhuer mit fin, en 1875, aux armements faits dans le but de recruter des travailleurs aux Nouvelles-Hébrides. Cependant les colons,aussi bien que les industriels de la Nouvelle- Calédonie dont la colonisation commençaità progresser, ne pouvaient se passer de la main-d'œuvre néo-hébridaise, aussi quelques navires furent-ils autorisés à faire du recrutement aux Nouvelles-Hébrides sous la surveillance de l'Administration.
Après 1882, le recrutement devenait de plus en plus difficile, le travail produit diminuait à mesure que les frais de revient de la main-d'œuvre augmentaient. D'ailleurs, la concurrence anglaise se faisait de plus en plus ardente. De leur côté, les missionnaires anglais ne restaient pas inactifs, il est certain que des abus eurent lieu, que parfois, malgré la surveillance exercée par le commissaire du gouvernement, des indigènes furent enlevés de leur pays par la violence ou par la ruse ; les pasteurs s'emparèrent de ces fails, une violente campagne fut menée contre nous par les journaux d'Australie. Devant la vivacité de ces réclamations, l'Administration néo-calédonienne poursuivait devant les tribunaux les armateurs accusés de ces faits, des enquêtes sérieuses eurent lieu. La plupart des accusations furent reconnues mensongères, quelques condamnations furent cependant prononcées, en tous cas
les missionnaires anglais et le consul britannique de
Nouméa, qui s'était fait l'écho deleurs plaintes, reçurent satisfaction, car, le 5 mai, le département invita le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie à suspendre toute opération de recrutement aux Nouvelles-Hébrides.
Le contre-amiral Courbet avait d’ailleurs proposé cette suppression dans le double but de donner de l’ouvrage aux libérés et d'engager les colons à employer les indigènes de la Nouvelle-Calédonie et des Loyallv. I ne dissimulait pas qu'il ne serait pas possible d'employer les canaques à des exploitations sérieuses, mais il espérait qu'ils pourraient acquérir peu à peu l’habitude du travail. Ces espérances ne furent nullement réalisées ; les libérés,comme nous l'avons dit, coûtaient cher, travaillaient peu et n'étaient d’ailleurs employés qu'avec répugnance ; quant aux canaques de la Grande Terre et des Loyalty, il fallut bientôt reconnaître qu'on ne pouvait en tirer grand profit. Avec les indigènes de nos possessions nous étions au moins certain de la liberté des engagements, mais ceux-ci n'avaient plus une longue durée et surtout, les engagés savaient, le cas échéant, faire observer leurs prérogatives, réclamer l'exécution des clauses de leur contrat. Il fallait les traiter avec plus d’égards, malgré leur valeur moindre, que les néo-hébridais, dont le naturel farouche s’adoucissait lorsqu'il se trouvait loin de chez lui et devenait un {ravailleur docile, laborieux ne cherchant jamais à discuter avec son maître.
Du reste en 1882, la suppression de l'immigration
avait eu lieu sans l'assentiment des colons et celte mesure Inopinée avait brusquement arrêté l'essor de la colonisation libre. Comprenant les vœux unanimes de la population, le gouverneur Pallude de la Barrière réunit une commission de 28 colons notables « à l'effet d’éludier différents points intéressants pour la colonisation libre ». Nous avons cilé plus haut un passage du rapport de cetle commission, dans lequel elle faisait valoir les avantages de l'immigration néo-hébridaise et sa nécessité pour la colonisation. Elle adopta la résolulion suivante :
« La commission, considérant que le rétablissement de l'immigration néo hébridaise eldes îles indépendantes des mers du sud est une question capitale pour la Nouvelle-Calédonie.
« Emet le vœu que le gouvernement français rélablisse cette immigration dans des condilions qui donnent toute garantie à l'humanité.
« Une commission serait nommée à l'effet d'examiner les conditions du recrutement et d'éclairer par son rapport le département qui a été Jusqu'à ce jour insuffisamment renseigné. »
Avec l’assentiment du ministère des affaires étrangères, le département de la marine aulorisa, sur la fin de 1883, la reprise de cette immigration. Il appelait l'attention du gouverneur sur la nécessité d'éviter le relour des fails qui en avaient molivé la suppression et
d'observer strictement les règlements.
Une autre raison militait en 1883 en faveur de la reprise de l'immigration, la fusion de la Société Le Nickel avec la Société des mines de cuivre de la Nouvelle-Calédonie au capital de 7.500.000 francs et dont le siège social était à Glascow. I importait que l'exploitation des mines, appelée à prendre un accroissement rapide, pût trouver en abondance la main-d'œuvre qui lui était nécessaire.
Deux ans plus tard, la situation se trouvait complètement modifiée dans des conditions bien défavorables. Le minerai de Nouvelle-Calédonie avait à concurrencer celui du Canada, il ne put lutter et les débouchés se fermèrent pour lui. I se produisit donc une surabondance de main-d'œuvre dans la colonie, dont l'agricul- Lure et les autres industries n'étaient pas assez développées pour occuper les bras devenus inutiles. En même temps que cette crise industrielle, on signalait de nouvelles difficultés dans le recrutement des néo-hébridais; des violences regrettables furent commises par Les équipages du Cher, du Ferdinand de Lesseps, de la Marie.
Dans ces conditions, le ministre de la marine, par un télégramme du 16 mars 1885, donna au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie l’ordre de suspendre de nouveau l'immigration néo-hébridaise.
Cette mesure que les circonstances exigeaient en 1885 n'aurait dû avoir qu'un caractère provisoire tandis qu'elle fut maintenue jusqu'en 1890. Elle pouvait être pour nous la cause d’un désavantage politique ; arrêter
le développement de notre influence dans l'archipel néo-hébridais. En effet, tandis que le pavillon français, par suite de l'interdiction du recrutement, n'allait plus se montrer que de loin en loin dans les îles, les Anglais continuaient d'y recruter des travailleurs, et le gouvernement français venait de passer le 24 décembre 1885, avec le gouvernement allemand une convention dont l'article 4 permettait aux navires allemands de procéder aux opérations interdiles aux armateurs français. C’est ainsi qu’en 1886, alors que la présence de nos troupes dans l'archipel aurait permis un contrôle sérieux, les recruteurs anglais et allemands profitèrent seuls de leur protection.
Du reste, les indigènes des Nouvelles-Hébrides, dont on avait invoqué l'intérêt pour motiver la suppression de l'immigration, avait conservé un bon souvenir de leur séjour en Nouvelle-Calédonie. Bien des fois, ils accoururent en foule sur le rivage à l'approche d’un navire français et leur déception était grande lorsque le capitaine refusait de les embarquer. Souvent, ils se jetèrent dans les embarcalions demandant à partir librement pour s'engager à leurs risques et périls. Un fait montre combien les néo-hébridais nous étaient attachés : en mars 1889, alors que l'immigration était suspendue depuis quatre ans, il y avait encore à Nouméa 700 traailleurs de cette origine provenant des introductions antérieures à 1885, qui préféraient s’employer chez les
colons plutôt que de retourner dans leur pays.
D'autre part, la Nouvelle-Calédonie traversa rapidement la période aiguë de la crise qui l'avait atteinte en 1885. Le besoin de main-d'œuvre se fit bientôt sentir avec intensité dans les entreprises agricoles. Celles-ci subirent un arrêt que ne purent conjurer les tentatives d'immigration japovaise, javanaise et indo-chinoise auxquelles on eut alors recours. En 1886 et 1887, le conseil général de la Nouvelle-Calédonie dans sa session ordinaire émit des vœux tendant à la reprise de l'immigration néo-hébridaise.
Des colons avaient essayé de remplacer les néo-hébridais rapatriés par des libérés ; mais ces essais, à de rares exceptions, avaient conduit à des insuccès coûteux. L’Administration, de son côté, avait cherché à remédier à cette pénurie de bras à bon marché ; elle demanda aux tribus de l'île de fournir des travailleurs aux Européens, mais elle se heurta à la répugnance que montrent tous les néo-calédoniens pour tout travail d'une certaine durée.
Cet état de choses, si préjudiciable aux intérèts de tous, fit naître dans l'esprit de certains colons l’idée d'aller chercher eux-mêmes des travailleurs aux Nouvelles-Hébrides, ils réussirent à en amener un assez grand nombre {il v en eutbientôt un millier) qui furent engagés devant un notaire du chef-lieu pour des temps plus ou moins longs, au service des particuliers. L'Administralion fut tenue complètement en dehors des contrats de travail, ainsi d’ailleurs que de la question de
leur bon recrutement et de leur introduction dans le pays. Or, était-il admissible que ces recrutements se fissent mieux que les précédents, alors qu'il y avait à bord de chaque navire un commissaire du gouvernement pour en surveiller les opérations? D'autre part, une fois introduits dans la colonie, les immigrants n'avaient droit à aucune espèce de protection, de même que l’engagiste n'avait aucun moyen d'exiger d'eux l'exécution de son contrat, l'arrêté du 26 mars 1874 n'étant pas applicable à cette immigration irrégulière. De là, des réclamations que l'Administration ne pouvait trancher et qui étaient de nature à amener dans la suite de sérieuses difficultés. I fallait empêcher l'importation dans la colonie des maladies contagieuses chez les indigènes des archipels océaniens et, pour cela, une visite médicale avant leur débarquement était nécessaire. Pendant longtemps les gouverneurs de la Nouvelle- Calédonie ne s’émurent pas de cette situation. Au cours de l’année 1889, M. Noël Pardon voulut remédier à ces dangers et proposa au Ministre de la marine d'approuver un projet d'arrêté qui avait été discuté au Conseil général et avait pour objet l’organisation d’une surveillance sur les introductions de néo-hébridais qui se poursuivaient dans les condilions que nous venons d’indiquer. Il faisait valoir à l'appui de sa demande que les colons anglais du Queensland et des Fidji redoublaient d'activité pour dépeupler à leur profit l'archipel des
Nouvelles-Hébrides ; on comptait alors plus de 20.000
néo-hébridais employés sur les plantations de ces deux colonies. Leur séjour dans ces contrées les familiarisait avec les mœurs, les coutumes anglaises et notre influence diminuait, tandis que grandissait celle de nos rivaux.
Le 8 juillet 1889. on autorisa le gouverneur à prendre l'arrêté en question ; cette autorisation fut confirmée le 31 janvier 1890. La reprise de l'immigration néo-hébridaise était en même temps autorisée.
ën donnant cette autorisation, le Ministre de la marine avait invité le gouverneur à préparer un nouveau règlement rédigé de telle façon que les opérations de recrutement ne puissent plus donner lieu à aucune critique. Conformément à ces instructions, le gouverneur prépara en conseil privé un projet de décret qui fut discuté au conseil général de la Colonie et au Conseil d'Etat et devint le règlement du 11 juillet 1893 que nous avons analvsé.
On pourrait se demander, au point de vue de la législation coloniale, pour quelle raison un décret rendu en Conseil d'Etat était nécessaire en 1893 alors qu’en 187% un simple arrêté du Gouverneur avait suffi pour réglementer la même matière.
C'est qu'en 1874, celle-ci rentrait dans les pouvoirs généraux de police et d'administration conférés aux gouverneurs de nos colonies ; aucun texte spécial ne traite du recrutement en Nouvelle-Calédonie jusqu’en
1885. À cette époque, un conseil général fut créé dans
? 2 s L IMMIGRATION NÉO-HÉBRIDAISE 83
la colonie, et le décret du 2 avril 1885 qui institue cette assemblée plaça parmi les matières, sur lesquelles le Conseil général délibère : le mode de recrutement, de protection et de rapatriement des immigrants. Les délibérations prises en cette matière par l'assemblée locale doivent être approuvées par les décrets rendus en forme de règlements d'administration publique. Le sénatusconsulte du 4 juillet 1866 et le décret du 11 août 1846 pour la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion et le décret du 23 septembre 1878 pour la Guyanne contenaient déjà les mêmes dispositions en ce qui concerne limmigration.
L'immigralion néo-hébridaise en Nouvelle-Calédonie a continué de fonctionner régulièrement depuis 1893 ; aucun incident nouveau n'en à entraîné la suppression, Mais d'année en année, les travailleurs recrutés se sont faits plus rares. Les indigènes mieux armés, sont devenus plus exigeants. Déjà en 1882, Le lieutenant de vaisseau Darbin signalait les difficultés du recrutement dues à la concurrence que se font les bâliments recruteurs.
« À peine, dit-il, un bâtiment a-t-il quitté un mouillage qu'on en voit un autre ; deux, trois ou plus, se trouvent ensemble sur le même côté d'une île ; aussi est-on frappé du dépeuplement de certains points. Le fait n'a rien qui puisse étonner, si l’on ajoute aux luttes continuelles qui existent entre les tribus du littoral, entre ces tribus et celles de l’intérieur, aux pratiques
abortives, aux maladies dont sont ravagées quelques
iles, l’accroissement considérable de l'immigration.
Du 1* janvier au 1° novembre 1882, plus de 120 bàtiments sont entrés à Port-Havannah, sur ce nombre 20 environ sont des bâtiments de guerre et les autres n'ont fait que des chargements de marchandises ; ce mouvement indique assez l'aclivité qui règne pour le recrutement.
« Le Queensland fournit environ 21 bâtiments recruteurs ; tous ont eu 2 où 3 voyages dans l’année, soit 50 voyages ; les Fidji envoient 20 bâtiments qui, cette année, ont presque tous fait2 campagnes, quelques-uns trois (soit 40). En estimant à 90 la movenne des recrutés par voyage, on arrive au chiffre de 8.000 émigrants, auxquels il faut ajouter 500 néo-hébridais introduits en Nouvelle-Calédonte et 600 environ envoyés aux îles Havaï, soit un total de 9.000 travailleurs enlevés par le recrutement en 10 mois, chiffre que l'on peut porter à 10.000 pour toute l’année 1892 {les bâtiments australiens recrutent toute l'année, ceux des Fidji cessent pendant la mauvaise saison, de janvier à mars). Comme les engagements sont de 3 ans el en tenant compte de ce fait que l'immigration à plus que doublé cette année. au dire des gens qui s'occupent de ce trafic, on arrive au chiffre de 20.000 hébridais absents des îles. »
Le pays ne paraît pas à même de supporter longtemps une pareille perte,
Or, depuis 1882, l'activité des recruteurs ne s’est jamais ralentie. En 1890, le commandant du navire de
guerre français attaché à la Commission mixte des Nouvelles-Hébrides, rapporte que dans l'ile d'Anatom, d'après le recrutement des missionnaires protestants, il n’y aurait plus que 900 habitants au lieu de 4.000, il ya {8 ans.
En 1875, le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie estimait que l'immigration néo-hébridaise, était presque tarie et que la colonie devait chercher ailleurs sa maind'œuvre.
Dans le discours qu’il prononça au mois d'octobre 1899 à l'inauguration de l'exposition locale de Nouméa, le gouverneur, M. Feillet, disait qu'il était sage de ne plus compter pour l'avenir sur la main-d'œuvre néo-hébridaise, bien qu'elle fût toujours très appréciée. Celle-ci devient trop rare, trop chère, «les Nouvelles-Hébrides, disait-il, voient d'ailleurs leur population blanche agricole augmenter presque exclusivement et on peut prévoir le jour où les colons de cet ordre auront besoin de la presque Lotalité de leurs indigènes ».
Non seulement, comme le disait M. Feillet, il faut prévoir que bientôt la population blanche des Nouvelles- Hébrides aura besoin de tous les bras qu'elle pourra trouver sur place, mais il semble que le Jour où se produira cette situation soit dès maintenant arrivé. Tandis que les plantations des Européens établis aux Nouvelles- Hébrides et notamment celles de la Société française tendent à prendre de plus en plus d'importance, les co-
lons éprouveront des difficultés de plus en plus grandes
à recruter la main-d'œuvre qui leur est nécessaire.
Tout d’abord, ils ne doivent pas compter sur les travailleurs qu’ils pourraient rencontrer sur place ; c'est à peine s'ils peuvent les employer à la tâche pendant quelques jours, ils ne sauraient leur demander un travail de longue haleine ; les naturels des Nouvelles-Hébrides se sont toujours refusés à s'engager pour les îles dont ils sont originaires.
Cette impossibilité pour les colons de se procurer sur place et directement les travailleurs dont ils ont besoin, a donné naissance à l’industrie des recruteurs qui, visitant les diverses îles dont se compose l'archipel, y engagent des indigènes, et rétrocèdent ensuite ces engagements aux colons moyennant une rémunération représentant la valeur des marchandises données en prime aux engagés, plus leurs autres dépenses et un bénéfice. La durée de ces engagements est ordinairement de trois ans, parfois moins, jamais plus.
Par malheur les recruteurs sont souvent des gens peu recommandables, sans scrupules, dont les procédés brutaux et la mauvaise foi ont fini par indisposer les indigènes, au point que ceux-ci ne veulent plus s’engager, même quand le recruteur leur présente des garanties, comme c'est le cas pour la Société française des Nouvelles-Hébrides. C’est, en effet, un trait du caractère des naturels néo-hébridais que quand un Européen s’est rendu coupable vis-à-vis d'eux d'un manque de parole ou de mauvais traitements, ils en rendent tous les autres
Européens responsables. D'ailleurs, le contrôle des opérations de recrutement effectuées dans l'archipel par des colons ou des indigènes néo-hébridais est très difficile à organiser, du moins en ce qui concerne la France. Les règles du droit international publie que la France s’est tracées et qu’elle se fait un devoir d'observer dans toute leur rigueur, l’obligent à ne pas faire de règlements pour ces îles que les conventions et les traités ont faites terres sans maître. Les principes de la législation anglaise sont beaucoup plus élastiques et nous étudierons plus loin, avec les problèmes de droit international privé que soulève la condition de nos nationaux établis aux Nouvelles-Hébrides, par quel procédé ingénieux les Anglais légifèrent pour ces îles, comme s'il s'agissait de leurs possessions (ce sont les termes mêmes des lois anglaises). Aussi ont-ils deux actes : le Kidnopping act et le Pacific Islanders labourers protection act qui organisent le contrôle du recrutement néo-hébridais. Pour nous, nous n'avons rien de semblable. Ainsi le contrôle est exercé uniquement par le navire de guerre français préposé à la surveillance de l'archipel qui n’y fait, de loin en loin, que quelques courtes apparitions et qui, même pendant la mauvaise saison, de la fin de novembre au commencement de mai, c’est-à-dire : pendant cinq mois ne s'y montre pas du tout.
Il convient aussi de noter, au nombre des causes qui rendent le recrutement local de plus en plus difficile,
d'une part les excitations des missionnaires anglais,
d’autre part la concurrence faite aux recruteurs de l'archipel par les goëlettes armées en vue de cette industrie par toutes les terres océaniennes voisines. Nous avons vu que la Nouvelle-Calédonie avait déjà bien de la peine à trouver des travailleurs aux Nouvelles-Hébrides, où, les indigènes sont naturellement plus poussés à s'engager pour l'étranger, ne serait-ce que par curiosité, que disposés à travailler dans leur pays d’origine. Il ne faut pas songer à apporter à cet état de choses un remède si léger soit-il, en supprimant de nouveau l’immigration néo-hébridaise en Nouvelle-Calédonie. Le courant d'immigration versnotre colonie est bien faible à l'heure actuelle, il n’occupe plus qu'un seul navire etles charges qu'entraiîne pour les armateurs, l'observation du décret du 11 juillet 1893 les détournent dese livrer à ce genre d'industrie. La suppression de l'immigration néo-hébridaise dans notre colonie, si elle était édictée aujourd'hui priverait nos colons de la Nouvelle-Calédonie d’un supplément de main-d'œuvre très apprécié; mais il n’en résulterait aucun avantage pournos compatriotes établis aux Nouvelles-Hébrides, car les indigènes qui resteraient ainsi disponibles seraient certainement recrutés par les navires anglais et allemands.
Cette situation pénible est surtout préjudiciable aux Français qui sont presque tous agriculteurs, tandis que les colons anglais des Nouvelles-Hébrides sont pasteurs, coprahmakersou commerçants. Déjà, en 1897, les effec-
tifs des travailleurs indigènes de la Société française
des Nouvelles-Hébrides étaient réduits sensiblement en dessous du nombre que comportent les nécessités de son exploitation. Les autres colons en sont au même point, et si la Société française n'avait montré la plus grande générosité en donnant pour instructions à ses agents de céder aux émigrants arrivés depuis peu dans l'archipel, les engagements des travailleurs dont ils avaient besoin et cela au détriment de ses propres exploitations, ces émigrants auraient été dans l'impossibilité de s'installer, faute de main-d'œuvre.
Ainsi, en moins de quarante années, la situation de ces îles au point de vue de leurs ressources en maind'œuvre à été complètement changée. En 1860, toutes les colonies voisines venaient y chercher les travailleurs patients, robustes, disciplinés qui leur étaient nécessaires. Aujourd'hui les colons établis dans l'archipel ne peuvent plus s'y procurer les travailleurs indispensables, à tel point que l’abus du recrutement à compromis l'essor de la colonisation, dans ces îles ; déjà la Société française songe à restreindre le champ de ses entreprises agricoles et la Société française des Soufrières de Vanna-Lava, récemment constituée, s’est adressée au Japon pour se procurer les travailleurs dont elle à besoin. Et l’on ne voit aucun moyen d'empêcher que cette situation ne s'aggrave de plus en plus; car les gouvernements européens ne peuvent pas prendre l'initiative d'empêcher leurs sujets qui exploitent les
terres océaniennes de continuer à épuiser les ressources
qu'offre la population des Nouvelles-Hébrides. Il faudrait d’ailleurs pour cela qu'il intervint entre eux un accord improbable. La seule solution se trouve dans l'abrogation de la convention de 1887 et son remplacement par la constitution dans l'archipel d’un gouvernement régulier. Même si ce dernier était anglais, cela vaudrait mieux pour nos compatriotes que le régime actuel], car cette autorité pourrait fermer les îles aux recruteurs des archipels voisins et conserver ainsi aux planteurs locaux le peu de travailleurs indigènes qui restent aux Nouvelles-Hébrides. La prolongation du condominium établi en 1887 ne peut en cette matière qu'être désavantageuse aux intérêts français. Nous verrons en examinant les autres questions vitales pour les colons français des Nouvelles-Hébrides que nous serons
conduits à formuler la même conclusion.
. On à souvent fait remarquer qu'il y a des nations. comme l'Allemagne, qui possèdent des colons sans avoir de colonies, la France au contraire possède des colonies sans colons. La France déroge pourtant à cette règle tout au moins sur un point, c'est en ce qui concerne les Nouvelles-Hébrides. Denombreux Français vivent dans cel archipel lointain, encore peu connu, où ils sont établis depuis de longues années, convaincus qu'ils s’installaient sur une terre destinée sous peu à devenir française. Abandonnés à leurs seules ressources, ils ont peu à peu transformé ce pays et sont arrivés à conquérir une certaine aisance. Par leurs efforts continus, ils ont pu se créer des relations commerciales suivies avec l'Australie et la Nouvelle-Calédonie. C’est aujourd’hui un pays riche par ses ressources naturelles el par les industries qu'ils y ont créées, qu'ils offriront à la France, si celle-ci se décide à en prendre possession, conformément aux droits qu'ils ont acquis.
« Iest difficile, dit le D' Davillé, qui a longtemps vécu parmi eux, de se faire une idée de l'énergie et de la ténacité dans l'effort des colons néo-hébridais ; cette
volonté soutenue, jamais démentie, ce moral excellent, résistant au climat, aux déboires tant des intempéries atmosphériques que des contre-temps commerciaux méritent vraiment d’être signalés.
« Mais les résultats obtenus ne l'ont pas été sans peines. Les déceptions de tous genres n'ont pas élé ménagées aux colons, et c’est peut-être ce qu'il y à de plus remarquable chez eux que ce désir manifesté par tous de voir épargner aux futurs colons qui pourraient venir se joindre à leurs groupes, toutes les difficultés que les premiers arrivés ont eu à vaincre.
« La bonne volonté, l'énergie, bien que nécessaires, ne sont pas suffisantes en matière de colonisation. Puisque les premiers colons ont eu à souffrir des mauvais résultats des tentatives du début, puisque certaines cultures supposées tout d'abord rémunératrices n’ont donné que des mécomptes, puisqu’'en un mot il y a eu des écoles faites, qu'au moins l’expérience si durement acquise profite aux nouveaux venus et leur soit utile au commencement de cette existence toute nouvelle. J'ai vécu de la vie intime des colons ; j'ai été, comme médeein et comme ami, le confident de beaucoup d’espérances et de bien des désillusions. Mais j'ai toujours vu subsister ce sentiment, très généreux et très français : « Que nos premiers échecs soient un enseignement pour ceux qui viendront. »
On pourrait dire sans trop d’exagération que l'œuvre
de la colonisation française actuelle des Nouvelles-Hé-
brides est l'œuvre d’un seul homme, M. John Higginson, australien d'origine irlandaise, naturalisé français en 1876 et qui à mis au service de sa patrie d'adoption loule son énergie et les puissantes facultés de son intelligence. Il commença, à partir de 1871, de coordonner les efforts faits par les colons de la Nouvelle- Calédonie pour fonder aux Nouvelles - Hébrides des établissements durables.
Après de longs efforts, il parvint à constituer en 1882 un vaste élablissement commercial sous le nom de Compagnie calédonienne des Nouvelles-Hébrides.
I exposait lui-même dans une lettre adressée au Ministre de la marine les motifs qui l'avaient poussé à l'organisation de cette Société: « Notre but était de faire en grand ce que les Anglais n'avaient fait qu'en petit jusque-là: d'acheter des terres dans les mêmes formes qu'eux — d'encourager nos compatriotes français à venir s'établir à nos côtés ou chez nous — de créer des comptoirs de commerce et des communications régulières entre la Nouvelle-Calédonie et les diverses îles de l'archipel — d'évincer surtout les nombreuses goëlettes anglaises qui ne cessent de recruter pour l'Australie ou les Fidji, toute Ia population de ces iles, — de rétablir le courant d'immigration canaque, sans lequel la Nouvelle-Calédonie est condamnée à une impuissance absolue — d'imiter, en un mot, la politique des Anglais et d'arriver par des acquisitions successives
de territoires, à mettre aux mains des Français, et par
conséquent de la France, la propriété de l'archipel tout entier. »
A la fin de 1882. la Société avait déjà acquis environ 150.000 hectares de terres appartenant aux Anglais et près de 200.000 appartenant aux canaques.
Nous venons de dire que la colonisation française aux Nouvelles-Hébrides pouvait être considérée comme l'œuvre de M. Higginson. C’est, en effet, grâce à la Compagnie calédonienne des Nouvelles-Hébrides, puis à la Société française des Nouvelles-Hébrides qui a succédé à la précédente et dont M. Higginson est resté l’un des principaux actionnaires, que les intérêts français ont été maintenus et sans cesse développés dans cet archipel. En l'espèce, la constitution d’une grande compagnie de colonisation s’imposait absolument. Lorsque la colonisation a lieu dans un pays soumis à l'autorité ou au protectorat de la nation à laquelle appartiennent les émigrants, ceux-ci peuvent se rendre isolément dans ce pays et espérer y trouver toutes les garanties de succès ; ils sont certains, tout au moins, d'y rencontrer une protection efficace pour leurs personnes et pour leurs biens. Dans la mère-patrie, les autorités les renseigneront sur la contrée où ils ont dessein de se rendre, leur délivrant des titres de propriété nettement délimités, au besoin le gouvernement aidera ces colons dans leurs entreprises par des subventions. Quant aux étrangers à cette nation qui désirent se rendre dans la même
colonie, ils savent également où se trouve le centre de
renseignements dont ils ont besoin et les conditions dans lesquelles ils s’établissent. Mais les Nouvelles-Hébrides n’appartenant à aucune nation civilisée, aucun gouvernement ne peut faire de la publicité en faveur de leur colonisation, délimiter des terrains, délivrer des titres de propriété se rapportant à ces îles: tout ce qu'ils apprendraient aux émigrants décidés à aller aux Nouvelles-Hébrides, c'est-à-dire l'état d'anarchie obligatoire qui est le régime constitutionnel de l'archipel, serait plutôt de nature à les en détourner. Le gouvernement français devait donc tenir les Nouvelles-Hébrides dans l'ombre et en tout cas il ne pouvait apporter une aide ouverte el efficace à leur peuplement par des nationaux. Ces îles auraient ainsi été colonisées uniquement par des aventuriers venus pour la plupart, sinon tous, des îles et archipels voisins. Et comme la région capable, par le chiffre de ses affaires, de fournir de tels hommes aux Nouvelles-Hébrides était l'Australie, il était naturel que cet archipel, malgré sa proximité de la Nouvelle-Calédonie, moins peuplée el moins aclive, dût nous échapper un jour ou l’autre. En fait, lorsque se constitua la Société calédonienne, les Anglais étaient déjà nombreux dans les îles, y possédaient des propriétés qu'ils avaient fait enregistrer aux Fidji près du High Commissionner for the West Pacific ou en Australie. Sous la Compagnie calédonienne, cet état de choses n'aurait pu qu'aller en s’aggravant, quelques colons venus de la Nouvelle-Calédonie étant insuffisants
pour contrebalancer l'influence anglaise. La création de M. Higginson vint donc à son heure pour modifier heureusement la situation. Désormais une société française allait remplir vis-à-vis des colons un rôle que ne pouvait jouer l'État français par suite de son respect peut-être exagéré des principes du droit international. Nous verrons plus tard que l'Angleterre est loin d'avoir de ces scrupules.
Cette société eut à lutter activement contre la concurrence anglaise, car, à peu près en même temps, une autre compagnie au capital de 25 millions s'était constiluée en Australie pour l'exploitalion des Nouvelles-Hébrides et le Parlement de la Nouvelle-Zélande avait été saisi d'une proposition tendant à en garantir les intérêts.
Cette société existe encore, mais il est incontestable que le chiffre de ses affaires est de beaucoup inférieur à celui de la Société française ; il v a quelques années, l’un des Parlements australiens a été sollicité d’accorder une subvention importante à cette compagnie anglo-australienne et quelques-uns estimèrent que c'était là le seul moyen d'en empêcher la disparition.
On peut bien penser que les Anglais suscitèrent mille difficultés à la Compagnie calédonienne et certains faits, qu'il n'a pas été possible de tenir cachés, jettent une fâcheuse lumière sur les menées politiques de certains agents britanniques trop zélés. Cependant la Compagnie n'en poursuivit pas moins ses travaux ; elle acquit
autant de terres disponibles qu'il lui fut possible, rachela des comploirs étrangers, fit passer des colons dans les îles, grâce au concours de la Société française de colonisation (M. Louis Henrique, député et directeur du journal La Politique coloniale, président). Le 18 novembre 1886, elle créait un courrier mensuel à vapeur entre Nouméa, les Loyalty et les Nouvelles-Hébrides. C'était là un progrès considérable ; on pouvait espérer que Nouméa allait concentrer le commerce de l’archipeleten tous cas, d’une manière immédiate, elle affranchissait les colons français du monopole d’une compagnie anglaise, l’Australian Union Steam Navigation Company, qui jusque-là, avait été la seule à visiter les îles à peu près régulièrement. Enfin la Société apporta aux colons l’aide qu'ils pouvaient espérer d’elle et créa un hôpital à Fort Vila, le principal centre européen de l'archipel.
Après des fortunes diverses, la Compagnie calédonienne se trouva, sur la fin de 1893, dans une situation assez précaire. Elle disparut ou plutôt se transforma en une compagnie nouvelle, dite « Société française des Nouvelles-Hébrides » dont les statuts datent du 4% avril 189%. k
M. Higginson cédait à la nouvelle Société tout l'actif de la Compagnie calédonienne, soit un grand domaine de 7 à 800.000 hectares mal délimité et encore en friche pour la plus grande partie. Mais les charges assumées
par la Société française étaient lourdes, elle devait:
1° acquitter le passif de l’ancienne Compagnie, estimé par M. Higginson à 3.200.000 francs ; 2 attribuer à celle-ei 200 actions libérées de 500 francs el 8.000 parts de fondateurs convertibles en autant d'actions de 500 francs libérées. Le capital de la Société n’était que de 200.000 francs dont un quart seulement versé.
La Société française se mit courageusement à l'œuvre et commença par constituer ou réparer un outillage économique qui n'existait qu'à l’état rudimentaire et était de première nécessité. Elle acheta deux vapeurs destinés à relier les îles à la Nouvelle-Calédonie et à l'Australie, elle s'assura d’un personnel européen plus nombreux, engagea de nouveaux travailleurs indigènes, étendit ses cultures. Mais jusqu'ici les bénéfices de la Société, il faut bien l'avouer, n’ont pas été considérables, si même, tout compte fait, elle en a réalisé. Dans une entreprise de ce genre, lointaine, en pays à peu près inconnu à tous égards et où les richesses ne peuvent, pour la plupart, sortir que de l’agriculture, la rémunération des frais ne peut être attendue à courte échéance, tandis que Les dépenses sont naturellement immédiates et d'autant plus fortes que l'élan donné aux travaux est plus grand. Les plantations de caféiers de beaucoup les plus importantes ne donnèrent pas les bénéfices attendus, les prix des cafés ont baissé beaucoup en ces dernières années et nous verrons plus loin les difficultés énormes qui existent à l'introduction en France de ce produit. Les bananes dont le débouché en
Australie était assuré, n’ont pas donné, contre toute attente, les résultats prévus, les autres cultures ne sont pas encore assez avancées pour produire commercialement; enfin le service maritime très onéreux a causé de graves mécomptes.
Au point de vue commercial, la Société française n’a donc pas fait d’affaires bien brillantes ; elle a dû forcément passer par une pénible période de tâtonnements durant laquelle les bénéfices n'ont pas été en rapport avec les capilaux engagés. Il y a lieu de croire que l'expérience des premières années Jui profitera et qu’elle arrivera à bout des difficultés de tous genres, dont la principale consiste dans le recrutementde ses agents européens et de la main-d'œuvre indigène, ainsi que dans la vente en France et en Nouvelle-Calédonie de ses principales récoltes : le maïs et Le café. Les richesses naturelles de l'archipel sont assez considérables pour qu’une entreprise comme celle de la Société française des Nouvelles-Hébrides réussisse,mais jusqu’à présent, on peut dire qu'elle s’est dévouée pour une œuvre patriotique dont les résultats sont eux du moins incontestables. I] importe done surtout d'examiner son action au point de vue de l’aide qu’elle à apportée aux colons.
Sans négliger le côté commercial, elle a été surtout une œuvre agricole.
Elle n’a jamais cessé d'adresser à ses agents des instructions précises en vue de l'extension des plantations existantes, de la création de stations nouvelles et de
l'introduction de cultures rémunératrices.
A cet effet, les effectifs de personnel indigène et le nombre des employés français ont été considérablement augmentés ; des envois coûteux de graines et de plantes, ainsi que de machines perfectionnées pour la préparation du café ont été effectués.
Ces essais n'ont réussi qu'imparfaitement, comme il fallait s’y attendre, néanmoins la plupart des cultures auxquelles ces graines et ces plantes étaient destinées, sont maintenant amorcées. Pour quelques-unes d’entre elles, telles que le cotonnier, le caoutchouc et le cacaoyer, c’est déjà par centaines que se comptent les arbres ou arbustes obtenus grâce aux envois de graines et de plants et l’on peut considérer ces trois cultures comme définitivement créées sur les plantations des Nouvelles-Hébrides et à la veille de donner des résultats,
I faut aussi remarquer que lesannées 1897 et1898 ont été marquées par une série de circonstances défavorables, telles que : sécheresse prolongée, cyclones, pluies diluviennes, coïncidant avec le moment de la cueillette et qui ont gravement nui aux récoltes, notamment de café, de maïs et de coprah.
Toutefois ces efforts de la Société française des Nouvelles-Hébrides pour développer ses plantations et y introduire des cultures nouvelles ont profité aux autres colons qui ont pu, grâce à elle, se procurer des graines et des plants, notamment de vanille, de cacaoyer, de caoutchouc, de cotonnier, etc.
Nous avons indiqué dans le chapitre précédent les difficultés qu'éprouvait la Société française des Nouvelles-Hébrides à se procurer la main-d'œuvre indigène dont elle a besoin ; les opérations de recrutement qu'elle a effectuées à l’aide d’une goëlette, spécialement achetée à cet effet, ont mis à sa disposition, pendant un temps du moins, un supplément de main-d'œuvre dont ont profité, moyennant cession, les colons qui n'étaient pas en situation de recruter pour leur propre compte.
Dès l’origine,les colons ont été mis en communication entre eux et Nouméa par un vapeur La France (jaugeant 1340 tonneaux), effectuant régulièrement le service tous les 28 jours, ce qui n’existait pas avant la fondation de la Société. Ce vapeur, qui peut être chargé aussi d’effectuer le service postal des Loyalty, doit toucher aux escales suivantes : Aller : un point des Loyalty désigné par l'Administration, Port-Vila {île Vaté), Port-Havannah (ile Vaté), Api, Port-Sandwich (île Mallicolo), Canal Segond (Espiritu Santo).
Retour : Port-Sandwich, Api, Port-Havannah, un point des Loyalty, Nouméa.
Sauf le cas de force majeure, ce bateau dessert les résidences des missions françaises de l'archipel.
D'autre part, les relations avec l'Australie sont assurées par le La Pérouse affrété en vue de ce service à des particuliers par la Société française des Nouvelles- Hébrides. Ce navire effectue depuis quelque temps un voyage tous les vingt-cinq jours environ. Toutefois ce
service est très onéreux pour la Société, les produits de l'archipel ne pouvant encore fournir qu'un fret très minime en comparaison de l'importance de la dépense ; aussi est-il douteux que la Société continue ce service, qui serait alors assuré : 1° par le vapeur reliant l’archipel à Nouméa, ce bâliment se trouvant à Nouméa au moment du passage dans ce fort des paquebots des Messageries maritimes et 2 par des navires australiens de Burns, Philip and C° qui visitent les îles six fois par an.
Ainsi grâce à la Société française les conditions de l'agriculture et les moyens de transport ont été sensiblement améliorés ; sous ce dernier rapport notamment, les colons ont été soustraits au monopole de la Compagnie australienne qui précédemment pesait lourdement sur eux.
Au point de vue commercial, le même résultat a été obtenu grâce aux magasins installés par la Société française dans ses agences et à bord de ses bateaux-magasins. Les colons ont pu s’y approvisionner de marchandises et vendre leurs produits sans être obligés de se soumettre aux conditions que la Compagnie australienne, maîtresse du marché, fixait à peu près à son gré (1).
(1) Nous croyons intéressant d'indiquer les prix auxquels la Société francaise des Nouvelles-Hébrides vend aux colons les marchandises dont ils peuvent avoir besoin,
Alnmettes ee 0 fr. 50 BIÈRE 2 1 CC TR ITS D) Absmthe (litre). 22/28 Bagues verroterie, la Bœuf salé (20 kilogs). 22 » douzaine #28 TN MU H0S
I n’est pas douteux que le trafic anglais ait diminué aux Nouvelles-Hébrides. La preuve en est que les Australiens, qui avaient naguère un vapeur à demeure aux Nouvelles-Hébrides et un autre effectuant régulièrement le service entre Sydney et les îles, n’ont plus aujourd'hui qu’un seul vapeur, celui de Burns, Philip and C° très inférieur comme vitesse, et qui ne venant plus de Sydney que tous les deux mois, n'y retourne même pas directement, car des Nouvelles-Hébrides, il poursuit sa route sur les Salomon et les autres archipels du Pacifique ouest.
La Société a rendu en outre, peut-être malgré elle, un service d'autant plus méritoire qu’il lui a coûté da-
Champagne(labouteille) 15 » Pointes, le kilog. O fr. 65 à 0 fr. 90 Chemises (Oxford) 27150 Rhum, . . -n : «+. 3 »150 Fusil à piston . . . . 16 » 25 Savon blanc, la barre. O0 » 25 CR > 70 noucre, le Kilogs ie)
Huile d'olive 815" 50 "pacs de juite à cafés. "07775 Cotonnades. . Ofr. 75à 0 » 40 Tabacen figues (kilog.) 3 » 50 Morue, le kilog. . . . 1 » 75 Thé en caisse. Se 0 Marteaux . . . . . . GàalOfr. Tin rouge ordinaire O0 » 75 Mivmitess 22427 Sie AD MÉTIER 0) Pélles .., Coma fr. Whisky 2 » 50 Parapluies. . 2 » 75 à 7 » Pipes en terre. 0 » 10
Poudre de chasse, 125gr. O0 » 90
Nos lois n’interdisent pas aux Français comme les lois anglaises la vente aux Canaques, des armes, des munitions et des spiritueux.
Cela est regrettable de plusieurs points de vue: d’abord l’introduction de ces produits est néfaste pour les indigènes et dangereuse pour les européens ; ensuite cette prohibition n'empêche nullement les Anglais d'exercer sur une très grande échelle la vente de ces marchandises et enfin elle nous fait supporter toute la responsabilité de cette importaüon aux yeux des Australiens qui nous le reprochent chaque fois qu'ils en ont l'occasion.
vantage : un certain nombre de ses agents ont quitté la Société française pour s'établir à leur compte comme colons dans les îles. Ces hommes, qui se sont ainsi déterminés à tirer parti de l'expérience acquise sur place, comptent parmi les meilleurs colons et la Société est devenue ainsi une excellente école de colonisation.
Ce fait, il faut l'avouer, était pénible pour la Société, car elle éprouve une très grande difficulté à recruter le personnel européen compétent. I serait fort à souhaiter que deshommes jeunes, au courant des cultures coloniales, se missent à la disposition de la Société française. Peut-être ne serait-il pas impossible de les rencontrer dans quelqu’une de nos vieilles colonies, aujourd'hui toutes plus ou moins en décadence par suite de la crise sucrière et où les emplois rémunérateurs sont devenus très rares.
L'inexpérience de ses agents a parfois poussé la Société à des dépenses exagérées qui ont peut-être leur excuse dans les tätonnements inévitables au début d'une entreprise. Aujourd'hui, la Société s’est tracé un programme d'économie dont elle poursuit la réalisation, tout en conservant ses anciennes exploitations et même en cherchant à les étendre. Au point de vue du personnel, il y avait autrefois en Océanie, deux directeurs l’un à Port-Vila, l’autre à Nouméa. Il n’y en a plus qu'un seul, aujourd'hui, résidant à Nouméa. Il importe, en effet, que la Société soit tenue au courant de ce qui se passe en Australie et en Nouvelle-Calédonie et cette
mesure à aussi l'avantage de conserver les liens qui unissent la Société à notre colonie ; il importe de remarquer en effet, que notre système douanier et la situation de l'archipel, au point de vue du droit international privé (1), tendent à détruire ces liens en portant nos compatriotes à faire de l’Australie et des Fidji le centre de leurs intérêts.
La Société française a favorisé la colonisation d’une façon encore plus directe.
Tout d’abord elle a consenti sur ses domaines à des ventes et à des concessions gratuites de terre, non seulement à de nouveaux émigrants, mais même à d’anciens colons. Plusieurs de ceux-ci notamment, qui ne détenaient leurs domaines qu'à titre de locations, en ont obtenu l'abandon à titre définitif et gratuit en pleine propriété ; à quelques-uns même, la Société à fourni le moyen d'étendre leurs exploitations par des concessions réglementaires également gratuites.
En second lieu, elle a organisé en France avec le concours de l’Union coloniale une propagande active en faveur de l’émigration aux Nouvelles-Hébrides.
Il était permis de douter du succès de cette publicité. C'est en effet un lieu commun que de parler du peu d'enthousiasme des Français pour quitter leur pays où ils se trouvent somme toute mieux, à égalité de condition sociale, que dans tout autre. Nous émigrons très
(1) Voir chapitres 7 et 8,
peu, c'est la vérité ; était-il possible que des Français se décidassent à tenter l'aventure dans un pays très éloigné, malsain, où la sécurité des personnes et des biens n'est pas assurée et où nos compatriotes ne peuvent avoir ni officiers de l'état civil, ni tribunaux, ni autorités d'aucune sorte? En fait, ceux qui sont partis pour les Nouvelles-Hébrides sont surtout des célibataires, avant peu d'attaches à la mère-patrie car les dangers du climat sont de nature à détourner les nombreuses familles.
Afin de renseigner les futurs colons, l'Union coloniale à édité un opuscule d’une trentaine de pages où sont condensés toutes les notions, tous les conseils indispensables. Ce guide est l’œuvre d'un colon fixé depuis de très longues années dans l'archipel: il n’a rien dissimulé des inconvénients du séjour pour des Européens dans le pays, disant le bon et le mauvais avec une égale sincérité, il a tenu avant tout à ne donner que des détails d’une utilité certaine ; et il ressort de Ia lecture de ce pelit livre que les chances de fortune s'offrent au colon économe et laborieux assez belles pour compenser el au delà Les difficultés de l’entreprise.
L'Union coloniale avait usé du même procédé pour faire conuailre Ia Nouvelle-Calédonie dans la campagne qu'elle à faite en faveur de la colonisation de cette possession. Îl faut d’ailleurs reconnaître qu'en ce qui concerne cette dernière, la tâche était plus facile que pour les Nouvelles-Hébrides ; le Français, disposé à émigrer
et père de famille, sera plus naturellement porté à se rendre de préférence en Nouvelle-Calédonie.
En 1898, l’action combinée de l'Union coloniale et de la Société française des Nouvelles-Hébrides a déterminé le départ de 13 émigrants dont l’un possédait 80.000 francs, dont plusieurs disposaient de sommes variant entre 10 et 30.000 francs et dont pas un seul n'avait moins de 4.000 francs.
La Société française des Nouvelles-Hébrides exige en effet que les émigrants dont elle se charge d'assurer l'établissement aux Nouvelles-Hébrides, justifient de la possession d'un capital d'au moins 4.000 francs. Il est indispensable que des nouveaux venus dans un pays neuf et encore peu peuplé ne soient pas à la charge des rares habitants. Un colon pauvre est un poids mort qui pèse sur la colonie naissante et l'empêche de se développer. D'ailleurs, comment y vivrait-il lui-même. Il ne faut pas comptler et pour longtemps encore que les Nouvelles-Hébrides puissent assurer des emplois rémunérateurs aux colons qui viendraient, n'ayant pour capital que leur bonne volonté et leurs deux bras et avec l'espoir de mettre sur place suffisamment d’argent de côté en travaillant pour le compte d'autrui pour se créer une réserve de début quand ils s’installeraient comme colons. {Il serait plus facile à Européen peu fortuné de vivre en Nouvelle-Calédonie, cependant le gouverneur de celte colonie, M. Feillet, exige 5.000 francs
des colons qui se disposent à s'établir dans l'île. Aux
Nouvelles-Hébrides, la somme de 4.000 francs est absolument nécessaire, et, elle peut être considérée comme suffisante si l’on s’en rapporte au devis ci-dessus contenu dans le Guide de l Immigrant dont nous avons
parlé plus haut.
DEVIS D'EXPLOITATION Il est évident que les frais d'entretien du colon varient suivant qu’il sera célibataire ou en famille.
Supposons le premier cas et que le colon ait à sa disposition un capital de 3.000 francs.
Dépenses de la 1"° année.
12 versements mensuels de 50 francs en acompte TES sur le prix de la maison . . . 600
Construction de dépendances Fr en ns 2 chaumerty 2e SAS AE TT OS 250 Engagement dt lui PARA AL 600 Achats de graines et d'outils. . . . . . : 200 Nourriture des engagés à raison de Ofr. 20 de jour. 216 Entretien du colon. . . . =: wr45000 Achat d’un lit, d’une table + Fe te Lee 125 DORA NE NEA RO
Recettes.
Récoltes de 5 hectares de maïs plantés en même tempsique les taféiensri on 45409 Pitt pe 0: 000 Dépenses réelles RCA SI Dépenses de la 2 année.
12 versements de 50 francs pour finir de payer la
MASON 0 D'EUROS ES 600 Nourriture et on dt colon pe LR 2001 Engagement de 3 nouveaux travailleurs . . . . . 600 Noutriureude6 Sneagésa ls ne ne 432 Entretien de l'outillage. . . . re 100 Achat de quelques meubles Ni : 75 Avances sur salaires aux premiers engagés. . . . 30
Totale 102-6071
Recettes de la 2° année.
En caisse . : Le 1.009 Récolte de 5 Men maïs . . 1.000 Récolte de 2 hectares tabac. . 1.500 Vente œufs, légumes, volailles. : 300 Total. 3.809
Dépenses de la 3 année.
Versement de la moitié du prix d’une baleinière . 600 Engagement de 3 nouveaux travailleurs . . . . . 600 Nourriture de 9 engagés . AE VE 648 Avances sur salaires aux 6 premiers re : 60 Achat d’un fourneau de cuisine . 100 Entretien du mobilier et des ustensiles . 50 Entretien de l'outillage . 100 Entretien du colon . ANS 600 Totale, 2.158
Recettes de la 3° année.
PRICAISSe TU .Rel: : 972 Récolte de maïs, tabac . 2.500 Vente de porcs, œufs et volailles. 600 Total. 4.072
Dépenses de la 4° année.
Versement du complément du prix de la baleinière. 600
Paiement des salaires acquis pendant 3 ans par les 3 premiers engagés (12 francs par mois) déduction
faite des avances (60 francs). 1.110 Leur rapatriement à 25 francs l’un. 75 Engagement de 3 nouveaux travailleurs. 600 La nourriture de 9 engagés . 648 Avances sur salaires à 6 engagés. 60 Entretiens divers. . 300 Nourriture du colon . Ans ss 600 Total. . TM 01908
Recettes de la 4° année.
Pncassen LE NRC MINEURS SIDE TUES 314 Maïs et tabac den lés. otre QU OT CORRE PS 3.000 Produits divers. . . . 1.000
Café : 10 000 pieds ne de encore que 150 se
mes chacun (soit 1.500 kilog.) à 1 fr. 50, frais déduits Soir ee CES RER TER CRE PR UE Total NB
Dépenses de la 5° année.
Paiement et rapatriement de 3 engagés. . . . . . 1.185 Engagement de 3 nouveaux travailleurs . . . . . 600 Mêmes autres dépenses que plus haut . . . . . . 1.608 Construction d’un séchoir à café. . . . . ee 600 Réparation de la maison et de ses de re 400
Total. 4.393
Recettes de la 5° année.
ÉMICAISSC PTE ES Le BU Let PNR ME RO UIT Maïs et tabac de la docoiete MC AOÛ 0) 10.000 pieds de café donnant 300 RErnae 4.500 5.000 pieds de café donnant 150 grammes . . . . 1.195 DOta LES 06 Reste en caisse à la fin de la 5° année . . 6.803
Ge année.
Les dépenses restent sensiblement les mêmes.
Les recettes s’augmentent du meilleur rapport de 5.000 des 45.000 caféiers et du rapport de début de 5.000 autres pieds de café, complétant les 20.000 prévus pour 10 hectares. D’autre part, il n’est plus possible de faire du maïs ni du tabac dans les cocotiers devenus trop grands. Ces deux cultures doivent, par suite, être réservées pour les 5 hectares qu’a encore disponibles le colon sur sa concession.
COLONISATION FRANCGAISE 411
1° année.
Les 20.000 caféiers sont en plein rapport el doivent donner 400 grammes par pied, soit 8 tonnes à 1 fr. 50 — 12.000 francs. Les cocotiers commencent à donner leurs premiers fruits.
8° année el suivantes.
La caféerie et la cocoterie sont en plein rapport, celle-ci donnant pour 10 hectares à 160 cocotiers l’un, 80.000 cocos, soit 10 tonnes de coprah, année moyenne.
On pourrait croire d'après ce qui précède que le colon arrivant avec un capital de 3.000 francs n'est jamais en défaut. Mais il faut observer que l’on n’a indiqué qu’un minimum de dépenses et par contre une bonne moyenne de revenus. D’autre part, il faut toujours craindre un ouragan ou un cyclone détruisant une récolte. Il est donc bon à ce point de vue que l’'émigrant ait toujours une petite réserve en prévision d’un accident de ce genre. C’est pour cela que l’on a fixé à 4.000 fr. le capital qu’elle estime nécessaire au colon pour lui permettre d'attendre les premières récoltes et dont elle lui demande de justifier la possession.
Le ministère des colonies accorde gratuitement 1° aux émigrants cultivateurs et ayant une famille nombreuse le voyage en chemin de fer de la gare la plus rapprochée de leur domicile jusqu’à Marseille ; 2° à tous le passage de Marseille à Nouméa. Is doivent adresser au ministère des colonies une demande faisant connaitre leur intention de se rendre aux Nouvelles-Hébrides pour s’y établir comme colons. Pour que la demande soit examinée elle doit être accompagnée des pièces suivantes : 1° certificat de bonnes vie et mœurs: 2° extrait du casier judiciaire ; 3° un certificat médical attes-
tant que les personnes pour lesquelles le passage est
demandé peuvent supporter le climat des Nouvelles- Hébrides ; 4° un reçu attestant le dépôt à la banque de l’Indo-Chine d’une somme de 4.000 francs.
A tous les émigrants ayant justifié de la possession de ce capital, la Société française des Nouvelles-Hébrides accorde gratuitement une concession de 25 hectares de bonnes terres. Cette concession leur est donnée dans les conditions indiquées dans le modèle d'acte qu'on trouvera ci-après.
La Société française tient à la disposition des émigrants les plans des emplacements destinés à les recevoir. Chaque concession est délimitée et porte un numéro. L’émigrant peut done, avant de partir, choisir son lot, et obtenir son titre de concession, avantage qui ne lui est fait par aucun pays étranger ni par aucune colonie. Mais une fois qu’il a choisi, il est lié vis-à-vis de la Société et une fois rendu à destination, il ne peut pas faire changer sa concession.
Si l’émigrant préfère être rendu sur place pour choisir, il le peut également. Mais bien entendu, son choix est limité aux lots qui n’ont pas encore été distribués, ou dont la Société française ne s’est pas réservé la distribution en France même.
S'il y a plusieurs demandes pour le même lot, il est üré au sort.
MODÈLE DE L’ACTE DE CESSION D'UN TERRAIN PAR LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DES NOUVELLES-HÉBRIDES À UN ÉMIGRANT.
Entre la Société française des Nouvelles-Hébrides, ayant son siège à Paris, 56, rue de Provence, représentée par M. Emile Mercet,officier de la Légion d'honneur, président du Conseil d'administration de ladite Société (ou, si l’acte est passé à Nouméa : M., administrateur de ladite Société à Nouméa, y demeurant).
d’une part:
D'AMORSEUP RES Ve. Dose
d'autre part :
A été convenu et arrêté ce qui suit :