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L’étiologie des tumeurs malignes constitue un des problèmes les plus difficiles de la pathologie ; c’en est aussi un des plus intéressants et sa solution aurait certainement un résultat pratique considérable.
Trois ordres de recherches concourent au même but qui est . de dégager cet x à peine entrevu.
La méthode expérimentale n’avait guère donné jusqu’ici que des déceptions ; il n’en pouvait être autrement. On prenait un morceau de tumeur quelconque, on l’inoculait sous la peau d’un cobaye ou d’un lapin ; le plus souvent la plaie d’inoculation suppurait, la greffe disparaissait et on niait l’inoculabilité du cancer. Le simple raisonnement indique que, pour réussir, les expériences doivent être conduites tout autrement. Inoculation de produits morbides jeunes, en voie d’accroissement, à des animaux de même espèce ou d’espèce voisine non réfractaires aux affections cancéreuses ; insertion des parcelles néoplasiques dans des tissus de même ordre ; asepsie complète de la plaie : telles sont les principales conditions de réussite. Déjà Klencke, Hanau, Hahn, Wehr ont publié des résultats positifs, et si l’observation a montré que le cancer est auto-inoculable, l’expérimentation est en train de prouver qu’il peut être hétéroinoculable.
Les histologistes et les microbiologistes ont cherché de leur côté à élucider par de minutieuses analyses la nature intime du cancer. Si les coques de Rappin et le bacille de Scheurlen n’ont pas eu grand succès, les récentes recherches sur les psorospermies placent la question sous un nouveau jour. Les lecteurs de ce journal connaissent par une revue qui a été publiée l’an dernier
(i) Union Médicale du Nord-Est, 15 Février 1891.
les travaux de Malassez, de Darier, de Wickam, de Vincent, de Délepine, de Podwyssozki. Depuis, Albarran, E. Hache, Russell, Sjobring et d’autres ont signalé des coccidiesdans des épithéliomas de différentes parties du corps. Bien que l’accord ne soit pas encore parfait sur la signification de ces organismes, ces constatations apportent un appoint sérieux aux partisans de la nature parasitaire du cancer.
Expérimentation et histologie ne sont pas à la portée de tous les médecins; par contre, l’observation appartient à tous et il est au moins singulier que la clinique ait à peine dit son mot dans une question aussi importante. C’est surtout aux médecins de campagne qu’il appartient de l’étudier sous ses différentes faces. Ils possèdent, en effet, les données voulues pour une observation profitable : limitation du champ d’investigation, connaissance parfaite des tenants et aboutissants de leurs clients, fréquence des affections malignes dans les villages. Ils trouveront un précédent et un modèle dans les belles recherches du Dr Arnaudet (de Cormeilles). Ce distingué praticien a montré que dans le coin de Normandie où il exerce, la mortalité par cancer est 3 ou 4 fois plus considérable qu’à Paris ; il a fait une enquête raisonnée sur les cas de sa clientèle pour chercher la cause de cette multiplicité ; il en est arrivé à accuser l’eau et l’habitation, et à ranger nettement le cancer parmi les maladies infectieuses.
Pour asseoir de semblables hypothèses ou pour les détruire, si elles sont fausses, il faut un grand nombre d’observations recueillies en dehors de toute idée préconçue. Si ceux qui me font l’honneur de lire cette courte note voulaient bien se rappeler leurs souvenirs, interroger leurs malades et m’envoyer le résultat de leur enquête, nous pourrions réunir dans ce journal un faisceau imposant de documents utiles et contribuer pour notre petite part à la solution du problème. M’appelle spécialement leur attention sur la coïncidence d’affections cancéreuses chez des personnes vivant en contact journalier (cancers de conjoints, multiplicité anormale dans une même maison, une rue, un village), en un mot, sur les faits qui peuvent servir à élucider 1 etioiogie du cancer et peut-être nous ramener à l’idée de contagion assez généralement admise autrefois.
Le Cancer est-il contagieux ?
La possibilité de la contagiosité du cancer, à laquelle croyaient les anciens, n’était même plus discutée dans les ouvrages classiques depuis de nombreuses années, et c’est à peine si quelques auteurs émettaient à ce sujet un doute timide (i), lorsque toutà-coup surgirent d’importants travaux qui rajeunissaient l’étude de la nature des maladie cancéreuses. Grâce à ces recherches que nous rappelions récemment, nous avons le droit, après d’autres et sans être taxé d’esprit paradoxal, de poser la question qui sert de titre à cet article (2).
Des faits nombreux, sur lesquels nous n’avons pas à insister, ont montré que le cancer est inoculable au porteur. Ainsi un noyau néoplasique se développe dans la cicatrice d’une plaie opératoire, au niveau d’une ponction d’ascite cancéreuse, sur une
(1) « Il paraît même, d’après quelques faits, que le cancer peut communiquer son infection ou la disposition cancéreuse aux personnes saines qui ont des relations trop intimes ou trop inconsidérées avec un cancéreux » (Fodéré).
« Je pense cependant qu’il est prudent de prévenir toutes les voies de communication qui pourraient prouver son effet contagieux dans la supposition où cette maladie pût se communiquer » (Bayle).
« Il y a longtemps que, pour mon compte, je regarde la contagion du cancer, non comme démontrée, mais comme possible » (Velpeau).
« Cette question est loin d’être résolue, quoi qu’on s’accorde, en général, à admettre la non contagiosité, en se basant sur l’innocuité, fréquemment constatée, des rapports sexuels^ dans des cas de ce genre. Ces observations ne sont pas plus probantes que les expériences faites jusqu’à présent » (De Sinéty).
(2) Ledoux-Lebard. — Le cancer, maladie parasitaire.' Archives générales de médecine, avril 1885.
Blyth. — On the contagion of cancer. The Lancet , 1888, I.
P. Michaux. — La contagion du cancer. Semaine médicale, 1889, p. 238.
Em. Tournier. — La contagion et l’inoculabilité du cancer. Revue générale de Clinique et de Thérapeutique, 1890, p. 713.
Kirmisson. — Article Tumeurs du Dictionnaire de Dechamhre.
Quénu. — Traité de Chirurgie de Duplay et Reclus, p. 402.
muqueuse en contact avec une tumeur primitive; ou bien encore un malade, en se grattant ou s’essuyant, transporte des particules qui s’inoculent au niveau d’une ulcération superficielle (i).
De là à admettre que, dans de certains cas, l’inoculation peut se faire à une autre personne, il n’y a pas loin. Les conditions nécessaires sont : i° un sujet contaminateur; 2° un autre sujet en puissance de réceptivité ; 30 une circonstance ou plutôt une série de circonstances favorisant le transport de la parcelle inoculable de l’un à l’autre. Cette hétéro-inoculation n’est-elle pas une véritable contagion ?
Si cette hypothèse est vraie, l’observation doit apporter son contingent de faits positifs, beaucoup plus précieux pour nous que les résultats des expériences tentées sur les animaux.
La simple étude topographique des affections cancéreuses primitives est déjà toute en faveur de l’extériorité de la cause pathogène. Ainsi Andrews, établissant une statistique de près de huit mille carcinomes primitifs, arrive à cette conclusion que la maladie se développe dans l’immense majorité des cas sur les surfaces accessibles aux germes extérieurs et présentant des anfractuosités ou des follicules profonds dans lesquels ils peuvent séjourner : lèvres, langue, estomac, intestin, rectum, utérus, mamelle, etc. Sur ce nombre imposant, moins de deux cents fois
(1) C’est probablement ainsi qu'il faut expliquer la multiplicité des lésions dans les cas suivants que j’ai observés :
1. Femme L.,., 60 ans. Début de cancroïde à la racine des cheveux en 1880. En
1881, épithélioma du nez, ablation des deux tumeurs, récidive frontale en 1882.
2. P..., 47 ans. En 1872, bouton cancroïdal de l’angle interne de l’œil droit; abla¬
tion en 1878, récidive en 1879 et seconde opération en 1882. En 1880, apparition d’une ulcération de même nature à la paupière inférieure gauche ; excision en
3. F..., 65 ans. Large ulcération épithéliomateuse des régions temporale et faciale
gauches, ayant débuté en 1876. A la lèvre inférieure, à gauche de la ligne médiane, épithélioma papillomateux à marche lente.
4. C. . ., 53 ans. Epithélioma de la joue gauche à début muqueux ; autre ulcération de
la lèvre inférieure, à gauche. Ces deux ulcérations, absolument distinctes, ne datent que de 5 mois ; mais depuis douze ans il existe un petit cancroïde de la paupière inférieure.
5. R..., 47 ans. Epithélioma du vagin : deux plaques correspondantes ç\ indépen¬
dantes, à droite et à gauche. Autre ulcération à la face interne de la grande lèvre.
seulement le cancer s’était montré sur des parties du corps recouvertes de vêtements ou non accessibles aux agents du dehors (i).
Aux causes signalées par Andrews, il faut en ajouter une autre qui a une grande importance, c’est l’état d’irritation ou d’ulcération delà peau ou de la muqueuse atteintes. Si la porte d’entrée n’est pas absolument nécessaire au développement de l’affection cancéreuse, il faut reconnaître qu’elle la favorise singulièrement.
Bien des auteurs ont appelé l’attention sur la prédisposition au cancer que possèdent certaines lésions cutanées, comme le lupus, l’eczéma, le psoriasis. En compulsant mes notes, je relève les observations suivantes dans lesquelles cette porte d’entrée est signalée ;
1. Fracture (avec plaie) du nez ; 15 ans après, épithélioma tubulé
des deux maxillaires supérieurs.
2 . Ablation d’un cancroïde de la lèvre consécutif à une plaque des
fumeurs.
3 . Ablation d’un carcinome de la mamelle précédé d’un eczéma.
4. Excision d’un épithélioma de la paupière, développé au niveau d’une ancienne saillie épidermique.
5 . Opération d’un cancroïde de la joue développé sur une verrue existant depuis dix ans.
6. Résection du maxillaire inférieur pour un épithélioma ayant débuté par la gencive, au niveau d’une ulcération dentaire.
7 , Amputation de la jambe : fracture compliquée 25 ans auparavant, réouverture de trajets fistuleux depuis 10 ans, épithélioma occupant le tiers inférieur de la jambe.
8 . Hémorrhoïdes ulcérées traitées par la dilatation de l’anus ; trois
mois après , développement rapide d’un cancer nécessitant l’extirpation de l’extrémité inférieure du rectum et de la plus grande partie de la prostate.
9. Extirpation d’un cancer mélanique des ganglions de l’aisselle,
consécutif à un cancer de même nature apparu l’an dernier sur une verrue du bras, datant de l’enfance.