Cancroïde développée sur une ancienne verrue de la joue
(1) Andrews. — Localisation de 7881 carcinomes primitifs. Journal of amer. méd. Association, 23 nov. 1889, p. 738.
Enfin, sans grandes recherches bibliographiques, et en notant simplement au jour le jour, depuis quelques années, les faits du même genre publiés dans les journaux, j’ai pu dresser le tableau suivant de lésions précancéreuses de la peau ou des muqueuses :
Plaies et cicatrices
Membres . 16
Tronc . 2
Tête et face . 2
Siège non indiqué . 4
Vésicatoire . 1
Cautère . 10
Brûlure . 42
Ulcérations
Dentaires . 21
Simples . 2
Variqueuses . . . 3
Syphilitiques . 3
Divers . 96
Eczéma
Mamelon.., . 21
Tronc . 1
Anus . 2
Scrotum . 5
Vulve . 2
Psoriasis
Langue . 31
Lèvres . 1
Membres et tronc . 5
Organes génitaux . 2
Lupus . . 29
Verrues . 22
Fistules
Osseuses . 37
Urinaires . 2
Balanite chronique . 3
Ce tableau, si incomplet qu’il soit (i), me paraît suffisamment suggestif ; il est difficile de nier que les multiples altérations qui y sont inscrites n’ont pas été pour quelque chose dans la localisation de l’élément pathologique, et si l’on veut bien remarquer que la plupart constituent des affections à longue évolution, on en concluera, ou que toute irritation répétée d’un épithélium détermine chez les prédisposés un point d’appel pour le cancer, ou que la contagion, si contagion il y a, n’est pas le résultat d’un rapide contact, comme pour le virus syphilitique, mais que le germe s’inocule lentement, comme celui de la tuberculose, et sommeille parfois longtemps avant d’évoluer d’une façon appréciable. Ce que nous savons de l’incarcération prolongée de certains microbes, celui de l’ostéomyélite par exemple, rend acceptable cette hypothèse du cancérisme latent.
Mon intention n’est pas de citer ici toutes les observations déjà publiées en faveur de la contagion possible du cancer. Je rappellerai seulement que l’on peut les ranger en plusieurs groupes.
Dans le premier, prennent place les faits qui paraissent les plus probants, ceux où un cancer de l’utérus et un cancer du pénis ont été observés chez le mari et la femme : Gaillard Thomas, Ferfasser, Duplouy, Hooper May, A. -H. Clemon, Brouardel, Langenbeck, Czerny, Demarquay, Mac Ewen en ont signalé des cas (2).
(1) L’on peut ajouter à ces lésions la plupart des affections congénitales, nœvus, etc.,
qui, elles aussi, peuvent jouer le rôle de locus minoris resistentiœ : « On peut prévoir que
la nature infectieuse de certaines tumeurs, des tumeurs malignes en particulier, ne sera bientôt plus une hypothèse, et qu’elle sera démontrée dans un avenir que nous croyons prochain. Il y aura alors à rechercher le rôle important que peut jouer un tissu anormal, congénital ou non, en servant de milieu de culture aux germes infectieux des tumeurs malignes. A l’heure actuelle, une telle conception n’est encore que théorique ; pourtant elle est très plausible. » (Lannelongue et V. Ménard. Affections congénitales , t. I, 1891, p. 707).
(2) Gaillard Thomas. — France médicale, 1883,11, p. 806.
Ferfasser. — Journal d’hygiène, 1884, IX, p. 447.
Duplouy (de Rochefort). — Association pour l’avancement des sciences, session de Toulouse, 1887
Hooper May. — The Lancet, 5 novembre 1887, p. 919.
A. -H. Clemon, cité par Richard Buld, Medical Record, 31 décembre 1887.
Brouardel, cité par Michaux, Semaine médicale, 1889, p. 238.
Langenbeck, cité par Kirmisson, article Tumeurs du Dict. de Dechambre.
Czerny, cité par le même auteur.
Demarquay. — Traité des maladies du pénis et Kirmisson, loc. cil.
Mac Ewen. — Glasgow médical Journal , 1886 et Quenu, loc. cit., p. 403.
Parmi les observations qui m’ont été communiquées, en voici une qui rentre dans cette catégorie :
I. — En 1877, Mme T..., âgée de 40 ans, ayant deux enfants dont le plus jeune avait 16 ans, demeurant à F..., fut opérée par le Dr Péan d’un cancer épithélial du col de l’utérus pour lequel il pratiqua l’ablation du col. Comme j’étais médecin delà famille, M. Pean me conseilla de visiter de temps en temps sa malade afin de surveiller une récidive possible. Il n’y en a pas eu, et cette dame se porte très bien encore aujourd’hui. A ma seconde visite, c’est-à-dire 3 mois environ après l’opération, M. T... me consulta en secret pour quelque chose qu’il avait àla verge. Ala partie supérieure du gland, sous le prépuce, se trouvaient deux petites tumeurs, l’une grosse comme un petit haricot, l’autre comme une forte tête d’épingle ; elles étaient lobées, fendillées, très rouges, facilement saignantes et ressemblaient à des choux-fleurs syphilitiques. Je fis le diagnostic d’épithélioma. M. T... m’affirma avoir eu des relations avec sa femme deux semaines encore avant son opération et me dit que cet acte provoquait un léger écoulement de sang. Sa conduite irréprochable, sa réputation et son caractère particulier ôtaient toute idée de soupçon possible d’une infidélité envers sa femme. Je 11e doutai donc pas qu’il y ait eu là contagion directe. Devant revoir M. Péan pour lui montrer son opérée, je conseillai à M. T... de le consulter en même temps; nous y allâmes ensemble. Ce chirurgien affirma de suite que ces petites tumeurs constituaient un épithélioma et qu’il y avait certainement eu contagion. Il fut donc convenu que M. Péan lui enlèverait ce mal et quelques jours après, M. T... était complètement débarrassé. (Dr Olliv ier, de Juvigny).
Un autre groupe comprend les observations de cancer apparu successivement chez plusieurs personnes en contacts journaliers.
Cl. Lucas, de Guy’s Hospital, en a relaté un bel exemple en 1887. Trois individus, habitant la même maison et n’ayant entre eux aucun degré de consanguinité, sont atteints successivement d’affections cancéreuses : d’abord un gentleman, opéré en 1881, puis en 1883 d’un rodent ulcer de la paupière et du front ; puis sa femme, opérée d’un squirrhe mammaire en
1884 ; et enfin un pensionnaire logé chez eux, atteint en 1887 d’un épithélioma de la langue (1).
Je puis rapporter une observation encore plus complète ; c’est le tableau succinct d’une véritable catastrophe arrivée dans une famille de ma connaissance dont tous les membres ont disparu, emportés en quelques années par la même affection.
IL — M. X... meurt le 22 novembre 1870, après de longues souffrances causées par un cancer de la région anale. Mme X... est atteinte d’un cancer du sein auquel elle succombe le 7 mars 1873. Une domestique, qui avait soigné ses maîtres, meurt quelques jours après, le 30 mars 1873, également d’un cancer du sein. Enfin le père de Mme X..., jusqu’ici fort bien portant et qui vivait avec sa fille, est atteint à son tour d’un cancer du rectum qui est cause de sa mort, le 5 mars 1875.
Ainsi, en moins de cinq ans, les quatre personnes (dont trois ne sont nullement parentes), logeant dans un même appartement où elles sont très confinées, sont toutes atteintes de cancer. S’il y a simple coïncidence, il faut avouer que cette coïncidence est bien étrange. Pour moi ce fait m’a vivement frappé, et dès lors ma conviction a été faite, que l’étiologie des affections cancéreuses ne se résume pas dans les causes banales généralement admises, y compris l’hérédité.
Mais ces cas de cancer multiple sont rares ; beaucoup plus fréquents sont les exemples de cancer double , c’est-à-dire de cancer observé chez deux conjoints.
Parmi les auteurs qui en ont publié des observations, nul n’a plus approfondi ce côté de la question que le Dr Arnaudet (de Cormeilles), dont les études sur le Cancer en Normandie ont été très remarquées. Dans un travail paru l’an dernier, ce distingué praticien signalait sept fois la multiplicité du cancer dans une même maison. Si 011 élimine deux cas où il s’agit du père et de la fille, et où on pourrait invoquer l’hérédité, il en reste cinq où
(1) Cl. Lucas. The Lancet , 12 novembre 1887, p. 985.
les deux malades, non parents, n’avaient d’autre lien commun que l’habitation dans la même maison. Parmi les conclusions qui terminent le travail auquel nous faisons allusion, celle-ci affirme nettement la croyance de l’auteur à la nature infectieuse et transmissible du cancer : « La maison où a succombé un cancéreux est contaminée et mériterait une désinfection rigoureuse. » (i).
Le Dr Arnaudet a continué ses recherches, et un nouveau travail sur le même sujet signale encore trois faits nouveaux de cancers d’époux ; il se termine par ces conclusions, dont la dernière est particulièrement intéressante au point de vue où nous nous plaçons :
i° La fréquence excessive du cancer dans nos campagnes reconnaît une cause de lieu, et extérieure par conséquent à l’organisme ;
2° L’eau est le véhicule le plus habituel du germe cancéreux, comme en témoignent, outre les observations spéciales que j’ai fait connaître, les cas si nombreux sur nos plateaux privés d’eau propre ;
3° Le germe se transmet entre habitants de la même maison , soit directement , soit indirectement par les objets contaminés par un premier malade. (2)
Voici maintenant plusieurs observations inédites, les unes personnelles, les autres communiquées par des confrères à qui j’adresse mes cordiaux remerciements.
Quelquefois le cancer observé chez les deux conjoints est de même nature et de même siège, et, dans ce cas, l’on a le plus souvent affaire au cancer de l’estomac.
III. — En 1872, je voyais mourir à Cormoyeux une femme de 54 ans, d’un cancer de l’estomac. Environ 13 ou 14 mois après, son mari, âgé de 57 ans, mourait de la même affection. La maladie qui, autant que je puis me le rappeler, était ancienne chez la femme, n’a pas duré
(1) Arnaudet (de Cormeilles). — Nouvelle contribution à l’étude du cancer en Normandie, Normandie Médicale, 15 avril 1S90, p. 127, 132.
(2) Arnaudet (de Cormeilles). — Nouveaux faits à l'appui de la nature infectieuse du cancer. Normandie Médicale, 15 février et Ier mars 1891, p. 57 et 87.
plus d’un an chez le mari. Cet homme avait toujours été bien portant et était considéré comme un ouvrier vigoureux. (Dr Chéruy, d’Hautvillers.)
IV. — En 1 88 1 , j’ai soigné une femme de Cumières atteinte d’un cancer de l’estomac; elle était à la période de cachexie, qui a duré plusieurs mois. Son mari a été atteint alors et est mort rapidement, en trois mois environ, de sorte qu’il est mort io ou 15 jours avant sa femme. (Dr Chéruy, d’Hautvillers.)
V. — Couple X..., de Fismes. Mari mort à 74 ans, en août 1888, d’un cancer de l’estomac à diagnostic certain, avec constatation d’une tumeur très dure, etc. Sa mère est morte hémiplégique à 77 ans ; son père est mort à 79 ans, sans avoir été malade. — Femme morte en juillet 1890, à 65 ans, d’un cancer de l’estomac à diagnostic également indiscutable. Son père est mort à 62 ans, d’une maladie de poitrine au dire de la famille ; sa mère est encore vivante et bien portante ; elle a 91 ans. (Dr Faille, de Fismes.)
Les docteurs Fené et Lécuyer, de Beaurieux, ont observé plusieurs cas analogues et se « demandaient depuis longtemps s’il n’y avait pas de contagion possible » :
VI. — Epoux M..., de Maisy, morts tous deux vers la soixantaine, l’un en 1846, l’autre en 1852. (Dr Féné.)
VIL — Epoux L..., de Craonne, morts en 1852 et en 1856, à peu près au même âge. (Dr Féné.)
VIII. — M. N.... de Bourg, mort en 1866 ; Mme N..., en 1872. (Dr Lécuyer, de Beaurieux.)
IX. — Epoux L..., de Meurival. Le mari mort en 1874, la femme en 1884. (Dr Lécuyer.)
X. — M. L..., de Beaurieux, mort en 1876; Mme L..., en 1881. (Dr Lécuyer.)
XI. — Mme C..., de Beaurieux, morte en 1875 ; M. C..., mort en 1882. (Dr Lécuyer.)
Les douze malades qui précèdent ont tous^ succombés à un cancer stomacal.
XII. — M. M... était dyspeptique depuis de longues années, lorsqu’il me consulta pour la première fois en juillet 1887. Il me raconta qu’il avait eu à plusieurs reprises des vomissements de sang. Depuis peu, il était pris, tous les deux ou trois mois, de violentes crises douloureuses siégeant au niveau de l’estomac et s’accompagnant de vomissements alimentaires ; l’estomac était énormément dilaté et les matières rendues étaient mal digérées. En juin 1888, les symptômes s’accusent : les crises sont encore plus violentes, les vomissements plus fréquents prennent une teinte grisâtre ; les selles sont parfois colorées par du sang. On perçoit nettement un empâtement à droite, au-dessous du rebord des fausses côtes ; le Dr Hoël et moi pensons à une affection organique du duodénum ou de l’estomac greffée probablement sur une ulcération ancienne. La cachexie, l’amaigrissement s’accentuent rapidement ; les vomissements café au lait continuent, et M. M... meurt à la fin de juillet 1888, à l’âge de 71 ans. L’évolution de la maladie, les signes constatés en dernier lieu m’avaient fait affirmer le diagnostic d’abord douteux de cancer.
Mme M... n’avait jamais été sérieusement malade; son père est mort jeune de la goutte ; sa mère a vécu jusqu’à 85 ans ; une sœur a succombé à une attaque d’angine de poitrine. Quelque temps après la mort de son mari, elle a des accidents dyspeptiques qu’elle attribue aux fatigues et au chagrin qu’elle vient d’éprouver. Ces phénomènes s’accentuent; les digestions deviennent de plus en plus pénibles ; le dégoût pour les aliments est complet. En décembre 1890, je constate pour la première fois une tumeur dure située un peu à gauche de l’épigastre, et saillant sous le rebord des fausses côtes. Depuis, Mme M... s’est affaiblie rapidement; des vomissements grisâtres sont apparus à plusieurs reprises ; la peau a pris la teinte jaune-paille et la tumeur a actuellement les dimensions de la paume de la main. La mort est prochaine. Mme M... a 68 ans. (Dr O. Guelliot.)
Dans les deux observations qui vont suivre, le cancer, toujours de même siège chez les deux patients, occupait une fois le rectum, une fois la langue.
XIII. — Couple M..., de Fismes. Le mari n’a pas d’antécédents héréditaires ; son père est mort de hernie étranglée ; sa mère est morte rapidement à l’âge de 77 ans, de cause inconnue. Atteint d’un cancer du rectum, il a été opéré en novembre 1874 et est mort en récidive en mai 1875, à l’âge de 66 ans. Pas d’antécédents non plus du côté de la femme dont le père est mort très vieux, d’une affection cérébrale et dont la mère a succombé à une affection du cœur. Cette femme est
morte comme son mari d’un cancer du rectum, en novembre 1887 ; elle avait 73 ans. (Dr Faille, de Fismes.)
XIV. — En septembre 1889, mon confrère Seuvre me montra une fillette de 4 ans, atteinte d’une ulcération de la langue. Cette ulcération, dont le début remontait à trois mois environ, occupait le bord gauche de la langue, plus près de la pointe que de la base, et empiétait sur la face supérieure. Elle avait deux centimètres de largeur. Au centre, l’ulcération était superficielle, à peine végétante, tandis que. les bords soulevés étaient durs et inégaux ; sous elle, on sentait une masse résistante paraissant dépasser les limites de la muqueuse. Cette petite fille avait été soumise à un traitement rationnel. La famille ne présentait aucun antécédent syphilitique ; le Dr Seuvre avait fait limer la canine qui, sans être très saillante, pouvait irriter ce point de la langue. Il fut décidé que l’on ferait des applications répétées d’acide lactique et d’acide acétique précédées de badigeonnages à la cocaïne. Devant l’inefficacité complète de ce traitement très rigoureusement exécuté, l’opération fut décidée et la tumeur ulcérée enlevée. Cinq fils de catgut réunirent les bords de la plaie qui guérit par première intention ; les catguts se résorbèrent du 5e au 7e jour. Le diagnostic avait été : épithélioma de la langue ; nous l’avions basé sur les caractères de l’affection, et aussi un peu, nous l’avouons, sur la possibilité d’une contagion. En décembre 1888, en effet, moins d’un an avant la précédente opération, nous avions, avec les Drs Décès et Seuvre, enlevé un volumineux épithélioma ulcéré de la langue à M. X..., associé et ami du père de la petite malade. Les deux familles vivaient dans une intimité de tous les jours ; les repas se prenaient en commun, et M. X... aimait à jouer avec la petite fille. N’était-il pas possible que ces contacts journaliers aient été le point de départ d’une inoculation ? J’ajoute que M. X... a eu au bout de moins d’un an une récidive ganglionnaire à marche très rapide ; une nouvelle intervention ne nous paraissant pas indiquée, il alla se faire opérer à Paris. L’opération, très laborieuse, fut incomplète, et il succomba un mois après, à la fin de décembre 1889. (D' O. Guel-