TUBERCULOSE PULMONAIRE
Les seules observations que j’ai faites au sujet du cancer, écrit M. Desplous, c’est son extrême fréquence dans certaines régions et que nombre de descendants de cancéreux meurent tuberculeux avant 25 ans. Il n’y a là rien d’éton- nant, étant donnée leur tare originelle ; ils seraient vraisemblablement devenus cancéreux si la tuberculose les avait épargnés.
Ci-joint un tableau relevant à peu près un tiers de la mortalité depuis 40 ans dans un village de 300 habitants. Ce tableau signale 33 cancéreux et 40 tuberculeux ; les tuberculeux sont, ou les descendants immédiats, ou les proches des cancéreux. (Voy. page 31.)
M. Desplous ajoute :
La transmission héréditaire joue ici un rôle très net. Le village où vivent et meurent tous ces malheureux est éloigné de toute communication, sur le plateau désert de Rocroi. Les mariages se font entre gens du pays ; si on reculait de deux ou trois générations, on retrouverait la race primitive. On me signale une famille (Leb. dans le tableau) qui, en 200 ans, à part ces 20 dernières années, n’a pas contracté un seul mariage en dehors du village. Les germes initiaux tuberculeux ou cancéreux ont eu beau jeu, aussi se sont-ils développés.
Voici d’autres raisons de moindre importance qui cependant peuvent entrer en ligne de compte.
Ce village où le cancer et la tuberculose sont en quelque sorte endémiques, est situé sur le plateau marécageux de Rocroi. Autrefois, les fièvres intermittentes y faisaient rage et avaient débilité au plus haut point la race ; l’alimentation ne pouvait la reconstituer car le sol était misérable et ne permettait la vie qu’à un petit troupeau de vaches étiques. Les habitants se nourrissaient un peu de lait, beaucoup de petit lait et de pommes de terres épaisses, sans fécule. Pour boisson de l’eau, ni vin ni bière. On a dit que le cancer est fréquent dans les pays à cidre, en Normandie. L’alimentation jouerait donc peut-être un rôle dans sa production. On met bien en cause un choc sur une glande, le frottement sur les glandes sélacées, l’irritation par un corps étranger sur les muqueuses ; il n’est pas plus déraisonnable d’admettre comme cause du cancer de l’estomac l’irritation causée par une alimentation indigeste ou irritante, provoquant d’abord une inflammation glandulaire, puis des transformations subséquentes qui aboutissent au cancer. J’ai constaté pour ma part nombre de dyspepsies qui, après 7, 8, 9, 10 ans, faisaient place à un cancer bien caractérisé ; ces dyspepsies n’étaient évidemment pas cancéreuses dans le principe.
Cette fois, voici un village de 310 habitants, où, en 40 ans, meurent 33 cancéreux et 40 tuberculeux; ce qui représente une
mortalité annuelle de 266 pour 100,000, soit deux fois et demi plus qu’à Paris.
L’hérédité est encore ici manifeste. Rien d’étonnant à ce que des familles qui depuis de longues années s’allient entre elles sans s’infuser de sang nouveau, aboutissent à une déchéance organique et que ces deux grands processus éliminateurs des races abâtardies, la tuberculose et le cancer, végètent vigoureusement sur un sol si bien préparé.
Le cancer de l’estomac apparaît 22 fois dans ce tableau, soit dans les 2/3 des cas. Est-ce parce qu’il est plus souvent hérédiditaire que les autres, où à cause des autres raisons dont nous parle M. Desplous ?
A noter en passant cette famille Leb... où, depuis 200 ans, on se marie sans sortir du village, et qui, depuis 40 ans, a fourni 12 cancéreux et 12 tuberculeux. Elle rappelle le fameux cas de Broca, si souvent cité : dans une famille dont les événements pathologiques avaient été notés de 1788 à 1856, 16 individus étaient morts de cancer.
M. Desplous a parfaitement vu que l’hérédité, si évidente qu’elle fût, ne suffisait pas pour expliquer cette multiléthalité et il a cherché des causes extrinsèques, ce que nous appelions tout à l’heure des éléments territoriaux. Il pense que l’alimentation grossière et indigeste des habitants peut entrer en ligne de compte en provoquant des états inflammatoires ou irritatifs de la muqueuse stomacale sur lesquels viennent plus tard se greffer des cancers. On ne voit pas, en effet, pourquoi l’irritation répétée ou le traumatisme ne joueraient pas sur les muqueuses digestives le rôle d’agents provocateurs que nous leur avons reconnu sur la peau et les muqueuses superficielles. Lebert, Rosenheim, Dittrich, A. Mathieu, ont signalé, dans le même ordre d’idée, la transformation possible de l’ulcère rond en épithélioma (1).
Un point nous frappe encore dans la note de M. Desplous : c’est la situation topographique du village contaminé sur un plateau marécageux ; veuillez, de plus, remarquer que pendant longtemps les habitants n’ont bu que de Veau. Déjà nous savons les affections cancéreuses fréquentes sur les plateaux crayeux de
(1) A. Mathieu, Ga\. des Hôpitaux, 21 juin 1890, p. 655. — ■ Pignal. De la transformation de l’ulcère simple de l’estomac en cancer. Thèse de Lyon, 1891.
la Champagne, là où l’eau est rare et de mauvaise qualité. Or les observations commencent à devenir nombreuses dans lesquelles l’eau paraît ne pas être sans action sur l’éclosion et l’extension du cancer; et elle n’agirait pas seulement par ses mauvaises qualités, en tant qu’eau potable, mais plus directement, en servant de liquide de culture et de moyen de transport au principe morbifique que l’on est bien forcé d’admettre si on croit à la nature infectieuse du cancer : ainsi s’expliquerait la fréquence exagérée en certains lieux des maladies organiques de l’estomac.
Il n’est possible, dans l’état actuel de nos connaissances, que d’effleurer ce point capital de pathogénie et d’hygiène prophylactique ; des recherches nouvelles sont nécessaires. Quelques confrères dont nous avons appelé l’attention sur ce côté nouveau de la question, nous ont promis de nous faire part du résultat de leurs observations; inutile de dire que nous les enregistrerons avec reconnaissance, car l’enquête que nous avons ouverte n’est nullement close.
Mais nous nous sommes laissé égarer loin de notre point de départ, entraîné par l’intérêt que présente l’étude des diverses causes possibles du cancer, poussé aussi par les communications que nous avons reçues des médecins de la région. Nous avons hâte de tirer de ce travail commun les conclusions qu’il nous semble comporter.
Conclusions
Le cancer est inoculable au porteur ; l’hétéro-inoculation est prouvée chez les animaux, elle est probable chez l’homme.
Tout plaide en faveur de la nature infectieuse du cancer : son inégalité de distribution, son développement fréquent dans les points de la peau et des muqueuses présentant ou ayant présenté des solutions de continuité, ses allures cliniques.
La possibilité de sa contagion ne doit pas être rejetée à priori. Les observations de cancer de famille ou de maison, de cancer double, apportent au contraire leur contingent positif en faveui de cette hypothèse. Grâce à nos confrères des environs de Reims, nous avons pu citer vingt-neuf faits dont quelques-uns au moins
sont tout à fait en faveur de cette étiologie. Nous pensons que l’attention étant attirée sur eux, ils se multiplieront rapidement. Il serait à désirer que les observations fussent recueillies avec soin au point de vue surtout des antécédents héréditaires; lorsqu’elles seront en nombre suffisant, on pourra déterminer la place exacte que tient la contagion dans l’étiologie des affections cancéreuses, son influence plus ou moins grande selon la nature et le siège du néoplasme, son mode d’action (inoculations ou contacts répétés, durée de la période d’incubation, signes différentiels du cancer acquis et du cancer héréditaire, etc.).
L’hérédité est évidente dans bon nombre de cas; mais les auteurs ont de la tendance à exagérer son action étiologique : on peut l’évaluer à io ou 15 pour cent au maximum. Il n’en est pas moins vrai que sa notion devrait entrer en compte dans les projets matrimoniaux, alors surtout que la prédisposition existe dans les deux familles destinées à s’unir; en favorisant de semblables mariages, les parents doivent savoir qu’ils placent leurs tares organiques à intérêts composés, et que les enfants à naître ne peuvent que souffrir de cette capitalisation d’hérédité mauvaise.
L’arthritisme et l’herpétisme sont réellement causes prédisposantes, soit en mettant l’individu en moindre résistance contre l’invasion cancéreuse, soit plus simplement en préparant aux germes infectieux un terrain favorable par leurs multiples lésions cutanées et muqueuses.
Enfin il reste à rechercher les causes qui influent sur la rareté ou la fréquence du cancer dans certaines régions. L’hérédité, multipliée par les mariages consanguins, ne suffit pas toujours pour expliquer les îlots quelquefois fort limités où les affections malignes, en particulier celles de l’estomac, sévissent avec une intensité exceptionnelle. La comparaison attentive des conditions de milieu, de régime et en particulier de boissons, l’étude plus sérieuse de la contagion permettront sans doute de déterminer la raison de ces inégalités de répartition : ce jour-là, l’étiologie des maladies cancéreuses, et par suite leur prophylaxie, aura fait un grand pas.
Reims. — Imprimerie Matot-Braine, rue du Cadran- Saint-P ierre, 6.