La question du divorce
Je viens de lire avec la plus grande attention le livre que vous avez publié contre le divorce, Famille et Divorce, qui contient tous les arguments théologiques de nos adversaires. A vrai dire, il n'y en a pas d'autres, puisque nous sommes encore sous le coup des considérants du
2 LA QUESTION DU DIYOPCr:.
vote de 1816. J'entreprends de vous répondre. Je suis lionime de théâtre, vous êtes homme d'Église ; quel attrait pour la galerie, si nous n'étions en même temps hommes de bonne foi et de bonnes convenances tous les deux! Mais quelle situation nette, claire et agréable pour l'un comme pour l'autre! J'ai lu votre livre, il n'a pas modifié mon opinion ; vous allez hre le mien, il ne modifiera pas la vôtre. Vous avez sur moi ce grand avantage que je suis forcé de le faire et que, à la rigueur, vous n'êtes pas forcé de le lire, puisque vous savez d'avance que vous ne serez pas convaincu. Si donc je ne devais récrire que pour vous, je ne l'écrirais pas; mais je ne vous cache pas que je crois que d'autres personnes le liront et que je compte un peu plus sur celles-là. Tout le monde n'est pas, comme vous, cuirassé de ce triple airain dont parle Horace, qui protégeait le cœur du premier homme s'aventurant sur les flots. Yous avez même sur celui-là ce grand avantage de ne pouvoir être submergé, de quelque côté que souffle le vent, puisque vous montez la barque de Celui qui dort au milieu de la tempête ; et, si vous étiez à terre, au signe qu'il
VOUS ferait, vous marcheriez sur les flots pour aller à sa rencontre. Jamais, et c'est ce qui me tente, je n'aurai trouvé un adversaire aussi re- (loutable^ aussi impassible, aussi utile, aussi indulgent, qui m'a d'avance démasqué toutes ses batteries, qui me plaindra si je triomphe, qui priera pour moi si je succombe. Vous avez Dieu, votre Dieu pour vous! moi, je n'ai que le Diable, le Diable dont l'ancienne théologie avait fait mon compagnon et mon maître, mais sur lequel la théologie nouvelle est un peu revenue. — Spectacida per se 7ioji sunt mala, nec proinde illicita. Nidli enim Icgi nec naturali, nec positivas sive divinœ sive humanse adversantur. Ainsi paile saint Thomas d'Aquin. Il y a bien, plus loin, une petite restriction à Tendroit des œuvres immorales, laquelle restriction pourrait me regarder, mais je la passe, et je m'aventure avec mon Diable, en regrettant que vous ne deviez jamais le connaître, car il a quelques qualités, entre autres la courtoisie ; soyez donc sûr que je ne m'écarterai pas une minute, monsieur l'abbé, du respect que j'ai toujours eu pour tout ce que respectent nombre d'honnêtes
gens. Il faut être du pays et probablement avoir le génie de Goethe pour se permettre de faire dire à Mépliistophélès, après le défi que Dieu lui porte dans le prologue de Faust: «Le vieux a du bon. » Dieu n'est pas encorele vieux pour moi. En effet, monsieur, ce n'est pas un public allemand, c'est un public français qui va nous écouter, et il faut être Français romain comme vous et Français parisien comme moi, pour savoir à quel point ce public, notre compatriote, si frivole, si mobile, si ironique, si blasphémateur quelquefois, est en réalité soumis aux plus anciennes traditions et aux plus vieilles formules religieuses. Tout en fulminant comme vous le faites, dans le livre auquel je réponds, contre l'impiété de notre temps, ce que vous avez de commun, du reste, avec tous les autres prêtres de toutes les autres époques, vous savez, n'estil pas vrai, à quoi vous en tenir au fond là-dessus. Si, durant les quelques années oii ils souffrent le plus en ce monde, certains hommes se révollent en paroles, en écrits et en actes contre le Dieu que vous leur représentez, vous n'ignorez pas qu'il y en a bien peu qui poussent cette
révolte jusqu'au bout ; qu'il se trouve toujours, dans leur famille ou leur entourage, quelqu'un qui, vos conseils et l'âge aidant, les ramène à vous ; que la mort, d'ailleurs, les fait taire tôt ou tard, toujours avant qu'ils aient pu faire à l'Église le mal que vous paraissez tant redouter, et que, le lendemain de leur dernier soupir, ce soupir eût-il été une dernière imprécation, l'Église, immuable, mais indulgente, quand il lui est utile qu'elle le soit, étouffe dans les larges mélodies de sa belle musique sacrée jusqu'à l'écho du petit bruit que cette orgueilleuse poussière avait fait. Il en sera ainsi bien longtemps encore, et ceux qui, hérétiques ou croyants, se prononceront soit pour vous, soit pour moi, dans notre débat actuel, reposeront pêle-mêle, depuis'des]siècles, dans la terre que vous bénissez, sans que ceux qui auront combattu vos dogmes, ou qui les combattront alors, même en ayant raison contre eux, aient pu diminuer sensiblement votre empire. En tout cas, ce n'est pas le rétablissement du divorce qui lui portera le coup mortel, bien que vous ayez l'air de le croire dans votre livre, auquel je me hâte d'arriver pour ne pas
m'égarcr prématurément dans des digressions philosophiques et religieuses auxquelles, du reste, l'objet du débat une fois posé, votre éloquente dissertation ne me ramènera que trop. Causons donc et à cœur ouvert.
Quelle est la situation? Le 6 juin 1876, un député de l'extrême gauche, M. Naquet, présentait à la Chambre une loi ayant pour but le rétablissement du divorce à peu près tel qu'il existait après le vote de 1803; les modifications proposées par le député actuel tendent plutôt à élargir la loi qu'à la restreindre. Le projet' de M. Naquet est ainsi conçu :
« Le mariage se dissout : 1° par la mort de l'un des époux ; 2° par le divorce. Le divorce a lieu par le consentement mutuel des époux ou par la volonté d'un seul.
» Le divorce par la volonté d'un seul a lieu :
» l^Pour cause déterminée ; 2° sur la demande expresse et persistante de l'un des époux, affirmant sa volonté de dissoudre son mariage, sans invoquer néanmoins de cause déterminée.
» Les causes déterminées que peuvent invoquer les époux demandeurs en divorce sont :
» L'adultère de la femme, si c'est l'homme qui est demandeur ; de l'homme, si c'est la femme qui est demanderesse. » (La loi de 1803 exigeait, pour que l'adultère du mari devînt une cause de divorce, que ce dernier eût tenu sa concubine dans la maison commune. Cette distinction entre l'adultère de la femme et celui du mari créait, au préjudice de la femme, une inégalité que rien ne justifie. M. Naquet l'a supprimée dans son projet de loi.)
» La condamnation de Tun des époux à une peine afflictive ou infamante ;
» Les crimes, sévices ou injures graves de l'un des époux envers l'autre ; la démence, la folie ou la fureur de l'un des époux ; le dérèglement de mœurs notoire ;
» L'abandon de la femme par le mari, ou du mari par la femme pendant un an au moins;
n Le refus , par le mari , de subvenir à l'entretien de sa femme, quoiqu'il en ait les moyens;
» L'absence de l'un des époux, sans nouvelles, pendant deux ans au moins ;
» L'impuissance, qu'elle soit survenue anté-
lieuremont ou poslcricurcment au mariage;
» Les infirmités dégoùtanles et incurables survenues postérieurement au mariage, ou antérieures au mariage, mais inconnues do l'autre époux au moment de sa conclusion ;
» Los fausses dénonciations et les calomnies de l'un des époux contre l'autre ;
» L'acquisition d'un gain déshonnête;
)) L'ivrognerie, l'intempérance habituelle se continuant pendant deux ans ;
» Les dissentiments religieux survenus après le mariage et prouvés, soit par le changement de religion de l'un des époux, soit par la religion imposée aux enfants lors de leur naissance et dans les années qui suivent, soit par l'aveu des deux parties;
» Et, d'une manière générale, toute cause non prévue qui paraîtra au tribunal de nature à atteindre profondément le lien conjugal. »
A ce projet sont jointes des dispositions qui établissent en détail et légalement les mesures à prendre, dans les dinéronts cas cités plus haut, en ce qui concerne les démarches à faire, les délais à observer, les intérêts des divorcés, les
droits des enfants, enfin tontes les conséquences de la demande en divorce.
Nous ne transcrirons pas ici toutes ces mesures que Ton peut trouver en détail dans le livre de M, Naquet, le Divorce, parce que ces détails ne rentrent ni dans le cadre, ni dans l'esprit de cette lettre et que ce n'est pas au point de vue légal que je compte traiter la question. D'autres l'ont fait ou le feront mieux que moi. Ceux qui ne voudront considérer la question que dans ce sens n'ont pas besoin de pousser plus loin la lecture de mon livre ; ils n'ont qu'à lire les discours de 1792, de 1803, de 1831, d'Aubert-Dubayet de Savoye-Rollin, de Treilhard, de Gillet, d'Odilon Barrot, le livre si clair de M. Naquet qui reproduit ces discours, les conférences si intéressantes et si mesurées du député du Var, la pétition si érudite et si précise de M. x\rsène Drouet. Tout cela est irréfutable. Si je ne devais que répéter ce qu'ont dit ces hommes de bon sens et de bonne foi, je n'aurais qu'à me taire. Heureusement pour moi, vous avez placé la question, monsieur l'abbé, bien audessus des lois humaines ; vous avez fait du ma-
liage indissoluble une loi divine, promulguée par Dieu lui-même, et peut-être alors puis-je dire des choses qui n'ont pas toutes été dites et qui peuvent avoir aussi leur intérêt. Je prendrai donc la question et la laisserai comme vous sur ces hauteurs, et, si je sors de la théologie, ce ne sera que pour pénétrer dans l'âme et dans la conscience, qui sont aussi, et peut-être plus que le mariage indissoluble, d'essence divine.
Yoilà donc le monstre que M. Naquet a fait sortir de son antre ; le voilà avec son corps gigantesque, sa face menaçante, ses yeux injectés de sang, ses pattes armées de griffes, ses poils hérissés comme une forêt de piques, sa gueule avide de carnage et de sang, prêt à se ruer sur tout le monde. Il n'est pas jusqu'à sa queue, soit qu'il en batte ses larges flancs, soit qu'il la laisse traîner derrière lui, qui ne fasse trembler ceux qui n'ont pas l'habitude de le voir circuler. Approchons-nous, il ne nous mordra pas; il est encore attaché dans un bureau de la Chambre, il est encore muselé par la loi de 1810, et voyons s'il est aussi à craindre qu'il paraît l'être, au premier aspect. Moi, je suis convaincu que,
comme l'élépliant indien, il est prêt à porter tout un momie sur son dos, à se promener au milieu des jardins sans les dévaster, à faire les plus pénibles et les plus durs ouvrages de la maison, à protéger les enfants contre les autres animaux et à jouer avec eux.
D'où vient ce monstre? Il vient de loin. Il n'est pas né, monsieur l'abbé, comme vous le dites dans votre livre, de la corruption des hommes, et, s'il a détruit, selon vous (je crois, moi, qu'il y a eu d'autres causes encore), s'il a détruit les sociétés grecques et romaines, il pourrait dire, s'il parlait, qu'il ne faisait qu'obéir à la volonté de Dieu, sans l'ordre de qui rien n'arrive et à qui vous attribuez, dès le commencement de votre livre et du monde, l'institution du mariage indissoluble.
En effet, monsieur, vous dites (page 23) : Et ne croyez pas que les lois du mariage soient l'œuvre de l'homme, ni qu elles puissent être par lui changées à son gré ; non^ c'est le Législateur divi?i qui les a données au monde lorsqu'il institua le mariage. Seul de son espèce dans un jardin délicieux où V amour et la vie
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faisaient tressaillir toute créature, Adajn voyait s'embrasser les fleurs^ et les brins dlierbe euX' mêmes fun vers l'autre se pencher; il entendait des murmures quil ne comprenait pas, et les chants des oiseaux retnplissaient de trouble et d'émotion son âme vierge encore, mais poussée par de secrets instincts, tourmentée par de values désirs. Pourquoi Dieu avait-il laissé son chef-cV œuvre inachevé ? Pourquoi l'homme n'existait-il point tout entier? Pourquoi la sagesse divine, qui de la race Jiumaine voulait co uvrir la terre, seul de tous les êtres avait-elle fait
l'homme incapable de se reproduire? Mais
celui que le Dieu itnmortel avait fait semblable à lui ne pouvait être e7i même temps semblable à ces êtres que l'instinct rassemble, que le soir réunit et que le premier ?natin sépare.
Le lien qui unissait Adam et Eve était cet amour pîir, éternel, qui procède de Dieu, qui est Dieu lui-même. Eve ne pouvait lever son regard modeste et doux sur Adam, sans voir rayonner sur le front de son époux le signe auguste de l'autorité et de la majesté divines; et
Adam ne contemplait pas son épouse sans admirer et bénir en elle le reflet de la beauté et de la tendresse de Dieu^ ravissants témoignages de la Providence , qui avait veillé avec tant de sollicitude et de générosité sur la première société humaine. Ne craignez pas que l'ardeur et l'enivrement viennent en ternir la sainteté. La pensée du Seigneur n'en sera pas absente; tous les rapports d'Eve et d'Adam sont saints.
Dieu établît aussi le m,ariage dans l'unité. Bossuet^. dajis son admirable discours sur l'unité de l'Église catholique., s'est attaché à démontrer que l'unité et la perfection sont identiques. En effet, sortons de la loi de l'unité, nous sortons forcément de la loi de la perfection ; car 710US arrivons au morcellement, à l'incohérence, et, les choses suivant leur pente, à la décadence et à la mort. Quelle paix pourrait régner dans la famille avec la polygamie, principe fatal de querelles, d'inévitables jalousies, dans le mariage et entre les enfants? Comment subsisterait avec elle l'égalité du contrat matrimonial? Pourquoi, si la femme se doit exclusivement à son mari, celui-ci ne se do7merait-il pas exclu-
siietiient à elle ? Si vous avez éprouvé le plus vif sentiment du cœur^ r amour, vous savez qu'il ne se partage point. La bienveillance, comme la rosée des cieux cl les rayons du soleil^ peut se répandre sur tous, 7nais l'amour est ime indivisible flamme qui s'élève d'im unique foyer. La sagesse., la justice et la nature proclament doîîc, de concert avec l'autorité divine, cette loi de l'unité dans l'union conjugale.
Dieu établit enfin le mariage dans l'indissolubilité. Durant l'extase du premier homme, il porte la main sur ce quily a en lui de plus pur, de plus vivant, de plus sacré, sur son cœur, et, d'une côte qu'il lui arrache, il forme, il édifie cet être prodigieux qui sera tout à la fois Finstrument des plus profondes ruines et des plus incommensurables grandeurs du genre humain. Il bâtit cette créature merveilleuse, qui portera les noms capables d'émouvoir l'humanité : vierge, sœur, épouse, mère.
Quand F homme F aperçut à son réveil, il entonna le cantique immortel : « Voici l'os de mes os et la chair de ma chair. » Et ces paroles, qui retentirent alors sous les regards de Dieu comme
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un hymne (V inexprimable tendresse, sont, en quelque sorte, devenues ^ j'ose le dire, l'Evangile terrestre des affections Iiumaines. — La perpétuité du mariage voulue par Dieu, par ses éter- )icls décrets, par sa sagesse, par son amour, voilà la source d'une paix, d'un bonheur, qui est devenu en quelque sorte le soleil de la famille.
Ainsi constituée par le mariage tel que Dieu Va établi, la famille devient le tempAe sacré, un sanctuaire mystérieux et doux dont les cœurs unis forment f autel , etc., etc., etc.
Donc, pour vous, monsieur l'abbé, pour l'Église au nom de laquelle vous prenez la parole et qui vous fournit les arguments que vous nous opposez, les lois du mariage ne sont pas l'œuvre de l'homme, elles sont l'œuvre de Dieu, qui les a données au monde lorsqu'il institua lui-même ce sacrement, lorsqu'il forma ce lien, lorsqu'il voulut ce fait.
Je laisse de côté la description très poétique que vous nous faites de ce qui se passait alors dans l'Éden et que vous ne pouvez trouver que dans votre imagination,, car votre récit va se
trouver inimùilialcment en conlradiction avec la vérité, et j'arrive à vos affirmations tliéologiqiies qui sont que la Providence a veillé avec sollicitude et généi^osité sur la première société humaine, qu'aucune ardeur, aucun enivrement n'en viennent ternir la beauté, que la pensée du Seigneur n'en est jamais absente, que tous les rapports d'Eve et d'Adam sont saints, enfin que, Dieu ayant établi le mariage dans l'unité et dans l'indissolubilité^ aucune paix ne pourrait régner dans la famille avec la pohjgamie, principe fatal de querelles, d'inévitables jalousies dans le mariage et entre les e}ifa?its; autrement dit, qu'en créant le mariage, Dieu n'a créé ni la polygamie, ni le divorce, double cause de dissolution de toutes les familles et de toutes les sociétés.
Je me suis engagé, monsieur l'abbé, à ne pas m'écarter une minute du respect que je dois à votre saint ministère, et l'engagement me sera, je l'espère, facile et doux à tenir, mais je ne puis m'empôcher de vous demander : « Qui vous a instruit des choses que vous nous donnez comme authentiques et certaines? La Bible. »
Hélas ! monsieur, la Bible qui est un livre que tout le monde peut acheter, mais que bien peu (le personnes lisent, surtout parmi les catholiques, qui se contentent, pour leur première communion et leur baccalauréat, des petits résumés de l'histoire sainte que nous avons tous appris et répétés dans notre enfance, la Bible non seulement ne dit pas un mot de ce que vous dites, mais elle dit tout le contraire. Il y est question d'union, il n'y est pas un instant question de mariage ; elle ne parle même pas d'amour, elle ne parle que de reproduction : Dieu donc créa Vhomme à son image^ il le créa à l'image de Dieu, il les créa mâle et femelle.
Et Dieu les bénit et leur dit : « Croissez et ?mdtipliez, et remplissez la terre. »
Vous le voyez, et vous le savez mieux que moi, aucune trace ni d'amour ni de mariage, aucun sacrement, aucune promesse faite par Dieu, aucun engagement pris par l'homme; rien que l'union ou plutôt la réunion de deux chairs extraites l'une de l'autre, et le peuplement de la terre alors déserte. Que l'imagination des hommes se souvenant de leuis
premières amours, roxaltation du prêlie ca- Ihulique à qui Tamour et le mariage sont maintonanl iiilenlits, aient paré ce fait dont nous sommes tous issus, au dire de la Bible, des poésies de leurs souvenirs ou des rêves de leur ignorance, je le veux bien, mais ce fait nen reste pas moins dans la pensée et dans la volonté de Dieu, du Dieu particulier que vous invoquez, du Dieu de la Cible, un simple fait d'union charnelle et de reproduction physique. Ce n'est même pas Dieu qui dit à l'homme : « Tu laisseras ton père et ta mère pour te joindre à la femme et n'être qu'une même chair ; » c'est Adam qui se le dit à lui-même ; et reconnaissons tout de suite qu'il na pas grand mérite à s'imposer ce sacrifice, puisque, étant fait d'un peu de limon pétri par Dieu, il n'a ni père ni mère à abandonner. Je me demande même d'où peut lui venir cette idée en ce moment. 11 n'a pas encore péché ; il habite avec Eve le paradis qui est un jardin délicieux, d'où il ne prévoit pas qu'il doive sortir jamais. Vous venez de nous dire vous-même, monsieur, que la Providence veille avec sollicitude et générosité sur la pre-
mière famille hiimaino, et, avant même qu'elle soit constituée, Adam la divise et la dissout déjà dans l'avenir en ordonnant aux descendants qu'il n'a pas encore de quitter leur père et leur mère pour suivre leur femme. Hélas ! le premier qui abandonnera son père et sa mère, ce sera son propre fils, et il ne les abandonnera pas pour cette raison à peu près acceptable de l'amour et du mariage, il les abandonnera pour les avoir désespérés et pour avoir tué son propre frère. Elles n'auront pas duré longtemps, la sollicitude et la générosité de la Providence, pas plus que Tunilé et l'indissolubilité de la famille, de ce temple sacré , de ce sanctuaire mystérieux et doux dont les cœurs unis forment Pautel, et dont le premier homme, conçu cependant selon les volontés et les arrêts à la fois réfléchis et immuables de Dieu, va faire des ruines et des décombres.
En vérité, monsieur l'abbé, on est étonné et même un peu honteux d'avoir encore, en des temps comme ceux où nous vivons, à répondre aux arguments que j'ai cités plus haut; mais c'est vous qui le voulez, continuons.
2 0 LA OUEST ION DU DIVOUlli:.
Non, inonsiLMir, je vous l'accorde. Dieu n';» pas établi le divorce en établissant l'union de r homme et de la femme, par la raison bien simple qu'il devait savoir, qu'il savait, étant donnée la nature de l'homme et de la femme telle que le péché la lui a eu bientôt révélée, que le divorce résulterait fatalement du mariage à mesure que le nombre des hommes et des femmes augmenterait sur la terre. C'est ce que Voltaire, que vous citez vous-même, quand il a dit quelque chose qui semble appuyer votre thèse, — sans quoi je ne me permettrais pas de vous parler de lui, — c'est ce que Voltaire explique spirituellement en cette phrase : « Le divorce est probablement de la même date à peu près que le mariage. Je crois cependant que le mariage est de quelques semaines plus ancien. »
Cependant Voltaire se trompe. 11 y a eu plus de quelques semaines entre les dates du mariage et du divorce. Rien n'indique que le premier mari ait demandé le divorce d'avec la première femme. Mais, si Adam n'a pas réclamé le divorce, c'est pour cette raison bien simple qu'il n'y avait pas alors sur la lerie d'autre femme que la sienne,
LA QUESTION nu DIVORCE. 21
et qu'il était forcé de s'en tenir à celle-là, malgré les bonnes raisons qu'il aurait eues de la quitter et de demander à Dieu de lui en donner une autre. Une compagne qui vous fait perdre le paradis, la vertu, le bonheur et la vie éternelle, mériterait bien qu'on divorçât d'avec elle ei qu'on la renvoyât au serpent qui vient si facilement et si vite compromettre et corrompre l'œuvre admirable et piimitivement si bien conçue du Créateur.
Ici, je vous avoue, monsieur l'abbé, que je ai^ai jamais pu lire et relire vos livres sacrés ^ans me demander comment l'auteur de ces 'livres, je parle des cinq premiers, a pu prêter à son Dieu tant d'ignorance et de ruses ou de contradictions.
Vous avez dû certamement, quand vous faisiez vos études au séminaire, passer par les mêmes étonnements que moi ; mais vous, vous aviez pour répondre à vos doutes et à vos inquiétudes, — car la conscience d'un jeune homme intelligent et sincère doit aller, en pareil cas, jusqu'à s'inquiéter, jusqu'à s'épouvanter même quand elle ne se sent pas bien éclairée et bien
convaincue, — vous aviez, pour vous répondre et vous rassurer, les explications des théologiens, qui dissipent toutes ces obscurités et toutes ces contradictions en établissant que Dieu garde la toute- puissance et permet à l'homme son libre arbitre ; c'est une explication comme une autre, mais qui ne satisfera jamais complètement ceux à qui on dit que Dieu tout-puissant a créé un monde pour qu'il fût parfait, et qui se demandent alors pourquoi il ne Ta pas créé parfait tout de suite. Nous qui n'avons pas été élevés et persuadés tout jeunes par des théologiens particulièrement renseignés, qui n'avons été ni conquis par la foi, ni éclairés par la grâce, ni soumis par la règle, nous sommes encore, et en très grand nombre, à nous demander comment ce Dieu qui savait tout d'avance ne savait pas que l'homme formé de ses mains, animé de son souffle, allait désobéir, prévariquer, et tout mettre en question. Est-ce donc un piège que la toute-puissance de Dieu tend à l'ignorance et à la faiblesse de l'homme? Cela est inadmissible, et ne répond pas à l'idée qu'on se fait de la grandeur, de la justice et de la bonté de
Dieu. Et cependant il va falloir, à la suite de cette première faute qu'il n'a ni ordonnée ni prévue, que ce Dieu, rÉlernel, celui qui était avant que quoi que ce soit fût, celui qui de rien a tiré tout, qui en donnant la forme, le mouvement et la vie à celte grande conception de son esprit, devait cerlainement savoir pourquoi il faisait cela, il va falloir que ce Dieu qui est le pouvoir absolu, la science infinie, la prévoyance sans borne, la justice sans restriction, la bonté sans limites, il va falloir que ce Dieu, devant sa créature désobéissante, reconnaisse qu'il s'est trompé, qu'il submerge et détruise sa première création, qu'il recommence avec Noé sans faire mieux qu'avec Adam; que, après cette seconde tentative, aussi défectueuse, plus défectueuse que la première, il soit forcé, pour essayer de réparer cet inexplicable contresens, d'envoyer son propre fils sur la terre, qui le hii renvoie abreuvé d'insultes et d'amertumes, meurtri, couvert de sang, doutant peut-être de sa mission puisqu'il s'écrie avant de mourir : Eli! Eli ! lamina sabbactiumi, c'est-à-dire : Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi nîas-tu abandonné? cru-
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cifié enfin, cl parciui? Par coux de sa famille et lie sa race, par le peuple élu de Dieu, dont les prophètes l'avaient annoncé, au sein duquel Dieu l'avait fait naître par un miracle qui bouleversait toutes les lois établies. Et pourquoi tout cela ai rive-t-il ? Parce que, le second jour, peut-être le premier jour de la création, V épouse en qui^ comme on Admn, tout était saint, selon vous, accepte une pomme du serpent,, en donne la moitié à son mari et que celui-ci en mange. Et nous, les descendants de ce premier homme, nous porterons jusqu'à la fin des siècles le signe, et nous subirons éternellement la peine de cette première faute. C'est bien difficile à croire, monsieur l'abbé. Ou l'auteur de l'univers que nous connaissons et que nous admirons tous les jours de plus en plus s'est trompé, ou l'auteur du livre qui raconte ces choses a été induit en erreur. Croyez-»le bien, c'est l'auteur du livre, et il ne faut pas vous étonner, pendant que vous et d'autres âmes pieuses et fidèles continuez à croire à ces origines, que des esprits plus curieux, plus tourmentés, plus convaincus de la grandeur de Dieu, en cherchent d'autres