RARE TACTIBUS AD COPULAM, ITA ETIAM PERFICERE
Voilà le rideau que l'Église tire sur le lit nuptial ! Ce n'est pas notre faute si vous nous forcez de l'ouvrir.
Jadis, nous laïques, plus ou moins frivoles, plus ou moins livrés à nos plaisirs, à nos passions, quand nous voyions passer un prêtre^ nous avions une étrange illusion ! Pour nous c'était là un homme non seulement bon, vertueux, humble, modeste, chaste, mais innocent; il n'avait aucune notion de nos dérèglements, il ne soupçonnait même pas de quelles dégradations charnelles de malheureux pécheurs comme nous étaient capables, et ce que nous admirions le plus en lui, c'était la candeur et l'ignorance de l'enfant jusque dans l'âge le plus avancé. Il nous semblait que, si nous nous approchions du tribunal de la pénitence, nous devrions user,
dans nos expressions, de la plus grande réserve et de la plus grande délicatesse afin de ne pas troubler cette âme pure. Pour lui faire connaître nos abominables péchés, il suffirait de lui dire avec une véritable honte : « Mon père, je m'accuse d'avoir manqué, autant que cela est possible, au sixième et au neuvième commandement de Dieu. » Il en serait contristé ou indigné ; avec des paroles douces ou sévères, mais toujours élevées et pures, il flétrirait et condamnerait notre erreur et nous ramènerait par les grands exemples, par les hautes pensées, à la dignité, au respect de Dieu, à la pratique du devoir et du bien. Quelle erreur! Cet homme, voué à la continence et à la virginité, est renseigné sur les excès de la chair comme Casanova ou le marquis de Sade ; il n'est pas un acte de la curiosité et de la folie des sens, il n'est pas un rêve de l'imagination la plus désordonnée, il n'est pas une invention de la luxure, il n'est pas une tentative de la bestialité, il n'est pas une image obscène du musée secret de Naples avec lesquels il ne soit familiarisé depuis longtemps, dont il n'ait
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ctuilié toutes les faces, dont il ne connaisse tous les noms, dont il ne puisse décrire tous les phénomènes, sur la variété desquels il ne puisse, il ne doive, en certains cas, nous interroger, nous, nos femmes, nos filles. Comment de pareilles études sont-elles nées des hauts enseignements, des saintes maximes évangéliques? Quelle corrélation logique peut-il y avoir entre cette belle morale et ces instructions écœurantes? Nous sommes-nous, vraiment, depuis Moïse et Jésus, aussi avilis et dépravés que ces livres nous montrent à vous? Alors qu'est-ce que ces grands élus sont venus faire en ce monde ? Qu'est-ce que Moïse a modifié avec les Tables de la Loi, qu'est-ce que Jésus a changé avec l'Évangile? Qui ont-ils sauvé, si les hommes et les femmes sont, dix-huit cents ans api'ès la venue du second, quatre mille ans après la venue du premier, tellement plus pervertis et corrompus qu'ils n'étaient alors, qu'il ait fallu détailler ainsi pour leurs directeurs tous les vices de Babylone, de Gomorrhe, de Lesbos, d'Athènes et de Rome, que le dieu d'Abraham et de Jésus croyait avoir détruits et rachetés?
Voyons, monsieur l'Abbé, franchement, qui vous a investi du droit d'entretenir de pareils sujets les filles et les femmes chrétiennes, de disposer ainsi du bonheur des pères, de la virginité des filles, de l'honneur des époux, de la fortune des enfants et des héritiers naturels, des organes et des sens des femmes, et de traiter de toutes ces questions de l'amour physique qui, dit le père Craisson, dans son livre de Rébus vcnereis ad usiim confessariorwn, sont la matière la plus fréquente et la plus abondante des confessions. Qui vous a investi de ce droit? Vous me répondrez : « L'Église. » De qui l'Église le tient-elle? Vous me répondrez : « De Dieu. »
Non, monsieur l'Abbé, ce n'est pas de Dieu, du Dieu véritable dont nous avons tous l'espérance en nous, bien que nul génie humain, nulle foi humaine n'ait encore pu le définir; ce n'est pas de ce Dieu-là, ce n'est même pas du Dieu de Moïse, de Jésus, des Apôtres et des Martyrs que vous tenez ce droit étrange, ou plutôt ce privilège monstrueux, de gouverner non seulement les âmes, mais les corps des femmes et des filles qui viennent à vous et d'interpréter à votre
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fantaisie, selon votre intérêt et à Fencontre des morales laïques les plus rudimentaires, l'impudicité des vierges et l'adultère des épouses. Non, monsieur l'ALbé, aucun Dieu, même païen, n'eût investi des êtres de chair et d'os d'une mission aussi dangereuse et aussi agréable pour eux; les dieux d'autrefois se l'adjugeaient à euxmêmes et prenaient alors les formes nécessaires à ces sortes d'initiations. Quant à votre Dieu, il n'oserait pas en charger les anges, qui, d'ailleurs, refuseraient.
Mais vous, ministres d'un Dieu de pureté, disciples de celui qui fut à la fois le pasteur et l'agneau, vous vous êtes, sans doute, par la foi, par la prière, par la grâce, par les sacrements, élevés au-dessus de nous et de la nature, et ces représentations de toutes les frénésies, de toutes les aberrations des sens ne peuvent vous atteindre? Il vous est donné de pouvoir conférer sur ces sujets techniques avec vos jeunes et belles pénitentes, sans que votre esprit en soit jamais troublé, sans que vos entrailles en soient jamais émues? Non. Ce ministère est au-dessus de la nature et des forces
humaines, el ceux qui, clans un but de prééminence et de domination, vous en ont revêtus, vous prêtres catholiques, sachant que, pour être dévots, vous n'en êtes pas moins hommes, ceux-là ont été forcés de prévoir certains contre-coups physiologiques à la suite de certaines confidences, contre-coups qui, lorsqu'ils se produisent, doivent singulièrement troubler votre conception de l'idéal et votre justice d'appréciation. Il a fallu qu'un concile décrétât encore :' PoUiitio, onrnino involuntaria nullo modo est peccaminosa, ut patet. Eiîic omni cidpâ vacat pollutio quant pati potest medicus, chirurgus vel confessat'ius munera officii obeu?ido.
N'allons pas plus loin ; en voilà déjà trop.
Eli bien, j'admets, moi, la logique de ces livres, leur bonne foi, leur bonne intention. Vous vous êtes imposé le devoir et arrogé le droit, comme ministres d'une religion reconnue et acceptée, de nous guérir de nos corruptions et de nos turpitudes ; en même temps, vous aviez fait le vœu de céhbat et de virginité ; il fallait bien, dès lors, vous faire connaître théorique-
ment, cliniqiicment, toute cette basse pathologie du cœur, de l'àme, de l'imagination;, du corps de l'être humain, comme on fait connaître, dans leurs plus minutieux détails, aux jeunes étudiants en médecine et en chirurgie — auxquels vous vous comparez et assimilez, en certains cas, — comme on fait connaître aux jeunes étudiants les plus dangereuses, les plus secrètes, les plus répugnantes maladies qu'ils sont destinés, à combattre, et, par cela même, exposés à gagner. Qui voulait la fin voulait les moyens. Vous avez cru devoir cataloguer et graduer par articles et numéros les différents délits des âmes catholiques, depuis ceux qui sont passibles de la seule pénitence jusqu'à ceux qui entraînent la mort spirituelle, et vous en avez fait un code dont parviennent à se passer les Israélites, les grecs, les protestants, les mahométans, les bouddhistes, probablement parce que, la confession à un homme n'existant pas dans toutes ces religions, prêtres et fidèles n'ont pas besoin de tous ces renseignements; peut-être aussi parce que les enfants de saint Paul, de Grégoire le Grand, de
saint Thomas d'Aquin, de Loyola, sont finalement plus corrompus que les enfants de Moïse, de Bralima, de Mahomet, de Luther, de Calvin ; soit ! Ces livres vous inspirent l'horreur du vice qu'ils doivent vous aider à détruire, et le spectacle continuel de la dégradation humaine non seulement vous en écarte, mais vous rend encore plus scrupuleux pour vous-mêmes; le secours qu'on vous recommande d'implorer de Dieu et de la sainte Vierge immaculée est suffisant, efficace, et, enfin, l'habitude de traiter ces maladies de lame vous rend capables de manipuler pour ainsi dire ces âmes sans garder aucune souillure^ sans en recevoir aucune émotion autre que celle de la pitié; vous vous lavez les mains^ pendant la sainte messe, dans l'eau -^ et le vin consacrés, dans les larmes et le sang du Sauveur, et tout est dit; il me semble même à moi qui ai traversé les passions de mes semblables et les miennes sans qu'elles m'aient jamais profondément entamé, que, si j'étais à votre place, Tespérance, l'idéal, le but, le bien à faire par ces moyens latents et latins, me tiendraient, comme vous dites que cela vous
arrive quand on en cause avec vous, au-dessus des tentations, des défaillances, des chutes, des curiosités, des secousses ; j'admets tout cela, niais vous admettrez bien aussi que ces livres, s'ils ne sont pas aussi dangereux pour vous qu'ils le paraissent, par les images qu'ils vous offrent, le sont, pour nombre de gens, par les droits occultes et arbitraires qu'ils vous donnent, et auxquels ils veulent enfin se soustraire, eux et les leurs; et, dans la discussion particulière que je soutiens ici, ils me fournissent la preuve que non seulement l'Église catholique, tout en nous faisant tant de résistance à propos du divorce parce qu'elle prétend respecter plus le mariage que l'église qui en permet la dissolulion, que non seulement l'Église catholique ne respecte pas le mariage comme elle l'affirme, mais qu'à chaque instant elle oublie l'origine qu'elle lui attribue, le détourne du but qu'elle montre, y dément en secret les doctrines qu'elle professe en public, et, en s'en faisant, en toutes occasions, un moyen ténébreux de politique et d'influence, souille les lois les plus saintes et les engageuients les plus sacrés du lien conjugal.
Si j'ai renoncé à invoquer contre vous les arguments si faciles de la Bible, je ne pouvais pas renoncer à me servir des textes précis et clairs dont les auteurs sont vivants, qui établissent définitivement ce que vous appelez vos droits, mai^ que vous n'invoquez jamais devant nous. Ce n'est pas un Dieu qui nous reste invisible, ce ne sont pas des patriarches morts depuis des milliers d'années, ce ne sont pas des anges que nous sommes sûrs, de ne jamais revoir qui ont dicté dans ces livres des lignes plus ou moins apocryphes : ce sont des Pères, des évêques, des prêtres catholiques autorisés par le chef suprême de l'Église qui ont écrit ces livres que nous retournons contre vous, et ces hommes vivants et bien vivants pourront nous démentir si nous falsifions leurs textes, ou nous les expliquer si nous les avons mal compris.
Car je ne demanderais pas mieux, pour ma part, que d'être éclairé et convaincu par vos grands écrivains, par vos grands prédicateurs ; je les ai tous plus ou moins lus, plus ou moins écoutés, et, tant qu'ils sont dans la grande morale, dans les hautes visées et même dans les poéli-
qacs légendes, je les comprends, je les suis, je es admire et je les aime ; dès qu'ils entrent dans les dogmes, je ne comprends plus, je ne respiro plus, je m'arrête; s'ils s'aventurent dans la superstition, je recule : s'ils s'égarent dans les interprétations et le casuisme, je me révolte et me sauve. Et me croyez-vous seul à penser ainsi? Nous sommes des millions d'hommes à penser de môme, et j'ensuis convaincu, je le sais, un grand nombre de prêtres parmi les plus intelligents, les plus convaincus, les plus exemplaires, s'inquiètent, souffrent de l'esprit politique de l'Église. Ils se soumettent parce que la soumission et la discipline sont les deux premières conditions de la foi catholique; mais ils protestent intérieurement, ils prévoient, ils redoutent le résultat, funeste pour elle^ d'un conflit inévitable, prochain.
Et cependant le malentendu pourrait si facilement disparaître, si l'EgUse reprenait le sens de l'action qu'elle peut, qu'elle devrait exercer. Le cœur, l'imagination, l'âme de l'homme sont si disposés à croire, ont tant besoin d'idéal et d'enthousiasme,' en même temps que de
secours et d'appui, et vos leçons officielles, vos traditions poétiques mêlées à ces hauts préceptes d'amour et de charité de l'Évangile, ce culte grandiose qui s'empare de tous les sens, répondaient si bien aux aspirations et aux curiosités de l'âme humaine, et les satisfaisaient si bien sans leur rien expliquer ! Après avoir réuni si longtemps toutes les races supérieures dans la même idée et dans la même communion, vous les avez peu à peu et presque toutes perdues ! Comment cela se fait-il ? Nous vous l'avons dit, on vous le dit tous les jours^ mais vous ne voulez entendre à rien, et vous vous contentez de fulminer, sans chercher le remède nécessaire, contre la rupture survenue entre l'esprit moderne et l'esprit de l'Église.
Croyez-vous donc, parce que vous êtes ceux qui en souffrent le plus, être les seuls à regretter, à déplorer cette rupture? Parmi ceux qui se sont séparés devons, parmi ceux-là mêmes qui vous attaquent, combien vous regrettent et seraient tout prêts à vûusrevenir, si vous le vouliez résolument, avec un esprit sincère de conciliation et d'initiative.
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Car on n'a pas eu impunément le front rafraîchi par l'eau du baptême, on n'a pas impunément été bercé par vos doux cantiques, par vos poétiques fictions, par vos mythes séduisants. Cette vierge au manteau l)leu devant laquelle nous joignions les mains, le soir, qui nous regardait nous endormir à la lueur vacillante de la veilleuse dont notre mère terrestre éclairait notre sommeil craintif; ce petit Jésus à qui elle nous comparait à cause de ce que nous lui faisions à la fois craindre et espérer, à qui elle nous recommandait et qui devenait notre compagnon, notre camarade, avec son ami saint Jean aux cheveux blonds et frisés comme la laine de son mouton attentif et docile; cette première communion dans la grande église aux vitraux de couleur, sous les yeux de toutes ces mères attendries, au milieu des fleurs, dans la fumée de l'encens, sous l'harmonie grondeuse et inquiétante de l'orgue que dominait pourtant la faible voix du prêtre murmurant des paroles que nous ne comprenions pas, mais qui, pour nous, contenaient alors toute la vérité, com.mo riiostie que nous recevions avec tant d'émotion.
d'amour et de joie, contenait le corps même de Notre-Seigneur; croyez- vous qu'au milieu des résistancesque nous sommes amenés à vous faire, des accusations que nous portons contre vous, des défis et des menaces que nous vous adressons quelquefois, croyez-vous que tous ces souvenirs de notre pure enfance ne nous font pas des signes, ne nous sourient pas, ne nous rappellent pas à eux en nous disant de loin : ce Tu ne peux pas avoir oublié combien tu étais heureux quand nous vivions ensemble. Aujourd'hui, tu es défiant, tu es amer, tu es triste ; tu te fatigues, tu te meurtris^ tu te troubles à chercher ce que tu ne trouveras pas. Il n'y a rien de plus consolant que nos fables, il n'y a rien de plus vrai que nos mensonges, parce qu'il n'y a rien de plus pur que notre idéal et de plus fortifiant que nos vérités ; reviens à nous et tu retrouveras la candeur de l'esprit, la simplicité du cœur, l'éternelle jeunesse et l'éternelle innocence de l'âme. »
Ce serait bien simple, en effet ; pourquoi hésiter? A quoi bon discuter tant ce qui échappe à toutes les discussions? Que fais-je moi-même
ici ? A quoi servent ces vaines paroles ? Qu'estce qu'elles changeront? Qui convaincront-elles? Qu'est-ce que je suis d'abord ? Un être chétif, un homme mortel qui a, s'il est favorisé de la nature, cinquante ou soixante ans à rester sur la terre, qui en emploiera un tiers à essayer d'apprendre quelque chose, un autre tiers à essayer d'utiliser ce qu'il aura appris, et le reste à essayer de réparer les erreurs qu'il aura commises et les sottises qu'il aura faites, avec tout ce qu'il aura appris. Ai-je le droit, ai-je la force, ai-je le temps de combattre ces grandes conceptions de l'Église dans laquelle je suis né, €t qui répondent, dans ma courte vie et même au delà, à toutes les questions que je puis poser, à tous les rêves que je puis faire? Je n'ai qu'à considérer ma petitesse pour me rendre compte de sa grandeur, et je n'ai qu'à invoquer mes fautes pour reconnaître son utilité. Qu'ai-je donc de mieux à faire que de me confier à elle, qui a tout prévu pour moi à partir de ma naissance jusqu'à ma mort, où elle ne me quitte pas encore et où elle me remet entre les mains du Dieu qu'elle m'a révélé dans l'éternité qu'elle m'a promise?
Quel souci elle a de moi ! Au moment même oii je sors du sein de ma mère, elle m'ouvre le sien et je n'ai pas plus tôt quitté le ciel qu'elle me le rend. Mes yeux ne sont pas encore ouverts, mon cerveau n'a pas encore pensé, ma bouche n'a pas encore dit une parole, déjà elle m'enveloppe de ses langes sacrés, et je la trouve toute prête à faire vivre mon âme, comme je trouve l'air que je respire machinalement tout préparé pour faire vivre mon corps. Quelques gouttes d'eau sur mon front etmevoilà chrétien, c'est-à-dire de la famille de ceux qui sont morts non seulement pour affirmer le Dieu à qui je dois cette vie dans laquelle je viens d'entrer, mais pour me rendre à ses côtés la vie éternelle. Quand j'aurai douze ans, quand ma raison commencera à comprendre, à chercher, quand mes sens commenceront à discerner et à vouloir, elle me fera prendre mon premier engagement, faire ma première alliance avec ce Dieu ; et à l'émotion qui m'envahira, au trouble dont je serai agité, à l'extase dont je serai saisi, je sentirai bien qu'elle ne m'a pas trompé, que quelque chose de surnaturel se passe en moi et que déjà l'infini me pénètre.
iji
« Quel souvenir précieux pour toi si lu restes fidèle ! » Yoilà ce qu'elle me dit alors, et elle a raison; car, quoi qu'il arrive, jamais je n'oublierai la joie douce, ineffable, le complet bien-être déposés en moi par cette cérémonie imposante et mystérieuse. Mais l'engagement est réciproque, et l'Église aussi me reste fidèle; car, à partir de ce moment, elle ne me quittera plus, et je n'aurai plus une espérance supérieure sans qu'elle soit là pour la bénir, plus une peine sans qu'elle se présente pour la consoler. Et quels enseignements ! Elle m'exhortera au travail, à l'effort, à la patience, à la résignation, à l'amour de Dieu et de mon prochain ; elle me dira de réserver par la continence et par la chasteté toutes mes forces, tous mes désirs, toutes mes énergies pour cet autre grand acte qu'elle est appelée un jour à consacrer, pour le mariage. Voilà le jour où elle éclate en bénédictions et en louanges! C'est que je ne suis plus seul désormais. La volonté de Dieu: « Il n'est pas bon que l'homme soit seul, je lui ferai une aide semblable à lui, et ils seront une même chair, » la volonté de Dieu va s'accomplir.
Parmi ces pures jeunes lilles vêtues de blanc, couvertes de longs voiles qui ont communié, elles aussi, peut-être dans la môme église que moi, parmi ces vierges dont le front a reçu le baptême que j'ai reçu, que leurs parents ont fait entrer dans ma famille spirituelle pour qu'elles puissent un jour y trouver un époux selon leur cœur et selon Dieu, j'ai choisi une jeune fille et mon cœur s'est approché du sien, et mon Dieu, consulté dans ma prière, m'a répondu : « Tu as bien choisi, c'est bien elle, voilà bien ta compagne éternelle, celle qui doit faire partie de ta chair et de ton âme dans cette vie et dans l'autre, et qui est digne de mettre au monde vos enfants chrétiens. » Depuis cette révélation, chaque fois que je me suis trouvé près de cette jeune fille, et je tâchais que ce fût le plus souvent possible, je reconnaissais en elle comme en moi les signes qui nous vouaient l'un à l'autre. Nous étions joyeux dans nos âmes, qui n'en faisaient déjà plus qu'une, et nous nous sentions tressaillir dans nos corps, qui bientôt n'en feraient plus qu'un. Toutes les autres femmes m'apparaissaient comme une foule va-
gue, ondulante, sans couleur et sans formes, à des distances incalculables de nos deux personnes. Sur la terre immense et sous les deux infinis, il n'y avait que moi pour elle, et il n'y avait qu elle pour moi. L'Éden nous était rendu; c'était bien là le premier jour de la création dans tout son éclat, avec toutes ses promesses, avec toutes ses surprises, et nous allions compléter l'œuvre de Dieu ! Comment oublier jamais le ciel quand on l'a contemplé une fois dans les yeux d'une vierge intacte et toute à vous? Comment douter de l'éternité quand on l'a sentie contenue tout entière dans une seule minute? Que me demandez-vous pour que mon bonheur soit permis, pour que mon amour soit légitime, pour que je puisse dire à tout le monde : « Voilà mon épouse unique et bien-aimée, la chair de ma chair, et les os de mes os? » Que, dans une salle silencieuse et froide, devant un homme pareil à moi, entre quatre témoins vêtus de noir, sur un registre semblable à un livre de commerce, je signe l'engagement de prendre celte vierge pour femme, de la recevoir sous mon toit, de la protéger et de lui rester fidèle?
C'est fait. Après? Voilà tout. Et vous croyez que je me contente de cet engagement matériel que la mort rompra ? Je veux en prendre un que rien ne puisse rompre. Où est mon Dieu? oi'i est sa maison sur la terre? Je veux m'agenouiller, répandre des larmes de joie, me confondre en reconnaissance et en actions de grâces. Et si je viens à mourir tout à coup au milieu de mon bonheur, est-ce cet officier ministériel qui recueillera et protégera cet être adoré et sacré dont la mort me séparera momentanément? Si Dieu, la trouvant trop pure pour moi, voulait subitement me la reprendre, est-ce cet homme avec une écharpe qui comprendra ma douleur, qui voudra la partager, qui me consolera ? Si nous mourons tous les deux et que nous laissions des enfants orphelins, est-ce lui qui les prendra dans sa famille, qui leur donnera une protection et une morale? Si ce sont eux qui meurent, irai-je me jeter dans les bras de cet homme, en l'appelant mon frère, et lui demander, dans mon abominable désespoir, de pleurer avec moi, de m'empêcher de me tuer, de nie fortifier, de me ramener à mon labeur
quotidien, à mes devoirs d'homme, à l'oubli, peut-être à l'espérance? Non, cet homme-là enregistrera nos décès comme il a enregistré nos naissances et notre mariage, et tout sera dit. Il aura fait tout ce qu'il me doit. Il numérote les existences humaines et classe les actes civils de la vie collective. Allons bien vite à l'église!
C'est là, si je meurs, que ma chère épouse trouvera le divin époux qui peut seul me remplacer ; c'est là, si elle meurt, que mes enfants trouveront une seconde mère toujours jeune et toujours vivante, la seule qui puisse remplacer la première. Enfin, si j'ai pu parcourir toute ma carrière, quand sonnera pour moi l'heure de la mort, un des ministres de cette Église que j'aurai peut-être oubUée, malgré tout ce qu'elle aura fait pour moi, ouvrira doucement ma porte et me dira :
« C'est moi, moi qui t'attendais près de ton berceau et qui vais maintenant te conduire à la tombe. Qu'as-tu fait depuis le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois ? Comment "as- tu tenu les serments que tu m'avais faits? j'ai tenu, moi, toutes les promesses que je
l'avais faites. Tu as failli malgré l'appui que je l'apportais, lu as clouté malgré nos affirmalions^ tu as donné l'exemple du mal en échange des faveurs dont Dieu l'avait comblé; mais, chaque fois que lu m'es revenu, lu m'as relrouvé la bouche pleine de reproches, les mains pleines d'indulgence, le cœur plein de miséricorde. Quand lu m'oubliais, quand lu me trahissais, je priais pour loi; tu as souffert; lu vas mourir; tu pleures, lu regrettes, tu redoutes, tu te repens; jeté pardonne. Va rejoindre dans l'éternité ceux que tu as aimés et qui t'y attendent : confie-moi ceux que lu aimes jusqu'à ce qu'ils aillent te retrouver dans le sein de Dieu. Oublie tout ce qui fui la terre ; il t'en sera rendu, après la mort, ce qui mérite de lui survivre ; que ton âme fasse un grand efTort, qu'elle prenne un grand élan pour s'élever jusqu'à ces hauteurs où Dieu daignera descendre afin de l'aider à monter jusqu'à lui. Prie de tout ton cœur; si tu as oublié les prières d'enfant, répèle celles que je vais le dire, ce sont toujours les mêmes. Ton front que j'ai marqué jadis du signe du baptême pour le protéger en ce monde, je vais le mar-
quer au même endroit d'un nouveau signe qui te donnera accès dans l'autre. Pécheur deux fois racheté, endors-loi dans la paix du Seigneur, et quand tu seras, grâce à nous, auprès de notre divin maître, prie-le à ton tour pour nous qui sommes des pécheurs comme toi. »
Quelle conception admirable! quelle admirable unité! quelle prévoyance! quelle sollicitude ! quelle entente ingénieuse et approfondie de ce pauvre cœur humain, de ses faiblesses successives, de ses enthousiasmes momentanés, de ses résolutions éphémères, de ses espérances décevantes et éternelles ! Dans son court passage sur la terre, que fallait-il donc de plus à riiomme?
Ah ! que soient mille fois et à jamais maudils ceux de vos pontifes et de vos ministres qui ont abusé et trafiqué de la facile et bienfaisante alhance que nous avions faite avec vous sur les genoux de nos mères ! Ce sont eux qui nous ont forcés d'aller demander à des sciences arides, à de froides philosophies, à des études desséchantes, au fait impassible et même à la stu-
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pide matière l'explication du problème qui nous tourmente et que votre religion exprimait et résolvait si facilement et si poétiquement dans une trinité faite d'une hypothèse, d'un mystère et d'un miracle. Ce sont eux, hélas ! qui donnent naissance à des livres injustes comme le vôtre, violents comme le mien. Eh bien, celte alliance contractée jadis, vous pourriez encore la renouer aujourd'hui; vous n'auriez qu'à dire en face des vérités nouvelles, ce que notre Maître disait : a Laissez venir à moi tous ces petits enfants ; » et vous verriez les âmes voler de nouveau vers vous, par essaims, comme des hirondelles qui retournent au soleil. Vous ne voulez pas, et plus les concessions sont espérées, attendues, nécessaires, plus votre résistance est obstinée, aigre et intraitable.
N'en parlons plus et passons.
Quand les gardiens et les propagateurs de la loi mosaïque, convaincus que le dernier mot avait été dit par Moïse, virent venir le Christ, ils le traitèrent d'imposteur et refusèrent le Ciel que celui-ci leur apportait. Aujourd'hui, les gardiens et les propagateurs de la loi catholique font ce
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qu'ont fait alors les pharisiens, les grands pontifes et les chefs de la Synagogue : ils s'enferment dans le texte abstrait, ils se barricadent dans la lettre rigide, et, lorsque la Terre, trop éliminée par eux, revient réclamer ses droits, ils déclarent leur loi une, fixe, infaillible, divine, ils répondent : Non possumus, et ils ne veulent pas plus faire de la place à la Terre que les autres n'ont voulu faire de la place au Ciel. Ils seront donc, tôt ou tard, insuffisants comme les autres. Le fixe n'est pas l'éternel, l'immobile n'est pas l'infini ; tout est mouvement et transfcrmation dans l'univers. Les hommes garderont pieusement la morale ferme et compréhensible établie par ce grand génie qui fut Moïse, ils y ajouteront cette haute espérance, ce fascinant idéal, ce divin amour révélés par cette belle âme qui fut Jésus, et ceux qui ont et la sincérité et Taudace de pareilles entreprises cuntinueront à chercher un Dieu à la fois plus grand et plus accessible, qui, en maintenant à l'homme ce qui lui est acquis, y ajoutera ce qui lui deviendra, ce qui lui est déjà devenu nécessaire ; qui mettra en accord et en harmonie la Terre et le Ciel, dont
l'homme a maintenant contracté le double besoin, au lieu de les maintenir en guerre perpétuelle; qui n'exigera pas de notre besoin d'espérer de s'immoler éternellement à notre besoin de connaître, puisqu'ils nous viennent tous les deux de la même Volonté, et qui ne [)lacera pas la science et la foi en une telle rivalité, en une telle lutte, que les hommes de foi veuillent brûler les hommes de science le jour où ceux-ci découvrent un fait en contradiction avec les traditions erronées de ceux-là ; qui trouvera juste que notre raison déduise logiquement les fins possibles des causes réelles, puisque la nature nous a donné une raison, et qui nous laissera arriver à la seconde vie sans faire opposition à ce qui estl'essence même de la première, l'action, la recherche du vrai, l'amour et la liberté.
En attendant, monsieur, croyez bien que je ne suis pas ici pour insulter l'Eglise catholique ; je sais tout ce qu'elle a fait de bien et tout ce qu'elle a fait de mal. A ceux qui la redoutent, de l'attaquer ; à ceux qui la servent ou à qui elle sert, de la défendre. Je n'ai personnellement rien à craindre ni à espérer d'elle ; ses promesses ne
m'attirent pas plus que ses menaces ne m'épouvantent. J'ai besoin de la morale dont elle affirme être seule dépositaire, et, si j'avais vécu dans le temps où elle avait le droit d'affirmer ainsi, je serais allé à elle, soumis, confiant, respectueux, dévoué. Les abus qu'elle a faits m'ont dégagé, et, comme je sais où puiser librement et sûrement la morale, j'y vais tout seul et tout droit. Je n'ai pas besoin de guide pour trouver la source qui descend du Sinaï et du Calvaire, de sommets si hauts et si lumineux qu'elle semble en elFet couler du Ciel même. L'humanité, fùt-elle cent fois plus nombreuse et mille fois plus coupable, pourrait s'y plonger tout entière et s'y laver de toutes ses souillures sans l'appauvrir ni la corrompre. Une seule goutte d'eau de cette source merveilleuse emplirait aussi facilement le puits sans fond des Danaïdes que le creux de la main de Diogène. Ni les glaces du pôle ni les feux de l'équateur ne sauraient avoir action sur elle ; et «lie contient à la fois toute la chaleur qu'il faut pour réchauffer ceux qui ont froid, toute la fraîcheur nécessaire pour désaltérer ceux qui brûlent, et elle est partout et toujours à la tempe-
rai lire de l'ùme humaine. Mais nul n'a le droit de capter cette source ou de la détourner à son profit, même en invoquant une première prise de possession. Il n'y a pas là de privilège exclusif, il ne peut surtout pas y avoir de spéculation licite et autorisée. Elle est, pour ainsi dire, décrétée aujourd'hui d'utilité publique, et le premier venu, d'où qu'il vienne, peut y boire et s'y baigner sans demander la permission, sans rien payer de son argent ou de sa raison à aucun établissement particulier. Sachez-le, monsieur l'Abbé, nombre d'âmes vont ainsi s'abreuver directement à cette source, et ce sont celles-là que vous traitez d'hérétiques et que vous menacez de l'éternelle damnation parce que vous ne les trouvez pas inscrites sur les registres de la fabrique romaine. Ce sont ces âmes-là qui, traitant sans intermédiaire avec le principe véritablement éternel et immuable des choses, en appellent à la loi civile contre la domination, contre l'intolérance, contre les abus et les ruses, non pas de la morale religieuse, mais des formules ecclésiastiques ; ce sont ces âmes-là qui veulent être seules les maris de
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leurs femmes, seules les pères de leurs filles, et qui, quelle que soit l'aulorilé ou plutôt l'ancienneté des livres qui le consacrent, repoussent ce mystique ménage à trois du mari, de la femme et du prêtre, constituant ce qu'on pourrait appeler l'adullère spirituel. Je ] ne fais ici ni une œuvre de scandale, ni une propagande de parti, ni une affaire de commerce. Si j'étais sûr que la loi nécessaire et morale du divorce passât, je jetterais au feu les quatre cents pages que je viens d'écrire , et je retournerais à mes fictions. Je m'en suis tenu, comme je l'avais promis en commençant, aux questions de philosophie, de logique, de physiologie, de morale, d'histoire, aux observations et aux réflexions qui sont de mon domaine, à ce que j'ai cru capable de rendre intéressante et persuasive une lettre aussi longue sur une question qui n'est peut-être si débattue que parce qu'elle est très simple. J'ai donné mes arguments sans aucune animosité, sans aucune crainte, sans aucun intérêt personnel. C'est ainsi qu'il faut juger des choses, je pense, et, si tous nos adversaires étaient
comme moi, l'entente ne serait pas douteuse. A.i-je élé plus loin que je ne voulais aller? je vous ai suivi, et c'est votre faute, ce n'est pas la mienne, si j'ai trouvé l'Église où elle n'aurait pas dû être. Dans une discussion aussi grave que celle-ci, on prend le mal où on le trouve, pour retourner le mot de l'auteur de Tartufe.
Je me résume et je conclus.
Â. tort ou à raison, la loi civile s'est substituée, depuis près d'un siècle, en France, quant au mariage, à la loi religieuse. Elle seule, la loi civile, consacre définitivement l'union conjugale ; à elle seule il appartient donc de juger de toutes les conséquences que cette union peut produire, à moins que, comme le lui demanderaient peut-être quelques prêtres, comme cela se pratique encore en Autriche, elle ne soit disposée à établir deux juridictions différentes, lune concernant les catholiques et leur appliquant l'indissolubilité, qui est dans leurs dogmes, l'autre concernant les israéUtes, les protestants et les libres penseurs en leur permettant le divorce, qui est dans leurs traditions ou leurs
idées; à moins enfin qu'elle ne soit disposée à abdiquer de nouveau complètement entre les mains de l'Église, ce qui ne semble pas probable. La loi civile française ne pouvant pas être amenée à ces différentes combinaisons, puisqu'elle n'a rien à voir dans les consciences de ses justiciables et qu'elle n'a à s'occuper que de l'intérêt des citoyens, à quelque confession qu'ils appartiennent, nous nous permettons, très respectueusement, de lui faire observer, au moment où une discussion publique va s'ouvrir, que toutes les objections faites au rétablissement du divorce sont purement théologiques, comme nous l'avons démontré pendant le cours de ce livre, comme nous allons le prouver dans ces dernières lignes, et que, par conséquent, la loi civile n'a pas plus à en tenir compte après la consécration du mariage qu'elle n'en tient compte auparavant, puisqu'elle ne demande jamais à ceux qu'elle marie à quelle religion ils appartiennent.
Donc:
Attendu que, si, en 1810, M. le député Trin-
quelague a donné pour raison péremptoire de l'indissolubilité du mariage, que Dieu a lire la femme de la côte de l'homme afin de les réunir ensuite en une seule chair, et si la Chambre de celte époque a accepté cette donnée, rien ne prouve qu'elle soit juste et que les choses se soient nécessairement passées ainsi à la création d'j monde;
Que, d'ailleurs, l'adultère, entre autres causes de divorce, modifierait sensiblement cette première institution du Créateur et devrait modifier conséquemment les décisions de la loi, puisque, alors, le mariage serait complètement détourné de son principe et ne serait plus deux chairs en une, mais trois, la troisième intervenant justement au point de réunion des deux premières ;
Que, si M. de Bonald, pour obtenir, ce qui n'était pas difficile, d'une Chambre monarchiste et cathohque l'abolition du divorce, a présenté comme argument irréfutable que, le catholicisme qui ne permet pas le divorce étant redevenu reUgion d'État, la loi civile ne devait plus l'admettre, il nous semble aujourd'hui que cette raison ne
peut plus être invoquée, pui-que le catliulicisme n'est plus religion d'Élat en France;
Que, d'ailleurs, la réforme que nous demandons, tout en étant mise à la disposition de tous, ne contraint personne, et que ceux que l'usage du divorce blessorait dans leurs croyances seront toujours libres de n'en point user, imitant en cela nombre d'électeurs qui ne se servent jamais du suffrage universel, bien que la loi civile l'ait proclamé ;
Que si les prophètes, que si Job, que si l'Ecclésiaste ont dit que ce monde n'est et ne peut être qu'une vallée de larmes, les efforts faits par l'humanité, dans tous les temps avant et après ces affirmations, pour rendre ce monde aussi supportable, aussi heureux même que possible, prouvent suffisamment que ce grand découragement était inspiré par des vicissitudes locales, des chagrins patriotiques, des manières de voir individuelles et qu'il n'y a pas lieu de déclarer de principe, de droit, de devoir et de légahté, le malheur éternel des êtres humains;
Que si l'Église catholique a trouvé et maintient encore dans le mariage tant de cas de nui-
lilé, c'est pour avoir reconnu elle-même que le mariage n'est pas toujours ce qu'il devrait être, et il est dès lors tout naturel que la loi civile, suivant son exemple, reconnaisse aussi des cas de divorce, d'autant plus qu'elle ne se permettra jamais de les pousser aussi loin et de les décider aussi arbitrairement et immoralement que l'Église, dans les cas que nous avons cités de madame de X..., de la princesse Y... et du colonel de cuirassiers Z... ;
Que, du reste, l'Église, comme nous l'avons démontré, non seulement a établi des cas de nullité dans ses canons, non seulement a laissé régner le divorce pour les catholiques d'Orient soumis à sa seule juridiction ecclésiastique quant au mariage, mais que nous ne voyons pas qu'elle refuse la bénédiction religieuse aux époux dans les pays où, comme en Belgique, le divorce existe pour tous les citoyens et où ceux qu'elle a bénits la veille pourront invoquer le lendemain, pour divorcer, la loi civile qu'elle combat chez nous et dont elle ne reconnaît, quant au mariage, l'existence nulle part ;
Que, de 1803 à 1816,, l'Église a bénit, mon e
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chez nous, les unions qui élaienl subordonnées à la loi du divorce, et que cette loi pouvait rompre ; qu'elle a même bénit les secondes noces du vivant des deux premiers conjoints, comme l'atteste le mariage de Napoléon I" avec Marie- Louise, bénit par le pape Pie VII ;
Qu'elle a ainsi acquiescé au divorce, de tout temps et sous toutes les formes, ce qu'elle n'eût certainement pas fait s'il eût été en contradiction, comme elle le dit, avec ses commandements, ses textes et ses dogmes ;
Que si la question des enfants, que l'Église invoque toujours quand ses autres arguments ne prévalent pas ; que, si cette question est très intéressante dans le mariage, elle l'est autant ou aussi peu pour ceux qui relèvent de la loi religieuse que pour ceux qui demandent à ne relever que de la loi civile, et que celle-ci pourra toujours répondre à ceux qui lui demanderont ce que deviendront les enfants dans le divorce qu'ils y deviendront ce qu'ils deviennent dans la nullité prononcée par la loi ecclésiastique ; qu'ils y seront môme plus heureux, puisque le divorce civil ne changera rien à la pa-
ternilé, à la maternité, à la filiation et aux droits matériels des enfants, tandis que la nullité catholique, en supprimant l'existence même du mariage, en prétendant qu'il est nul, en annule tous les efTets et déclare bâtards et sans revendication possible les enfants qui en sont résultés ;
Que, pour ceux que ce raisonnement ne pourrait convaincre, on pourra ajouter que les enfants deviendront, dans le divorce français, ce qu'ils deviennent dans le divorce anglais, allemand, américain, danois, suédois, norvégien, hollandais, suisse, belge, russe, grec, et que nous ne voyons aucun de ces pays redemander l'indissolubilité du mariage à cause des malheurs et des injustices qui en résultent pour les enfants, le divorce étant d'ailleurs très rarement prononcé dans les pays où il existe parce que les familles des pays où il existe, sont plus morales, plus unies, plus heureuses que celles des pays où il n'existe pas et où la séparation crée de bien autres dangers et de bien plus tristes conséquences ;
Que, du reste, bien que les enfants soient la
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suite naturelle et souvent espérée du mariage, ils n'en sont que la conséquence et non la cause première ni le but absolu, puisque la fécondité ne dépend pas des époux et que nombre d'unions reslent stériles ;
Que, si la production des enfants était le seul but des mariages, il y aurait lieu de rompre les mariages qui ne produisent pas; ce que l'Église seule se permet, parce qu'elle peut tout se permettre, se déclarant d'institution divine ;
Que le mariage a d'abord et en réalité pour but la réunion de l'homme et de la femme qui veulent avoir le droit de s'aimer publiquement, moralement et librement; que l'amour de l'homme pour la femme, de la femme pour l'homme précède l'amour de l'un ou de l'autre pour leurs enfants ; que, par conséquent, l'amour conjugal, étant de date et de droit antérieurs à l'amour paternel et maternel, est autorisé à réclamer l'accomplissement d'engagements primordiaux ;
Que ce que le mari cherche d'abord dans la femme, c'est une compagne, une amie, une aide, un complément dont il a besoin moralement,
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socialement, physiquement ; que ce que la femme cherche d'ahord dans l'homme, c'est l'ami, l'époux, le compagnon et le protecteur, dont die a encore plus besoin durant toute sa vie;
Que si l'un des deux époux trahit, abandonne^ contamine, déshonore l'autre, s'il part, s'il est enfermé pour subir une peine infamante, pendant une partie de sa vie, pendant sa vie entière, l'autre conjoint perd, faute d'une loi qui lui permette de se remarier, tout ce qu'il s'était cru en droit d'obtenir du contrat qu'il avait signé ; que le mari perd ainsi sa compagne, son amie, son aide, son complément nécessaire ; que la femme perd ainsi son ami, son époux, le compagnon, le protecteur qui lui était indispensable ; que le mariage est ainsi faussé, violé, dénaturé dans ses conditions essentielles, puisqu'il est certain et reconnu qu'il devait d'abord donner un époux à la femme, une épouse au mari, un compagnon à l'une, une compagne à l'autre^ tandis qu'il n'était pas certain qu'il dut produire des enfants ;
Que si les enfants dont la naissance n'est pas
certaine, dont la mort est possible, dont la liberté est légale à une certaine époque de leur jeunesse, ne sont pas la cause déterminante et l'unique but du mariage, ils ne sauraient être invoqués comme argument définitif et irréfutable en faveur de l'indissolubilité;
Que si, au contraire, les enfants sont la seule cause et la seule fin de l'union conjugale, l'un des deux époux, en abandonnant son conjoint, en le trahissant, en tuant ses enfants ou en se reproduisant en dehors du mariage, en subissant une peine infamante éternelle ou de longue durée, en étant impuissant, met ce conjoint dans l'impossibilité de conserver au mariage sa cause efficiente, sa fin proposée, consentie de part et d'autre, et le condamne à la stérilité, bien qu'il soit marié et que la cause et le but du mariage soient la procréation des enfants ;
Que, dès lors, il devient du devoir de la loi, puisqu'elle se croit autorisée à proclamer cette cause et à conserver cette fin en procédant au mariage, de remettre le conjoint innocent et lésé en état de trouver dans une nouvelle union
les droits essentiels et les espérances légitimes dont, malgré sa bonne foi et ses efforts, il a été privé dans la première ;
Que si les enfants sont intéressants, ils le sont parce qu'ils sont des enfants, c'est-à-dire des êtres faibles, ayant besoin d'appui, d'affoction et de soins, et non parce qu'ils sont des enfants légitimes ; que le divorce ne devant pas faire perdre aux enfants nés du mariage la légitimité qu'ils avaient à leur naissance, il n'y a pas lieu de refuser à tout jamais une naissance légitime, un appui, des affections et des soins aux enfants devant naître do parents séparés, puisque ces enfants sont dans les conditions éternellement intéressantes de tous les enfants, c'est-à-dire de tous les innocents et de tous les faibles ;
Que si la loi civile a été forcée de se reconnaître impuissante à empêcher la production et la propagation des enfants naturels nés de générateurs célibataires, ce n'est pas une bonne raison pour qu'elle maintienne éternellement des dispositions qui, en refusant les secondes noces aux époux séparés, font que ceux-ci ajoutent
aux enfants naturels déjà trop nombreux de nombreux enfants adultérins condamnés ainsi dès avant leur naissance, à n'avoir jatnais de famille légale, car il est avéré que la séparation de corps ne produit pas plus la continence des époux sépares que le mariage n'avait conféré aux époux unis les grâces que l'Église lui attribue, la bonne entente et la fidélité;
Que si la loi, en permettant à l'enfant naturel la recherche de sa mère, a cru témoigner son intérêt à l'enfant né dans ces tristes conditions^ elle ne doit pas maintenir les époux séparés dans un état de dépendance réciproque qui les autorise à produire et à propager des enfants, sans aucune responsabilité pour eux-mêmes, et sans le moindre droit de revendication ultérieure, ni morale, ni sociale ni matérielle de la part desdits enfants ;
Que ces mauvaises dispositions de la loi française ne sont pas seulement cause de naissances irréparablement illégitimes et d'existences injustement malheureuses, mais aussi de faux états civils, d'héritages détournés, d'incestes possibles, d'avortements et d'infanticides qui
sont des moyens expéditifs, sûrs, mais macceptables, dans un pays civilisé, de garantir ces enfants particuliers des mauvaises chances de l'avenir et des inconséquences de la loi;
Que, la loi civile étant issue d'une révolution dont la seule raison d'êlre était de remplacer le privilège par l'égalilé, le despotisme par la liberté, la discorde par la fraternité, cette loi civile ne saurait maintenir à tout jamais un de ses articles par lequel, un homme et une femme ayant contracté un engagement réciproque, et l'un des deux manquant à cet engagement, il n'y a plus pour l'autre ni égalité, ni fraternité ni liberté ;
Qu'il résulte, en outre, de la loi civile, telle qu'elle existe aujourd'hui, qu'elle contient une double immoralité qu'une loi ne doit jamais contenir, puisqu'elle est forcée, dans certains cas, d'autoriser et d'absoudre le meurtre et l'assassinat, et que, dans tous les autres cas, elle inflige à celui des deux époux qui est innocent un châtiment toujours plus dur et plus long qu'à celui qui est coupable.
Pour ces raisons et pour bien d'autres que de
plus expei'ls que nous ont luit et feront valoir, nous demandons que le projet de loi présenté par M. Naquet soit voté et que le divorce soit rétabli.
Et maintenant, avec tous mes regrets de vous avoir entretenu si longtemps — et si inutilement, — veuillez agréer personnellement, monsieur TAbbé, l'assurance sincère de mes sentiments les plus respectueux.