POURRAIT JOUIR DES TRIOMPHES PRÉPARÉS PAR ELLE
Mère de t homme, elle est aussi la mère de tout ce qu'il engendre. Mais cette femme, que la passion rend indifférente à toute autre chose, qu'elle absorbe, cpCelle dévore, pour qui le présent est tout, et V avenir n'est rien, que mettrat-elle en ton âme si ce n'est des sentiments inconstants comme la brise, éphémères comme la fleur et, comme elle, mensongers., des pensées sans consistance, ardentes et vagues co77ime
sa passion? Car elle brùlc, mais elle n'aime pas.
Voilà cerlaincmeiit des pages éloquentes et colorées; mais, si elles ont l'avantage pour vous de résumer presque toutes vos idées sur le divorce^ elles ont le tort, pour moi, de manquer absolument de justesse et de vérités
L'esprit de famille n'a pas baissé partout où le divorce s'est introduit dans les mœurs; c'est le contraire, comme le prouvent les mœurs des familles anglaises, allemandes, suisses, belges, suédoises, hollandaises, etc. Il faut bien renouveler cette même réponse chaque fois que vous renouvelez la même erreur.
L'animal ne repousse pas ses fils pour satisfaire des passions nouvelles, par la raison bien simple que l'animal n'a pas de passions ; il n'a que des instincts et des besoins que le Créateur a jugés nécessaires à la création et surtout à la procréation, puisqu'il les lui a donnés et que l'animal leur obéit sans avoir la faculté, ni de les comprendre, ni de les éviter. Si son aHeclion et ses soins ne s'étendent pas au delà du berceau, c'est que, au delà, ses petits n'ont plus besoin de
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lui et qu'ils sont munis par la nature, à partir de ce moment, des moyens dont ils ont besoin pour vivre tout seuls. Si vous pouvez obtenir de tous les pères et de toutes les mères, dans l'ordre humain, pensant et raisonnant, mariés ou non mariés, d'en faire autant pour leurs enfants ; si vous pouvez obtenir de la société qu'elle fasse pour ces mêmes enfants ce que la nature fait pour les petits des animaux, ce que la société fait elle-même pour ces petits quand elle tire un bénéfice de leur existence, de leur développement et de leur reproduction, vous aurez rendu un rude service à la civilisation et au progrès des mœurs, de la morale et de l'équité. La femme n'est pas telle que vous la dépeignez, prête à délaisser ses enfants, quand le divorce existe, dès qu'un autre amour germe dans son cœur; vous la calomniez autant que l'animal. Si elle était ainsi, il n'y aurait même pas besoin de demander le divorce, ni en sa faveur, ni contre elle, il y aurait à ne plus l'épouser, à la prendre comme simple productrice, à lui enlever ses enfants, qu'elle est toujours, selon vous, prête à abandonner pour un amour nou-
veau, et à l'envoyer tout de suite au-devant de ce nouvel amour.
Enfin, quand nous demandons le divorce, il ne faut pas, monsieur l'abbé, nous présenter à vos fidèles et à vos lecteurs, si confiants qu'ils soient, comme tellement dénués de bon sens et de sens morale que nous voulions une loi qui permette aux époux de ne voir dans le mariage qu'tuie union passagère^ qu'un lien légitime qu'ils peuvent rompre à tout instant pour en former un autre tout aussi légitime, et qui permette chaque jour ixw\ pères et aux mères CCimmoler leurs enfants et f honneur à ce tigre jaloux et trompeur, à ce gouffre toujours béant^ à cette divi?ute' sangidnaire et corrompue qu'on nomme la passion.
Nous ne sommes ni aussi immoraux, ni aussi insensés que vous voulez le faire croire, et nous ne demandons même pas, je le répète, pour le divorce, tous les avantages et toutes les extensions de la nullité.
Nous demandons tout simplement que la dignité, la liberté, la conscience, la valeur morale, sociale, réelle, effective de la personne humaine,
pouvant porter intérêt, comme tontes les antres valeurs, soient consacrées et respectées dans l'engagement du mariage comme dans tous les autres engagements ; nous demandons que la loi tienne compte, dans ce contrat, de certaines éventualités préjudiciables à l'une des deux parties contractantes, quelquefois aux deux, comme elle le fait dans tous les antres contrats ; nous demandons que^ dans ce commerce supérieur, dont nous sommes loin de nier la sainteté, quand elle y est, des âmes et des corps, des intelligences et des sentiments, il y ait au moins les mêmes garanties que dans le plus vulgaire commerce matériel ; voilà ce que nous demandons ; et nous le redisons ici, au milieu de cette lettre comme nous l'avons dit au commencement, comme nous le redirons dans nos conclusions des dernières pages, et cliaqne fois qu'il se présentera un argument nouveau, afin que ceux qui aiment mieux parcourir que de lire d'un bout à l'autre, ce que nous comprenons bien, un ouvrage comme celui-ci^ aient quelques chances, en l'ouvrant au hasard, d'y trouver tout de suite toutes ces abominations et toutes ces
horreurs que vous nous accusez de demander.
La seule objection que l'on nous fasse, et que l'on puisse nous faire, est celle-ci : dans le contrat du mariage^, il n'y a pas seulement l'intérêt des deux parties contractantes, il y a celui d'autres individus, des enfants qui résulteront justement de ce contrat particulier et dont la loi doit s'inquiéter, son but et sa fin étant de répartir et de balancer les devoirs et les droits des citoyens, de façon à tenir la société, économiquement et moralement, dans un équilibre aussi parfait que possible.
Nous pourrions répondre à cette objection ce que nous avons déjà répondu plus haut, ce que tous les partisans intelligents du divorce, depuis Aubert-Dubayet jusqu'à M. Naquet, ont très justement répondu : Les enfants deviendront par le divorce ce qu'ils deviennent par la séparation ; et, quand j'aurais ajouté une fois de plus : Les enfants deviendront par le divorce civil ce qu'ils deviennent parla nullité ecclésiastique, j'aurais, nous aurions répondu à l'objection. Je ne m'en tiendrai pas là^, puisque nous ne faisons pas ici que de la légalité, que
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nous en faisons même très peu, et que vous, par vocation supérieure, moi, par disposition naturelle, nous avons l'habitude d'observer l'âme humaine et de tirer nos jugements de nos observations. Laissons donc là les controverses, les habiletés, les arguties, mettonsnous en face de celte âme humaine, par conséquent de la volonté de Dieu, et regardons-la bien en face. Vous paraissez avoir sur moi un grand avantage : le confessionnal ; j'en ai un plus grand en réalité : la vie commune. Au confessionnal, on ne vous dit que ce qu'on veut vous dire, et vous n'entendez et ne voyez, du reste, que ceux et celles qui y viennent ; moi et tous les laïques qui ont les mêmes dispositions que moi, nous entendons, voyons, étudions, à leur insu, tous ceux qui ne viennent pas à vous, et ce sont les plus nombreux. Vous avez pour vous renseigner tous les catholiques qui craignent d'avoir tort ; nous avons, nous, tous ceux qui croient avoir raison ; les pénitents de votre côté, les inconscients du nôtre. Supposons que vous voyez de plus haut, nous voyons de plus près.
Sur la loi civile, ses droits, ses devoirs et son fonctionnement, nous sommes d'accord, je pense. Vous ne reconnaissez pas uu instant à cette loi le droit d'inlervenir non seulement dans voire conscience, et vous avez bien raison, mais dany votre ministère ; vous venez de déclarer le pouvoir civil et le pouvoir religieux, dont vous êtes un des ministres, complètement distincts l'un de l'autie ; vous devez donc me permettre à moi laïque d'en réclamer tout autant, c'est-à-dire de ne reconnaître à la loi le droit d'intervention que dans les faits dont j'ai à soufTrir et contre lesquels je lui demande de me protéger en compensation de certaines charges qu'elle m'impose. Elle intervient aussi et de force dans ma vie, mais seulement toujours dans ma vie extérieure, corporelle pour ainsi dire, si je veux me dérober à ces charges auxquelles je dois me soumettre comme citoyen, comme membre d'une société régie par cette loi dont je suis toujours censé avoir une connaissance exacte. Si je commets une contravention, un délit, un crime, qu'elle le sache, elle se saisit de ma personne, elle l'enferme, elle
rinleiTOge et elle racquitte ou la condamne, selon que je prouve mon innocence ou qu'elle prouve ma culpabilité. Si je ne veux pas lui dire la vérité quand elle m'interroge sur mon délit, si même je ne veux pas lui répondre, elle ne peut pas m'y forcer. Elle avait jadis la torture, Tinquisilion Ta eue aussi ; elles ne l'ont plus ni l'une ni l'autre ; je ne sais pas si vous vous en plaignez; moi^ je n'en regrette rien. Si la loi me punit de mort, elle n'a action que sur ma personne physique. Au pied de l'échafaud, elle le reconnaît^ puisqu'elle m'offre le secours du ministre de ma religion pour réconcilier, si c'est possible, avec mon Dieu, cette âme qu'elle va séparer de mon corps, c'est-à-dire rendre à la liberté, et devant laquelle son pouvoir s'arrête. Si je ne veux pas du secours religieux, je le repousse ; elle ne peut pas me l'imposer. Donc ma conscience, ma pensée, mon âme, tout mon être intime m'appartient, personne n'a rien à y voir, ni la la loi ni l'Église. Ainsi l'ont voulu et définitivement établi les divers mouvements de notre civilisation française. Si vous avez action
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sur mon âme, ce n'est que par une délégation volontaire de ma part, délégation que .je puis reprendre du jour au lendemain, comme je puis sortir de la confession religieuse dans laquelle mes parents m'ont fait insciire sans me consulter, et le plus souvent sans savoir pourquoi, parce que c'était celle de leurs parents et que ceux-ci la leur avaient donnée. Je n'ai même pas besoin d'invoquer la loi pour cela; elle déclare que ce n'est ni de son ressort ni de son domaine. Mon âme est donc à moi seul. Je vis bien, je vis mal, je pense bien, je pense mal, je suis catholique, protestant, juif, athée, si je ne commets aucun des délits extérieurs prévus par la loi, si je paye mes impôts, si je sers mon pays, si je ne vole ni ne lue mon prochain, si je n'use ni du rapt ni de la violence pour séduire des petites filles qui ont plus de seize ans, si je ne bats pas les sergents de ville (et encore cela dépend-il de certaines époques), si je n'épouse pas deux femmes et si je ne tords pas le cou à mes enfants, car je peux les battre bien longtemps sans que le commissaire s'en mêle, je n'ai rien
à démêler avec la loi civile, encore moins avec la loi religieuse.
Un jour, une femme et moi, nous venons dire à la Loi : « Nous voulons, madame et moi, monsieur et moi, faire une association publique et privée, passer un contrat d'union nous permettant de porter le même nom, d'avoir des intérêts communs, de recourir à toi lorsque notre association légale sera en péril du fait d'un étranger ou du fait de Tuu de nous deux; quels sont les devoirs que tu exiges de nous en échange des droits que nous te demandons volontairement?»
La Loi répond :
« Je puis vous unir et vous protéger aux conditions suivantes :
» Toi, homme, tu devras assistance et protection à cette femme.
» Toi, femme, tu devras soumission et obéissance à cet homme.
» Vous vous devrez fidélité l'un à l'autre.
» Femme, tu seras forcée d'habiter sous le môme toit que ton mari.
» Homme, tu devras pourvoir aux besoins de
LA QUESTION DU DIVORCE. 2i5
cette femme et la recevoir toujours sous ton toit.
» Consentez-vous à ces conditions?
» — Oui.
» — Vous êtes unis. »
Des enfants qui peuvent résulter de cette union, la loi ne dit pas un mot, à moins que les enfants n'aient précédé le mariage et que les époux ne veuillent les légitimer, auquel cas elle déclare que, par le présent acte, elle reconnaît conme légitimes les enfants nés des œuvres des deux époux antérieurement au mariage. Si cette femme ou moi avons des enfants naturels, ou reconnus, ou légitimes d'un mariage antérieur, la loi ne nous le demande pas. La situation de ces enfants est réservée par d'autres articles dont la loi ne nous parle même pas, et que nous devons connaître, en tout cas, subir. Si, par le mariage, je veux légitimer un enfant né d'une autre femme que la mienne; si ma femme veut légitimer un enfant issu d'un autre homme que moi, la mère de mon enfant fût-elle restée inconnue, le père de l'enfant de ma femme fût-il resté inconnu, notre consentement de légitimer
cet enfant sans mère ou sans père fùt-il bien constaté et sans préjudice pour personne, quel que soit l'intérêt de l''enfant, — eût-il été recueilli, élevé, nourri, éduqué parnous ou l'un de nous, — quel que soit notre âge, et fiit-il bien certain que nous ne pouvons plus avoir dans l'avenir d'enfants légitimes à qui celte légitimation ferait tort, la loi, si elle a la preuve ou la simple présomption que cet enfant n'est pas né de ma femme et de moi, non seulement ne permet pas cette légitimation, mais elle peut nous poursuivre pour avoir tenté un faux en matière d'état civil. Il est vrai qu'elle nous permet, si nous avons cinquante et un ans tous les deux, d'adopter un enfant qui en a vingt et un et qui consent à l'adoption ; et elle lui constitue alors les mêmes droits qu'à l'enfant qui serait né de nous par le mariage. Mais, si elle a la preuve ou la présomption que cet enfant que nous voulons adopter est adultérin par l'un de nous, ou même par nous deux, c'est-à-dire, cette fois, qu'il est bien réellement notre enfant, résultant de relations que cette femme que je veux épouser et moi avions ensemble à une époque où nous étions mariés
tous tleux, elle avec un autre homme que moi, moi avec une autre femme qu'elle, la loi, bien que les deux intéressés soient morts, bien que nous voulions nous unir par le mariage et que nous pensions régulariser ainsi une situation immorale et fausse ; quel que soit en même temps l'intérêt de l'enfant, innocent de notre faute, la loi ne nous permet ni la légitimation ni l'adoption, et, tout en mariant le père et la mère, elle condamne l'enfant à rester éternellement avec les noms de baptême que nous lui avions donnés, en le déclarant né de père et mère inconnus. Si nous avions été moralement et légalement plus coupables encore, nous père et mère clandestins, si nous étions parvenus, par un subterfuge quelconque, à faire entrer dans la filiation légitime de celui que nous trompions, cet enfant né de nos rapports adultères, non seulement cet enfant aurait eu un nom de famille auquel il n'aurait pas eu droit, mais, son père légal étant mort, nous pourrions, par l'adoption, lui donner i:otre nom à nous, et lui laisser toute notre fortune si nous n'avions pas d'autres enfants légitimes, une part d'enfant légitime si nous en
avions, sans compter l'héritage qu'il aurait pu recueillir de son père légal.
Bien plus : si nous avons été adultères, une femme et moi ; si, par exemple, étant mariés tous les deux et séparés, elle de son mari, moi de ma femme, nous avons vécu publiquement et notoirement ensemble, ce mari et cette femme étant morts, la loi consacrera notre immoralité en nous mariant ensemble et ne fera rien pour l'enfant qui, bien qu'étant le fruit de celte union clandestine, ne s'est rendu coupable d'aucun délit, ni matériel ni moral? Pourquoi tant d'indulgence envers les coupables? pourquoi tant de sévérité envers les innocents?
Parce que, dans le mariage comme dans tous les autres contrats, la loi ne connaît et ne doit connaître que les contractants ; elle concède des droits, elle détermine des engagements, mais aux contractants seuls ; s'ils usent de leurs droits sans manquer à leurs devoirs respectifs ou sans que personne se plaigne s'ils y manquent, elle ne dit rien ; si quelque ayant droit se plaint, si le droit commun est blessé, elle apparaît pour punir, quelles que doivent être pour les alliés du délin-
LA QUESTION DU DIVORCE. 2 'i 9
quant, si innocenls qu'ils soient, les conséquences du châtiment qu'elle inflige. Ce n'est pas tout. Pas plus dans le mariage que dans les autres contrats, elle ne se préoccupe, elle n'a à se préoccuper des intérêts moraux des enfants. Les enfants sont pour elle des citoyens comme les autres. S'ils ont à réclamer, ils réclameront, et justice leur sera rendue. Si les enfants résultent du mariage, certains articles de la loi^ non énoncés dans le contrat matrimonial, régleront les droits de ces enfants comme conséquence dudit contrat, ainsi que, dans les affaires commerciales, certains articles viennent régler les droits des créanciers, des tiers porteurs, de tous les intéressés qui peuvent surgir. La loi n'a aucune sensibilité ni dans le décret ni dans Texécution, et, quand nous venons lui demander de dissoudre complètement le contrat matrimonial, s'il y a eu des manquements et des contraventions d'un certain genre, comme elle fait pour tous les autres contrats et actes de sociétés, nous ne faisons que lui demander d'être conséquente avec elle-même, avec son propre esprit, avec sa seule raison d'être, l'équilibre des
devoirs el des droits pour chacun des contractants. Les législateurs laïques, quand ils donnent pour raison de l'indissolubilité du mariage Tintérêt des enfants, savent parfaitement que cette raison n'est pas de logique légale, puisque, dans aucun cas, la loi n'a préventivement souci de ceux qu'ils invoquent. Quand un homme et une femme mariés ont des dettes et que la loi les condamne à payer ce qu'ils doivent, s'occupet-elle des enfants nés du mariage et qui n'auront plus de quoi manger le lendemain ? Quand le père et la mère ne payent pas leurs impôts et que la loi vend leurs meubles, s'occupet-elle des enfants légitimes qu'elle jette dans la rue? Quand la loi envoie un voleur aux galères, quand elle coupe la tête à un assassin, s'occupe-t-elle des orphelins qu'elle fait, bien qu'elle ait marié le père el la mère de ces orphelins ? Aux enfants naturels, aux enfants adullôrins, aux enfants incestueux qui sont tout aussi innocents en étant plus malheureux que les autres, à qui la faute de leurs générateurs n'a pu faire perdre leur qualité d'enfants, c'est-à-dire d'êtres intéressants par eux-mêmes et intéres-
La QL'ESTION DU DIVORCE. 2o1
sants encore plus à cause de leur situation anormale, douloureuse et imméritée, à ces enfants la loi témoigne-t-elle le moindre intérêt ? Loin de là : elle les parque comme des pestiférés^ elle les marque comme des criminels. Cette sévérité, cette partialité, pour ne pas dire ici le vrai mot, dont elle fait preuve à l'endroit de ces enfants innocents, fournit-elle donc à la loi un argument irréfutable lui donnant le droit d'user de la même sévérité, de la même partialité à Tendroit des époux innocents qu'elle rive au mariage indissoluble comme elle a rivé les enfants naturels, adultérins, incestueux et innocents à l'illégitimité élernelle ? Non certainement. La vérité est que la loi civile est incomplète et insuffisante dans ces deux cas ; mais, comme elle n'a pas la prétention d'être divine, comme elle est humaine et, par suite, modifiable et perfectible, nous lui demandons une modification et un perfectionnement qu'elle donnera forcément tôt ou tard.
Passons maintenant à la loi naturelle et par conséquent divine, celle-là, bien autrement
'Jo2 LA QUESTION DU DIVORCE.
divine que la loi catholique et toute autre loi religieuse^ puisqu'elle est accomplie partout, quelle que soit la forme de la religion, et même en dehors de la religion ; passons à celte loi naturelle, dont M. de Bonald a dit si justement qu'elle n'a pas besoin du mariage pour les plaisirs de l'homme et la production des enfants ; suivons-la de son origine à sa fin, de la naissance à la mort, et voyons si nous y trouvons la moindre indication de la nécessité du mariage. L'enfant naît légitime ou non, riche ou pauvre, blanc ou noir, avec une forme et des organes qui lui sont propres. Son premier besoin est de respirer, puis de se nourrir. Il s'empare du sein plein de lait qu'on lui présente, que ce soit celui de sa mère, d'une autre femme ou d'un animal. Les Romains ont été jusqu'à la louve pour Romulus et Rémus. Il aimera mieux le sein étranger que celui de sa mère, si celui-là a plus de lait que celui-ci, et il profitera plus dans ces conditions du lait mercenaire que du lait maternel. Ici aucune indication chez l'enfant d'un sentiment intellectuel ni moral quelconque. Il grandit et se développe inconsciemment,
comme la plante et l'animal. Il souiil de temps en temps à sa nourrice ou à sa mère, qui se croit aimée de lui, surtout quand il peut dire : « Maman. »
La vie, presque complètement insignifiante au sommet de ce petit être, mieux répartie au milieu dans les organes de la respiration et de la nutrition qui lui sont plus nécessaires, semble exigeante et relativement exubérante à la base. L'enfant semble n'avoir qu'une idée, mouvoir tes pieds et ses jambes, et, dès qu'il se tient dessus, non pas marcher, mais courir. Qui de nous n'a été étonné en voyant des enfants gambader sans fatigue et sans repos durant des journées entières? C'est une véritable furie ; ils tombent, ils se heurtent, ils se relèvent, ils recommencent, rien ne les arrête. La vie de mouvement paraît leur être communiquée par le sol qu'ils touchent du pied. Aucun besoin de jouissances intellectuelles ; aucunes préoccupations sentimentales, sauf dans certaines dispositions maladives. Les parents un peu observateurs qui viennent voir leurs enfants au collège, reconnaîtront facilement qu'ils sont
mieux venus aux heures des classes qu'aux heures des récréations, et que les jeunes écoliers allongent aussi volontiers les visites qui les soustraient à leurs études qu'ils abrègent celles qui les arrachent à leurs jeux. Quant aux professeurs chargés de l'instruction des enfants, ils vous diront tous, et nous l'avons vu par nousmême, que, sur cent de leurs élèves^ il y eu a au moins quatre-vingt-dix dont il est on ne peut plus difficile, pour ne pas dire impossible, de lixer l'esprit pendant une heure sur le mènic sujet. Durant cette première évolution, les parents peuvent mourir impunément. Si leurs enfants ne sont pas , après cette mort , transportés dans un milieu hostile, s'ils trouvent chez des étrangers les mêmes soins et le même bien-être extérieur qu'ils trouvaient chez leurs père et mère, c'est à peine s'ils s'aperçoivent de cette mort. En tous cas, ils en perdent très vite le souvenir. C'est par l'habitude et l'exercice de la vie, c'est par le développement de noire intelligence que nous apprenons à aimer véritablement. L'enfant n'aime pas. La vie monte et fait un témoignage nouveau.
LA QUliSTION DU DIVOUCE. 255
Des métamorphoses graduelles, incoercibles, s'opèrent à la suite de phénomènes successifs ; elles produisent des étonnements d'abord, puis des curiosités vagues, des désirs qui se portent sur des formes indécises, des énergies tenaces el ignorantes, dont le cerveau reçoit le contrecoup sans en connaître la cause et sans savoir comment les utiliser ou les vaincre. Est-ce le premier rêve de l'idéal? Pas encore. C'est le premier indice de besoins, d'attributs consécutifs des pliénomènes antérieurs. C'est toujours la marche ascendante de la vie animale ; seulement elle a gagné les centres et les sexes s'imposent. L'homme en ce moment est en plein instinct. Nous parlons ici de l'homme tel que la nature l'a fait, tel qu'il se manifeste chaque fois qu'on ne le détourne pas de sa destinée et de sa fonction. Un jour enfin, le jeune homme trouve l'explication du mystère qui le trouble, il le trouve dans un être autrement conformé que lui^ et qui le cherchait de son côté, comme lui le cherchait du sien.
L'union se fait, la lui de la création est révélée dans l'ivresse de la chair, l'espérance du
2j(; la question du divorce.
bonheur commencoù poindre, le sentiment succède à la sensation et la fortifie; la vie^ cessant d'être uniquement instinctive et animale, monte de nouveau, elle arrive au cœur, elle devient alïective, et l'amour naît alors de la possession mutuelle et réciproque de ces deux êtres se complétant l'un par l'autre. L'enl'anl vient au inonde; la famille se constitue, la véritable solidarité s'établit. La vie continue son ascension; la voilà dans la tête. L'esprit se met en mouvement. Le comment et lepottrquoi des choses humaines, la recherche des moyens de durée, les combinaisons pour rendre heureuse l'existence commune, la responsabihté, le devoir personnel apparaissent ; il va falloir penser, travailler, être brave, industrieux, prévoyant pour cette compagne adorée, pour cette mère féconde, pour cet enfant innocent et débile.
Tels sont les quatre états successifs dans le développement de l'homme : l'instinct, la sensation, le sentiment, l'idée. Est-ce tout? Non. S'il s'en tenait là, l'homme serait simplement un animal plus perfectionné que les autres, tandis qu'il est d'essence divine, ne lùt-ce
que parce qu'il croit à l'existence d'un Dieu.
11 y a pour lui un cinquième état, qui est l'état (le conscience, c'est-à-dire la mise en ordre, en mouvement et en utilité, à leurs plans respectifs, de son instinct, de sa sensation, de son sentiment, de son idée. Là est l'apogée des facultés de l'homme. Celui qui arrive à ce dernier état a vraiment ce qu'on appelle une âme, il est maître de sa destinée et il est en communication directe avec le principe des choses, non seulement avec la création tout entière, mais encore avec l'invisible Créateur. Arrivée là, si la vie monte de nouveau, elle dépasse les facultés et les capacités de ' l'homme et elle le quitte. Où va-t-elle alors? Je n'en sais rien, ni vous non plus, monsieur l'abbé, malgré les affirmations de l'Église ; mais l'infini seul pourra désormais la contenir.
L'homme accomplissant jusqu'au bout cette genèse progressive est rare. 11 y en a eu un, un seul qui, pour avoir, pendant trois ans seulement, prouvé qu'il n'avait jamais passé ni par rinstinct ni par la sensation, qu'il était entré tout de suite dans le sentiment, dans l'idée
et dans la conscience, a mérité d'être proclamé Dieu. D'autres plus assujettis aux conditions humaines n'ont été que des saints, des grands hommes, de simples hommes de bien, les uns immortels, les autres restés obscurs, n'ayant eu action que sur le petit cercle d'hommes inconnus qui les entouraient, les respectaient, les admiraient, et s'efforçaient de les imiter.
Ces hommes de développement intégral, s'éludiant eux-mêmes,, ayant cru constater en eux l'humanité tout entière avec tout ce qu'elle peut contenir de divin, ont voulu, pour le bonheur de leurs semblables, et pour ' leur simplifier et faciliter la vie en ce monde, créer, dans les sociétés formées par les hommes, des lois sociales en rapport avec les lois naturelles, s'assistant et se fortifiant les unes les autres. De tous ces phénomènes successifs, ils ont dégagé, pour ainsi dire, la pensée continue et suivie du Créateur; ils se sont efforcés d'en déduire ses desseins, et d'indiquer aux hommes la cause maîtresse et le haut but de tous ces mouvements divers et inconscients. Ils n'ont très justement attribué à la
sensation que l'attrait passager, éphémère dont la nature a trouvé bon d'assaisonner certaines fonctions animales, indispensables à son but, attrait sans lequel l'être humain eût refusé de se soumettre à ces fonctions ; ils ont constaté que, ces fonctions ayant été accomplies pendant le temps et pour la fin que la nature a fixés, la sensation qui les rend séduisantes ne garde plus en elle, si Thomme veut la prolonger au delà du terme naturel et en dehors de la fin voulue, que l'amertume, le danger, la douleur et la mort, et ils ont cru faire leur devoir et agir selon la volonté de Dieu, et pour le bien de l'humanité, en subordonnant, dans leurs commandements, la sensation au sentiment, à l'idée et à la conscience. Pour cela, il a fallu, non pas modifier l'œuvre du Créateur, ce qui était impossible, mais l'interpréter de manière à donner plus d'importance à son intention secrète qu'aux moyens apparents, et accorder plus à la destinée définitive et providentielle de l'homme qu'à son expression momentanée sur la terre. Pour être sûrs de ne pas le voir déroger aux fonctions ni se dérober aux
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devoirs, ils ont profité du charme, du plaisir, du bonheur, du calme contenus, au début, dans leur accomplissement, et ils ont substitué une phase à une autre dans l'ordre des épigénèses physiologiques.
Puisque l'instinct et la sensation n'avaient pour but dans la nature que d'amener l'homme au sentiment, à l'amour, à la famille, au travail, à la conscience, ils ont dit et tâché de faire comprendre à l'homme qu'il ne devait plus voir en eux que des agents secondaires et les soumettre le plus tôt possible à ce qui est, reste et doit rester toujours au-dessus d'eux. Des premiers étonnements, des curiosités vagues, des désirs sans forme, des énergies ignorantes, ils ont fait un ensemble, un tout qu'ils ont appelé tout de suite, pour l'homme qu'ils voulaient civiliser, le besoin d'aimer un être d'une autre conformation que la sienne et sans lequel il ne pouvait accomplir sa mission terrestre ni donner satisfaction à tous ses sentiments, et, puisque l'homme, par l'amour, par les enfants qui en résultaient, par le bonheur de toute sorte qu'il- trouvait dans la femme choisie, demeurait volontairement uni à elle
jusqu'à la mort de l'un des deux, ils lui ont demandé s'il ne trouvait pas à la fois simple et juste de consacrer d'avance cette union heureuse et volontaire par un engagement solennel qui la rendrait à la fois plus noble et définitive. L'homme a dit oui, et cette admirable institution du mariage qui contient l'amour, le travail, le plaisir, le bonheur, la famille, la solidarité éternelle dans la vie et dans la mort, s'est constituée sur les indications delà nature. L'amour vient donc de Dieu ; mais le mariage vient de l'homme.
Cependant, quels que soient les intentions, l'idéal, le génie, la clairvoyance des hommes inspirés, ce n'est pas impunément qu'ils intervertissent quoi que ce soit dans les conceptions et les arrêts de la Divinité. Si celle-ci avait procédé comme elle l'a fait, elle avait ses raisons. En admettant qu'elle ait prévu non pas le mariage légal, mais l'union éternelle comme conséquence des instincts, des sensations, des sentiments, des idées qu'elle donnait à l'homme, elle n'avait sans doute prévu cette union qu'à un certain moment, qu'après certaines autres conséquences antérieu-
res qui pouvaient la rendre logique et entièrement conforme à ses vues. Aussi à peine les premiers hommes se disant, se croyant, étant, si vous le voulez, inspirés de Dieu, eurent- ils établi le mariage en intervertissant l'ordre préexistant dans les phénomènes humains, en plaçant l'engagement de se prendre éternellement pour mari et femme avant l'union naturelle et physique des deux êtres, avant la fécondation et la conception assurées, à peine eurent-ils fait cette interversion de plans, qu'ils vinrent se heurter à un de ces cas exceptionnels qu'il faudrait toujours prévoir dans les législations et qui se trouvait justement retirer à l'union de l'homme et de la femme sa raison d'être providentielle et nécessaire ; ils se heurtèrent à la stérilité. Alors nous voyons, dès le commencement du monde biblique, les premiers grands patriarches, au nom même de la famille et de la procréation qui sont^ qui doivent être, dans la nature, les raisons et les suites du rapprochement des sexes, alors nous voyons, en face de ce cas non prévu, les premiers patriarches introduire la concubine féconde dans le propre lit de l'épouse stérile, non seulement avec
le consentemenl de celle-ci,, mais avec l'approbation de Dieu, ramenant ainsi tout de suite les hommes au principe naturel dont ils se sont arbitrairement écartés. Yoilà, croyons-nous, le sens supérieur qu'il faut atlribuer à la polygamie des Abraham et des Jacob, pour qu'elle ne soit pas en contradiction avec la grande morale religieuse que vous faites découler de la constitution des familles patriarcales.
Bien heureux et bien admirables seraient encore les hommes s'ils s'en étaient tenus à cette seule revendication des droits de la nature, et s'ils avaient continué néanmoins leur ascension progressive ; mais, quand leurs chefs, au nom de l'idéal, eurent interverti Tordre établi par Dieu, ils devaient, eux, l'intervertir, bien autrement, au nom de leurs passions, ou plutôt accepter les seuls plaisirs et rejeter les charges dont ces plaisirs ne devaient être que les amorces. 11 en est des hauteurs morales comme des hauteurs physiques : elles sont peu accessibles et encore moins habitables; il faut une grande énergie pour y parvenir, une grande puissance d'organisme pour y demeurer. La plupart de ceux
qui arrivent jusqu'à l'idée ne tentent pas toujours d'atteindre à la conscience, quelques-uns même les confondent ; ils se sentent déjà tellement audessus des autres hommes qu'ils se croient arrivés au point culminant. Ainsi, des hommes de seule imagination ont pu, inconsciemment, tromper longtemps ceux qui les écoutaient. Cette foule prenait leurs espérances hautes et leurs consolantes hypothèses pour des vérités éternelles, et voyait des prophètes et des législateurs, là où il n'y avait que des poètes.
Ceux-là sont encore ce que nous appelons des grands hommes; mais la plupart des mortels n'arrivent pas môme à l'idée, ils restent dans la sensation,, avec quelques rares incursions dans le sentiment, où ils ne parviennent pas à se fixer. Ils vont et viennent ainsi de leurs bases à leurs centres,, et, obéissant aux lois de la pesanteur, ils finissent par retomber dans leurs instincts et par y mourir comme ils y sont nés. Ce troupeau humain, ceux d'en haut le mènent pendant quelque temps avec des promesses, des superstitions, des espérances, des menaces, des châtiments; mais il se défend, et il se dérobe
tôt OU tard au nom do ces instincts, de ces besoins, de ces sensations, que leurs pasteurs ne subissent plus, mais qui n'en restent pas moins les plus puissants mobiles des actions des masses. Et voilà pourquoi les hommes ont toujours besoin de guides nouveaux, venant modifier et perfectionner l'œuvre toujours modifiable et perfectible, parce qu'elle est toujours incomplète, des plus belles conceptions humaines. Supposons un homme arrivé à la connaissance parfaite et à la pratique exacte de la vérité, il ne pourra jamais en tirer ni le droit, ni le moyen surtout d'imposer à tout jamais cette vérité à tous les hommes. Cette perfection, si elle existe, ne sera jamais qu'individuelle. Il faut être fou d'orgueil ou d'extase pour croire à la possibilité d'une entente immédiate et- d'une communion universelle.
Voilà pour l'homme.
Voyons la femme.
« Ici, c'est très compliqué ! » disent les obser-
vateurs superficiels qui ne jugent la femme que dans ses actes. « C'est très simple! » disent ceux qui l'analysent dans sa nature propre. Je suis de ces derniers.
Chez la femme, toutes les métamorphoses physiologiques tendent à cette seule fin : l'amour. Elle veut être aimée, elle veut aimer surtout. Son rêve, son but, son idéal, sa fonction, son culte, sa patrie, son génie, sa conscience, l'amour, toujours l'amour, rien que l'amour. Quand elle est aimée et qu'elle aime, elle comprend tout, elle accepte tout, elle croit à tout ce que lui dit l'homme qu'elle aime et dont elle se sent aimée. Cette femme-là, monsieur l'abbé, vous ne la connaîtrez jamais, parce que, dans l'état où elle est, elle n'a jamais besoin de vous; elle se trouve placée à la source même du principe en raison duquel elle a été mise en ce monde. D'ailleurs les religions ne sont pas laites pour qu' 073 vienne leur dire qu'on est heureux. Il y a, dans lebonheur par l'amour, un épanouissemeni de tout l'être où, pour les âmes élevées. Dieu a sa part secrète, mais où l'intermédiaire comme vous est de trop. La femme ne vient, pour ainsi dire.
officiellement, au Dieu que vous représeniez que quand elle n'aime pas encore ou quand elle n'aime plus. Dès qu'elle aime véritablement, comme elle peut, comme elle doit aimer, elle vous échappe. Aucune forme humaine, ni père, ni mère, ni enfant^ ni prêtre ne peut se placer longtemps entre elle et l'homme qu'elle aime. C'est là son seul et vrai maître, et il n'y avait pas besoin de lui dire de quitter ses parents pour aller à lui, elle y serait allée toute seule. Ce n'est pas tout ; elle sera croyante ou athée selon ce que sera son ami, qu'elle le tienne d'un contrat ou de sa seule volonté. « Croyez-vous en Dieu, disait un jour un homme supérieur à sa femme, dont il se savait profondément aimé? — Si vous voulez, » répondit-elle. Voilà le fond de la femme. Rappelez-vous bien ceci, monsieur l'abbé, toute femme qui est en divergence d'opinion religieuse avec son époux et qui lutte avec lui sur cette matière n'aime pas cet époux. Que TEglise en profite, mais qu'elle n'en tire pas trop de conclusions au profit de Dieu. Il n'y a qu'un Dieu, et, pour la femme qui aime, l'homme aimé est ce Dieu-là. Voilà l'absolu; je défie le Père le
268 LA QLF.STION DU DIVORCE.
plus éloquent de l'Église, parlant au nom de toutes les morales divines et promettant toutes les béatitudes éternelles, de séparer l'esprit de la femme qui aime de l'esprit de l'homme qui est aimé d'elle. Je doute même qu'elle lui réponde quand il fera cette tentative, quitte à tuer le lendemain l'homme aimé s'il est infidèle, à mourir ensuite de l'avoir tué.
Dieu n'a rien fait de plus simple et de plus étonnant que l'amour de la femme pour l'homme. L'éternité n'est pas plus étendue, l'infini n'est pas plus vaste. Comme le soleil, cet amour se projette et se répand constamment sans s'amoindrir jamais; il s'alimente sans cesse à des foyers inépuisables et invisibles. La femme qui est possédée de cet amour-là n'a aucun besoin de liberté, sans doute parce qu'elle sent son ame parcourir en une minute la terre, le ciel et l'univers tout entier. Mais cette liberté de son esprit et de sa personne physique, dont elle fait si facilement, et avec tant de bonheur, hommage et abandon à celui qu'elle aime, quand elle n'aime pas ou quand elle n'aime plus, elle la revendique avec acharnemenl, avec
férocité, quels que soient les engagements publics qu'elle ait pris et signés d'y renoncer à l'avenir. D'ailleurs, pour la femme, il n'y a pas de contrats de légalité, il n'y a que des contrats de sentiment. Les mots « droit et devoir r> ne lui représentent — intrinsèquement — rien. Tous ses droits, elle les abdique sans effort si elle aime, et tous ses devoirs que. dans l'amour elle accomplit en riant, elle est prêle'à les fouler aux pieds si elle n'aime plus, et, surtout, si elle n'est plus aimée alors qu'elle aime toujours.
Quelquefois alors, elle se réfugie dans la foi. C'est à ce moment qu'elle vous arrive. 11 ne faut pas moins à cette femme-là que le Dieu qui a créé les mondes pour combler, dans sa pensée et dans son cœur, le vide qu'un simple mortel y a laissé. Quelquefois, elle devient folle ou elle meurt. Le plus souvent, elle ne croit plus à rien, et elle se précipite avec désespoir, avec des sanglots et des rires^ dans l'ivresse des chutes irréparables. L'infini d'en haut ou d'en bas, le ciel ou l'enfer, voilà ce qu'il lui faut pour tâcher d'oublier ce qu'elle a perdu.
Telle est la femme, celle que Dieu a faite.
Elle est aussi rare que l'homme conscient. Ilâtons-nous de le dire, ce n'est pas sa faute. Chez elle, c'est la nature elle-même qui a interverti l'ordre établi chez l'homme, et qui, l'ayant faite comme physiologie et comme fonctions différente de l'homme, l'a nécessairement modifiée dans sa psychologie intime. En effet, chez la femme, le sentiment précède la sensation, qui ne s'éveille quelquefois jamais, et, bien que l'idéal la domine toujours^ elle n'est pas en communication directe avec Dieu. L'homme, époux, amant, est toujours son intermédiaire entre le principe et elle; il en résulte que, n'ayant pas d'initiative, de mouvement personnel, elle attend tout de son créateur humain. Elle sera selon ce qu'il sera, et c'est pourquoi il est toujours responsable de ses erreurs et de ses défaillances. Si, par exception, elle veut être en communication directe avec Bieu, il faut ou qu'elle empêche l'homme d'intervenir ou qu'elle l'immole en elle, ou qu'il l'ait rendue libre par la mort ou l'abandon. De là les vierges religieuses et les pécheresses converties, sainte Agnès ou sainte Madeleine. Elle
le sait; aussi, le jour où l'esprit de Dieu veut souffler directement sur elle et en elle, sans l'intermédiaire de l'homme, pour une fécondation miraculeuse, il faut que l'Esprit lui demande son consentement. Les lois de la création humaine établies par Dieu sont si irrévocablement étabhes, que la femme s'en prévaut pour imposer à son tour, au nom de son idéal, ses conditions au Créateur, quand Celui-ci veut, même pour sauver le monde, y faire dérogation. Lorsque Dieu choisit Marie pour la rendre mère du Messie, elle exige, en échange de l'infraction qui va être faite en elle, que Dieu la laisse éternellement vierge, et Dieu consent et se soumet. Tel est votre dogme catholique. L'idéal, voilà donc ce qui domine toujours la femme, et, pour enfanter un Dieu, elle veut que sa chair reste parfaite, indifi"érente, immaculée, que la possibilité même de la sensation ne puisse pas venir, une seconde, troubler son sentiment.
Nombre de femmes ont les aspirations de Marie et l'amour immédiat de Dieu poussé jusqu'à la virginité éternelle. Elles ne veulent connaître de l'homme que ses souffrances, quelle
qu'en soit la cause, pour les adoucir et les soulager ; ce sont ces femmes qui remplissent vos couvents et vos Missions de ces admirables fdles, sœurs de miséricorde et de charité pour le premier malheureux ou le premier pécheur venu; il en est d'autres qui ont instinctivement une horreur si profonde, physiquement et moralement, de l'homme, il leur apparaît dans son inconnu comme un être si dégradé, si dégradant^ qu'elles ne veulent pas savoir s'il existe, heureux ou malheureux, et qu'elles le fuient dans la prière et la contemplation jusqu'au plus profond des cloîtres obscurs et silencieux ; enfin, il est d'aulres femmes, qui, n'ayant trouvé en ce monde que le mari, ni bon, ni mauvais, jamais l'homme qu'elles avaient rêvé, n'en accomplissent pas moins avec patience et sévérité leurs devoirs d'épouse, de mère et de chrétienne, qui traversent la vie sans hésitation visible, dans un équilibre apparent , toujours sereines. Si l'enfant vient, la maternité les dédommage; elles y disparaissent avec la passion qu'elles tenaient prête pour le père. Si l'enfant ne vient pas, la charité et la foi suppléent. Ces
femmes-là, on ne saurait trop les proposer en exemple, d'autant plus, monsieur l'abbé, que quelques-uns seulement, dont vous devez être, peuvent savoir ce qu'il leur a souvent fallu immoler en elles pour arrivera cette harmonie qui simule le bonheur. C'est là le secret qu'elles vous confient ; c'est là que la religion bien entendue et bien appliquée leur devient d'un si grand secours; respectons ces femmes et saluons-les bien bas quand nous les connaissons.
Passons maintenant au troisième individu, celui qui résulte du rapprochement, de l'amour, de l'union, du mariage des deux premiers, passons à l'enfant.
Celte loi particulière de la séparation, que nous déclarons, nous, pleine de dangers et d'injustices, vous, pleine d'avantages, est maintenue chez nous, au nom des enfants, et, quand vous et tous les défenseurs religieux de Tindissolubilité, avez bien posé vos conclusions théologiques, — qui ne sont pas toujours suffisamment compréhensibles pour ceux et surtout pour
celles qui écoutent, — vous invoquez l'intérêt des enfants, et chacun de nos adversaires répète à nos propositions ce mot d'ordre : « Mais les enfants, que deviendront-ils? Yous voulez donc détruire,, dans le cœur de l'homme et de la femme, jusqu'à l'amour qu'ils ont pour lem's enfants ? »
Nous avons répondu tout à l'heure à cette objection ce qu'il y a à répondre, quant à la légalité et à la pratique ; traitons donc maintenant de l'amour du père et de la mère pour leurs enfants, de l'amour des enfants pour le père el la mère. Aussi bien est-ce un sujet où, comme dans l'amour de l'homme et de la femme, il y a de grandes probabilités pour que nous, laïques, nous soyons mieux instruits que vous, puisque vous n'êtes ni marié ni père et que nous le sommes ou pouvons l'être.
Ce qui me frappe, entre autres choses, chez le prêtre catholique, ce sont ses affirmations absolues en certaines matières où il lui a été impossible, puisque cela lui est défendu, d'expérimenter par lui-même. Quand le prêtre catho-
lique, soit (l;tns le livre, soit en chaire, parle des passions humaines, il en parle dans des termes et avec une assurance qui n'admettent pas de réplique. Où a-t-il pris le droit de se prononcer comme il le fait ? S'il sait par lui-même à quoi s'en tenir sur les passions, il est sacrilège; s'il ne lésait pas, il est incompétent.
Ainsi, par exemple, je vous demanderai, monsieur l'abbé, comment il vous est permis de vous rendre compte des dilTérents sentiments que la vie commune peut faire naître entre les parents et les enfants, ce que cet ensemble de besoins, d'intérêts, de passions, dans les milieux, si différents les uns des autres, qui constituent les sociétés, ce que cet ensemble peut vous représenter, à vous qui vivez en dehors de ces passions, de ces intérêts, de ces besoins de la famille et qui n'avez pas d'enfants? Ce que vous voyez, ce qu'on vous rapporte suflit-il ? Non.
Vos parents vous ont aimé, me direz-vous, vous les avez aimés, vous les aimez encore, et ils vous ont révélé ainsi surabondamment les joies, les beautés, les grandeurs de l'amour paternel et maternel ; et, comme vous leur avez
rendu et leur rendez les sentiments qu'ils vous témoignent, vous avez connu, vous connaissez l'amour filial. Voilà une réponse, je l'accepte, et, après vous avoir dit : « Vous êtes bien heureux d'avoir été aimé ainsi par vos parents! » je vous ferai observer que vous n'en avez pas moins trouvé qu'il y a quelque chose de supérieur à tous ces senlimenls, paternel, conjugal, filial, puisque vous leur avez pi'éféré sciemment et librement, au nom de l'amour divin, le célibat et la virginité. Quelque amour que vos parents aient eu pour vous, quelque amour que vous ayez eu pour vos parents, quelques joies que vous ayez données et reçues, il ne vous a pas plu de continuer ces joies ni même de les augmenter en devenant à votre tour époux et père. Arrivé à un certain moment, il y a eu pour vous, comme pour tous les membres du clergé catholique, un état préférable à celui de l'amour, du mariage, de la paternité, de la famille enfin: l'état virginal. D'où il résulte que, si vous avez connu les émotions de l'amour filial pour les avoir ressenties, vous n'avez connu celles de l'amour paternel que pour les avoir causées. Ces dernières sont
demeurées dans votre imagination seule, elles n'ont pas fait partie de votre vie d'ensemble, de vos entrailles, de vos organes, de votre être total, non plus que les préoceupations, les angoisses, les sacrifices, les douleurs, les désespoirs attachés en si grand nombre et avec de si longs et de si profonds retentissements à l'exercice du véritable amour paternel, non plus que les ennuis, la répulsion, l'horreur inspirés quelquefois par leurs propres enfants à ceux qui n'étaient pas faits pour en avoir. Vous avez pu aimer, vous aimez sans nul doute les enfants, mais de cet amour chrétien qui, se répartissant sur tous et par conséquent se divisant à l'infini, perd ainsi de sou intensité et se dérobe àlaparticularisation et à la fixité qui contiennent tous les aléas des sentiments uniques et individuels, sentiments si puissants, quand ils exis tent, que l'Église a cru devoir finalement vous en demander le sacrifice. Elle redoutait pour vous, prêtres, si vous aviez continué à vous marier, comme dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, la lutte trop périlleuse entre les commandements de la loi et les exigences de la
nature. Si vous aviez sacrifié vos enfants aux nécessités de votre mission, vous auriez été dénaturés; si vous aviez sacrifié votre apostolat à vos enfants, vous auriez été inutiles. L'Église vous a ordonné d'immoler d'avance votre postérité en vous mêmes, en votre propre sein, par résorption pour ainsi dire, et d'utiliser pour tout ce qu'elle veut régir ce grand surcroit de vie. On a souvent et longtemps disserté à cette fin de savoir si l'Église a eu tort ou raison de décréter le célibat des prêtres ; elle a eu raison. Il a été la puissance pour elle, parce qu'il a été pour eux la concentration, l'énergie, l'indépendance, la claire vue de la route bien droite et du but bien fixe. Le gouvernement des âmes est aux cbastes. Piien de plus facile à celui qui s'est dominé dans la chair que de dominer les autres dans l'esprit. Voilà pourquoi la chute ébruitée d'un seul prêtre, même des plus obscurs, fait tant de tort à la religion. Si le clergé catholique avait toujours été chaste, il aurait été invulnérable; il aurait conquis toute la terre, très vite, etill'aurait gardée.
Donc \ous ne vous écrierez jamais comme le
roi Lear, avec des imprécation^; au ciel : « Un bœuf vit, un cheval vit, et ma fille est morte ! » Vous n'aurez pas les insomnieslamentahles et hallucinées de Young; vous pourrez être saint Vincent de Paul, vous ne serez jamais Ugolin. Vous ne connaîtrez jamais ni le bonheur ni l'ennui d'avoir un enfant à vous, ni la douleur de le perdre, ni la satisfaction de ne plus en entendre parler; vous n'avez que les enfants des autres, et les enfants des autres, on ne les perd jamais il y en a toujours. De plus, s'ils veulent trop s'imposer, on les rend facilement supportables. Voulez-vous que je vous dise mon sentiment au sujet de la décision que vous avez prise, monsieur l'abbé? Je vous félicite et je vous approuve. Si vous avez renoncé à des plaisirs toujours douteux, vous avez évité des inquiétudes certaines; puis il y a tant de pères qui ne comprennent rien à la paternité, qu'il est bon que des célibataires religieux, des pères platoniques comme vous se substituent à ceux-là. Enfin, quand on a beaucoup regardé, scrulé, approfondi cette vie terrestre à la fois si courte, si compliquée et si difficile, on se demande si, philosophique-
ment;, vous n'en faites pas ce qu'il y a de mieux à en faire.
En attendant, si l'Église a déclaré la virginité pour les hommes et les femmes au-dessus de l'amour, le célibat au-dessus du mariage et la chasteté au-dessus de la famille, c'est qu'elle a reconnu que l'amour, le mariage, la famille ne sont pas des besoins irrésistibles chez l'homme et la femme et que ces grands i)iens peuvent en définitive être remplacés par d'autres plus précieux ou plus attrayants. Mais je vous ferai observer alors que ce qui peut être remplacé pour ceuxci par une chose peut aussi bien être remplacé pour ceux-là par une autre, même d'un ordre inférieur. C'est là une question de goût personnel, de hauteur, de médiocrité ou de bassesse d'âme. Si la chasteté, qui demande un grand et difficile effort, à en juger par la quantité de gens qui ne peuvent s'y soumettre, si l'immolation de toutes les joies intimes, si la résolution de soigner des malades, de racheter des coupables, de ramener des infidèles, de s'expatrierdu jour au lendemain, d'être toujours prêt à vivre n'importe comment, et à mourir n'importe où, dans la solitude, dans l;i
misère et quelquefois dans le martyre, si ces choses si peu attrayantes par elles-mêmes tentent certains hommes et certaines femmes bien plus^ que les enivrements de l'amour, les sécurités du mariage et les doux échanges de la famille, il faut bien admettre qu'un très grand nombre aussi d'hommes et de femmes se laisseront tenter par des plaisirs reconnus pleins d'attraits pour le plus grand nombre et par des jouissances naturelles immédiatement réalisables. Autremnnt dit, puisqu'il y a des hommes et des femmes qui immolent ce qui nous semble un si grand plaisir à ce qui nous paraît une si rude tâche, il devient compréhensible que beaucoup d'hommes et de femmes immolent, et bien plus facilement^ ce qui leur semble un devoir très rude à ce qui leur paraît un plaisir très doux.
Je ne voudrais en aucune façon diminuer ni amoindrir le grand sacrifice accompli par les prêtres, mais, certainement, il s'en trouve parmi eux qui, en se vouant au ministère ecclésiastique (et ceux-là principalement peuvent prétendre à une vocation véritable) ne le font qu'après s'être reconnus sans aucun goût pour les
plaisirs ni pour les devoirs du mariage et de la famille ; ils les tiennent pour de véritables servitudes auxquelles ils sont heureux de se soustraire. Je ne crois pas que Bossuet ait souffert une seule minute de n'avoir ni femme ni enfants, et je suis sûr que saint Augustin, converti, a été enchanté de n'avoir plus à s'occuper de sa concubine et de son fils. En un mot. si certains hommes et certaines femmes aiment assez peu les enfants pour renoncer, au nom d'une vocation peu intelligible pour les messes, non seulement au bonheur d'avoir des enfants, mais au plaisir d'en procréer, vous m'accorderez bien qu'il y a des hommes et des femmes, en bien plus grand nombre, qui aiment assez peu les enfants, pour ne vouloir d'eux que le plaisir qu'ils donnent neuf mois avant de venir au monde. D'où je conclurai : l'amour paternel et maternel n'est pas une grâce conférée nécessairement par le sacrement du mariage, c'est une qualité individuelle donnée par la natnre geule. A ceux qui ne l'ont pas reçue par grâce initiale ou par inspiration subite, aucun raisonnement, aucune expérience, aucune prédi-
cation, aucun exemple, aucune pression, ne le révèlent et ne Tinculqueiit. Contre la vocation irrésistible qui vous a fait prêtre et qui vous interdit d'avoir des enfants issus de vous, tout argument, destiné à vous en distraire, viendrait se briser, n'est-il pas vrai? on aurait beau vous vanter, à vous homme de célibat et de continence, les grauds devoirs du mariage et de la famille dont vous parlez vous-même si bien, on aurait beau, à vous homme de chair comme nous, vous représenter les délices de l'amour conjugal et de la paternité, vous resteriez complètement insensible, considérant vos devoirs et vos mérites de prêtre comme plus grands, vos jouissances et vos abnégations comme plus élevées et plus douces que tout ce qu'on vous oiïrirait. Yous dites peut-être quelquefois : « Je crois que j'aurais été un excellent père de famille, j'aurais beaucoup aimé les enfants», mais vous ne les aimez pas par-dessus tout, puisque cet amour, qui aurait pu être, ne vous a pas entraîné vers l'invincible besoin d'en avoir et que vous lui avez préféré autre chose.
Eh bien, monsieur l'abbé, sachez ceci qui
est absolu et qui pourra vous servir dans vos observations ultérieures : parmi nous, simples mortels, rien ne peut détruire l'amour paternel et maternel quand la nature nous l'a donné ; rien ne peut nous le donner quand nous ne l'avons pas. Yous réclamerez inutilement des mesures coercitives contre les hommes et les femmes réfractaires à cet amour, vous ne le leur imposerez pas plus que vous ne l'arracheriez par des mesures encore plus violentes du cœur de ceux qui en sont possédés. Lorsque deux époux ayant des enfants arrivent à vouloir absolument divorcer, c'est que l'un des deux, au moins, n'aime pas du tout ses enfants, et que l'autre a vainement fait appel à ce sentiment avant de demander la dissolution du contrat. A partir de ce moment, rinlérêt des enfants est non seulement de rester avec celui des deux générateurs qui va les aimer pour deux, mais de tenir pour mort le père ou la mère qui n'a rien compris, qui ne comprendra jamais rien à ce sentiment. Si le malheur veut que le père et la mère qui demandent à divorcer n'aiment ni l'un ni l'autre leurs enfants,
LA QUESTION DU DIVORCE. 28o
l'intérêt de ces enfants est d'être à loiit jamnis séparés et délivrés de ces parents stupides et d'être donnés à des étrangers, le plus indifférent des étrangers étant moins dangereux pour des enfants qu'un père et une mère dont ils ne sont pas aimés. Jamais un étranger à qui un enfant est confié n'exercera sur lui des traitements aussi cruels qu'un père ou une mère qui se sont pris d'antipathie pour l'être issu d'eux. Il n'y a rien de tel que les grands sentiments détournés de leur idéal et de leur but pour produire des monstruosités que la haine ordinaire serait incapable d'inventer.
Avons-nous besoin de rappeler ces pères et ces mères abominables que nous voyons passer de temps en temps et trop souvent devant les tribunaux? Ils ont abandonné, torturé, mutilé, tué, corrompu leurs enfants, et même, en face de la justice et du châtiment, ils ne trouvent ni un mot de repentir ni une larme de regret. Ce sont des brutes, me direz-vous, soit; mais ce sont des brutes physiologiquement conformées comme vous et moi, qui, sans avoir la faculté d'aimer, avaient la
faculté de se reproduiro, qui eu ont usé avec ou sans la garantie morale du mariage chrétien. Vous, vous croyez à l'obscurcissement momentané de leur âme et vous assurez qu'il faut solliciter et espérer leur repentir. Erreur. Quand la justice humaine arrache et a raison d'arracher ces enfants, s'ils ne sont pas morts des mauvais traitements qui leur ont été infligés, à leurs misérables parents, ou quand elle condamne à la prison ou aux galères perpétuelles ces pères et ces mères dénaturés, la loi ne fonde aucune espérance sur leur repentir; elle a raison. Il ne viendra cependant à l'idée de personne de l'accuser d'abus de pouvoir et de demander que les enfants soient remis aux mains de ces parents, sous prétexte que, avec de la patience et de bons conseils, on éveillera peu à peu, mais certainement, dans ces scélérats, l'amour paternel et maternel, qui, étant dans la volonté de Dieu, devra se faire jour tôt ou tard. Quant aux enfants, à la première caresse, au premier témoignage d'amitié qu'ils recevront de ceux à qui ils auront été confiés, ils se jetteront dans leurs bras avec des
LA QUESTION DU DlYOUCE. 287
effusions dont ils ne s'étaient pas crus capables jusqu'alors.
C'est là que vous et vos frères en Jésus-Clirisl, qui n'avez pas, qui n'avez pas voulu avoir d'enfants, qui vous êtes passés de l'amour paternel, c'est là que vous intervenez et que vous vous substituez, comme pères d'élection, en dehors de la chair, spirituellement, à ces pères selon la nature, qui n'ont pas su aimer les enfants qu'ils ont voulu procréer et que vous aimez, vous, bien mieux qu'ils n'auraient jamais su le faire. C'est là, que vous acquérez la preuve que le lien du sang ne donne pas plus nécessairement l'affection ni la tendresse réciproques que le mariage chrétien ne donne des grâces spéciales et que ce lien rompu par certaines anomalies particulières peut être reconstitué artificiellement, solidement et utilement par des attractions et des charités étrangères ; c'est là que la pauvre vitrière qui a ramassé d'Alembert sur les marches d'une église devient la véritable mère du philosophe, et que celui-ci répond justement, noblement et selon Dieu à madame de Tencin, quand plus tard elle lui dit : Je suis ta
■mère: « Vous vous trompez, madame, vous ne Têtes pas ; ma mère, c'est cette pauvre femme qui m'a recueilli, qui m'a nourri, qui m'a aimé. »
N'avez-vous pas lu, comme je l'ai fait, récemment dans les procès criminels, un drame sinistre? Un homme marié, paysan non inintelligent, avait de force violé sa fille, âgée de <]ix-huit ans, et l'avait rendue mère ! L'enfant dont elle était secrètement accouchée, il l'avait tué, en le jetant dans les fosses; puis, ayant eu peur qu'on ne l'y trouvât, il l'en avait retiré avec un long croc et l'avait fait bouillir dans la marmite aux légumes, pour en faire une matière méconnaissable, qu'il avait enterrée ensuite dans un coin de son jardin. La malheureuse fille, après avoir subi ces violences et assisté à ces abominables scènes de meurtre, n'avait pas osé dénoncer son père, et sa mère, ayant connaissance du fait, indissolublement mariée à ce gredin, n'avait pas osé dénoncer son mari.
En effet, quel avantage moral ou matériel y €Ùt-elle trouvé ? Elle aurait été la femme d'un
criminel iveoiinu Ici [)uljliqueiiient, tandis que, en gardant le silence, elle seule et sa fille le savaient ; elle aurait toujours été rivée à ce galérien qui, gracié peut-être un jour ou l'autre, par suite du repentir qu'il aurait témoigné, serait revenu au domicile conjugal et aurait fait payer cher à sa femme la dénonciation dont il aurait été victime. Si la mort civile, cette loi si logique et si équitable^ existait encore^ cette femme eût dénoncé cet liomme : elle eût ainsi garanti sa seconde fille des attentats qu'il voulut aussi commettre sur la pauvre enfant, elle fût redevenue libre et, si elle s'était remariée, je défie que ses enfants eussent eu, malgré votre dire, monsieur l'abbé, à redouter quelque chose de pire de ses secondes noces. Cela ne vous convainc pas encore? Cherchons.
Je vois, dans un autre procès, une femme mariée ayant une petite fille unique, âgée de trois ou quatre ans, qu'elle adore. Le mari, espèce de bête féroce, ne trouve naturellement pas une raison à donner aux juges, quand ceux-ci lui demandent pourquoi il a tué ou plutôt tait mourir son enfant, au milieu des plus horribles
tortures, en l'absence de sa femme. Cet infanticide fut condamné aux galères à perpétuité. Circonstances atténuantes; lesquelles? le jury ne veut pas couper encore une tête; il fait donc grâce de la vie à ce scélérat, mais il ne fait pas grâce à celte mère innocente, que la condamnation capitale de son mari, condamnation si bien méritée, aurait rendue à ses droits, à ses sentiments et au libre usage d'elle-même. Cette mère, après avoir vu son unique enfant tuée par le seul homme dont elle pouvait légalement en avoir d'autres, est restée indissolublement mariée à cet homme. La voilà condamnée à ne plus jamais connaître les joies de la maternité après n'en avoir connu que les douleurs. La loi lui prends et elle a raison, le mari que, selon vous, Dieu lui avait donné, la chair de sa chair, les os de ses os, qui a bien traité ce qui était issu de l'union de ces os et de ces chairs, et elle ne lui permet pas d'en prendre un autre. Le premier se repentira peutêtre; quand cela? Peut-être jamais. L'homme ne peut désunir ce que Dieu a uni, etc. Si le divorce succédait, comme cela devrait être, à un pareil
crime et à une pareille condamnation, croyezvous que l'enfant de cette femme aurait quelque chose de plus à redouter du second mari de sa mère? Évidemment non, puisque le premier, son père, a pris soin de le tuer préalablement. Cette femme reste ainsi condamnée à la stérilité,, autrement dit à avoir un cœur et un corps qui ne lui servent plus de rien, puisqu'elle n'a plus ni époux ni enfant, ou à l'adultère et à la génération clandestine où l'enfant n'aura jamais légalement, ni un nom, ni un père, ni une mère.
Et c'est Dieu qui veut qu'il en soit ainsi, dites-vous, monsieur l'abbé ! En êtes-vous bien sùr?Eb bien, si cela était vrai, il ne nous resterait plus, à nous autres Français, qu'à imitei* tant d'autres peuples et à sortir au plus vite, comme eux, d'une religion abominable où régnerait un pareil Dieu. Mais rassurons-nous. Dieu n'a rien voulu de pareil, et la preuve, c'est que la France est maintenant le seul pays où les choses se passent de la sorte. Dieu veut, parce que le bon sens et l'équité le veulent, oue, un homme et une femme ayant été unis par le ma-
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riage, celui des deux qui reste innocent témoigne la plus grande indulgence possible à celuf qui devient coupable ; que l'épouse et l'époux se pardonnent mutuellement les erreurs et les faiblesses vraiment inhérentes à la nature humaine. S'il y a des enfants nés de ces époux, Dieu demande que ces enfants soient la raison et la récompense du sacrifice réciproque, et, vous le savez comme moi, monsieur l'abbé, nombre d'hommes et de femmes surtout se résignent silencieusement, très longtemps, quelquefois toujours, à une vie pénible par amour pour leurs enfants ; et cet amour est d'autant plus grand chez celui des deux conjoints qui en est animé, qu'il existe moins chez l'autre. Mais ce que Dieu veut tout autant, je vous l'affirme, c'est que, lorsqu'un des deux époux, sans le moindre souci des droits et des besoins de son allié, a commis tel délit, tel attentat, tel crime, telle infamie qui non seulement souillent irréparablement le foyer conjugal, mais jettent le coupable hors de l'humanité ; ce que Dieu veut, c'est que l'autre, l'innocent, ait le droit, même s'il n'en veut pas user pour des raisons dont il est le seul
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juge, de jeter à son lour hors de la famille <;e coupable qui ne mérite pas plus de pitié qu'il n'en a eu. Et Dieu veut qu'il en soit ainsi, non seulement au nom de la morale et de la justice, mais au nom de l'honneur et du salut moral et matériel de ces mêmes enfants dont vous invoquez toujours l'intérêt et dont l'intérêt évident est que ce père ou cette mère indigne n'ait plus rien de commun avec eux.
Et maintenant, voyez donc, d'un autre côté, ce que c'est que \ enfant dont on invoque toujours l'intérêt! Qu'est-ce que cette qualité d'enfant qui commande tant de devoirs et de sacrifices autour d'elle? Regardons un peu. L'enfant ! est-ce un état définitif comme une espèce ou un sexe? Non. Être un enfant, c'est un mode momentané, transitoire, au nom duquel il n'y a pas lieu de suspendre, d'arrêter, d'immobiliser les autres évolutions de l'humanité; c'est une condition passagère de l'être humain, durant laquelle il ne se rend aucun compte exact des événements ambiants qui semblent le toucher le plus. Jusqu'à quand l'enfant est-il l'enfant? N'est-il pas très vite un jeune homme, une
jeune fille? Celle-ci qui est nubile à quinze ans, selon la loi, celui-là qui peut être soldat à dixhuit ans, sont-ils encore des enfants pour votre thèse? L'enfant de quatre ans, de huit ans, de douze ans, est-il le même enfant pour vous? N'auriez-vous pas d'abord à tenir compte de ces différentes étapes pour ce que vous voulez imposer aux pères ou aux mères ? A quel âge l'intelligence des choses, le sens des comparaisons, commencent-ils à se manifester dans l'enfant? A quelle époque la douleur prend-elle une forme saisissable et durable pour lui, en admettant que la douleur soit plus durable que les autres impressions humaines ? La nature, dans son admirable prévoyance, n'a-t-elle pas proportionné les émotions morales et même les soulTrances physiques à la puissance organique de Tindividu? A petit cerveau, sensations légères, dissipées facilement, rapidement oubliées. Ne savons-nous pas tous qu'un rien distrait l'enfant du plus grand malheur moral ? Les plus graves, les plus terribles événements racontés devant lui, alors même qu'il peut comprendre tous les mots qui les expriment, n'ont
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aucune action sur son ospiil, plus aisément troublé par des chimères que par des réalités. Un conte de fées, une histoire de revenants, l'intéressent, l'émeuvent plus que les faits les plus importants de sa propre vie. La Providence semble ne le laisser si longtemps insensible que pour accumuler et développer à son aise en lui l'intelligence et les forces dont il aura besoin, quand il sera grand, pour comprendre, ressentir et, en même temps, vaincre ces douleurs de l'âme auxquelles il échappait si facilement dans le premier âge et auxquelles le décroissement des forces et la vieillesse le rendront de nouveau insensible. Ni le vieillard ni l'enfant ne souffrent moralement, au vrai sens du mot. La mort même frappe tout près d'eux les êtres qui leur ont été dans le passé, qui, dans l'avenir, leur auraient été le plus chers, sans les troubler longtemps. Nous avons tous vu des enfants de dix, douze, quinze ans, tout vêtus de noir, rire et jouer dans la chambre voisine de celle où l'on ensevelissait le corps de leur père ou de leur mère dont ils étaient adorés et qui se croyait adoré d'eux. Quand on
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emporte la bière, quand ils voient les larmes des grandes personnes et des serviteurs, les tentures noires du corbillard et de l'église, ils se sentent en proie à quelque chose qu'ils seraient incapables de définir, mais à quoi l'on sent qu'ils ont instinctivement hâte et besoin d'échapper. Ils pleurent machinalement, et leurs yeux humides interrogent au hasard les assistants, comme pour leur demander l'explication plus claire de ce qui se passe autour d'eux. Dès le soir, à moins qu'un parent ne les énerve par des souvenirs répétés, par des évocations, des larmes et des caresses fiévreuses, ils s'endorment profondément, et, le lendemain, si on les transporte quelque part où ils retrouvent les soins et les sympathies de la famille, les jeux et les compagnons de leur âge, il ne reste déjà plus rien qu'un frémissement vague de l'émotion de la veille. Voilà la réalité.
Il n'en est pas moins vrai aussi que ces petits êtres que nous avons mis volontaiiement au monde, qui ne sauraient développer tout seuls en eux cette vie que nous leur avons donnée,
nous (levons les aimer, les garantir, les renseigner et nous dévouer à eux ; nous devons leur immoler toutes les fantaisies, toutes les passions qui leur seraient préjudiciables, comme nous devons être prêts à sacrifier notre vie à la leur, qui promet toujours d'être plus heureuse que la nôtre ; mais nous ne leur devons pas l'anéantissement de toutes nos facultés, de tous nos sentiments, de toutes nos espérances, de toute notre vie morale et intellectuelle, surtout si nous pouvons concilier ces facultés avec l'amour que nous avons pour eux et le besoin qu'ils ont de nous, pas plus que nous ne leur devons le sacrifice de l'honneur, de la justice et de la vérité. Ils ont leurs droits d'enfant, «ans que nous perdions pour cela nos droits de créature vivante et pensante, nos droits d'homme et de femme^ qui seront les leurs un jour.
J'ai à faire vivre le mieux pos:5ible l'enfant qui est né de moi, mais je n'ai pas à mourir en lui. Quand vous, ministre d'un Dieu reconnu et accepté, vous immolez à ce Dieu non seulement vos passions, vos ambitions, vos jouissan-
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ces terrestres, 1 idéal humain que vous auriez pu tenter de réaliser comme nous tous, mais encore votre descendance naturelle, vous faites ce sacri- (Ice à un Dieu pour vous « immulable, un, éternel », qui ne vous manquera jamais; vous tenez ses promesses pour irrévocables , son union avec vous pour définitive ; en échange de vos épreuves, il vous donnera, vous en avez la certitude, des félicités infinies. Ily a là un pacte où les deux contractants, créature et créateur, s'engagent réciproquement.
Ce pacte ne saurait être le même entre les parents et l'eiifant, lequel^ cessant, tous les jours un peu, d'être ce qu'il était, se transforme sans interruption en un individu soumis à des conditions toujours diverses. Où est ma garantie dans l'avenir ? Où sont les échanges équivalents et justes entre les devoirs que je dois à mon enfant et ceux que, par conséquent, il me devrait ? L'enfant à cause duquel je ne me serai pas remarié, sa mère m'ayant abandonné, aura néanmoins le droit de m'abandonner à son tour. Où sera ma récompense? Que sera devenu le pacte naturel et
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moral? Où en serons-nous du dioil individuel et de réquilé commune? Quand cet enfant aura vingt et un ans, la loi à la main, il pourra me dire : « Je suis libre, je vous quitte et ne vous connais plus. » L'Évangile à la main, il pourra me dire : « Je vous laisse pour suivre mon épouse ou mon époux. » Cet enfant qui, après quelques années, aura besoin d'un autre amour que le mien, je ne pourrai l'empêcher d'aller à cet amour, lui fût- il inspiré par un être indigne de lui. Pourquoi m'aurait-il été interdit, à moi, d'invoquer, pour mon bonheur, pour mon repos, pour mes intérêts, pour la santé de mon esprit et de mon corps, pourquoi m'auraitil été interdit d'invoquer en ma faveur ce même besoin d'aimer, naturel, humain, qu'il pourra si facilement plus tard invoquer contre moi ? Pourquoi exiger que je devienne un ange, quand il lui est permis de rester un homme ou une femme? Pourquoi ne suis-je pas aussi intéressant comme homme que lui comme enfant? Pourquoi enfin cet esclavage pour moi, cette liberté pour lui? Je voudrais bien le savoir. Parce que mon conjoint aura été adultère,
faussaire, meurtrier, parce qu'il aura trahi l'amour ou forfait à l'honneur? Voilà les raisons que vous me donnez ! J'ai tous les devoirs, le coupahle et l'enfant ont tous les droits ; et, si mon fils a voulu, complice de ma femme, m'assassiner, moi son père; si de moi, sa mère, il a conspiré la perte avec mon mari ; s'ils sont tous les deux condamnés aux galères pour m'avoir laissé à moitié mort sous leurs coups, je ne pourrai plus avoir une autre femme du vivant de cette meurtrière^ et je devrai vivre dans le célibat, dans la stérilité, dans la solitude, en faveur de ce parricide ! Où sommes-nous vraiment? Dans quels codes durables, dans quelles consciences droites comptez-vous fixer comme des lois éternelles de pareilles iniquités ?
Eh bien, cet enfant dont la nature ne veut pas que le cœur et l'esprit soient troublés au-dessus de son inteUigence et de ses forces par la mort réelle de ses parents, sera-t-il donc plus troublé par la mort légale de l'un d'eux, par le divorce devenu nécessaire ? Que la rupture complète entre les enfants et les parents se fasse par la nature ou par la loi, par la mort
OU par le divorce, l'elTet sera le même pour l'enfant ; la douleur ne sera pas plus grande dans un cas que dans l'autre.
La séparation, direz-vous, a ce grand avantage sur la mort et le divorce, qu'elle ne rompt pas le lien conjugal, qu'elle permet plus tard le rapprochement des époux, la reconstitution de la famille. Voyons donc ce qui se passe dans la séparation.
De deux choses l'une: ouïe coupable n'a commis qu'un attentat privé au mariage, attentat qui, tout en le séparant de son conjoint, lui laisse la hberté ; ou il a commis un crime de droit commun qui lui supprime cette liberté par le bagne ou la prison. Dans ce dernier cas, dit-on à l'enfant que son père ou sa mère est criminel, qu'il est à Poissy ou à Nouméa ? Non; on lui dit que celui qui a disparu est mort, et il l'oublie bientôt comme s'il l'était véritablement. Croyez-vous, quand, plus tard, il apprendra la vérité, que son père vit, que ce père avait volé ou assassiné, triché ou fait des faux, croyez-vous qu'il aura plaisir à revoir ce père et qu'il n'aimerait pas mieux qu'il fût mort comme on le lui avait dit,
que déshonoré comme il le revoit? Croyez-vous qu'il n'aimerait pas mieux qu'une loi juste eijt civilement tué ce coupable et permis à sa mère de se remarier? Croyez-vous enfin qu'il ne préférerait pas un beau-père, si difficile à vivre qu'il fut, à ce père galérien ou même gracié? Croyez-vous que le sentiment filial, de par le sang, fera retour jusqu'à l'oubli du déshonneur et de la honte? Je ne le crois pas, moi.
Supposons maintenant la séparation, ayant eu lieu, au contraire, pour seul délit conjugal, adultère, sévices graves, mœurs dissolues, incompatibilité d'humeur? La loi autorisera l'innocent à garder l'enfant, et le coupable à venir le voir à de cerlaines époques déterminées, en un certain lieu, couvent, collège, dans la maison et en présence d'un grand parent, d'un ami, d'un simple témoin. Qu'arrive-t-il alors? L'époux séparé, celui qui a eu les torts, le plu> souvent^ s'en va définitivement à ce qui l'avait entraîné par intermittences hors du foyer, à l'amour illégal, au jeu, à l'orgie, au libertinage, heureux enfin de n'avoir plus à se cacher et à se contenir. Q'ielquefois il s'expatrie
et renonce iinmédialenient au droit et au plaisir, si ce n'est à Tenniii de voir son enfant. Par la quantité des demandes en séparation rejetées, on peut juger des faits graves dont il faut faire preuve pour obtenir ladite séparation. Celui contre lequel on l'obtient s'est donc conduit de telle façon, avec un tel oubli de ses devoirs, envers ses enfants, que, la séparation prononcée, les seules convenances, quelquefois simplement le désir d'être désagréable à Vautre, le font user de l'autorisation de voir son enfant. « Je ne pourrai pas vous voir tel jour, dit le père ou la mère à sa maîtresse ou à son amant, parce que c'est le jour où je vais voir mon fils ou ma fdle. d Que se disent ces pères, ces mères et ces enfanls pendant ces courtes entrevues? Des choses banales : « Qu'est-ce que tu apprends? As-tu bien travaillé? Te portes-tu bien? As-tu envie de quelque chose? Je t'ai apporté des joujoux, des bonbons, un objet de toilette. » Et pour le cœur? Rien. Le cœur n'ose pas parler ; il n'a plus rien à faire là dedans. Le visiteur ou la visiteuse se lire d'affaire avec un baiser qui s'efforce d'être expressif et qui ne peut pos l'être ;
celui qui continue à faire son devoir, celui qui n'est pas là, celui que les enfants attendent impatiemment le moment d'aller retrouver, celui dont il ne peut pas être question, pas plus qu'il ne sera question tout à l'heure entre lui et ses enfants de ce visiteur périodique, celui qui est innocent, celui qui est injustement puni, celui qui souffre injustement, passe pendant cette conversation comme un fantôme entre ces enfants et ce coupable qui retourne ensuite à son amant, à sa maîtresse, à son orgie, à son tripot. Quels mélanges ! Que reste-t-il du père ou de la mère dans cet être, que la crainte d'être banni complètement de la famille, que le divorce radical eût peut-être retenu, et aux mauvaises influences duquel, si cette crainte ne l'avait pas retenu, les enfants n'eussent plus jamais été exposés? Ainsi, pendant vingt-cinq ou vingt-six jours du mois, le conjoint séparé est mort pour ses enfants; pendant trois ou quatre jours, durant quelques heures, c'est l'innocent qui l'est. Si les enfants veulent interroger l'un ou l'autre, il leur est répondu: « Ne parlons pas de cela, tu ne comprendrais pas. » Ainsi s'expriment les
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gens bien élevés. Les autres restés sous l'empire de la passion ne se font pas faule de rejeter tous les torts et tous les malheurs de cette situation sur celui qui n'est pas là. «Ta mère est une méchante femme ! — Ton père est un méchant homme ! Plus tard tu connaîtras la vérité. ■ — Il m'a fait bien souffrir ! — Elle m'a fait bien du mal ! — Il nous a ruinés ! — Elle est cause de tous nos malheurs ! etc. »
Si les deux parents sont également coupables, cela se voit, si le tribunal a trouvé bon de les séparer tous les deux de leurs enfants, c'est encore pis. Chaque visite alternée de ce père ou de cette mère qui n'ont plus rien du père et de la mère est pour les enfants une secousse, une douleur, une formalité banale, dangereuse, inutile assurément. Dans le premier cas, celui où il est resté avec l'un de ses parents, l'enfant, prématurément confident de ses chagrins, s'attache à celui-là, qui lui témoigne tous les jours d'aulant plus sa tendresse qu'il y a une tendresse à remplacer ; il se détache peu à peu de l'autre, qui! sent être la cause des chagrins auxquels il assiste ; non seu-
lement il s'en détache, mais avec celte justice de l'enfant, justice implacable, parce qu'elle est faite d'ignorance et d'intuition, il éprouve de l'éloignement pour ce père qui fait souffrir cette mère si tendre, ou pour cette mère qui rend malheureux un père si bon ; il aimerait mieux ne plus voir du tout celui qu'il voit de temps en temps.
Vous espérez qu'il les réunira plus tard, non. Quand ils doivent être réunis par l'amour qu'ils auront conservé pour leurs enfants, les époux ne se séparent pas. Ce qui réunira peut-être ces deux êtres, l'un coupable, l'autre puni, ce sera l'âge^ les convenances, des questions d'intérêt, des conditions de rapprochement imposées par la famille dans laquelle l'enfant, devenu jeune homme ou jeune fdle, voudra entrer par son mariage. En tout cas, ce n'est jamais que quand ils aurontuséleurvie, l'un dans l'erreur, l'autre daus le chagrin, quand leurs deux existences auront été perdues, que les époux penseront de nouveau à se réunir, en se réservant chacun le droit de conserver des relations et des habitudes contractées pendant la séparation. A lâge qu'il a
maintenant, Venfant n'a plus besoin que ses parents s'aiment ; il sait à quoi s'en tenir :;ur les choses ; il a jugé ; il a appris lequel des deux il doit aimer et estimer, et tout ce qu'il peut faire, c'est de pardonner à l'autre. Savez-vous bien, monsieur, ce qu'il y a de mépris caché dans le pardon qu'un enfant accorde à celui dont il est né ? Le pardon est l'attribution du père et de la mère ; il doit descendre d'eux à l'enfant ; il ne doit jamais remonter de l'enfant jusqu'à eux Et si, ce qui arrive souvent, l'enfant a vu se glisser dans la maison paternelle où il est resté une femme prenant clandestinement la place de sa mère, ou, s'il est resté dans la maison maternelle, un homme se substituant plus discrètement mais aussi sûrement à son père ; si, après toute sorte de jalousies, de répugnances, de pudeurs, de délicatesses instinctives, à mesure qu'il avance dans la vie, il reconnaît que, après tout, à ce père qui l'a tant aimé, sa seule tendresse d'enfant ne pouvait suffire; que cette mère adorée n'était qu'une femme, qu'elle a lutté, mais enfin qu'elle avait bien le droit d'aimer et d'être aimée, puisque son père l'avait
traîiie ; si cet étranger ou celte étrangère, dont il s'explique maintenant la présence dans sa maison, s'est bien fait venir de lui, l'enfant, à l'âge 011 celui-ci ne comprenait pas tout ; si, en comparant cet étranger à son père, il est forcé de le reconnaître plus noble, plus honorable^ meilleur; si, en comparant celte étrangère à sa mère, il est amené à la trouver plus tendre et même plus respectable, quel renversement de toutes les notions de la famille, de tous les sentiments naturels, quels efforts pour laconscience, quelles luttes pour la dignité ! Vous n'aimeriez pas mieux voir cet époux misérable dont son conjoint a dû, s'éloigner, qui a été cause d'abord du chagrin, puis de l'adultère de l'autre, qui a indirectement forcé \ enfant à comprendre que sa mère pouvait avoir un amant, que son père pouvait remplacer sa mère par une maîtresse, vous n'aimeriez pas mieux voir cet époux misérable retranché une fois pour toutes, à tout jamais, complètement de la famille par le divorce? Vous ne préféreriez pas voir celle mère devenir une épouse légitime, heureuse 6t féconde au grand jour; ce père redevenir un époux régulier, moral^
heureux, producteur à ciel ouvert ; il ne vous semblerait pas plus juste, plus moral, que ces enfants eussent pu aimer, estimer franchement le nouveau mari de leur mère, la nouvelle femme de leur père, comme il arrive si souvent aux enfants des veufs remariés? Non. Yous donnez la préférence à toutes ces situations fausses, dégradantes, honteuses dont nous faisons des comédies et des drames, et dont je viens une fois de plus d'essayer la peinture. C'est curieux! mais cela s'explique ; et si vous vouUez raisonner comme moi, vous ne le pourriez pas. Il m'est permis de comprendre et, dans certains cas, d'accepter vos arguments ; il vous est interdit de comprendre et d'accepter les miens. Est-ce que vous avez plus raison que moi? Non. Mais vous avez l'air d'avoir raison parce que, quand vous nous conseillez de nous immoler, tout le monde sent que, si vous étiez à notre place, vous feriez ce que vous nous conseillez de faire. Oui, si vous aviez une femme et qu'elle vous trompât, vous lui pardonneriez ; si elle avait commis un crime et qu'elle eût été condamnée, vous tenteriez de l'amener au repentir et de la
ramener au bien sans l'abandonner à son cliâliment, pour suivre une autre femme ; si elle avait déserté la maison conjugale, vous ne chercheriez pas un autre foyer ni illégitime, ni légitime ; si elle mourait même, eussiez-vous vingt ans, vous ne vous remarieriez plus, j'en suis certain; — mais vous n'avez pas de femme. Si vous aviez des enfants et que leur mère fût adultère, criminelle ou morte, vous ne donneriez pas de belle-mère ni de frères nouveaux à vos enfants, j'en suis sûr, et vous ne vivriez que pour eux ; — mais vous n'avez pas d'enfants. Mettez-vous d'abord dans les conditions où nous sommes, et nous verrons ensuite si vous n'agirez pas comme nous agissons. « Ce sera la même chose, me direzvous, puisqu'il y a des catholiques aussi croyants, aussi fervents que nous, qui, selon le conseil de saint Paul, pour ne pas brûler, se sont mariés, et qui, dans les cas que vous citez, feraient , font ce que nous, prêtres, nous ferions, ce que nous leur avons appris à faire. » Je le sais parfaitement ; et, bien qu'ils ne soient pas nombreux, ces catholiques-là, comme vous l'avez reconnu avec tant de tristesse, je ne nie pas leur existence, et leur
LA QUESTION DU DIVORCE. 31t
conduite prouve la possibilité du sacrifice que vous demandez; mais ce sacrifice n'est pas accompli par les seuls catholiques ; il y a des protestants et des israéliles qui tiennent le mariage pour indissoluble, et qui, quoi qu'il arrive, ne se remarient pas; il y a des hommes qui n'appartiennent à aucun culte et qui ne se remarient pas, même dans les pays où la loi civile les autorise à le faire ; il y a des hommes qui ont aimé une femme en dehors du mariage et qui, cette femme étant morte ouïes ayant trahis, passent le reste de leurs jours dans le même célibat que vous. Est-ce parce que l'Église catholique a décrété l'indissolubilité du mariage que ces juifs, ces protestants, ces philosophes considèrent leur mariage comme indissoluble, que ces amants libres restent fidèles à un souvenir ou redoutent une nouvelle déception? Non; évidemment, c'est parce que cette décision ecclésiastique se trouve conforme à leurs sentiments, à leurs idées sur le mariage et sur l'amour, et cela ne les empêche pas de repousser d'autres théories, d'autres dogmes de l'Eglise que leur raison n'a pu accepter. Ce n'est donc pas
pour eux une question de discipline générale, mais de conscience intime, d'aspiration supérieure; c'est un besoin,, pour ainsi dire, tiaturel de sacrifice, indépendant de telle ou telle formule religieuse. L'âme humaine a eu et aura, dans tous les temps, son idéal^ qui s'est fait et qui se fera jour irrésistiblement, et il n'est pas de religion qui puisse prétendre à l'avoir créé. Il fait partie des lois éternelles qui ne sont pas écrites, qu'il y aurait folie à vouloir imposer à tous et que certaines âmes de choix se lèguent les unes aux autres par intuition, par exaltation, par émulation. Cette immolation de soi-même que quelques catholiques font à leurs devoirs et à leurs convictions, les païens la pratiquaient également, tout comme les abstinences de la chair et de la table, et bien que leurs lois autorisassent le divorce.
Quand nos femmes chrétiennes vont pieusement à l'adoration du Saint-Sépulcre pendant la semaine sainte, se doutent-elles qu'elles ne font qu'imiter d'autres femmes païennes qui, cinq cents ans avant le Christ, faisaient le même pèlerinage au tombeau d'Adonis, qui avait sa se-
maine de deuil à la fin de laquelle il ressuscitait, ce qui faisait succéder la joie à la douleur des fidèles? Quelle différence, sauf une différence de temps et de lieu, ferez-vous entre le patriarche Abraham se disposant à immoler son fils à Jéhovah et le Grec Agamemnon immolant sa fille à Jupiter, et le Romain Brutus condamnant ses deux fils pour venger les lois? Quel martyr mourant pour la foi chrétienne meurt plus ou meurt autrement que Curtius se jetant dans un gouffre pour sauver Rome, ou que Ménécée, le fils de Créon, qui, ayant appris qu'une victime de sang royal peut apaiser la colère des dieux contre sa patrie, s'égorge lui-même à la porte de Thèbes?
« La piété est la seule chose que les hommes emportent avec eux, et qui n'est jamais perdue, ni dans la vie, ni dans la mort. — Malheureux l'enfant qui ne se fait pas le domestique de ses vieux parents 1 — Il faut avoir le cœur doux, donner son tour au pauvre aussi bien qu'au riche, et se montrer également juste et religieux pour tous. — Le vrai juste est celui qui vit pour son prochain et non pour soi. —
L'esclave vautriiomme libre, s'il est homme de bien. — Qui donc est esclave s'il n'a pas souci de mourir? — Heureux le sage qui vit dans la contemplation des choses célestes, sans prendre part ni aux misères, ni aux injustices d'icibas ! — Inhumer un mort, ce n'est que rendre de la terre à la terre. — Il y a un Dieu en nous.
— Si ton âme est en bon état, tu as tout ce qu'il faut pour vivre heureux. — L'homme vraiment honnête est celui qui ne se trouve jamais assez honnête et assez vertueux. Par-dessus une bonne action, il faut en mettre une autre, comme on met tuile sur tuile pour que la pluie n'entre pas.
— Être mécontent de soi-même est le vrai signe de la vertu. — Périr pour la vertu, ce n'est pas mourir. — Tu vois un pauvre nu, et tu l'habilles ; mais, si tu le lui reproches, c'est comme si tu le déshabillais. — Qui est né pour le bien est bien né, fùt-il un nègre. — Il faut croire en Dieu et l'adorer sans le discuter. — Il y a un Dieu qui voit et entend ce que nous faisons; il agira avec toi selon que tu auras agi envers les autres. — Ce que le peuple des simples croit et pratique, c'est à quoi je veux me tenir. »
s^ui a eu ces pensées chrétiennes? qui les a diles? Est-ce saint Paul, saint Augustin, saint Clirysostome ou saint Ambroise ? Est-ce même Platon, Aristote, Socrate, un de ces grands sages ou de ces grands philosophes grecs à qui le christianisme doit tant? Non; ce sont nos aïeux, à nous hommes de théâtre, ce sont des auteurs tragiques et comiques : Eschyle, Euripide, Ménandre, Térence. Ce grand idéal de morale qui vient d'un principe éternel dont le nom change selon les pays ou les âges, ce grand idéal de morale fait tellement partie de la nature humaine qu'il n'est pas l'attribut particulier des temples, des églises, des textes consacrés, des ministres officiels de tel ou tel culte ; il circule à travers le monde, saisissable au premier venu qui regarde, qui cherche, qui aspire, qui veut, et il passe aussi vrai, aussi grand, aussi pur, par l'âme d'un poète et la bouche d'un histrion que par l'esprit d'un père de l'Église et la parole d'un prédicateur. Vous vous déclarez, vous et tous ceux de l'Église catholique, seuls en possession de la vérité qui, pour vous, ne date que de Jésus-Christ,
et, quand vous invoquez vos textes et que vous dites : « C'est Dieu lui-même qui parle ains' par son divin fils, » vous ne vous souvenez pas, vous ne savez pas peut-être que, bien avant cf divin fils, tous les prêtres des autres dieux qui avaient passé sur la terre disaient la même chose et que leur mépris pour les objections d'alors était le même que vous témoignez quand vous répondez aux nôtres. « Aucun discours ne peut prévaloir contre les traditions que nous avons reçues de nos pères, » fait dire encore Euripide à un personnage sacré d'une de ses tragédies. « Ces traditions sont aussi vieilles que les siècles passés ; la sagesse la plus subtile y perdrait son temps et ses efforts. »
Il y a deux jours, le dimanche 23 novembre 1879, le père Didon faisait une conférence à Saint-Philippe du Roule pour défendre comme vous l'indissolubilité du mariage. Personne n'admire plus que moi l'éloquence du père Didon, si large et si puissante, qu'elle l'entraînera peutêtre un jour plus loin qu'il ne voudra, plus loin surtout que ne le voudrait l'Église. Je ne m'étonne donc pas de l'affluence des auditeurs^
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de leur émotion, de leur admiration, contenues seulement par la majesté du lieu. Le père Didon a un grand avantage sur vous, à mes yeux, monsieur l'abbé ; il cherche ses raisons dans la nature morale de l'homme plutôt que dans les ordonnances et les dogmes de l'Église. Il semble ne considérer, je le suppose, car il ne m'a fait ni ses confidences ni sa profession de foi, il semble ne considérer les textes de la doctrine à laquelle il appartient que comme les symboles^ les formules tangibles de toutes les philosophies, d'où qu'elles viennent, qui peuvent converger et servir à une morale universelle et définitive. Il a souci de l'homme humain; il s'efforce bien de l'entraîner avec lui, comme c'est son droit et son devoir, en le saisissant toujours par le haut, mais en tenant un peu plus de compte de sa raison; et voici avec quelle chaleur, quel enthousiasme religieux il essaye de le convaincre :
Est-ce que vous admettez que des innocents se sacrifient quelquefois ? Est-ce que vous reconnaissez qu'un individu pourra s'oublier lui-même pour une cause générale? Est-ce que la société ne repose pas tout entière sur ce prin-
cipe absolu du sacrifice total de rindividu à une cause supérieure? Il n'y aurait pas de société sans cela. A tout instant, vous voyez un être qui s'appelle le père ou la mère se sacrifier, souffrir, mourir pour un fils, pour des fils, pour une famille ! Vous voyez un citoyen bien né s oublier, se sacrifier, se dévouer, se livrer sans merci à tout ce qui luse et le consume, pour le bien général. Le soldat va mourir; C homme politique qui comprend son rôle s'épuise à la tâche et ne calcule ni ses jours ni ses nuits! L'homme qui a conscience dune vérité supérieure n'hésite jamais, que dis- je l il n'est pas nécessaire d'avoir devant soi une vérité supérieure et sociale ; on voit des hommes mourir pour leur art, mourir pour le beau, pour la justice ; on voit des innocents se livrer, sans que jamais ils hésitent, aux grandes causes qui réclament que les innocents meurent! Ce n'est pas assez que les coupables soient punis, il faut qu'à certains moments les innocents se dévouent et qu'ils proclament, sur ce bûcher qui a été allumé par des fiammes qui ne devaient pas les atteindre, ces vérités plus hautes
encore qui sauvefit tout im peuple ou tout un mojide.
Qui conteste ce que vous dites là, mon père? Les emprisonnemc-its successifs de Bacon, les bûchers de Jean Huss, de Jérôme de Prague et de votre grand aïeul le dominicain Savonarole ; les massacres des Albigeois et des Yaudois, la condamnation de Galilée, la Saint-Barthélémy, la révocation de l'édit de Nantes, tous les martyrs de la raison, de la libre pensée et du droit de conscience luttant contre l'oppression et le despotisme de l'Église catholique prouvent surabondamment la vérité de ce que vous dites. Ce n'est pas à ceux-là que vous pensiez en prononçant ces belles paroles, et les martyrs que l'Église catholique a eus vous ont fait certainement oublier ceux qu'elle a faits ; mais nous devons nous rappeler ces derniers, nous qui tenons de leurs convictions, de leur résistance et de leurs supphces, le droit de lutter aujourd'hui contre vous. Tout libéral que vous êtes personnellement, tout indépendant que vous vous déclarez, si Rome avait encore à sa disposition les moyens séculiers qu'elle a eus en
France jusqu'à la Tin du xvii" siècle et qu'elle a tant de fois essayé de reprendre depuis lors, vous n'auriez pas besoin de discuter avec nous en pleine église, et quelque nouveau concile de Constance, ou quelques nouvelles dragonnades, approuvées et bénies par Bossuet, en auraient vite fini avec nos arguments et nos personnes. Voyons maintenant si, dans cette discussion à laquelle vous voulez bien condescendre, vos raisonnements sont aussi concluants et sûrs de leurs coups que le bras de chair, l'inquisition, les bûchers et les dragonnades.
Yous continuez, et, dit le journal le Gaulois, dans lequel je lis votre conférence, un long tressaillement a parcouru l'auditoire féminin à cette véhémente apostrophe :
Femme, tu as vingt ans, et ton mari a été pour toi ce que les romans, les drames les mieux conçus montrent qiiun mari peut être. Il t'a été infidèle; il fa trahie ; il t'a trompée; il t'a réduite à l infamie, qui ne t'atteint ]i as , qu'est-ce que tu as à faire? Deux choses, si tu crois à la vérité morale qui s appelle la fidélité indissoluble du contrat. Femme, prends ta robe
LA OL'ESTION ItU DIVUUCK. 321
de deuil ; ton mari est mort, ton mari n'est plus! Si tu as des enfants, ton rôle est tout tracé. Mais je ne t'en suppose paSj tu n'as pas d' enfants, prends tes habits de deuil; tu es une infortunée, une des plus grandes victimes des fatalités et de la Providence qui permet les épreuves ; p)rends tes habits de deuil et va mourir sur le bûcher de ta fulélité conjugale. Sois une héroïne, sois une àme qui comprend la grandeur d'un principe quip)orte tout, et îneurs pour ce principe et pour le Dieu qui le représente!
Il est vrai que, si tu ne crois pas en Dieu, ^e sera difficile, ce sera peut-être impossible. Cependant, non, ce ne sera pas impossible ! Si tu ne crois pas en Dieu, tu peux encore mourir pour ton pays. Est-ce quils croient tous en Dieu, ces hommes qui vont se faire tuer à la frontière ? est-ce qu'ils croient tous en Dieu, ces savants qui escaladent l'espace, tous ces hommes qui ont vu t infini dans une idée supiérieurCy dans un principe qui a donné la représentation de ce ptourquoi nous avoîis été faits et de ce pourquoi nous devons mownr?
Quand lu ne serais quune femme civile, quand tu ne serais mariée que devant un maii^e, tu n'as pas deux choses à faire ; tu n'as quà prendre le deuil de la tête aux pieds et tu n'as qu'à mourir pour sauver les sociétés qui veulent vivre. Or les sociétés qui veulent vivre, ce sont les sociétés qui savent s'immoler dans leur entier dévouement jusqu'à la mort.
J'écoute, j'applaudis et poursuis mon cliemin,
comme a dit Musset.
« Des mots, des mots, des mots, » comme a dit Shakespeare.
Si vous avez un Dieu qui vous dit que le sacrifice, le martyre des innocents est bon, nous en avons un qui nous dit que la justice pour tous est meilleure. Que cette femme de vingt ans qui avait mis toutes ses espérances dans son époux, et que cet époux abandonne sans même lui laisser un enfant, que cette femme se couvre de vêtements noirs, comme une religieuse, qu elle se condamne au veuvage, à une seconde et éternelle virginité, libre à elle, nul ne l'en empêche, et c'est son devoir, si c'est sa
LA OL'KSTION DU DIVOUC.K. 323
foi. Notre affaire à nous, c'est de lui permettre le choix, de ne pas lui faire une nécessité de votre idéal ; c'est de l'armer contre cet époux slupide, lâche et grossier; c'est de promulguer des lois qui, en le faisant hésiter, lui, devant ce qu'il va faire, lui donnent, à elle, des droits équivalents aux siens ; et quand, ainsi trahie, mais ainsi armée, pouvant aller à un nouvel époux et devenir mère et mère heureuse, elle s'en ira au deuil, à la solitude et aux macérations, nous serons sûrs, la société ayant fait ce qu'elle doit, que cette femme fait vraiment ce qu'elle veut.
Comme vous sentez bien que les arguments que vous nous donnez dans ces belles périodes ne sont que des arguments de sentiment, d'éloquence et, permettez-moi de vous le dire, de littérature, vous essayez d'aborder la discussion d'une manière plus positive, plus pratique, en légiste, et vous entrez, dit encore le journal, dans le vif du sujet :
La liberté, comment peut-on nous accuser d'en être les violateurs? Le contrat du m^ariarje r enchaîne, dites-vous, et vous voulez leromjjre ;
321 LA QUESTION DU DlYOliCE.
mais alors brisez les autres obligations de droit naturel auxquelles vous souscrivez de plein cœur : vos devoirs envers le ciel^ envers lapatrie, envers votre famille. Eh quoi! vous ne songez pas à abdiquer vos devoirs de père et de fils, et vous abdiqueriez vos devoirs d'époux. Vous vous astreignez à être père et fils indissolublement, et vous croijez pouvoir dissoudre le mariage qui fait de vous un fils ou un père ?
Ah ! mon père ! comme je retrouve bien dans ces dernières paroles les dilemmes spécieux et minces des casuismes théologiques dont votre haute raison et votre grande sincérité ne pourraient vous détacher que par une de ces soudaines révélations qui, en haut, font les Luther, en bas, les Lamennais, et que je ne vous souhaite pas, parce que l'Église a plus besoin de votre croyance que nous de votre doute. Où avez-vous vu que les autres obligations de droit naturel auxquelles nous souscrivons de plein cœur soient aussi indissolubles que le mariage français et aussi lourdes que l'indissolubilité qui y reste attachée?
Mais c'est justement parce que mes devoirs
envers mon ciel, ma pairie, ma famille et mes enfants sont légalement limités, équilibrés par des devoirs équivalents pour ceux avec qui j'ai contracté comme fidèle, comme citoyen, comme lils et comme père, que je demande à la loi de m'accorder la même situation comme époux. Où est mon engagement indissoluble avec le ciel, avec le Dieu que vous, ou tout autre prêtre d'une autre confession, déclarez représenter sur la terre? Je puis donner à la puissance supérieure qui m'impose la vie et la mort la forme et le nom que je veux ; je puis, si je suis catholique, me faire protestant, si je suis Israélite, me faire catholique ; je puis me séparer, me passer complètement de la préoccupation du ciel et de l'idée de Dieu ; je puis douter, je puis nier, je puis être indifférent. Qui prétendrait, aujourd'hui, me contraindre en cette matière? Où est mon lien indissoluble avec un Dieu quelconque ?
A ma patrie, si je suis femme, je ne dois que l'impôt et l'obéissance aux lois, à la charge par elle de me protéger quand j'en ai besoin; si je suis un homme, je dois, en plus de cette
3 26 LA QUESTION ni: DIVORCE.
obéissance et de cet impôts un service militaire à échéance fixe, dont, dans de certains cas de santé, de stature, pour un doigt mal fait, pour une vue faible, pour des organes délicats, je suis exempté complètement, de même que, si je suis fils aîné de femme veuve ou fils unique de sexagénaire, ou si je tire un bon numéro. Suis-je dans les conditions normales? ce tribut déterminé une fois payé, je ne dois plus rien à ma patrie. Je puis la quitter, je puis devenir citoyen d'un autre pays, et, à ce litre, si je n'ai pas de sens moral, servir contre le mien, car ma nouvelle patrie ne l'exigera pas de moi. Où est mon lien indissoluble avec ma pairie ?
Comme fils, je n'ai pas de devoirs légaux au delà de vingt et un ans ; à partir de cet âge, ma soumission , ma tendresse et mon respect ne relèvent que de moi. Je puis traiter, négocier, contracter, me marier, aller et venir sans que mes parents puissent s'y opposer de quelque façon que ce soit; s'ils tombent dans la misère et que je sois en position de leur venir en aide, je suis obligé de leur donner de quoi vivre au
LA nUF-STIOX DU DlVOUCIi:. 327
prorata de ma l'orlunc, coiiiinc ils sont obligés de le faire pour moi si la situation est retournée. Comme père, je ne me vois pas d'engagement indissoluble. D'abord je puis mettre des enfants au monde sans me marier, sans les reconnaître, sans les nourrir ; je n'en aurai pas moins fait les fonctions et je ne m'en serai pas moins donné les plaisirs de la paternité naturelle. Si les enfants que j'aurai engendrés en dehors du mariage en appellent à cette même loi qui aurait déclaré mon mariage indissoluble, elle leur répondra qu'elle ne les connaît pas et qu'elle ne peut rien contre moi. Suis-je marié? ai-je des enfants légitimes? c'est avec leur mère, ce n'est pas avec eux que la loi m'engage indissolublement. Je dois les nourrir et les élever. Il n'y a pas de loi qui me défende de les chasser de ma maison, de les faire emprisonner, de les expatrier, jusqu'à ce qu'ils soient majeurs, s'ils se conduisent mal avec moi, de les faire interdire après, s'ils se conduisent mal ^vec les autres ; qui m'impose de leur sacrifier quoi que ce soit de ma fortune et de ma liberté, qui m'interdise de me ruiner, de dénaturer ma fortune, d'adopter
328 I.A QUESTION DU DIVORCK.
un étranger dont les droits deviendront égaux aux leurs. Le lendemain du jour où je deviens veuf tout en restant père, il m'est permis de me remarier, de donner aux enfants que j'ai eus de la femme morte des frères nés d'une autre femme. Mon contrat de père n'est donc pas indissoluble comme mon contrat d'époux, puisque la mort seule d'un conjoint peut rendre la liberté à l'autre. Pourquoi donc tenterais-je de briser les obligations de droit naturel que j'ai avec le ciel, avec ma patrie, avec mon père et ma mère, avec mes enfants? Elles sont très tolérables. La loi a prévu, l'équité a dominé autant que possible sur ces points-là. Si je réclame donc contre l'indissolubilité du lien conjugal, c'est justement parce que je la trouve arbitrairement dans ce seul contrat, qu'elle est inique et opposée aux droits naturels, puisque les devoirs y suppriment les droits, que le coupable y opprime l'innocent, que le mal y comprime le bien. Ces objections sont irréfutables, et, pendant que le père Didon parlait, elles devaient venir à l'esprit de tous les gens sensés qui se trouvaient là. Heureusement pour l'orateur, on ne réfute
pas dans une église, prol)abIement depuis le colloque de Poissy, où ministres catholifpies et ministres réformés, venus là pour s'entendre, ont fini par s'injurier et, dit-on, par se battre; et, dans une église, l'orateur sacré, au milieu de ce grand silence qui ressemble à un acquiescement, finit par avoir l'air d'avoir raison. Aussi, le père Didon, sachant bien qu'on ne va pas le contredire et qu'il n'y a, à cette tribune particulière, de liberté que pour lui seul, fait-il un chaleureux appel à la liberté de chacun et demande-t-il les objections qu'on ne lui fera pas. Et il s'écrie, avec la certitude de ne pas voir retourner immédiatement son argument contre lui :
Quand on va contre la liberté, contre la justice^ contre rhumanité, il n'y a pas de loi qui tienne. Une loi qui s'inscrit en faux contre ces trois puissances est une loi qui se juge, et il n'y a pas d'épithète assez énergicpie, assez vigoureuse, pour flétrir une loi cpd oserait aller en avant quand elle rencontre sur sa route la liberté, la justice et rhumanité.
Quelle ironie ou quelle imprudence il y aurait
de la part du père Didon à parler publiquement de la sorte, si nous ne savions tous à quoi nous en tenir sur sa bonne foi ! Son éducation, sa vie en dehors de la nature, son idéal chrislique, troublent tellement ses i-egards, qu'il ne voit plus que c'est justement la lui de Tindissolubililé qu'il veut maintenir qui va contre la liberté, contre la justice, contre Thumanité ; et la preuve, c'est que (il faut bien le répéter pour la millième fois, puisque pour la millième fois TÉglise ne veut pas l'entendre) ; et la preuve, c'est que les quatre cinquièmes des pays civilisés ont dû renoncer à cette loi purement canonique. Mais le père Didon ne s'arrête pas là, et, allant toujours tout droit devant lui, sur cette route où il a supprimé d'avance tous les obstacles, il ajoute :
Ah l que ceux-là qui m' écoutent et qui sont peut-être dans une situation voisine de celle que fai analysée ; que les hommes et les femmes mai'iés qui sont malheureux^ qui attendent la porte qu ouvrira la loi future, si loi future il y a, du divorce, que les hommes et les femmes qui m' écoutent se disent :
« No7i, 710US n'entrerons pas par une porte
LA Ol'KSTlON' nu DIVORCE. 331
qui nous amoindrirait ; nous sommes résolus à prendre la porte qui nous mène là où s'illustrent tous ceux qui sont morts pour sauver u?i grand principe )>
Pourquoi affaiblir une objection? Mais, au contraire, il faut laisser à l'objection sa jouissance et son éclat ; car r objection, ce ii' est pas seidem,ent l'ennemi, c'est l'ennemi peut-être dans sa droiture et dans sa bonne volonté l
L'objection, c'est la justice qui peut se tromper, et, cette justice, je la suppose volontiers dans im adversaire. L'objection, c'est souvent ce qui fait apparaître la vérité ; c'est le rempart qui se dresse entre la vérité et celui qui veut l'atteindre. Donc il n'y a joas d'illusion à se faire : l'objection u?ie fois posée, il faut la résoudre, l'aborder face à face, et, devant tous les esprits sincères, quand l'objection est analysée et mise sous les yeux, reconnaître ou qu'elle est insuffisante ou qu'elle est faible; cjue, par conséquent, la thèse qu'elle prétend détruire est une thèse confirmée ; car la vérité démontrée est plus forte de toutes les T'ui?ies amoncelées sur celui qu'elle a terrassé.
332 I.A QUESTION DU DIVOnCE.
Eh bien, mon père, nous allons vous présenter l'objection terrible qui vous l'épondait à l'heure même où vous parliez et que vous n'avez pas entendue, au milieu des grands éclats de votre éloquence, de l'admiration discrète et du silence respectueux de vos auditeurs.
Prenez le Gaulois du 24 novembre 1879, où je puise les citations de votre discours, et lisez ce que contient la colonne suivante :