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CHAPITRE XII

Il y a longtemps que tout le monde signale la nécessité de donner une plus large place à l'enseignement des langues vivantes . Cet enseignement était jadis entièrement sacrifié. Il avait contre lui la mode, car la mode exerce son empire même dans l'enceinte du collège. On voyait d'excellents élèves, tout chargés de couronnes et fiers de leurs succès en latin, se distinguer à la classe d'allemand ou d'anglais par leur inattention et leur faiblesse. Le professeur devait se tenir pour fort heureux s'il obtenait seulement un peu de calme. S'il était Français, on doutait de la solidité de ses connaissances ; étranger, son

accent, les singularités de son style et de son allure l'exposaient au ridicule. Qael que fût son mérite, l'opinion se décidait malaisément à le placer au niveau de ses collègues de l'enseignement classique.

On a beaucoup fait pour remédier à cette infériorité d'une branche aussi importante des études. Les leçons de langues vivantes commencent plus tôt ; on leur donne une sanction à l'examen du baccalauréat. Les maîtres sont choisis avec plus de discernement ; on exige d'eux plus de titres, plus de garanties de savoir et de talent. Cependant un brillant élève de rhétorique, qui songe à entrer dans l'Université, peut hésiter entre les lettres, l'histoire et la philosophie ; si son ambition est déçue, il se résignera à la grammaire ; il ne se tournera pas vers les langues vivantes. L'École Normale, qui fournit au corps enseignant une aristocratie respectée, quoique non exclusive, n'a point de section d'anglais ou d'allemand. Si distingués que soient les professeurs qui apprennent à Ja jeunesse à lire Gœthe et Shakespeare, ils manquent de cette autorité littéraire et morale que procure le souvenir des succès scolaires. Ils sont toujours un peu hors cadres. De même les

bons élèves ne sont pas classés parmi ceux dont une maison s'honore. Leur force tient souvent aux circonstances de leur éducation ; comme elle leur vient du dehors, on leur en sait moins de gré ; l'Université n'accorde toute son estime qu'au mérite qu'on lui doit sans partage.

Les langues vivantes sont si utiles, que leur utilité même leur fait tort. On sait combien elles rendent de services aux employés, aux commis, aux voyageurs de commerce. On les accuserait volontiers de n'être qu'un gagne-pain, de ne convenir qu'aux petites gens. Le collégien pense qu'il aura peut-être besoin de l'anglais, si ses parents tombent dans la pauvreté, s"il échoue luimême dans ses vastes desseins ; une étade qui peut devenir une ressource n'est pas une étude assez libérale pour intéresser fortement l'amourpropre. On songe aussi aux voyages, mais on se flatte d'en savoir toujours assez pour se tirer d'affaire à table d'hôte et -pour donner un ordre à un garçon d'hôtel.

Il y a un demi-siècle, les langues vivantes étaient plus à la mode, parce que le romantisme faisait la guerre aux anciens, et s'appuyait sur les littératures modernes. Shakespeare étant dieu,

son idiome était bien un peu sacré. Victor Hugo s'inspirait des Espagnols ; les noms de Calderon et de Lope de Vega étaient devenus familiers à nos pères. La gloire olympienne de Gœthe, le prestige quasi mystique de la philosophie allemande, la popularité européenne de Walter Scott, le culte passionné que Byron inspirait à la jeunesse fougueuse et mélancolique, la sombre grandeur de Dante, tenaient en échec la trinité classique des langues mortes et du français. Sous Louis-Philippe, on éditait à Paris des collections d'auteurs étrangers ; aujourd'hui quand nous voulons hre un livre anglais, nous le faisons venir de Leipzig. Notre connaissance des littératures étrangères a baissé ; elles nous intéressent moins parce qu'elles ne nous inspirent pas d'enthousiasme. Nous ne cherchons plus de modèles hors de nos frontières. Hugo suffit à nos poètes, Balzac à nos romanciers. Le théâtre français, qui semblait vouloir embrasser le monde et offrir comme un panorama de tous les pays et de tous les siècles, est devenu exclusivement parisien et contemporain, et provisoirement ne s'en trouve point mal, en attendant l'inévitable et prochaine décadence que produit la monotonie. Notre curio-

site se prend désormais aux monuments des arts et aux costumes, plutôt qu'à la littérature. Nos récits de voyages sont ornés de belles gravures, et non plus de belles citations. D'ailleurs les contrées voisines semblent trop connues et presque vulgaires à nos esprits blasés ; parlez-nous de la Chine, du Japon, de l'Australie et du Congo. Yokohama et Shang-Haï seront bientôt pour nous des cités plus familières que Hambourg et Glasgow, et ce n'est pas la peine de sortir de chez soi, si l'on ne va au moins jusqu'à San-Francisco.

Quelle que soit la bonne volonté des puissants qui rédigent les programmes, l'étude des langues vivantes ne deviendra florissante que quand elle sera vraiment httéraire. L'obligation ne suffit pas ; il y fajit la mode et le goût; pour éveiller le goût, excitez au moins l'admiration; faites sentir aux élèves que les lettres modernes ont aussi leur grandeur et leur beauté, qu'il ne s'agit pas uniquement de gagner une place à un comptoir, ou de se mettre dans l'esprit un guide du voyageur à l'étranger.

On commencera donc de bonne heure, dès l'entrée au collège, dès le début des études, et l'on abordera au moins deux langues. Ne crai-

gnons pas de . trop demander à la mémoire, à l'âge où la mémoire est la plus florissante des facultés. Évitons autant que possible le fatras de la grammaire et les épines de la syntaxe. Il faut qu'à treize ou quatorze ans, nos collégiens soient en état de lire très couramment des auteurs même assez difficiles ; mais ce n'est pas en se traînant sur les rudiments et les thèmes qu'ils y parviendront.

Nous avons coutume de nous féliciter de la clarté supérieure de notre langue, et nous disons souvent que les idées des autres peuples ont besoin d'être polies et monnayées par nous pour entrer dans le patrimoine du genre humain ; nous sommes très fiers du privilège qui impose le français aux diplomates. Il y a dans cet orgueil plus de souvenirs historiques que de conscience de la réalité présente. Ni l'Académie de Berlin, ni aucune autre Académie ne mettrait aujourd'hui au concours une ' dissertation sur l'universalité de la langue française. L'anglais nous dispute le premier rang ; on pense sans doute à Londres que la lutte est terminée et que nous ne sommes pas vainqueurs. Il y a plus d'un motif de le croire ou de le craindre. Le langage

du commerce est aujourd'hui plus important que le langage des cours, et nos rivaux sont les premiers commerçants du monde. Il n'y a qu'une nation française ; il y a déjà au moins deux nations anglaises, et bientôt l'Australie comptera pour la troisième. Dans un temps où le nombre fait la loi, même en littérature, parce que la foule se met à lire, c'est beaucoup d'écrire pour un public de cent millions d'hommes. L'anglais sert d'organe à des sociétés profondément diverses, à la plus riche des aristocraties comme à la démocratie la plus florissante. Les habitants des Iles Britanniques sont les plus grands voyageurs du monde, et paient pour trouver partout leurs habitudes, leur thé, leur roastbeef et leur langue. Ils sont raides, impérieux, exigeants, et les autres peuples se plient à leurs exigences.

Ayons le courage de l'avouer : la langue et la littérature anglaises ne sont pas indignes de cette fortune. La première est simple, brève, exempte de subtilités grammaticales, née pour le commandement et le raisonnement. Sans les caprices de la prononciation, elle serait presque parfaite. Elle est pour ainsi dire double ; le latin et le français ont grossi d'un riche affluent le

fleuve originaire de l'anglo-saxon. Quand vous passez de Gibbon à Garlyle, vous entrez dans un vocabulaire nouveau. Mais le fond est resté anglo-saxon, c'est-à-dire vigoureux, concis, des os, des nerfs, des muscles, et point de chair inutile. Traduisez en anglais une page de prose espagnole contemporaine : vous gagnerez dix lignes sur vingt. On sent qu'on a afifaire à un peuple qui parle pour l'esprit plus que pour l'oreille, qui sait le prix du teijips, et ne s'endort pas à s'écouter. Comparez Gastelar à Bright ; le premier a l'air d'un musicien.

Cette énergie n'exclut pas la souplesse et la variété. Toutes les nuances de la poésie et de la pensée trouvent en anglais leur expression. L'œuvre de Shakespeare est un monde de mots, d'images et de sentiments ; et quel écrivain pourrait-on placer au-dessus de Macaulay pour la largeur des développements, la splendeur du style et cette profusion d'ornements qui charment l'esprit sans le distraire, qui illuminent le discours sans fatiguer l'imagination ? Mettez dans la balance la littérature latine et la littérature anglaise, sans tenir compte à celle-ci de la multitude des talents de second ordre, et vous

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avouerez que la religion du beau peut aussi bien s'enseigner dans un séjour à Londres que dans un séjour à Rome.

Enfin l'anglais est peut-être la langue dans laquelle la pensée moderne s'exprime avec le plus de hardiesse et de fécondité. Nous avons été épris de Fichte, de Schelling, de Hegel, de toute cette pléiade de génies nébuleux, qui ont perdu leur temps à faire passer des conceptions imaginaires dans le crible de la dialectique. Les Allemands nous ont étonnés par leur obscurité. Mais c'est en Angleterre que par l'étroite union de la pensée avec les faits de la nature et de l'histoire, la philosophie du xix* siècle fleurit et mûrit. Quels noms le temps présent peut-il opposer à ceux de Stuart Mill, de Darwin, de Ruckle, de Herbert Spencer ? Ailleurs on fait autant de découvertes scientifiques : c'est à Londres et dans les campagnes qui entourent Londres, que les matériaux amassés par la patience et la pénétration des savants, se groupent et s'entassent pour former ces monuments dont la grandeur n'exclut pas la force, et qui unissent la beauté de la forme à la solidité du fond. Si la capitale de l'esprit humain est la ville où se préparent et s'accomplissent les

révolutions de la pensée, et non celle où se donne le signal des bouleversements politiques, Paris a au moins une rivale à respecter. Il est vrai que toute la France se concentre à Paris, tandis que Londres n'absorbe pas l'Angleterre. L'avantage reste à notre cité, mais non à notre pays.

Quand notre élève se sera familiarisé avec la langue, et je lai donne pour cela quatre ou cinq ans, il lui restera trois ou quatre ans pour suivre un cours de littérature anglaise, pour lire et étudier les classiques d'outre-Manche, pour faire, si vous le voulez, ses humanités. Les maîtres et les modèles auront changé, mais la culture intellectuelle n'y aura rien perdu. Au lieu de traduire péniblement une cinquantaine de pages de deux auteurs anciens, nous parcourrons chaque année, sans trop de peine, une douzaine de volumes. Nous remplacerons les versions et les tlièmes par des analyses et par quelques devoirs écrits en anglais. Croit-on que des jeunes gens qui, pendant une année entière, auront lu ou résumé deux fois par semaine le théâtre de Shakespeare, qui auront passé dix mois dans la fréquentation de Macaulay, n'auront pas autant de goût, un sentiment aussi élevé du beau et du sublime, l'es-

prit aussi orné que s'ils avaient pendant la même période laborieusement expliqué un petit discours de Cicéron, trois ou quatre cents vers de Virgile, une ou deux épîtres d'Horace et la moitié d'un livre des Ajinaîes ? Dira-t-on que, si le résultat doit être le même, ce n'est pas la peine d'essayer un changement si difficile, de rompre avec une tradition si respectable ? Mais le résultat n'est pas le même. Notre humaniste classique est à peine bachelier qu'il se hâte de brûler ou de vendre ses livres, d'oublier le peu qu'il sait de latin. S'il a orné et fortifié son esprit, il ne polira ni n'enrichira cette parure, il ne cherchera pas l'entretien de sa force intellectuelle dans la continuation des mêmes exercices. Le collégien que je rêve ne sera nullement tenté de rompre avec le passé. Au sortir de ses classes il lira le Times et la Revue d'Edimbourg, les derniers romans britanniques, les traités spéciaux et les publications périodiques qui l'intéressent selon la carrière qu'il aura choisie. Il n'attendra pas le bon plaisir des traducteurs pour connaître la part que nos voisins prennent au progrès, humain. Enfin, s'il se destine au commerce, à la banque, à l'industrie, s'il voyage pour s'instruire ou pour

vivre, la connaissance approfondie de la langue anglaise lui sera utile, matériellement, grossièrement utile. C'est fâcheux, mais je m'y résigne sans trop rougir.

L'allemand nous intéresse presque autant que l'anglais, quoique pour d'autres motifs. C'est la langue de soixante millions d'Earbpéens, la langue de nos plus proches voisins, des maîtres actuels de l'Alsace-Lorraine. Mais ce n'est pas seulement en vue de la guerre qu'il faut l'apprendre ; c'est aussi, c'est surtout en vue de la paix. En dépit des rancunes les plus légitimes, les relations commerciales entre la France et les pays germaniques sont sans cesse plus étendues. L'empire d'Allemagne, l'Autriche et la Suisse forment un ensemble de populations que nous aurons toujours intérêt à bien connaître. La littérature d'outre-Rhin est aujourd'hui moins brillante qu'il y a trois quarts de siècle, moins brillante que celle d'outre-Manche. Malgré la vogue dont jouissent les fantaisies pessimistes de Schopenhauer, M'»^ de Staël, aujourd'hui, nous parlerait moins des philosophes et des poètes; elle verrait trop de canons. Mais en cessant de disputer le prix de ï'art d'écrire, l'Allemagne s'est emparée du pre-

mier rang dans la science proprement dite , au moins par la masse des travaux de détail. Ses Universités, déjà vieilles et toujours jeunes, sont restées des foyers de recherche et d'étude patiente, et nous gagnerons beaucoup à nous donner le spectacle de leur activité.

La connaissance de l'allemand est presque nécessaire à la plupart des professions, aux militaires, aux médecins, aux savants, aux négociants, aux industriels. La rivalité qui met les deux nations aux prises sur tant de champs de bataille, nous oblige à suivre nos rivaux d'un œil attentif, et nous ne serons pas entièrement sortis de notre isolement intellectuel, tant que nous ne saurons pas jour par jour ce qui se fait, se dit et se pense chez nos voisins de l'Est, dans leurs ateliers comme dans leurs écoles et dans leurs casernes.

La langue allemande est plus difficile que Tanglaise, plus éloignée de la nôtre par son génie et sa syntaxe . Aussi l'étude en est-elle d'abord plus rebutante. La conjugaison n'a pas cette simplicité algébrique qui rend l'anglais si accessible ; la construction est bizarre et enchevêtrée. Il est presque nécessaire, pour arriver aux au-

teurs, de passer par la grammaire, tout en n'y séjournant que le moins possible ; mais c'est une écorce qu'on doit traverser pour atteindre le fruit. Or le fruit est plus savoureux qu'il ne semble. L'allemand est peut-être la plus vivante des langues, celle qui tire le plus facilement de son propre sein les mots nouveaux et les nouvelles combinaisons de mots. Presque tous les termes que les savants modernes demandent au grec pour n'être pas trop vite compris, les Allemands peuvent, s'il leur plaît, les composer sans sortir de chez eux. Cette faculté de composition, que nulle autre langue classique ne possède au même degré, et qui fait penser au grec ancien, donne au vocabulaire germanique je ne sais quoi de flottant et de souple dont la poésie et la philosophie profitent également. Certaines pages de Heine nous font assister à la végétation dulan- -gage; on voit, en les lisant, les mots pousser et s'épanouir comme des fleurs aux couleurs éclatantes et aux nuances variées.

La littérature allemande est moins riche que la nôtre et que celle des Anglais. Elle a pourtant • ses beautés propres, ses splendeurs et ses pariums. Il n'en est point de plus populaire, qui

traduise mieux les sentiments naïfs et tendres, qui exprime mieux l'amour et la rêverie. L'Allemagne est la terre classique des légendes, des ballades, du vrai romantisme. Ses poètes lyriques ont fait longtemps nos délices : qui n'a été charmé en lisant à vingt ans Uliland et Rûckert? Sans les fatalités de la politique et de la guerre, sans les maîtres d'école qui ont enseigné là-bas la haine du nom français, sans les fous qui nous ont jetés dans une funeste aventure, les deux peuples étaient faits pour s'aimer. Nous avons été au dix-huitième siècle les précepteurs de l'Allemagne; au dix-neuvième, nous avons raffolé de sa philosophie, de sa poésie, de ses paysages et de ses châteaux en ruines; elle a inspiré tour à tour M""^ de Staël et le grand poète qui a écrit le Rhin. Quand nous oublions les justes colères du présent, nous sentons couler dans nos veines un peu du sang que Glovis apporta dans les Gaules, et qui fait les Français parents des Franconiens.

Pour l'allemand comme pour l'anglais, l'étude de la littérature fera suite à celle de la langue, et les élèves se rendront famihères les œuvres les plus intéressantes de Goethe, de Schiller, de

Lessing, de Herder et des poètes contemporains. Leurs lectures devront être assez variées pour qu'ils comprennent avec une égale facilité une thèse de philosophie, un mémoire scientifique, le compte rendu d'une séance parlementaire. N'oubUons pas que l'un des plus précieux résultats du progrès que nous voulons accomplir dans la connaissance des langues vivantes, c'est d'habituer les nouvelles générations à chercher dans les journaux et dans les revues de l'étranger, toutes les informations qui peuvent les intéresser. Nous aurons beaucoup gagné quand nous ne dépendrons plus des traducteurs et des agences télégraphiques, quand nos idées sur les peuples et les gouvernements ne seront plus élaborées par une espèce de bureaucratie généralement anonyme, qui impose à tous les Français ses goûts, ses préjugés, ses ignorances et ses erreurs. Un des moyens les plus efficaces de pénétrer" le génie et le caractère des nations voisines, serait d'étudier dans leur propre langue leurs institutions, la géographie de leur sol, et surtout leur histoire. Nous ne savons pas assez combien les mêmes événements sont racontés et jugés de façon diâ'érente selon la nationahté du narrateur.

Aussi sommes-nous portés à nous exagérer nos mérites et nos succès, les torts et les revers de nos rivaux. C'est au collège que s'instruisent et se forment presque tous les citoyens qui seront appelés un jour à diriger notre politique, soit comme ministres et comme diplomates , soit comme membres des Assemblées législatives. Tel vote qui engage l'avenir et la sécurité de la France est rendu par des gens qui, pour la plupart, méconnaissent complètement l'état de l'opinion publique hors de nos frontières. Dans ses relations avec l'étranger, le gouvernement reçoit son mandat d'une majorité qui n'a elle-même pour l'éclairer que des correspondances ou médiocres ou systématiques, et des extraits de journaux choisis et arrangés au point de vue de nos propres feuilles.

Bien des Français sont persuadés que l'Allemagne s'est donné sur nous un immense avantage en lâchant sur notre territoire toute une armée d'espions. Ils ajoutent que la générosité naturelle de notre caractère ne nous permettra jamais de lutter à armes égales sur ce terrain. Ce qui est vrai, c'est que le plus utile et le plus irréprochable des espionnages consiste simple-

ment à lire avec attention les journaux d'un pays, car tout y est pour qui sait voir et comprendre. L'anglais et l'allemand doivent former, avec la langue nationale, la base de la culture littéraire que nous demandons à l'enseignement secondaire. Même si nous parvenons à nous dégoûter de l'uniformité, il sera difficile de dispenser nos élèves de l'anglais ou de l'allemand. Mais, si la suppression du grec et du latin leur laisse encore du temps, si les langues ont pour eux quelque attrait, l'espagnol et l'italien pourront les tenter. L'espagnol notamment serait fort utile. Nos relations avec les républiques de l'Amérique latine sont très actives et pourraient l'être davantage. Ce groupe de nations jeunes et grandissantes qui se ressemblent par l'origine, les idées, les mœurs, les traditions et les tendances, manque d'une capitale au moins intellectuelle, qui pourrait devenir un centre économique. Il y a là pour notre Paris une place à prendre, un rôle à jouer, à la fois honorable et lucratif. Nulle autre cité n'attire aussi fortement les habitants des répubhques espagnoles, et il serait peut-être de bonne politique d'offrir à leur jeunesse des moyens d'instruction spécialement adaptés à

leurs goûts et à leurs besoins. Taudis que nous élargirions le cercle de notre influence morale, nous ouvririons, par une conséquence certaine, un champ plus vaste à l'activité des Français qui voudront aller au loin chercher fortune par le travail. Les émigrants ne contribuent pas peu à la force et à la richesse de leur pays, quand ils sont capables de rendre des services aux pays qu'ils vont habiter. Les Anglais nous le prouvent depuis longtemps, et les Allemands le savent bien aujourd'hui. Or les vastes contrées où se parle l'espagnol offrent à nos jeunes concitoyens, comme à notre industrie, un débouché que nous pouvons disputer à nos rivaux.

L'italien, qui possède une littérature plus riche et plus classique, présente peut-être moins d'a^ vantages au point de vue économique. Il trouvera pourtant aussi ses volontaires. L'Italie a pris place parmi les grandes puissances ; nous avons beaucoup à craindre de son hostilité ; l'activité politique, commerciale, intellectuelle de ce peuple rajeuni ne manquera pas d'exciter de plus en plus notre curiosité, et nos échanges avec la Péninsule iront sans doute croissants. Il faudra donc instituer des cours libres pour l'italien comme pour

Tespagnol. Peut-être trouvera-t-on utile d'enseigner çà et là le russe, notamment à Paris. Chaque jour l'empire des tsars se rapproche de nous, puisque la marche de la civilisation réduit chaque jour les distances. Un temps viendra où les hommes se déplaceront assez facilement pour que l'on puisse dire que les Russes sont à nos portes. Ce grand peuple, que l'étendue de son territoire et sa fécondité font déjà si puissant et si riche, n'est pas encore sur le point de se passer des étrangers. Les Allemands lui rendent des services qu'il demanderait volontiers à d'autres ; il les subit et ne les aime pas. Là encore, la jeunesse française trouvera un large débouché, quand elle aimera mieux prendre l'air dans le vaste monde que de s'étouffer à l'entrée des fonctions publiques. Nous avons cru jusqu'ici qu'il suffisait de parler français pour être bien accueilli des Russes : ce ne sera peut-être pas toujours vrai. D'aillears les gens qui ne connaissent pas la langue d'un pays sont bornés dans le choix de leur profession; le commerce notamment leur est à peu près interdit.

Il est encore d'autres langues qui peuvent revendiquer une place, si modeste qu'elle soit,

dans notre enseignement secondaire : ce sont les langues orientales. Nous gouvernons trois ou quatre millions d'Arabes ; nous allons gouverner quinze ou vingt millions d'Annamites. Peut-être disputerons-nous un jour aux Anglais et aux Allemands une partie du commerce de la Chine et du Japon . L'arabe, l'annamite, le chinois et le japonais seraient fort utiles à un grand nombre d'élèves qui se disposent à entrer soit dans certaines administrations, soit dans la carrière commerciale. On pourrait ouvrir dans quelques collèges des cours où les élèves apprendraient les éléments de l'une de ces langues, ou créer des écoles spéciales où les jeunes Français coudoieraient de jeunes Arabes ou de jeunes Orientaux. Mais nous entrons ici dans l'exception ; il suffit de faire remarquer en passant que la fondation d'un empire colonial oblige l'État à préparer le recrutement d'un corps nouveau ajouté à son armée de fonctionnaires, et que le désir d'étendre nos relations d'affaires nous engage à ne plus considérer les langues de l'Asie comme de purs objets d'érudition et de curiosité savante.

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