CHAPITRE XIII
Nous savons le français sans nous donner la peine de l'apprendre ; il suffit d'écouter ceux qui le parlent bien, et de lire les auteurs qui Tout bien écrit. Il semble que ce bienfait de la nature nous ait déplu parce qu'il était gratuit ; nous avons cherché le moyen de faire payer chèrement aux écoliers ce qu'ils pouvaient avoir pour rien, et nous l'avons trouvé . On a traité la langue maternelle comme une langue morte ; on l'a hérissée de grammaire, d'orthographe et d'analyses ; on a élevé autour d'elle un rempart de règles, d'abstractions et de subtilités, et comme pour dégoûter sans retard les enfants de l'étude.
on les a jetés, à peine sortis des bras de la nourrice, dans les halliers des participes et les broussailles de l'imparfait du subjonctif. Une grande partie du travail que la jeunesse des écoles primaires consacre à s'instruire est sacrifiée à la tyrannie de l'orthographe ; cette science de convention dévore les heures les plus précieuses de la vie. N'adoptera-t-on pas une autre mesure de la valeur des gens et verra-t- on jusqu'à la consommation des siècles le dragon de la dictée garder l'entrée de la plupart des carrières ?
Nos élèves ne sont pas obligés de boucler avant treize ans tout leur bagage d'instruction ; je voudrais qu'on leur épargnât les tortures de la grammaire. L'orthographe d'usage leur viendra d'ellemême ; quant aux règles, on les leur expliquera en peu d'heures quand ils seront en état de les comprendre. Je ne parle pas des prétendues analyses logique et grammaticale, qui semblent avoir été inventées uniquement pour tuer le temps de la façon la plus triste. Voilà l'enseignement du français bien simphfié, au moins dans les classes élémentaires. On apprendra par cœur les fables de la Fontaine comme le vrai trésor des citations et allusions de la conversation française ; quel-
ques autres poésies seront également logées dans la mémoire des enfants, mais avec choix et avec sobriété. Peu de préceptes , de sermons et de moralités : cela dégoûte de la morale. Les tragiques sont de bonne heure intelligibles, Corneille surtout. Est-il nécessaire de faire apprendre par cœur des morceaux de prose ? C'est un exercice très pénible pour certains esprits ; au moins n'en faut-il pas abuser.
Ce n'est donc pas pour mettre plus au large l'enseignement de la langue maternelle que je fais la guerre aux langues anciennes. Les leçons de français ont un défaut grave : elles sont généralement vides, ce qui les rend fort ennuyeuses, et pour qui les donne, et pour qui les reçoit. Dans la plupart des examens on a placé une épreuve qui s'appelle l'explication d'auteurs français; elle met au supplice les candidats et les juges ; j'avoue n'avoir trouvé dans ma vie qu'un seul professeur qui donnât à cet exercice un sens tout à fait satisfaisant ; encore faut-il ajouter qu'il avait quitté la chaire pour la direction des études, et que je ne l'ai entendu que deux ou trois fois. Presque toujours le temps se passe à éclaircir des phrases et des mots clairs comme le jour, à
orner les plus beaux textes de commentaires insipides, à suer sang et eau pour débiter des platitudes sur des chefs-d'œuvre. Sans doute il faudra bien lire quelques classiques, mais le maître ne se croira pas obligé de les couper par des observations inutiles, à moins qu'il ne faille signaler les variations du langage , des idées et des moeurs, et indiquer les circonstances historiques que les élèves ne connaissent pas encore. Mais on les engagera à lire beaucoup eux-mêmes et à rendre compte de leurs lectures par des analyses orales ou écrites, tout en évitant de les mettre aux prises avec des matières au-dessus de leur âge.
Est-il besoin de condamner formellement les traités de rhétorique et de style qu'on nous mettait jadis entre les mains, et qui nous apprenaient que Vexorde doit être approprié au sujet, la narration oratoire brève et claire, et la péroraison pathétique ? Les figures de diction et de pensée sont encore plus discréditées; l'antonomase et la synecdoche sont bannies de la cervelle des honnêtes gens : on les découvre malaisément dans les provinces les plus reculées.
Les exercices de style ne doivent être ni mul-
tipliés ni prématurés. Meublez la mémoire des enfants d'un trésor de faits et de mots avant de les contraindre à faire preuve d'invention. Rappelons-nous que nous avons du temps. Ce n'est qu'à partir de la seconde ou de la troisième que nous demanderons à nos élèves autre chose que de simples reproductions. Il n'est pas bon de les exercer de trop bonne heure à traduire platement des pensées vulgaires. Le collège n'est pas, quoi qu'on en pense, une école de journalisme : c'est le savoir qui est le véritable but de l'éducation, et non l'éloquence, ni même la facilité à se servir de la plume et de la parole. Une certaine gaucherie d'expression ne messied pas aux jeunes collégiens. Qu'ils se mêlent à la conversation avec pudeur; qu'ils se défient d'eux-mêmes, de leur jugement, de leurs opinions. Pourquoi les pousser de si bonne heure à se croire des hommes, à trancher et à décider? On ne fabrique que trop de petits prodiges qui rendent des oracles devant leurs pères, et à qui fait défaut la première vertu de leur âge, la timidité. Il faut, dit-on, apprendre aux; enfants à mettre de l'ordre dans leurs idées. Oui, quand ils en ont, et ils n'en ont pas si tôt qu'on pense. Craignez de les habituer à
prendre et à passer leur cuivre pour de l'or. Si les parents ont le tort de souhaiter une moisson anticipée et des fruits avant la saison, nous n'avons pas à leur complaire, ni à donner à nos élèves des leçons de charlatanisme. Ils sont Français et sauront bien faire valoir leur mérite quand il en sera temps : ce n'est pas ce qui nous manque. La vie nous apprend à étaler ; que l'enfance du moins soit toute au soin d'amasser.
Sur quels sujets nos élèves doivent-ils exercer leur faculté d'invention, quand l'heure sera enfin venue d'y faire appel ? Le discours est quelque peu tombé en discrédit. On trouve ridicule que recoller fasse parler Alexandre et Turenne, Périclès et Boileau. Sans doute il connaît peu ces grands hommes : ne les connaît-il pas encore mieux que certaines matières qu'on prétend lui offrir pour le mettre à son aise, comme la haute critique d*art, la description desjpaysages et l'analyse des sensations complexes [que provo- • quent les circonstances de la vie contemporaine? On a peut-être condamné trop durement le discours. Le rhétoricien n'y exprimait guère que les pensées et les sentiments avec lesquels la littérature classique l'avait familiarisé ; il rendait à
César ce qui venait de César, après y avoir mis sa marque personnelle. Il y avait dans ce genre d'exercice je ne sais quoi de romanesque qui échauffait ces jeunes cœurs et qui les poussait peut-être un peu vers la déclamation, mais vers une déclamation honnête et fière. J'ai vu tel cahier de textes de la classe de rhétorique qui formait par l'ensemble des sujets de discours un traité de morale humaine et civique plus entraînant que les livres les plus estimables où cette partie de l'éducation ait été codifiée par d'excellents philosophes.
Pour l'écolier moderne, comme pour les historiens de l'antiquité, le discours vise à mettre en relief les sentiments que les événements fameux ont dû provoquer dans l'âme des acteurs; c'est une apphcation de la psychologie à l'histoire, une conjecture sur les pensées et les passions des peuples et des grands hommes et non pas, comme on le croit trop aisément, un simple exercice de style, un verbiage creux et sonore. Mais combien de rhétoriciens atteignent le but et réalisent l'intention du maître ? Ce qui est pour eux un travail fécond n'est pour la foule des médiocres qu'un labeur ingrat et stérile. Où les idées majiquent, il
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est toujours mauvais de contraindre l'élève à accumuler les mots et les phrases.
Aussi appartient-il au professeur de choisir les sujets de composition française d'après la force des élèves et aussi d'après son propre goût. Disons-le en passant, il ne faut pas songer tellement à l'intérêt des élèves qu'on oublie le goût du professeur. Ce sont les hommes qui appliquent les méthodes, et ils ne les appliquent bien que si elles leur plaisent. Une classe bien faite n'est pas la mise en pratique d'une recette officielle ou d'un programme consacré par les circulaires : c'est la collaboration et la communion d'un esprit mûr et d'une âme virile avec de jeunes esprits et de jeunes âmes. Gardons-nous de perfectionner la mécanique de l'enseignement au point d'en chasser la vie et la flamme. Laissons une part, et une large part, à l'initiative des citoyens à qui nous confions la jeunesse. Il y a longtemps qu'ils soutiennent une lutte sourde et vaine contre le despotisme de la lettre, la manie de l'uniformité, l'esprit administratif et bureaucratique ; ils ne s'y soumettent qu'en s'endormant. Le ministre qui disait avec un sot orgueil qu'à la même heure tous les élèves faisaient le même devoir dans tous
les lycées de France, aurait pu ajouter que dans beaucoup de lycées on le faisait sans plaisir, sans entrain et sans fruit. Ce danger est si grand que si l'on n'y prend garde, le progrès de la pédagogie ne fera que hâter la décadence des études. On sera si bien édifié sur les meilleurs procédés d'enseignement que les maîtres n'oseront plus n'être point parfaits, et qu'ils deviendront nuls.
Faut-il conserver une liste sacrosainte des livres classiques éternellement imposés à l'admiration des élèves ? Il conviendra du moins de laisser aux professeurs une assez grande liberté à cet égard, et les professeurs eux-mêmes encourageront les élèves dans leurs excursions indépendantes à travers la littérature même moderne. Éviter l'ennui, et faire naître l'amour de la lecture, voilà le but ; peu importe le chemin. Il y a des œuvres d'une beauté immortelle que tout Français doit connaître, mais que les jeunes gens ne peuvent goûter avant que le sentiment littéraire se soit éveillé dans leur esprit. Ce serait grand dommage s'ils quittaient le collège sans avoir étudié les Oraisons funèbres, les Pensées de Pascal. Mais on risque de les rebuter si on les met trop tôt à cette forte nour-
riture. L'histoire intéresse tous les âges : Quintilien prétend même qu'elle n'a pas besoin pour cela d'être bien écrite. On peut joindre au Charles XII de Voltaire quelques œuvres contemporaines, la Conquête de V Angleterre, d'Augustin Thierry, la Campagne de 1812, de Philippe de Ségur, les Faux Démétrius, de Mérimée , les premiers volumes de V Histoire de France, de Michelet.
L'étude du vieux français appartient-elle à l'enseignement secondaire ou à l'enseignement supérieur ? Il serait à désirer qu'on pût l'aborder dès le collège. Les élèves prendront plaisir à retrouver les mots modernes sous une forme ancienne. Nos poètes du moj^en âge méritent d'être expliqués et commentés ; ce sont des sources précieuses pour la connaissance des mœurs et des idées de nos pères. La Chanson de Roland est notre Iliade. Avec sa langue pauvre et sa versification primitive, cette épopée est peut-être le plus fier morceau de poésie guerrière qu'aucun peuple ait jamais possédé depuis les Grecs. L'auteur anonyme de ce chef-d'œuvre si longtemps inconnu, est plus près d'Homère que Virgile luimême. Toute la chrétienté l'a chanté, récité,
imité, de la Grèce à l'Islande. Notre Roland est l'Achille de la féodalité, le héros favori d'un siècle où la France était déjà ce qu'elle est redevenue plus tard pour moins de temps, la grande nation. Gharlemagne est au moins un demi- Teuton ; Roland est bien à nous : c'est la « douce France » qu'il aime, et c'est pour la préserver de toute honte qu'il se fait tuer avec tant de grandeur. Avant Jeanne d'Arc, avant Duguesclin, avant saint Louis, un trouvère ignoré a jeté dans le monde un cri retentissant d'amour pour notre patrie. L'érudit qui a découvert le manuscrit de son œuvre a vieilli de plusieurs siècles nos titres de noblesse.
En vain prétendrait-on que la connaissance du latin est nécessaire à qui veut comprendre l'ancien français. C'est un préjugé que l'expérience ne justifierait pas. Dès Fépoque de la Chanson de Roland la séparation est accomplie ; parfois même les mots de notre vieux langage, tirés de la source par le peuple, en sont plus éloignés que les mots analogues employés aujourd'hui. Si l'on comparait le vocabulaire de Joinville à celui de Bossuet, on trouverait peut-être que c'est le dernier qui se rapproche le plus de Gicéron.