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CHAPITRE XVI

Faut-il laisser à la philosophie sa place dans l'enseignement secondaire? H y a beaucoup à dire pour et contre. La philosophie convient plutôt aux Facultés qu'aux collèges ; si les jésuites l'ont fait entrer dans le cercle des études classiques, c'était pour dispenser leurs élèves de s'adresser à d'autres maîtres. Quand M. Fortoul donna le nom plus modeste de logique à la classe qui avait porté jusque-là le beau nom de philosophie, bien que presque toute la philosophie fût encore comprise dans les programmes, on accusa le Gouvernenîent impérial de chercher à décapiter la culture universitaire. C'était sans doute son

intention, bien qu'il s'y prît mal; il arrive souvent que les réactionnaires ne savent ce qu'ils font. Cette persécution apparente rajeunit les doctrines qu'on se flattait de discréditer , et M. Cousin dut à cette disgrâce un air de libéralisme.

Aussi la philosophie a-t-elle été rétablie dans tous ses droits, honneurs et prérogatives. Elle a de nouveau ses professeurs en titre et sans masque, ses épreuves spéciales, son agrégation distincte. Elle est représentée par des maîtres considérables, qui prendraient au besoin sa défense avec autant d'autorité que de talent. Elle possède tout ce qui devrait la garantir de la décadence, si la décadence n'était pas inévitable. ISi les hommes, ni les institutions ne luttent efficacement contre la nature des choses.

La philosophie était jadis l'ensemble des sciences divines et humaines : Pythagore, Platon, Aristote, Chrysippe, et dans les temps modernes, Bacon, Descartes, Leibnitz, étaient des encyclopédistes. Elle comprenait la connaissance de l'homme, de Dieu et de la nature* Les sciences se sont peu à peu séparées d'elle, comme des enfants émancipés et par conséquent ingrats. Au

XVII" siècle, un professeur de philosophie enseignait encore la physique et la géométrie ; aujourd'hui une pareille confusion paraîtrait bizarre. A peine trouverait-on dans notre siècle une dizaine d'hommes qui aient embrassé tout le champ du savoir humain : quand on en a cité cinq ou six; on a peine à continuer la liste. Dira^t-on que la philosophie domine encore les sciences, parce qu'elle enseigne les règles de la recherche et de la preuve, la méthode et la logique? Mais quel est le savant qui ne trouve dans son propre domaine des modèles et des guides ? Si la philosophie est encore une reine, c'est une reine à la manière anglaise, qui sanctionne les lois, mais ne les fait pas, qui signe et ne gouverne point. Dans le monde de l'esprit, cet emploi devient inutile le jour où les savants sont des écrivains, et peuvent promulguer eux-mêmes leurs décisions, révéler leurs découvertes et faire connaître leurs vues sans truchements ni trompettes.

Certes, il reste encore à la philosophie classique un assez vaste empire : c'est, pour employer le mot de Bossuet, la connaissance de Dieu et de soi-même, ou comme nous disons, la psychologie.

la logique, la théodicée, la morale, sans compter rhistoire de la philosophie elle-même. Mais regardons-y de plus près. La connaissance de Dieu tend de plus en plus à redevenir ce qu'elle a été dans les temps primitifs, une croyance, qui ne brave les réfutations qu'en se passant de démonstration. Je ne sais si l'on peut encore disserter très sérieusement sur les attributs de l'Être Suprême. Son existence même est mise au rang des questions insolubles par les positivistes, et le positivisme nous envahit, nous pénètre chaque jour davantage. Les preuves métaphysiques, qui exerçaient le génie des saint Anselme et des Descartes, ne touchent guère plus nos esprits affamés de réalités que les subtihtés qui amusaient les docteurs de la scolastique. La preuve que l'on tire du spectacle de l'univers a besoin d'être défendue avec infiniment de talent contre les objections darwiniennes. Faut-il que le professeur s'évertue à enseigner des dogmes dont l'État commence à douter ? Le Dieu de l'Université dépend un peu trop des élections ; il est permis de prévoir que l'avènement de tel parti, de tel groupe, le reléguerait dans la vie privée, et que la religion naturelle irait rejoindre les religions

révélées dans la catégorie des opinions libres dont les pouvoirs publics n'ont pas à s'occuper. Le meilleur moyen d'échapper à la menace d'un athéisme officiel serait peut-être de renoncer à la possession désormais précaire d'une théodicée officielle.

Reste la connaissance de soi-même. Ici encore, les gens compétents ne s'accordent guère, et il est malaisé de sortir de la banalité sans laisser entrer dans la classe, et qui sait? dans l'âme du maître, le doute, la controverse, la révolte secrète contre un programme suranné. Le fossé si élégamment creusé par Jouffroy entre la psychologie et la physiologie se comble peu à peu ; les naturahstes et les médecins envahissent un terrain qu'on défend mal contre leurs incursions ; l'analyse directe des phénomènes de conscience n'inspire plus une foi aussi robuste. On voit trop ce qu'il y a de hasardé dans l'étude d'un homme abstrait et universel, ce qu'il y a d'artificiel et de purement verbal dans la décomposition des facultés. La psychologie classique est une science d'observation qui ne progresse pas, ce qui implique contradiction, et l'on commence à se demander si ce n'est pas simplement une science de

mots, une partie de la grammaire ou du dictionnaire, une gymnastique pour l'attention. Or il y a tant de réalités à étudier, que la gymnastique pure a beaucoup perdu de son prestige.

La logique comprend l'étude du raisonnement et l'étude des méthodes propres à chaque ordre de sciences. La logique formelle, si florissante au moyen âge, est tombée dans un assez juste discrédit ; le syllogisme est passé de mode ; l'induction elle-même ne vaut que par la pratique ; il est presque superflu d'en faire la théorie. C'est l'éducation tout entière qui doit donner de la rectitude et de la sûreté à l'esprit : rien n'est plus chimérique que d'enseigner en quelques leçons l'art de penser, comme faisait Port-Royal. .Te voudrais qu'on pût interroger les orateurs politiques, les avocats et les jurisconsultes qui passent pour des dialecticiens serrés, et leur demander un manuel de logique, une classification des erreurs et des sophismes ; les plus habiles ne seraient pas les moins embarrassés. IS'y a-t-il pas quelque chose d'étrange à couronner les études classiques par l'exposé d'une doctrine que les élèves doivent dès longtemps posséder à fond, s'ils n'ont pas perdu leur peine ?

Quant aux méthodes, elles sont du ressort des maîtres de chaque science. Pourquoi le professeur de mathématiques ne se chargerait-il pas, si cela est nécessaire, d'expliquer ce que c'est que la déduction ? Remarquez d'ailleurs que l'évidence n'a pas besoin d'être justifiée, et que la géométrie se dispense à merveille de tout passeport étranger. Quand on a tiré un corollaire d'un théorème, ou démontré l'égalité des triangles qui ont un angle égal compris entre deux côtés égaux, on n'a pas besoin de se jeter dans des considérations profondes sur les axiomes et les définitions. Nous apprend-on par quel mécanisme nous marchons, et quelles sont les conditions de notre équihbre ? On ne tombe pas sans s'en apercevoir, et ce n'est pas la connaissance de la mécanique qui donne de l'aplomb à notre corps : c'est l'exercice et la santé.

Pour les sciences physiques et naturelles, il serait bon que les professeurs fissent quelques digressions sur la méthode. Cela viendrait à l'occasion de quelques grandes découvertes donrt ils raconteraient l'histoire. On ne croit plus guère que Bacon ait été l'inspirateur et le guide des illustres savants qui ont arraché à la nature

ses secrets les mieux cachés. Les juges les plus autorisés lui refusent l'honneur d'avoir conduit l'armée qui marchait à Tassant de la vérité, et ne lui laissent que la gloire d'en avoir été le clairon. La puérilité de ses propres recherches scientifiques, le vague et le néant des idées qu'il présente avec tant d'assurance quand il sort de sa belle rhétorique pour mettre la main à l'œuvre, nous édifient sur la valeur des méthodes promulguées par des philosophes qui ne sont que des philosophes. Dites-nous comment une loi de la nature a été soupçonnée, démontrée, amendée : cela nous éclairera bien mieux qu'un code rédigé à loisir par un penseur de cabinet. Les savants eux-mêmes nous instruisent plus quand ils exposent leurs découvertes que quand ils exposent leurs théories; Y Essai de Claude Bernard sur la médecine expérimentale est d'une lecture moins substantielle que ses admirables travaux de physiologie. Les grands maîtres en tous genres sont plus grands quand ils créent que quand ils dissertent. Je ne donnerais pas cent vers de Victor Hugo pour son hvre sur Shakespeare.

La partie des sciences naturelles qui s'occupe

de la classification des êtres vivants se prête davantage aux discussions philosophiques, parce qu'ici l'esprit humain ne se contente pas d'étudier la nature ; il s'applique aussi à l'arranger. Mais que penser d'un naturaliste qui ne saurait pas faire comprendre en quoi les Jussieu diffèrent de Linné, en quoi Guvier corrige Buffon ? Séparer l'enseignement de la science et l'enseignement de la méthode, c'est décapiter l'un et mettre l'autre en l'air. La seule existence d'un professeur de logique est une humihation pour ses coDègues, comme il est humiliant pour une mère de donner à sa fille un professeur de maintien. Il est assez plaisant que l'homme qui a pour mission spéciale de nous apprendre à raisonner soit précisément chargé, par le programme, d'imposer à la créduHté des collégiens, d'ailleurs rebelles, des démonstrations illusoires et des arguments cornus. En joignant la logique et la théodicée, on nous donne à la fois le précepte et l'exemple de le violer.

Pour la morale, c'est une grosse question de savoir si elle peut s'enseigner. Il y a plusieurs façons d'entendre ce mot de morale. S'il s'agit de distinguer le vice de la vertu, et d'énu-

raérer nos devoirs envers la famille, la patrie, rhumanité, etc., c'est sans doute une répétition inutile, et l'on n'a pas attendu la dernière année des études classiques pour faire entrer dans la cervelle des jeunes gens ce que les enfants des écoles primaires savent à douze ans. Ce qu'on doit apprendre dans la classe de philosophie, c'est la morale considérée comme une science. Seulement la morale, à ce point de vue, rappelle un peu ce qu'était la chimie avant Lavoisier. Sauf un petit nombre de cas de conscience qui embarrasseraient au moins autant le philosophe de profession que le simple honnête homme, rien n'est si clair que le devoir. Rien n'est plus obscur que le fondement du devoir. Nos contemporains ne sont guère plus d'accord là-dessus que les anciens, et la vieille querelle entre les sectes d'Épicure et de Zenon recommence entre les utilitaires et les métaphysiciens. Victor Cousin et Stuart Mill auraient certainement donné les mêmes conseils à un jeune homme qui serait allé les consulter sur sa conduite, mais il est probable que ces deux illustres avaient peu d'estime pour leurs doctrines respectives, que Cousin trouvait Mill grossier, et que Mill voyait

dans Cousin un charlatan. Gomme les spiritualistes ne manquent jamais de donner le titre de nobles à toutes les doctrines qui les distinguent de leurs adversaires, c'est par pure politesse qu'ils n'ajoutent pas que leurs adversaires sont ignobles. Mais les matérialistes, les positivistes et les sceptiques ne demeurent pas en reste. Les théologiens déclarent assez imprudemment que si l'on ôte Dieu, il n'y a pas de raison pour que l'homme ne se vautre pas dans toutes sortes de turpitudes, et les libres-penseurs reprochent injustement aux croyants de faire le bien comme on prête à usure, et de s'imposer de petits sacrifices pour un bénéfice infini.

Pour sortir d'embarras, on essaie de constituer une morale indépendante des dogmes religieux ou métaphysiques. Mais cette recherche préjuge la question, car s'il existe un Dieu personnel, c'est lui faire tort que de ne pas reconnaître en lui un législateur. Si cette morale indépendante est une collection d'honnêtes préceptes, on la possède avant d'entrer en philosophie. Si c'est une théorie complète, une science véritable fondée sur des observations bien classées ou sur des axiomes évidents, il sera temps de l'ensei-

gner quand on l'aura faite. Nous n'avons jusqu'ici que des tentatives incomplètes et des systèmes qui ne supportent guère la critique, bons tout au plus pour donner une cohésion apparente aux prescriptions de la conscience. La théorie quelque peu abstraite du respect de la personne humaine a bien l'air d'un cercle vicieux, car il faudrait d'abord démontrer pourquoi la personne humaine doit être respectée ; quant à la doctrine du bonheur, elle laisse aux individus la faculté de mettre leur bonheur oii il leur plaît ; elle énerve la notion du devoir, et justifie toutes les fantaisies.

Dans l'état présent des choses, la loi morale est une coutume à laquelle on obéit sans être d'accord sur ses origines; les légistes et les philosophes ne font que l'ébranler en essayant d'en rendre compte par des hypothèses douteuses ou des analyses dissolvantes. Sans doute il faudra bien que l'humanité émancipée donne un caractère scientifique aux obligations qu'elle accepte par routine. C'est le passage nécessaire de l'état de spontanéité à l'état de réflexion, et le XX* siècle aura de belles conquêtes à faire dans ce domaine ; nous commençons à rassem-

hier les matériaux dont nos fils se serviront pour jeter un pont entre le passé et l'avenir. Mais nous vivons dans une période de transition où l'enseignement philosophique de la morale est téméraire s'il veut être tout à fait afïïrmatif. Et si l'on ne devait offrir à la jeunesse que des idées encore vagues, on ferait mieux de se taire que d'initier doctrinalement aux incertitudes de la raison ces âmes tendres auxquelles la certitude du sentiment fournit un assez sohde appui. N'éteignons pas la chandelle avant d'avoir allumé la lampe.

Ainsi la philosophie disparaît de l'enseignement secondaire. Elle pourra trouver sa place dans l'enseignement supérieur, là où les maîtres sont plus libres, les programmes plus lâches, où l'État n'est plus responsable ni des théories exposées en chaire, ni du temps passé sur les bancs. Sans doute c'est là un sacrifice douloureux, mais il ne faut pas en exagérer la gravité. Nos professeurs de philosophie tiennent une place con sidérable dans l'éhte du personnel universitaire; il semble cependant que beaucoup d'entre eux, entraînés dans cette voie par une vocation irrésistible, doivent éprouver quelque peine à conciher

le mouvement de leur pensée avec les exigences du devoir pédagogique et de la discipline intellectuelle qui s'impose aux établissements de l'État. Je les trouverais moins intéressants si leur tâche leur semblait aisée, si le programme de leurs leçons était à leurs yeux celui d'une science faite, sans problèmes pendants, sans obscurités inquiétantes, sans pièges ni fondrières, ou bien s'ils arrivaient à séparer sans effort leur enseignement paisiblement afflrmatif de leur intelligence hésitante et troublée. Après tout, ils trouveront ailleurs l'emploi des facultés qui les ont poussés à la philosophie. Ce n'est pas être philosophe que de n'être pas autre chose. Ils s'adonneront aux mathématiques, aux sciences physiques et naturelles, aux sciences morales, à l'histoire, à l'économie politique; ils n'en seront que plus forts pour cultiver leur champ de prédilection. Ils seront ainsi moins exposés à vieillir en tournant dans un même cercle, à creuser éternellement le même sillon sans l'approfondir. Ce danger est grand, et les forts n'y échappent qu'en se jetant de côté : Cousin se livra tout entier à l'érudition ; Jouffroy mourut jeune; M. Jules Simon s'est lancé dans la politique; M. Taine se fait histo-

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rien ; M. Renan est un linguiste et un exégète. Celui-ci abandonne la métaphysique pour la critique d'art, celui-là pour l'administration. La philosophie proprement dite n'a pas de quoi remplir la vie d'un homme, non parce qu'elle manque d'étendue, mais parce qu'elle n'ofifre pas par ellemême un sol assez résistant pour supporter un de ces édifices dont la construction suffit à une longue existence.

Peut-être éprouvera-t-on le besoin de remplacer le cours de philosophie par un enseignement qui, bien que plus positif, offre au même degré l'avantage de façonner l'esprit aux idées générales, de l'élever au-dessus du tumulte des faits particuliers. Il suffit pour atteindre ce but que chaque branche des études reçoive son couronnement. Que le professeur d'histoire enseigne l'histoire de la civihsation, le professeur de géographie la circulation des hommes et des produits, le professeur d'histoire naturelle la classification des espèces et la chaîne entrecroisée des êtres vivants; les professeurs de lettres françaises et étrangères pourront s'attacher moins scrupuleusement aux textes, et se hasarder dans les théories. Nous joindrons à tout cela, si vous voulez,

un cours d'économie politique. Les élèves recevront ainsi de leurs maîtres, avant de quitter le collège, les éléments d'une philosophie , et non une philosophie, chose qui ne se donne guère, sinon quand elle est de peu de valeur.

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