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CHAPITRE XV

Lk GEOGRAPHIE

Un des hommes qui ont discuté avec le plus d'autorité les questions d'enseignement, M. Gournot, écrivait en 1864, à propos de la géographie : « Si l'on passe en revue chaque contrée, en faij> sant connaître la nature du climat, la structure » da sol, les richesses naturelles qu'il possède, » les mœurs et les lois des populations qui l'ha- » bitent, surtout leur industrie et leur commerce, » en insistant davantage, comme de raison, sur » les contrées avec lesquelles nous avons nous- » mêmes plus d'affinités de mœurs et d'insti- » tutions, plus de relations de commerce et » d'affaires, on aura institué l'enseignement qui

t> donne, sous la forme la plus attrayante, le plus » de connaissances directement utiles, au point » de vue de notre époque. Si donc le principe de » l'utilité immédiate et pratique devait un jour « prévaloir, au préjudice de la culture littéraire )> et au préjudice de Thistoire elle-même, dans » les procédés de l'institution secondaire (car il » s'agirait alors de procédés et d'instruction, » bien plus que de méthodes et d'études), nul » doute qu'un enseignement géographique com- » pris de la sorte n'y dût tenir une grande place, » peut-être même la place principale. On n'en est » pas encore là, et rien ne nous porte à presser » l'avènement de ce futur ordre de choses. >

Ainsi M. Cournot jugeait déjà, il y a vingt ans et davantage, que la géographie, enseignée d'une façon complète, peut être la plus utile des études ; il estimait qu'il n'en est pas de plus attrayante. S'il avait reconnu que c'est également la plus belle, la plus féconde, la plus propre à former un esprit vraiment cultivé, il aurait sans doute devancé l'avenir qu'il prévoyait ; il aurait revendiqué pour la géographie cette place principale que lui doit un jour assurer le principe de l'utihté immédiate et pratique. Mais

il semble que cet esprit, d'ailleurs vigoureux et pénétrant, n'ait pu s'élever au-dessus du préjugé qui oppose l'utile au beau jusqu'à prendre l'utilité pour une sorte de laideur, ou tout au moins pour une marque d'infériorité. Ce reste de sentiment aristocratique fait penser aux Chinois, qui voient des signes de noblesse dans la petitesse artificielle des pieds chez les femmes, et dans la longueur des ongles chez les hommes. Ne pouvoir se servir de ses pieds pour marcher, de ses mains pour travailler, c'est une façon singuHère de se séparer de la foule, et les Anglais sont assurément plus sages, qui font jouir les enfants des classes riches des bienfaits d'une forte éducation gymnastique. Mais il s'en faut de peu que nous apphquions à l'éducation de l'esprit la doctrine chinoise ; au moins avons-nous coutume d'accorder indifféremment à certaines études les épithètes de noble et de désintéressée, comme si ces deux mots étaient synonymes.

L'opinion publique est aujourd'hui tout à fait convaincue de TutiUté de la géographie, et cela pour des raisons futiles au moins autant que pour des raisons sérieuses. En 1870, les Allemands trouvaient mieux leur chemin en France que les

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Français eux-mêraes ; la foule naïve en conclut qu'ils savaient admirablement la géographie et qu'ils en tiraient grand parti. La vérité est qu'ils avaient des cartes et qu'ils savaient les lire. Le plus grand géographe du monde ne mènerait pas un régiment d'un village à l'autre en se fiant à sa science, et un officier médiocrement instruit peut fort bien exécuter une reconnaissance sans posséder par cœur, depuis le collège, les fleuves et leurs affluents.

Il est peu de professions où la géographie ne soit utile, et on le verrait bien mieux si elle était familière à un plus grand nombre de citoyens. La science ne révèle tous ses bienfaits qu'à ceux qui l'ont acquise ; tant qu'on ne fait que les deviner, on ne les devine qu'en partie. A mesure que Tunivers, jadis morcelé, se transforme en un marché unique, il y a plus de gens intéressés à suivre et même à prévoir les fluctuations de ce marché. L'industrie et le commerce ont besoin de connaître leur cHentèle, c'est-à-dire le monde, pour donner à leurs travaux la direction la plus profitable. J'ai déjà indiqué cette évolution, et il est inutile d'y insister. Mais la géographie doit surtout servir à déterminer des vocations. Elle

élargit l'horizon des jeunes gens; elle leur montre une multitude de carrières où leur activité trouvera un emploi cent fois plus fécond, pour euxmêmes et pour leur pays, que les professions bureaucratiques.

Laissons dire aux gens à courte vue que l'émigration est inutile parce que la France n'est pas très peuplée, et que nous n'avons pas de tropplein à déverser. Il est vrai que notre territoire, mieux cultivé, nourrirait plus d'êtres humains, et qu'il n'y a pas chez nous beaucoup de misérables, que la faim chasse de leurs foyers. On trouverait cependant de quoi fonder plus d'une colonie, si nos pauvres gens savaient et voulaient se déplacer. Mais ce n'est pas la densité de la population qui fait l'encombrement ; ce n'est pas le chiffre d'habitants que la statistique enregistre par kilomètre carré qui produit la pléthore. Notre bourgeoisie, en dépit de sa stérilité volontaire, est encore bien trop nombreuse ; ses fils s^épuisent à disputer des places dans les écoles du gouvernement et des emplois dans les administrations publiques ; la préparation aux examens les vieillit avant l'âge ; le concours est un minotaure qui dévore chaque année une bonne partie

de la jeunesse française. Pour offrir un débouché à la foule des candidats, le pouvoir crée sans cesse des fonctions nouvelles ; loin de délivrer le corps social de ses parasites, la République ellemême en augmente chaque jour la multitude. L'émigration, soit à l'étranger, soit aux colonies, débarrasse le sol d'un inutile fardeau ; elle enrichit ceux qui cherchent et qui trouvent la fortune loin du pays natal ; elle alimente l'exportation; elle ouvre des marchés au travail national ; le succès de ceux qui s'en vont accroît le bienêtre et stimule la fécondité de ceux qui restent. Je parle, cela s'entend, de l'émigration éclairée, intelKgente et libre, de celle qui n'est pas une fuite, mais une conquête.

Ce n'est pas le lieu de montrer que le moment est venu pour nous de quitter le coin du feu, si nous voulons tenir dans le monde la place d'une grande nation. Il n'est que de mettre en pratique cette vérité généralement admise, et c'est pour cela que je voudrais que la géographie fût avec les langues vivantes la base de l'enseignement secondaire. Notre éducation classique nous dresse surtout à bien parler, à juger les œuvres littéraires et les œuvres d'art, à chercher le succès

dans rélégance et l'éloquence, à nous distinguer en un mot, non à agir. Il serait temps de raffiner un peu moins le goût, et de développer l'esprit d'entreprise. Nous avons eu assez de générations pointilleuses et batailleuses ; formons des générations qui ne mettent pas leur idéal dans les applaudissements d'une foule plus ou moins délicate ; élevons des Français qui songent à s'enrichir autrement que par les contributions de leurs concitoyens, qui essaient de conquérir le monde autrement qu'avec des phrases et des théories.

Nous rentrerons ainsi dans la vraie tradition de notre race, et des meilleurs éléments de notre race. Secouons enfin le joug des Romains, rhéteurs, docteurs et légistes. Souvenons-nous de nos pères les Gaulois, ces intrépides coureurs d'aventures, à qui l'univers semblait trop petit avant que César et ses légions leur eussent apporté l'esclavage et la civilisation. Souvenons-nous des Francs, des Normands, de ces Français du moyen âge qui portèrent en tant de pays lointains leur activité redoutable. Réveillons dans les âmes de nos enfants cette flamme que plusieurs siècles de culture assoupissante n'ont pas entièrement éteinte.

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Dira-t-on que l'étude de la géographie n'a point tant d'efficacité, qu'il est chimérique d'en attendre la résurrection de l'esprit d'entreprise ? Pour répondre à cette objection, il faudrait d'abord prouver que l'éducation n'est pas impuissante, c'est-à-dire justifier l'existence même de l'enseignement secondaire; nos adversaires n'exigeront sans doute pas cette démonstration. S'ils ont raison de prétendre que la lecture des classiques anciens exerce sur le caractère et la destinée de nos élèves une influence réelle et durable, ils avoueront bien que d'autres travaux exerceraient une autre influence. Ne savons-nous pas que les enfants sont naturellement curieux, qu'ils ont l'instinct de l'imitation et l'instinct de l'émulation ? La géographie donne à leur curiosité la plus ample pâture ; ils souhaiteront d'imiter tout ce qu'elle leur fera voir de beau et de grand hors de leur pays ; en apprenant sur combien de points nous sommes inférieurs à nos rivaux, ils brûleront d'aider leur pays à conquérir la supériorité. Remarquons- en passant que l'histoire excite surtout l'émulation guerrière, car elle parle sans cesse de guerres, de victoires, d'agrandissements ; la géographie excite davan-

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tage l'émulation pacifique, car ses plus belles leçons partent de la lutte de l'homme contre la nature, de la prospérité des peuples laborieux et entreprenants. Les enfants verront surtout dans l'histoire une épopée militaire, dans la géographie l'épopée de l'industrie et du commerce.

De toutes les richesses intellectuelles que l'écolier amasse à force de labeur, quelles sont celles qu'il garde précieusement et dont il fera usage toute sa vie ? Ce ne sont pas sans doute les lambeaux de latin et de grec qu'il va se hâter d'oublier. Il n'aura guère l'occasion de citer son Horace, ni la tentation de le revoir : il lui arrivera rarement de regretter l'insuffisance de son érudition classique. Ce qu'il sait de géographie le suit et l'accompagne perpétuellement dans ses conversations et dans ses lectures. Nos autres connaissances s'effacent, pour la plupart, avec le temps ; celle-là s'entretient et se développe sans cesse. Les livres qui ont le plus de débit, après les romans, sont des récits de voyages. Un journal bien fait n'est entièrement intelligible que pour qui sait la géographie. La politique étrangère, la politique coloniale, la pohtique économique, ces objets de tant de discussions, ne sont

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accessibles qu'à ce prix. J'ose dire que la géo graphie est la science qui contribue le plus b faire de nous des hommes éclairés, celle qui procure à qui la possède la distinction la plus réelle, la supériorité la plus incontestable dans les relations sociales, celle qui nous permet le mieux de conquérir sans pédantisme le renom d'homme instruit.

Mais je consens à sacrifier tous les arguments empruntés à la catégorie de l'utile ; je consens que l'éducation forme l'esprit et le cœur des jeunes gens sans qu'on songe à leur carrière future, qu'elle vise uniquement à leur inspirer de nobles pensées, l'amour du beau, le goût des jouissances intellectuelles, l'oubli momentané des intérêts matériels et des petitesses de la vie commune. Je passe dans le camp ennemi ; j'accepte les principes des champions de l'enseignement classique, mais je crois que ce qu'ils demandent de plus en plus vainement au grec et au latin, c'est la géographie qui le leur donnera. (Test elle qui excitera dans l'âme des écohers les premières émotions élevées ; c'est elle qui leur offrira le spectacle de la vie du genre humain dans toute son ampleur et dans toute sa diversité;

c'est elle qui leur montrera sur le plus vaste théâtre rtiarmonie des causes qui font nos destinées, et la lutte de l'homme contre la nature, qui fait la civilisation. Autant et plus que l'histoire, elle leur apprendra ce que valent le courage, la patience, la persévérance, non seulement de quelques hommes, mais des peuples et des races. Tout ce que les chefs-d'œuvre de la littérature ancienne nous peuvent inspirer d'admiration, de pitié, de sympathie, la géographie l'éveille dans les cœurs, non seulement pour des individus, non seulement pour des morts, mais pour des populations qui vivent, qui combattent ou qui souffrent à cette heure et sous nos yeux. Cette étude est si utile, qu'elle n'a pas besoin d'être belle ; elle est si belle qu'elle pourrait se dispenser d'être utile.

Il suffît qu'elle soit ce qu'elle doit être. Quand les programmes cesseront de l'emprisonner dans d'injustes limites, quand les maîtres qui l'enseignent auront le droit d'accomplir toute leur tâche, de s'adresser à l'imagination et à la raison au moins autant qu'à la mémoire, on s'étonnera d'avoir traité si sèchement une science qui mérite le premier rang parmi celles qui nous parlent de

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la nature et de l'humanité. Mais il fallait pour cela qu'un homme de génie vint la mettre à sa place. M. Elisée Reclus nous a révélé l'immensité du domaine dont il s'emparait. Il est le premier, en France du moins, qui, dans un ouvrage de longue haleine, ait montré qu'il appartient à la géographie de rassembler et de coordonner une multitude infinie de connaissances naguère éparses et flottantes. Le talent de l'écrivain, la richesse de sa langue, la souplesse et la transparence de son style, l'ont aidé à gagner la bataille, à tirer d'une condition subalterne la Muse qu'il adoptait, et qu'il faisait reine. L'humble servante de Glio est devenue la rivale de sa maî- 'tresse, une rivale jeune et triomphante. On disait que notre siècle était le siècle de l'histoire ; peutêtre l'appellera-t-on le siècle de la géographie. Quand nous lisons la géographie d'Elisée Reclus, qui est le plus vaste monument de notre siècle, et qui, bien mieux que l'œuvre de Buffon, égale la majesté de la nature, nous nous rappelons ces traités arides, ces nomenclatures mortes, qu'on infligeait jadis à notre mémoire d'écohers, ces listes de mers et de montagnes, d'îles et de détroits, de fleuves et de villes, qui défilaient

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mécaniquement sur les lèvres des enfants, et nous trouvons que nos cadets sont plus heureux que nous. Pourtant la géographie, si tristement enseignée, était déjà une des études qui nous trouvaient Je moins rebelles : que serace quand on l'aura vivifiée par une méthode digne d'elle ?

Mais n'épargnez point le temps ; ne ménagez ni les détails ni les exphcations, ni les comparaisons. Il n'est point de science qui ait plus besoin d'être complète, qui perde plus à être résumée, c'est-à-dire mutilée. Dans aucun autre enseignement, le maître ne doit jouer un rôle plus actif et plus personnel ; le livre est insuffisant et le sera toujours. Il faut aussi se garder d'exagérer l'importance de la géographie physique, de la topographie, des exercices au tableau, aux dépens de la description et de la théorie. Il ne s'agit pas uniquement de graver dans la mémoire des lignes et des contours, ni d'ajouter un supplément au cours de dessin. Ce sont des hommes instruits que nous voulons former, non des pilotes, ni des guides, ni des arpenteurs.

La géographie n'est pas la reproduction inerte d'un modèle immobile. La nature et l'humanité

sont toujours en mouvement ; l'une se transforme insensiblement à travers des milliers de siècles ; l'autre s'agite sous nos yeux avec une vivacité croissante; la première obéit à des lois plus inflexibles ; la seconde est plus libre et moins irresponsable. Mais dans la description de la terre comme dans la peinture des races et des peuples, nous voyons sans cesse les forces et les causes en action. L'idée moderne de l'évolution et du devenir est ici chez elle. Ce sont des êtres vivants et changeants qui nous occupent; nous ne ferons que nous meubler l'esprit d'un fatras de notions indigestes si nous ne rattachons les uns aux autres, par une chaîne soHde, les phénomènes de la vie du globe et ceux de la vie humaine.

L'ordre logique des choses n'est pas toujours l'ordre didactique, car il faut tenir compte de l'âge des élèves, et du développement successif de leurs facultés. Mais je veux essayer ici d'exposer en quelques pages l'idée que je conçois d'un véritable enseignement géographique. Les programmes pourront découper cet ensemble et en placer diversement les morceaux ; mais on ne sortira pas du collège sans les avoir rajustés,

sans avoir embrassé du regard le tableau dont les fragments auront été tracés à part.

Une fois que nous avons déterminé la place de notre planète dans le système solaire, que nous avons vu comment les lois de sa double révolution règlent la distribution de la chaleur selon les jours et selon les saisons, dès que nous avons jeté un coup d'œil rapide sur la forme générale des continents et des mers, nous entrons dans l'étude de la vie du globe. L'océan nous offre ses marées et ses courants; l'atmosphère, dans son agitation incessante, et capricieuse seulement en apparence, entraîne des amas de vapeur d'eau, les dépose en neige et en pluie sur les montagnes et les plaines. Ainsi naissent les glaciers, les ruisseaux et les fleuves ; ainsi s'établit la grande circulation terrestre. C'est la mer qui sculpte les rivages, ce sont les torrents et les rivières qui usent les montagnes, creusent ou emplissent les vallées, déposent des alluvions, allongent des deltas. Les volcans et les tremblements de terre secouent et déchirent l'écorce du globe. Ici le sol s'affaisse, là il s'élève peu à peu. Les phénomènes qui s'accomphssent lentement sous nos yeux nous exphquent les transformations que la planète a

subies dans le passé, et dont témoigne la succession des couches géologiques ; l'observation de quelques années rend compte du travail des siècles, et des milliers de siècles. Nous voyons agir les forces qui n'ont cessé dans la suite des ' temps de bâtir et de démolir notre habitation. Le monde n'est plus un tapis étendu sous nos pas par un créateur qui se repose éternellement de son labeur d'un jour ; c'est le théâtre d'un drame joué à travers les âges par les éléments ; d'autres actes ont précédé celui où nous apparaissons sur la scène; d'autres actes le suivront. Les récits de la Genèse qui ont frappé si fortement notre imagination, quand la légende biblique les ramassait dans une semaine, s'agrandissent dans l'immensité des temps, s'éclairent par le spectacle que nous donne la lutte des forces naturelles. Cette idée de la naissance et de la mort de la Terre et de l'Humanité, que le génie des prophètes rattachait aux volontés arbitraires d'un invisible Jéhovah, prend un corps et se manifeste à nos regards par la construction et la destruction actuelle des continents. L'astronomie nous révèle la poésie de l'infini dans l'espace ; la géologie et la géographie générale nous enseignent une

autre poésie , en nous montrant comment un monde se fait et se défait, même sans secousse ni cataclysme, par le labeur accumulé de l'insecte et de la goutte d'eau.

L'anatomie serait la plus ingrate et la plus stérile des sciences sans la physiologie ; à quoi bon disséquer un organe si l'on n'en doit pas connaître la fonction ? C'est ainsi que la théorie de la circulation terrestre et de l'évolution géologique transformera la géographie physique et remplacera le fastidieux catalogue des caps, des montagnes et des fleuves par la description de la vie du globe et de ses divers phénomènes. Si Ton n^admire pas ici, comme dans la nature organisée, l'harmonie des moyens et des fins, on saisit du moins celle des effets et des causes, et c'est assez pour intéresser les esprits de tout âge. Nos élèves ne sauront pas seulement combien il y a de promontoires importants en Europe, mais ils verront dans un promontoire un géant qui reste debout en face de la mer, entre les débris des rivages qui se sont écroulés à sa droite et à sa gauche, comme une tour de granit qui a vu tomber à côté d'elle des remparts battus en brèche par le temps. Ils verront les dunes qui marchent, les

deltas qui s'étendent, les baies qui s'ensablent, les glaciers qui avancent ou reculent, les fleuves qui déplacent leur lit, les marais qui se dessèchent ou s'élargissent selon les variations du cours des rivières, les champs de lave qui s'effritent, les montagnes qui s'émiettent, et tous ces mouvements s'accomplir avec la diversité qu'y apportent le climat, la réaction des effets accumulés, le travail de l'homme. Les accidents de terrain, qui n'étaient que des caprices sans motif, des lignes sans plan, des bizarreries sans ordre, deviennent presque des êtres vivants, avec leur physionomie, leur caractère, leur histoire, leur avenir. La géographie physique était une science terne et morte; elle s'éclaire et s'anime. Elle ne faisait que charger et fatiguer la mémoire ; elle intéresse la raison; elle enchante l'imagination.

L'étude des climats suit naturellement celle des inégalités et des mouvements de la surface terrestre. Ici surtout, nous voyons une grande variété d'efiets résulter d'un petit nombre de causes diversement associées. Les faits sont frappants ; les exphcations sont claires. Un chmat n'est en somme que le résultat de la lutte ou de l'harmonie de ces deux éléments : le soleil et

l'eau ; c'est une combinaison de chaleur et d'humidité. L'enfant connaît les saisons, les vents, l'influence de la pente des terrains et de leur exposition ; on lui fera aisément comprendre pourquoi nous jouissons d'un climat tempéré, pourquoi il y a des contrées ensevelies dans un éternel manteau de froidure, pourquoi l'on trouve sous la même latitude des déserts et des forêts touffues.

La répartition de la vie à la surface du globe est une conséquence directe de la diversité des chmats. Bien que l'histoire naturelle ne soit pas de son domaine, le géographe ne peut se dispenser d'esquisser à grands traits la flore et la faune de chaque région, ou du moins de chaque zone. La terre est peuplée avant que l'homme en ait pris possession ; ne parler que de lui, ce serait étudier un gouvernement sans s'occuper des sujets. Tout ce qui est n'a pas été créé par lui; il n'a pas détruit tout ce qui était ; la nature subsiste sous la culture. Sur une partie du globe, c'est encore la nature qui règne, et l'homme, loin de l'asservir, lui demande l'aumône. Ailleurs, elle commence à sentir la main du maître, mais elle regimbe, se révolte, et souvent prend sa re-

vanche. Libre ou domptée, immuable ou transformée, elle fournit toujours l'étoffe sur laquelle nous jetons notre broderie serrée ou clairsemée. Il faut donc la connaître dans sa primitive indépendance pour comprendre notre œuvre passée et présente, pour deviner notre œuvre future. Car on peut aujourd'hui prédire sa soumission définitive ; tout au plus défendra-t-elle quelques contrées que leur stérilité incurable préserve de nos entreprises. Et qui sait si les déserts les plus brûlants ne céderont pas à nos efforts ? Le froid seul peut nous arrêter à jamais; nous pouvons vaincre même le soleil ; nous ne saurions nous passer de lui.

Nous avons montré le théâtre avec tous ses décors : il est temps de faire entrer l'acteur. Le véritable objet de la géographie, c'est l'homme. Le reste du monde n'a d'intérêt que par lui et pour lui. Avant de nous occuper des peuples, il faut parler de l'espèce humaine et de ses divisions principales. Nous commencerons par les races, dont le classement appartient encore à l'histoire naturelle. Le professeur ne se jettera sans doute pas dans la mêlée des controverses ; il passera à côté des questions pendantes, mais

il marquera les traits essentiels qui distinguent les blancs, les noirs, les jaunes et les rouges ; il dessinera rapidement le domaine de ces variétés, leurs frontières précises et leurs frontières indécises; il indiquera leurs luttes, leur pénétration réciproque, leur superposition, là où les invasions successives ont relégué les premiers occupants dans le désert, dans la forêt, dans la montagne. Les conquêtes des races sont plus intéressantes que celles des rois, plus dramatiques que les révolutions des empires, exercent sur la destinée humaine une influence plus profonde, peuvent seules, en bien des cas, expliquer la structure des sociétés, l'esclavage, le servage, la hiérarchie des castes.

Puis on parlera des langues, dont les frontières ne sont pas toujours calquées sur celles des races. On les rangera selon leur aspect et leur parenté. Ici encore il faut se hâter et courir sur les sommets de la science. Jusqu'à présent la linguistique, une des plus belles créations du siècle, n'a point d'entrée dans les classes; la majorité des Français qui se croient cultivés ignorent d'où vient la gloire d'un Bopp, d'un Eugène Burnouf, d'un Max Muller, à moins qu'un pro-

fesseur plus hardi que les programmes ne hasarde quelque excursion sur ce terrain, où les élèves d'ailleurs ne manquent pas de le suivre avec plaisir. Quelques leçons de géographie combleront cette lacune. Faut-il ajouter que l'énumération des principaux systèmes d'écriture trouve ici sa place, depuis les symboles rares et grossiers des sauvages jusqu'à nos alphabets si simples, en passant par les hiéroglyphes des Égyptiens et lé vocabulaire des Chinois, qui se confond avec l'alphabet ?

Nous ne saurions nous dispenser de dire quelques mots des religions, sans esprit de propagande et de polémique, mais de façon à faire voir aux enfants la répartition des croyances sur le globe, et les liens étroits qui rattachent la civihsation d'un peuple à ses idées sur l'origine et le gouvernement du monde et sur les destinées de l'âme. Sans prendre parti entre les doctrines, on ne laissera pas ignorer [que l'histoire des mythes est un des problèmes les plus piquants dont la science moderne ait à s'occuper, soit qu'on voie dans la mythologie, avec Max Mul- 1er, une maladie du langage, soit qu'on cherche, comme Herbert Spencer, les racines de la reli-

gion dans le souvenir des morts. On ne tranchera point de si graves procès, mais quelques exoQiples bien choisis feront comprendre la migration, la survivance et la transformation des légendes ; ainsi la vie des saints Barlaam et Josaphat, populaires au moyen âge, n'était que la traduction de la biographie de Bouddha ; ainsi Charon, le nautonnier des enfers, survit au paganisme dans la poésie populaire des Grecs modernes; les Parques de l'hellénisme se retrouvent dans les filandières des contes de Grimm. Ces rapprochements curieux, qu'on peut multiplier, excitent la curiosité, soutiennent l'attention des élèves, élargissent leur horizon. A un autre point de vue. on montrera comment les sociétés se comportent vis-à-vis de la religion, intolérantes comme l'Espagne, indiiférentes comme la Chine, libérales comme l'Angleterre contemporaine et les États- Unis. On fera remarquer que le culte est tantôt la partie essentielle de la religion, tantôt un accessoire de peu d'importance; que le clergé peut être héréditaire, comme chez les Juifs et les brahmanes, former une aristocratie spirituelle gouvernée par un chef électif, comme chez les catholiques, se réduire à une corporation d'é-

gaux, comme dans plusieurs sectes protestantes. On expliquera que certains livres religieux ne sont qu'une loi morale, tandis que d'autres présentent un code complet de la vie civile, de sorte que chez les peuples qui les ont adoptés, tout changement de législation a l'air d'une apostasie, et la théologie se confond avec la jurisprudence.

Est-ce là de la géographie, s'écrieront les gens habitués aux vieux cadres de cette science? Oui; la géographie est la description de la terre et des hommes, partant des sociétés humaines. Un cours de zoologie ne débute pas par le tableau des genres et des espèces ; encore moins prendrionsnous au sérieux un ouvrage pareil à l'Histoire des animaux de Buffon, formé de chapitres détachés sur le chien, le chat, le cheval, etc. Mais on commence par étudier les principaux instruments de la vie, l'appareil de la circulation, l'appareil digestif, l'appareil respiratoire, le système nerveux et les sens, les organes de locomotion ; pour la botanique, on étudie la tige, la racine, les tissus, les vaisseaux, les feuilles et les fleurs. Ce n'est qu'après l'anatomie et la physiologie générales que viennent la classification des êtres

et ce qu'on peut appeler la promenade pittoresque à travers les familles et les espèces. Direz- Yous aux enfants que les poissons respirent au moyen de branchies, s'ils ne savent ce que c'est que respirer, ce que c'est qu'une branchie ?

Il en doit être de même pour la géographie. On nous apprend que l'Hindoustan renferme 250 millions d'habitants, appartenant aux races les plus diverses, depuis le blanc aryen jusqu'au noir sauvage des montagnes; qu'on y trouve des mahométans, des brahmanistes, des bouddhistes, des idolâtres. Comprendrons-nous comment les Anglais gardent ce vaste empire avec une garnison de 60,000 Européens, si nous ne connaissons l'effet des climats, des religions, de l'antagonisme des races, de la séparation des castes, si nous ne voyons clairement toutes les barrières qui empêchent ces multitudes de penser, de sentir, d'agir en commun? Que sert la description de l'empire ottoman, avec ses côtes, ses montagnes, ses fleuves, ses gouvernements et ses villes, à qui ne distingue pas les nations qui vivent à côté les unes des autres sous la forme de communautés religieuses ? Autrefois on nous enseignait bien les bassins et les provinces de

l'Autriche, mais on oubliait de nous apprendre ce que c'est que l'Autriche, combien de peuples divers vivent sous le sceptre des Habsbourg, et luttent pour conserver le pouvoir ou conquérir la liberté.

Le domaine que je revendique pour la géographie porte, il est vrai, d'autres noms; cela s'appelle maintenant de l'anthropologie et de la sociologie. Mais qu'importent les noms et les titres ? Nous n'avons pas de procès à craindre. Nous faisons bien aussi des emprunts à la cosmographie, à la géologie, à l'histoire naturelle ; nous en ferons à l'économie politique; nous ne cessons de mettre l'histoire à contribution. Il ne s'agit pas de fixer et de respecter des frontières, mais de donner à la jeunesse un enseignement complet. Les sciences ne sont pas enfermées et murées dans des enclos; elles se pénètrent et s'entr'aidert. Qu'elles défendent à l'Académie leurs droits et lenr indépendance : au collège, elles ne sont que nos servantes ; nous en prenons ce qui sert nos desseins, et nous laissons le reste. Nous les chargeons d'éclairer notre route toutes les fois que nous passons chez elles ou à côté d'elles ; puis nous les congédions. Qu'elles

amassent des matériaux, les criblent et les rangent ; nous leur abandonnons la recherche, la critique et la controverse; il nous suffît de faire connaître à nos élèves assez de résultats acquis et certains, pour qu'ils puissent distinguer et comparer les peuples qui se partagent la surface du globe.

La géographie sera donc une encyclopédie? Ni plus ni moins que l'histoire, que la philosophie, que l'économie politique, que la pohtique ellemême. L'étude de l'homme et des sociétés, de quelque façon qu'on l'aborde, a toujours quelque chose d'encjxlopédique. Kant et Hegel, Buckle et Spencer, Comte et Littré, sont des encyclopédistes ; pourquoi Reclus ne jouirait-il pas du même privilège? Pourquoi refuserions-cous au géographe ce que nous accordons à Thistorien et au philosophe? Pourquoi nos jeunes gens n'auraient-ils pas ce que Molière accorde aux femmes, des clartés de tout? Par là seulement, les générations nouvelles seront tenues au courant des idées, des travaux, des controverses modernes, et le collège ne sera pas un couvent fermé aux échos de la vie intellectuelle. Il faut faire au mouvement sa part, comme à la tradition. La géogra-

phie donnera un pendant à la littérature ; Bossuet, Shakespeare, Schiller, représenteront la tradition, le cœur humain dans ce qu'il a de constant, la morale dans ce qu'elle a de durable, la beauté immortelle de la forme servant de vêtement à la pensée et à la passion ; la géographie nous montrera le genre humain tel qu'il est aujourd'hui, avec la diversité des races, des mœurs, des croyances et des institutions sociales.

Continuons donc l'énumération des chapitres de la géographie générale. Tous les hommes ont besoin de se nourrir, de se vêtir, de se procurer un abri, temporaire ou permanent, contre les intempéries. On s'expliquerait mal la structure des sociétés, si l'on ne savait comment il est pourvu à ces besoins élémentaires. La revue des moyens d'alimentation nous oblige tout d'abord à distinguer les peuples chasseurs, pécheurs et laboureurs. « Dis-moi ce que tu manges, s'écrie Brillât-Savarin, et je te dirai qui tu es. » Le gourmet parle en philosophe. Les révolutions de la table marquent assez bien les étapes de la civilisation. C'est pour vivre en plus grand nombre sur un espace restreint que nos ancêtres ont dû ' se résigner au travail de la terre. Les tribus qui

n'ont pas cessé de chercher leur subsistance dans la chasse, celles qui traînent leurs troupeaux de pâturage en pâturage, ont besoin d'un plus vaste territoire et occupent un degré inférieur dans l'échelle du progrès humain. En zoologie, on montre comment le genre de nourriture détermine les traits principaux de l'organisation ; on connaît l'exemple classique de la dent du carnassier qui permet à un Guvier de reconstruire l'animal de toutes pièces. Ainsi la distinction entre les peuples chasseurs, pécheurs et laboureurs nous sert à classer les sociétés, c'est-à-dire à désigner par un seul mot un grand nombre d'attributs.

Bien que le vêtement et l'habitation aient moins d'importance que la nourriture, il en faudra dire aussi quelques mots. Qu'il serve à nous défendre contre le froid, la pluie ou le soleil^ ou qu'il soit pour nous une parure encore plus qu'une couverture, le costume est un des éléments de la civilisation. Pour se nourrir, l'homme n'a pas besoin d'une industrie bien raffinée; pour se vêtir, il invente les métiers, il file, il tisse, il teint, il brode, il travaille les métaux précieux. Pour se loger, il se fait maçon, char-

pentier, menuisier. Je voudrais qu'on donnât aux jeunes gens quelques notions d'architecture , moins pour leur apprendre à reconnaître les ordres et à comprendre les termes de l'art que pour graver dans leur imagination les principaux types de l'habitation humaine, depuis la grotte des troglodytes et la hutte du sauvage jusqu'aux palais anciens et modernes. On leur dirait comment le climat et les matériaux influent sur la construction des maisons, comment les uns combattent surtout le froid et les autres le soleil, comment on emploie le bois dans les forêts du Nord, le granit au pied des montagnes, la brique dans les plaines, ici le bambou, ailleurs la pierre de taille et le marbre. L'architecture ainsi comprise se prête à merveille à la démonstration de cette vérité que la logique est l'aînée de la fantaisie, que la diversité prodigieuse de nos œuvres tient plus encore à la différence de nos conditions d'existence et de nos besoins qu'à celle de nos esprits, et que le beau n'est que le couronnement de l'utile.

Ne dites pas que ce sont là des notions trop spéciales, ou peu accessibles à l'enfance. Quoi de plus général, de plus philosophique que ce coup

d'œil jeté sur l'aspect extérieur de la vie des nations? Quoi de plus intéressant, même pour les jeunes intelligences, que ce tableau de la civilisation à tous ses degrés, que ce voyage autour du monde, repris sous différentes formes? Celui qui s'est rendu familières toutes les catégories de l'activité humaine n'est-il pas aussi instruit, aussi cultivé que celui qui a employé de longues années à résoudre des énigmes grammaticales et à peser dans une balance de toiles d'araignée le mérite des auteurs grecs ou latins ? Notre éducation classique nous apprend trop à connaître les passions de l'homme, trop peu à connaître ses travaux, qui méritent tout autant d'exciter notre sympathie et notre émulation. On nous présente la vie comme un roman dont l'intérêt est la gloire ; mieux vaudrait nous la faire envisager comme une histoire dont l'intérêt est le progrès. Je parle d'histoire, et c'est la géographie qui nous occupe. Mais la géographie bien comprise , c'est l'histoire embrassée d'un regard comme dans un panorama. Chaque groupe de peuples marque une époque de l'humanité; l'inégalité du développement des races met à nu les assises de la civihsation, comme les phsse-

ments et les déchirures du sol étalent au jour les couches superposées de l'écorce terrestre, comme l'échelle des êtres vivants raconte, selon l'hypothèse darwinienne, l'évolution d'où est née notre espèce.

Nous arrivons enfin à la géographie telle qu'on nous l'enseignait autrefois, et qui comprend toute une série de chapitres sur les différentes parties du monde et les différents États qui se partagent le giohe. Ici la mémoire joue un plus grand rôle que la raison et l'imagination ; il faut graver dans l'esprit des formes, des noms et des chiffres. Mais un maître habile se gardera des énumérations sèches et des catalogues ennuyeux. Il n'abusera pas non plus, nous l'avons dit, de ces travaux cartographiques qui prennent aux élèves un temps précieux, et les occupent beaucoup pour les instruire peu. Il tempérera, par des descriptions pittoresques et des digressions piquantes, l'aridité des notions qui forment le squelette de la science. Un professeur qui ne serait pas gêné par la rigueur des programmes pourrait renverser l'ordre logique des leçons, briser la chaîne des idées, mêler dans une confusion apparente la synthèse et l'analyse, la géographie

générale et la géographie spéciale. Car le plan que nous avons indiqué a un défaut manifeste ; la partie du cours qui s'adresse à la mémoire ne vient qu'en dernier lieu, et la mémoire des élèves est d'autant plus docile qu'ils sont plus jeunes. La théorie des formations géologiques, des saisons, des climats, s'adresse à des esprits plus mûrs, impose un plus grand effort d'intelligence que la liste des cours d'eau, des provinces et des villes. Aussi sera-t-il bon de s'y prendre à deux fois pour enseigner la géographie. Dans les basses classes, on joindrait seulement aux noms propres des détails amusants, des récits de voyages et de découvertes ; plus tard on replacerait l'édifice sur sa base ; on assignerait aux diverses parties de la science la place qu'elles doivent occuper dans l'esprit de l'homme fait. Rien ne nous oblige à prescrire d'avance une méthode uniforme ; les règles d'une bonne pédagogie sont autre chose que les lois de la déduction philosophique.

Ces pays que nous avons décrits, ces peuples que nous avons vus vivre et agir dans leurs domaines, ne demeurent point isolés. Les hommes vont sans cesse d'une contrée à l'autre, pour

changer de séjour, pour se distraire, pour s'instruire, pour transporter des marchandises. L'univers est un grand corps qui a sa circulation et ses artères. L'étude des migrations et [des échanges achève la géographie. Plus la civihsation fait de progrès, plus le monde nous apparaît comme un vaste atelier. Autrefois chaque région se suffisait à elle-même ; un petit nombre de produits traversait les continents et les mers ; le commerce ne fournissait qu'au luxe. Aujourd'hui les objets les plus nécessaires à la vie, le blé, le coton, la laine, nous allons les chercher jusqu'aux antipodes. Le plus pauvre de nos ouvriers ou de nos paysans met à contribution, pour se nourrir et s'habiller, l'Inde, l'Amérique, l'Australie. Ses souliers sont faits avec le cuir de la Plata, son linge et ses vêtements avec le coton des États-Unis, la laine de la Nouvelle- Galles, le chanvre de la Russie ; il sucre son café du Brésil avec le jus cristallisé des cannes de Java. Le lard qui assaisonne sa modeste pitance vient peut-être de Cincinnati ; le blé dont est fait son pain arrive d'Odessa, de Chicago ou de Bombay ; il s'éclaire avec le pétrole de la Pensylvanie ou l'arachide du Sénégal. En dépit des so-

phismes et des jalousies nationales, nous usons chaque jour davantage des produits étrangers ; si nous ne produisons chaque jour davantage pour l'étranger, c'est un symptôme de crise ou de décadence. La division du travail, qui a commencé dans la famille aux époques primitives, s'est graduellement étendue à la tribu, à la cité, à la province, à la nation ; elle s'étend désormais à l'humanité. La vapeur donne à notre espèce un appareil circulatoire général, comme l'électricité lui fournit un système nerveux. Les lois économiques, en vain contrariées par des intérêts égoïstes et suspendues par des précautions nuisibles, font dépendre, au moins en partie, l'activité et la prospérité de chacun de l'activité et de la prospérité de tous. Le commerce international rend tous les peuples solidaires, sans affaiblir leur responsabilité particulière ; nous continuons à conquérir notre part personnelle de jouissances et de richesses, mais dans un fond de plus en plus commun.

A la mobilité croissante des produits doit correspondre la mobilité des hommes. La migration des Huns et la grande invasion germanique ont déplacé moins d'êtres humains que le défri-

chement des États-Unis et la mise en valeur des pâturages australiens. Telle compagnie de paquebots transporte plus de colons qu'Attila n'a remué de barbares ; le chemin de fer du Nord amène plus de Belges en France que Glovis n'a conduit de Francs-Saliens dans les Gaules. La fécondité de certaines races, n'étant plus entravée par la guerre, la famine et le désordre, les contraint de lancer dans le monde leurs essaims pacifiques. Le jour approche peut-être où l'offre et la demande du travail, comme l'offre et la demande des marchandises, tendront à s'équilibrer à travers des milliers de lieues de distance, où les ouvriers se porteront en foule d'un État, d'un continent vers l'autre, comme ils se portent déjà des campagnes vers les villes. Il appartient à la géographie, telle que nous l'entendons, de nous faire connaître la direction et la force des courants actuels, qui deviendront des torrents, et qui dès maintenant suffisent à mêler les peuples, à en créer de nouveaux, à faire osciller le centre de gravité de la masse humaine.

Ainsi la géographie, cette science naguère dédaignée, qui a conquis malaisément une place modeste à la suite et sous le couvert de l'histoire,

nous apparaît comme la maîtresse branche de l'enseignement secondaire. C'est elle qui hériterait de la plus grande partie du temps et du travail que laisserait vacants l'abandon des langues mortes. On jugera s'il y a quelque chimère dans ce vaste programme, si nous avons quelque chose à gagner à un changement si complet. Du moins, on ne saurait contester que le vide est comblé.

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