AVANT-PROPOS
Les lecteurs bienveillants qui ne refuseront pas d'ouvrir ce volume et de le parcourir d'un bout à l'autre, se convaincront aisément par les répétitions et les redites même dont ils auront plus d'une fois l'occasion de s'apercevoir et de se plaindre, que le livre Au ministère de VInstruction publique manque aux lois les plus élémentaires de la composition littéraire et que ce n'est même pas un livre, mais tout simplement un recueil de discours déjà tombés dans l'oubli et qui ne méritent pas de revoir le jour; mais s'ils le lisent avec quelque attention, ils ne pourront guère contester l'unité des vues, non plus que la sincérité et l'ardeur des convictions qui éclatent dans ce volume à toutes les pages, et qui ont suggéré la pensée de rassembler ces discours, prononcés en tant d'endroits divers et devant des auditoires si différents, en un corps d'ouvrage qui ne soit pas trop indigne d'être offert au grand public.
En effet, une idée, qui semblera dominante au point d'être exclusive, se retrQ.uve au fond de ces discours, de même qu'une conviction, pour ainsi dire unique, les anime tous : c'est, d'une part, l'idée que la démocratie
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poursuit sous nos yeux, par les efforts énergiques des uns et malgré la résistance non moins passionnée des autres, son œuvre de transformation politique et sociale, que cette œuvre est le résultat normal du développement des sociétés modernes, et que c'est là un fait qu'il n'est au pouvoir de personne d'écarter ni d'abolir; c'est, d'autre part, la conviction que ce fait inéluctable de la démocratie, si gros d'incertitudes et de périls, ne pose devant les sociétés troublées et inquiètes qu'un seul problème, qui n'est ni politique ni social au sens ordinaire de ces mots, mais d'un ordre plus élevé et d'une difficulté supérieure, un problème d'éducation.
Au mois de juillet 1852, six mois après le criminel attentat du Deux-Décembre, au moment où la France venait de s'abandonner elle-même aux mains d'un homme qui promettait de la sauver des terreurs qu'elle ressentait de l'exercice de sa propre souveraineté, un des écrivains de notre siècle qui ont eu le sens le plus précis et le plus exact de la Révolution française et de ses principes, en dépit de ses erreurs et de ses paradoxes, P.-J. Proudhon, rompant tout à coup le silence de mort qui suivit le coup d'État et cherchant à réveiller l'opinion de sa torpeur, imprimait ces paroles remarquables : « Je me rallie sans réserve aux hommes honnêtes de tous les partis qui, comprenant que démocratie c'est démopédie, éducation du peuple, acceptant cette éducation comme leur tâche et plaçant au-dessus de tout la liberté, désirent sincèrement, avec la gloire de leur pays, le bien-être des travailleurs, l'indépendance des nations et le progrès de l'esprit humain. »
La nouveauté hardie de cette définition aussi juste que profonde de la démocratie, me frappa vivement dès cette époque et malgré mon extrême jeunesse.