‹ La question du Latin. -- (volume 2)Chapitre 38 sur 55 · INAUGURATION DE LA STATUE D ARMAND CARREL · texte numérisé non relu

INAUGURATION DE LA STATUE D ARMAND CARREL

blicain, et c'est ce qui m'a permis tout à l'heure de l'appeler un précurseur.

Il avait d'ailleurs à son service une plume qui valait une épée. A travers des fortunes bien diverses, il n'avait cessé de travailler, pour étendre, assouplir et fortifier un talent d'écrivain, dont il avait reçu de la nature les premiers germes comme un don des plus précieux. Les études d'Armand Carrel ne semblaientpas l'avoir préparé à prendre jamais un rang dans la littérature politique de notre pays. Mais il avait ce qui supplée aux études, une vocation ferme et sûre, secondée par une volonté opiniâtre. A toutes les époques de sa vie, dans toutes les situations, on le trouve occupé à lire et à relire les maîtres, ceux de l'antiquité surtout. Ses connaissances en histoire étaient aussi étendues que solides. Il avait fait une étude spéciale de l'histoire de la révolution d'Angleterre, et le livre qu'il a laissé sur ce sujet ne contient pas seulement des allusions plus ou moins forcées à la situation politique de la France sous le règne des Bourbons, mais des vues sérieuses et profondes sur la marche inévitable des événements quand, dans un pays quelconque, se déchaîne la contre-révolution. Ce livre ne passa pas inaperçu , et c'est même pour l'avoir composé qu'Armand Carrel fut jugé digne par MM. Thiers et Mignet d'être appelé en troisième à l'honneur de diriger le National.

Le National! Que de souvenirs le simple nom de ce journal, aujourd'hui encore cher à tout le parti républicain, réveille dans tous les cœurs!

Le National du 2 janvier au 30 juillet 1830, c'est 1 "œuvre de M. Thiers, c'est le journal qui a renversé les Bourbons de la branche aînée : en les enfermant dans la Charte, on était sûr de les étouffer. C'est le journal qui a donné le signal de l'immortelle protesta* tion des journalistes. Le nom d'Armand Carrel figure à sa place en tête de ce document historique.

Mais ce n'est pas à ce National que se rattache vraiment la vie militante du grand publiciste républicain, c'est à un autre National dont il fut le seul rédacteur en chef, et où il déploya contre la royauté consentie de Juillet toutes les ressources de la polémique la plus ardente qui fut jamais, sans cesser d'être la plus loyale. Le National de Carrel appartient exclusivement au parti républicain. Sa collection est pour nous comme de vivantes archives; nous y retrouvons, avec nos titres et nos doctrines, de véritables modèles de discussion serrée et palpitante, sans parler des plus admirables exemples de courage et d'honneur.

Armand Carrel (pourquoi ne pas le rappeler?), tout républicain qu'il fût, ne s'était pas déclaré pour la République aussitôt après la révolution de Juillet. 11 semble qu'il ait voulu, lui aussi, faire un essai loyal, celui d'une monarchie populaire entourée d'institutions démocratiques. 11 ne tarda pas à être détrompé. C'est le 1" janvier 1832 qu'il fit sa profession de foi de journaliste républicain. Il était en pleine possession de ses forces et de son talent. Il n'avait pas trente-deux ans, mais son autorité était grande : à ses amis, il inspirait le respect et l'affection; à ses adversaires, la crainte mêlée de considération qui reste son meilleur titre à l'admiration de la postérité. On peut s'étonner à bon droit, dans le temps où nous vivons, qu'un homme si jeune eût su mériter une estime si générale. C'est que ses écrits de tous les jours attestaient, en même temps que la vigueur de son intelligence, toute l'élévation morale de son âme. On sentait que l'on avait devant soi un homme, un caractère. Le style nerveux, l'éloquence altière, la dialectique puissante d'Armand Carrel comptent pour beaucoup dans la renommée qu'il a laissée; mais ce que ses contemporains prisaient plus haut que tout cela, c'était le dévouement de Carrel à ses opinions, à son parti, à son pays; c'était ce haut senti-

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ment de dignité personnelle qui semblait animer tous ceux qui le suivaient et qui a fait des républicains de ces temps agités une véritable élite où la France aimait à retrouver, comme on l'a dit, les traits fidèlement gardés de l'ancien type national.

Armand Carrel, journaliste, ne se livrait pas seulement à la polémique, il travaillait à l'éducation politique de ce parti qui le reconnaissait pour chef. De là ces accents si mâles, si vibrants, que l'on entend encore retentir à travers les âges et qui sont comme une langue antique qu'il nous faut maintenant réapprendre ; de là ces vues larges, ces belles pensées, ces déclarations tantôt généreuses, tantôt dédaigneuses, où l'on croit découvrir les formules mêmes de la plus noble politique républicaine. En veut-on des exemples? Qu'il me suffise de citer l'article sur la mise des journalistes au secret en cas de vente de leur feuille sur la voie publique, et cet autre article sur le défi des provocateurs légitimistes, relevé par les écrivains républicains après l'arrestation de la duchesse de Berry, et tant" d'autres pages aussi émouvantes sur le procès des ministres, sur les soulèvements de la Pologne, sur le rôle de la France en Europe après la révolution de Juillet.

Armand Carrel a été ainsi reconnu, de par l'ascendant de son mérite et de son caractère, comme le chef de notre parti par ceux qui nous ont précédés dans la carrière. C'est une grande dette que nous acquittons aujourd'hui, mais c'est pour nous un fier honneur. La destinée de Carrel a été si courte, mais si éclatante, que l'on peut se demander si ce n'est pas une chance de plus dans cette vie prématurément brisée que d'avoir été enlevé brusquement à toutes les difficultés, à toutes les incertitudes, à toutes les fautes, à toutes les déceptions qui l'attendaient sur son chemin. Qu'aurait fait Carrel, s'il eût vécu? Question souvent posée,

comme s'il dépendait de qui que ce soit de la résoudre! La mort a ses secrets qu'il est digne et sage de respecter. Mieux vaut interroger la vie si brève d'Armand Garrel pour y puiser les enseignements qu'elle peut renfermer.

Armand Carrel a été le chef de son parti : comment son parti Ta-t-il traité? Messieurs, c'est pour nous un devoir, si pénible qu'il soit, de nous adresser cette question, à laquelle, hélas I l'histoire nous force à faire la plus triste réponse. Carrel avait non seulement du caractère, c'est-à-dire ce par quoi un homme se distingue des autres et ce par quoi les autres peuvent faire fond sur un de leurs semblables; mais il avait, si je puis ainsi parler, la coquetterie, la fierté, l'orgueil de ce caractère même... Toujours prêt à se donner tout entier à sa cause, il ne s'abandonnait pas à des familiarités qui l'eussent choqué. On le trouvait hautain, quand il n'était que réservé, et quelquefois dédaigneux, quand il n'était que timide. On le soupçonna d'aristocratie, lui dont les dernières méditations, comme l'atteste le Dossier d'un prévenu^ trouvé dans ses papiers après la fatale rencontre, opt été écrites pour les plus nombreux et les plus pauvres du parti républicain, qu'il voulait élever à la dignité de citoyens libres et de travailleurs aisés. On l'accusait d'aimer le commandement, lui qui rêvait des magistratures avec la simplicité républicaine. Il a été ainsi méconnu, quoique suivi. Il a souffert de ces malentendus entre soi-même et les siens. Son existence, en apparence si enviable, n'était pas heureuse. Nul ne portait plus haut que lui le sentiment du devoir et l'idée de la responsabilité. Il gémissait des fautes qu'il montrait, sans>réussiràen détourner ses amis toujours prêts à les commettre.

Pour bien comprendre tout ce qu'a dû ressentir d'amertume une nature ardente et généreuse comme celle d'Armand Garrel, il faut, messieurs, se reporter

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à ces temps où la liilte pour l'idée républicaine, soutenue par un petit nombre d'hommes toujours prêts à donner leur vie, exigeait du chef autant de sang-froid que de résolution, autant de courage que de patience. 11 fallait savoir se risquer pour tenir sans cesse en haleine ces dévouements toujours prompts à se décourager, et il fallait savoir aussi inspirer la prudence, la circonspection, pour ne pas exposer soit à des pièges sans cesse tendus, soit à des périls certains mais inutiles, des vies précieuses à ménager. Un tel rôle, contradictoire dans les termes, contradictoire aussi dans les moyens, ne donnait que trop souvent aux soldats inexpérimentés, aux amis imprudents ou trop pressés d'Armand Carrel, des prétextes pour douter de lui. Un pareil doute est ce qu'il y a de plus dur pour un homme de cœur : il mène droit au soupçon, et le soupçon dont peut être l'objet de la part des siens un chef politique, est l'arme la plus sûre pour le tuer. Armand Carrel a souffert aussi d'avoir eu raison contre son propre parti : situation pénible, car la politique, maîtresse impérieuse et jalouse, semble imposer quelquefois d'étouffer en soi son propre bon sens et d'éteindre les lumières de sa raison. Armand Carrel, qui était fait pour toutes les grandeurs, a connu ces misères. Il n'est peut-être pas inutile de les rappeler en ce jour où tout nous parle de sa gloire, sans que rien nous redise ses infortunes. La vie politique est faite de ces choses, et cette cérémonie serait vaine, indigne du grand homme dont nous saluons l'image, si elle ne devait nous profiter.

Chers Concitoyens,

Le parti républicain, que conseillait et guidait Armand Carrel il y a plus d'un demi-siècle, n'est plus aujourd'hui dans la France à l'état de parti; il se con-

fond avec la nation elle-même; il a enfin conquis et fondé son gouvernement; il travaille à la réforme progressive des institutions que nous a léguées le passé et qui trop souvent embarrassent encore la marche accélérée de la démocratie sur la route du progrès et de la justice.

Cette démocratie républicaine a maintenant la responsabilité des destinées de la France. Si elle veut être à la hauteur de ses devoirs, qu'elle se montre la digne héritière de ces aînés du parti républicain qui l'ont appelée à la vie publique !

C'étaient des hommes de devoir et de sacrifice, dévoués à la vérité et au droit, prêts à mourir pour leurs idées et pour leur patrie. C'étaient des hommes antiques, dignes de Plutarque, qui leur avait fourni des modèles. Ils s'appelaient entre eux du beau nom de citoyens, et, dans les élans de leur amitié civique, ils se tutoyaient comme les frères d'une même famille, comme les fils d'une mère commune, la France, qu'ils aimaient d'un amour sans bornes, parce qu'elle est l'organe de la justice dans le monde. Beaux, simples et grands, qu'ils soient devant nos yeux comme d'admirables modèles. Nous sommes entrés dans la carrière, où ils ne sont plus, pour suivre leurs traces, continuer s'il se peut leurs vertus, et mériter comme eux reconnaissance et respect.

Ne leur ménageons point les nôtres.

Armand Carrel a été l'un des premiers parmi les ancêtres de la démocratie d'aujourd'hui.

Honneur à sa mémoire, et vive la République!

(10 juillet)

Monsieur le Maire,

Je vous remercie du cordial respect avec lequel vous avez porté la santé de M. le président de la République, et vous, messieurs, je vous remercie de l'empressement avec lequel vous avez accueilli les affectueuses paroles de votre maire.

Messieurs, en portant la santé de M. Jules Grévy, vous portez la santé d'un contemporain d'Armand Carrel, d'un homme qui a été nourri à l'école de ces anciens républicains que souvent on a désignés sous le nom de républicains de sentiment, mais qui étaient aussi — on a bien le droit de le dire quand on parle d'hommes comme Armand Carrel et comme Jules Grévy — des républicains de prévoyance et de raison. (Adhésion unanime et applaudissements prolongés.)

M. Jules Grévy est aujourd'hui le premier magistrat de la Répubhque. Partout où des républicains s'assemblent, ils tiennent à honneur de le saluer — et sa popularité, je devrais vous dire mieux, son autorité morale... (nouveaux applaudissements) est si universellement reconnue qu'il serait impossible maintenant.

avec les mœurs nouvelles que nous commençons à jious donner, impossible à n'importe quelle assemblée de citoyens ayant vraiment souci des intérêts sérieux de la patrie, de ne pas tourner ses regards et sa pensée vers l'homme plein de jours et d'expérience qui est à la tête des affaires de l'État.

C'est, messieurs, que le pays républicain comprend bien que ses affaires sont 'dirigées par M. Jules Grévy avec autant de prudence que de modération, avec une connaissance des hommes et des choses devant laquelle on s'incline tous les jours, non seulement dans la surveillance générale des grands intérêts publics, mais dans les plus petits détails et dans les moindres incidents. Cette expérience, messieurs, pour ceux qui approchent M. Jules Grévy et qui travaillent sous sa direction, se montre à eux sous les traits d'une souriante sagesse; mais si l'on allait bien au fond, sous cette souriante sagesse, on n'aurait pas grand'peine à découvrir aussi comme un fin sentiment d'ironie narquoise. (Assentiment général et vifs applaudissements. — On rit.)

Messieurs, il ne saurait être défendu à un homme qui a soixante ans de vie publique sans tache livrée au jugement de ses concitoyens, de sourire quelque peu, quand il voit des popularités factices s'agiter autour de lui... (Bravos et acclamations. — Mouvement prolongé.)

Non, messieurs, il ne saurait être défendu à M. Jules Grévy de compter sur le bon sens de son pays, et, dans cette ville de Rouen où vous avez voulu accueillir avec tant de bienveillance les ministres qu'il a présentés à la confiance des Chambres, M. le président de la République serait sûr de trouver des hommes pour le comprendre, le soutenir et le seconder.

J'en viens, monsieur le maire, à ce que vous avez bien voulu dire de si obligeant pour ma personne.

Vous ne pouviez rien m'annoncer qui me fût plus agréable que les progrès réalisés, accomplis par l'instruction publique dans votre ville. Vous avez justement pensé que c'était le plus sûr moyen d'intéresser, je ne dirai pas le ministre de l'instruction publique, mais un homme qui a depuis longtemps dévoué ses plus constants, ses meilleurs efforts à l'enseignement populaire, que de lui remettre sous les yeux tout ce que votre patriotique et généreuse cité a fait à cet égard. Je vous en félicite et je vous en suis tout à fait reconnaissant, et si j'osais me prévaloir des fonctions que j'exerce, bien momentanément... (on rit), je vous dirais que vous pouvez compter sur le ministre, comme vous voulez bien compter sur le citoyen. Messieurs, je connais trop la fragilité des ministères sous la République... (Nouveaux rires. — Mouvement.) Une voix. — Cette fragilité est déplorable!

M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. — Je UC

m'en plains pas ; ce serait de mauvais goût à moi que de m'en plaindre, et je constate cet état de choses précaire et chancelant sans aucune amertume. J'oserai môme ajouter qu'à plusieurs reprises déjà je me suis approché des affaires sans passion et que je m'en suis toujours éloigné sans regret. Mes sentiments n'ont pas varié. (Mouvement.)

Mes chers concitoyens, il doit être permis de dire ces choses dans un banquet aussi cordial que celui qui nous rassemble; mais, monsieur le maire, vous n'avez pas voulu parler longuement au ministre et vous avez bien fait; vous m'avez rappelé que je suis journaliste, et je vous en remercie : c'est en cette qualité que je voudrais poursuivre ce discours. (Mouvement d'attention.)

Je vous prie, messieurs qui me faites l'honneur de m'écouter, de vous reporter à ce qu'était notre parti, au temps où Armand Carrel en était le chef, il y a un

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demi-siècle. J'ai essayé cette après-midi, dans les paroles que j'ai prononcées au pied de sa statue, de vous montrer quels avaient été les déboires, les amertumes, les inquiétudes de ce grand cœur uni, fort heureusement pour lui et pour nous, à un ferme caractère; et cependant, moins de cinquante ans après, la force des idées qu'il défendait a fini par prévaloir.

Que de luttes, que de mécomptes! quelles alternatives de succès et de revers! Si elles ont triomphé, c'est que ces idées étaient vraies et que leur défenseur, Armand Carrel, était dans le sens véritable de la Révolution; c'est que, malgré les clameurs des privilégiés qui avaient cru prendre possession à tout jamais du pouvoir et de la direction de la société française, malgré leurs résistances et malgré leurs dédains, Armand Carrel soutenait la plus noble et la plus juste des causes.

Il n'y a pas de plus noble cause, en effet, que celle qu'il avait adoptée et qu'il a si bien défendue; c'est la cause de la justice et de l'égalité, servies par un gouvernement fondé sur la liberté.

Armand Carrel ne croyait pas que la République pût se passer de pouvoir. Il a pu, aux différentes époques de sa carrière si agitée, concevoir ce pouvoir sous telles ou telles formes particulières et déterminées. Ses opinions ont plusieurs fois varié à cet égard. Il ne s'est même pas déclaré républicain du premier coup, et il ne faut pas lui en faire un crime. C'est un homme de raison et de patriotisme qui est venu à la République, instruit à l'école de l'expérience, et qui a profité de ses leçons. Mais à aucun moment de sa vie il n'a permis à personne de penser qu'il pût concevoir une société régulière et libre, sans un pouvoir fort et respecté à sa tête. (Applaudissements.)

Au contraire, si un reproche lui a été adressé par quelques-uns de ses contemporains, c'est d'avoir eu

un goût trop marqué pour l'autorité et le commandement.

Messieurs, notre parti, celui d'Armand Carrel est aujourd'hui vainqueur. Il peut encore moins se passer d'autorité et de commandement qu'au temps où il luttait pour le droit à la vie, où il se préparait à conquérir le pays. (Mouvement.)

Mes chers concitoyens, soyez sûrs, en effet, que la tache qui vous incombe aujourd'hui est plus difficile que celle que Carrel, ses amis et ses compagnans avaient entreprise. Fonder le gouvernement de la démocratie sur les mœurs, après l'avoir établi dans la loi : telle est en efifet notre tâche. C'est une œuvre qui réclame une constance poussée jusqu'à l'opiniâtreté, et vous ne l'accomplirez qu'à la condition d'avoir des chefs que vous saurez écouter, suivre et respecter. (Très bien! c'est cela! — Applaudissements répétés.)

Oui, messieurs, si vous voulez, vous, hommes de la fm du xix° siècle, que l'histoire ne vous juge pas sévèrement, pénétrez-vous bien de ces idées : votre œuvre ne vivra que par les services qu'elle saura rendre à la France. (Profond mouvement.) Après les défaites que ce pays a subies, c'est un grand honneur pour la République que d'avoir été appelée par la France à sauver non seulement son territoire et son honneur, mais ce qui restait de sa vie morale, de sa grandeur historique, en un mot de sa nationalité. La France a voulu se renouveler elle-même dans la République et par la République. (Adhésion unanime et vifs applaudissements.)

Je le répète, c'est là le grand titre d'honneur des républicains de notre génération, de ceux qui ont fondé la République après 1870. Mais, messieurs, les républicains d'aujourd'hui, ceux qui ont maintenant la charge et la responsabilité du gouvernement de la démocratie, ceux qui doivent pousser l'œuvre des

devanciers plus loin et plus avant, ceux qui ont la mission d'implanter la République et de la faire passer des institutions dans les mœurs, ceux-là ne peuvent pas, quoi qu'ils disent et quoi qu'ils veuillent, rompre révolutionnairement avec les traditions, avec les mœurs, avec les habitudes de cette nation. Telle a toujours été l'opinion des chefs du parti républicain. On ne nous a jamais appris, ni Carrel, ni personne, que nous pourrions fonder un jour le gouvernement de la démocratie sans reconnaître et proclamer l'idée nécessaire d'un pouvoir éclairé, juste et fort. (Ouiî oui! Très bien! Applaudissements.)

Ce gouvernement, c'est à nous à l'exercer avec modération, comme le pouvoir doit l'être dans une société d'hommes libres.

Messieurs, laissez-moi vous exprimer toute ma pensée. Il est permis, il doit être permis d'avoir et de professer des opinions dites extrêmes. L'antiquité n'a pas dit que la vérité n'est pas dans les extrêmes ; elle a dit, ce qui est infiniment plus juste et plus profond, que la sagesse de la conduite n'est pas dans les extrêmes.

En effet, le poète ne dit pas : In medio stat veritas; il dit : In medio stat virtus (Applaudissements), ce qui est tout différent. Cela veut dire, en eflet, qu'on ne peut bien se conduire qu'en se tenant à distance des exagérations. Ceux qui sont dignes de conduire les hommes sont ceux qui se distinguent par leur modération. (Vive approbation.)

C'est là un enseignement qu'il faut retenir de la vie d'Armand Carrel. Cet homme d'humeur si bouillante était aussi un homme de prudence et de calcul. Que de fois n'a-t-il pas retenu ses amis à la veille d'une entreprise où pouvait se dépenser pour la cause mal servie un courage inutile ! Que de sages et prudents conseils n'a-t-il pas donnés ! Et, quand il voyait que ces conseils n'étaient pas écoutés, que d'angoisses de cœur n'a-t-il

pas ressenties! Ah! messieurs, au moment où nous glorifions sa mémoire, rappelons-nous ses craintes, ses alarmes, ses doutes et même ses désespérances, alors qu'il avait raison contre son propre parti et qu'il le voyait se perdre malgré ses avertissements. (Salve d'applaudissements et mouvement prolongé.)

Messieurs, je ne crois pas que cette fête aurait toute ga signification, si elle finissait sur des paroles aussi sévères. Je vous parle à ma manière, à cœur ouvert et dans toute la loyauté de mon àme. Je vais plus loin, je mettrais volontiers au défi quiconque est dans cette salle de contester l'ardeur et la sincérité des convictions qiii me dictent mon langage. (Applaudissements et assentiment général.)

Laissez-moi donc ajouter qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir d'affermissement de la République que par l'union de tous les républicains. (Oui! oui! et nouveaux applaudissements. — Interruption dans une partie de la salle.)

Oui, messieurs, je répète qu'il n'y a de salut pour la République que dans l'union des républicains.

Je dis que les hommes qui veulent bien servir la République doivent comprendre, à l'heure où nous sommes, qu'il n'est pas possible que la République, fondée depuis dix-huit ans, demeure dans la même attitude défensive qu'à son début, quand elle était contestée, frémissante et guerrière, au temps où elle luttait pour vivre. Elle doit montrer, après *dix-huit ans, qu'elle est le gouvernement de tous, le gouvernement nécessaire, indiscutable et indestructible. (Oui ! c'est cela. Applaudissements répétés!)

Ce que nous voulons, quand mes collègues et moi nous parlons de politique de détente et d'apaisement, c'est précisément donner à la République ce caractère définitif, qui la rende inattaquable.

Voilà notre pensée quand nous affirmons que nous

ne sommes pas un gouvernement de combat, mais un gouvernement de progrès. Nous n'avons plus à détruire, nous avons à édifier. (Mouvement.) Et le pays, qui sait ce qu'il veut, nous reprocherait de préférer à la politique de progrès qu'il réclame une politique de combat qui n'a plus sa raison d'être comme autrefois. (Vive adhésion et applaudissements unanimes.)

Mes chers concitoyens, quand on a, comme moi cesoir, l'heureuse fortune de parler au milieu de républicains de la même opinion, on ne résiste guère à la satisfaction de leur dire qu'il y a de bonnes et justes raisons d'avoir confiance. Je ne parle pas, croyez-le bien, de telle ou telle combinaison ministérielle qui pourra durer plus ou moins longtemps, cela ne fait rien à l'affaire ; non, je parle de ce profond mouvement d'opinion que l'on peut observer dans la France. On comprend enfin qu'il faut que la République soit acceptée par tous, parce qu'il n'y a rien de possible en dehors d'elle, pas plus en 1887 qu'en 1877. C'est là un très grand résultat, messieurs, que j'aime à proclamer dans ce pays de la Normandie, pays de sagesse où l'on fait de la politique bien entendue, bien comprise, une politique qui tient compte des traditions et des intérêts, qui va même plus loin et qui tient compte des préjugés persistants dans certaines parties de la nation. Et pourquoi, messieurs, ne tiendriez-vous pas compte de ces préjugés? Ne sont-ce pas des forces puissantes? El toute la politique ne se réduit-elle pas à des calculs sur l'équilibre des forces? Si Ton ne peut pas vaincre de front les préjugés, la sagesse et l'expérience politiques ne font-elles pas une loi de chercher h les tourner? Ne devons-nous pas faire campagne tous ensemble, au lieu de nous diviser et de nous déchirer, pour éclairer les esprits, répandre la lumière et dissiper ces préventions? (C'est cela! très bien ! Bravos et applaudissements.)

Aussi, messieurs, termine rai-je cette allocution en portant un toast à la ville de Rouen, qui nous a fait un si chaleureux et si cordial accueil, à la démocratie normande, qui donne de si bons exemples à toute notre démocratie, à cette assemblée, qui a bien voulu entendre , écouter mes paroles avec tant de bienveillance, à cette assemblée, qui a bien voulu se souvenir qu'après avoir été associé aux efforts d'un homme de lutte, je suis maintenant assis dans les conseils d'un homme de paix et de concorde qui plane au-dessus des partis. Je lève mon verre, en buvant au président de la République, à M.Jules Grévy! (Applaudissements et bravos répétés. Assentiment unanime.)

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