RÉPONSE AUX ÉTUDIANTS DES FACULTÉS DE LILLE
passion de son parti, de cette démocratie dans le sein de laquelle il était né, pour laquelle il a travaillé, lutté et vaincu, pour laquelle il a usé sa vie prématurément, et pour laquelle finalement il est mort, bien avant l'heure. Oh! quel vide, et quels regrets il nous laisse! (Nouveau mouvement.) Gambetta aimait son parti comme on devait l'aimer, en cherchant sans cesse à l'instruire, à l'élever, à le rendre digne de diriger la France. C'était un homme qui n'avait peur ni des idées ni des mots; il ne craignait pas de dire qu'il faut à la démocratie des guides et des chefs. Quant à moi, je ne fajs guère qu'exposer après lui, mais avec bien moins d'autorité que lui, toutes les pensées qui nous ont été si longtemps communes. C'est là ma joie, c'est ma consolation dans la douleur de l'avoir perdu; c'est mon honneur, c'est mon plus grand titre à l'affection de mes concitoyens.
Je vous remercie, messieurs, et je vous salue. Pour que cette journée soit bonne tout entière, il faut qu'elle ne laisse à personne aucun mauvais souvenir, et si, à l'issue de cette belle fête, il vous reste un sentiment de reconnaissance pour ceux qui y ont pris part, nous serons payés de nos peines, mes collaborateurs et moi. C'est pour vous que nous travaillons, comme des pères qui travaillent pour leurs fils bien-aimés. Messieurs, vous êtes au fond de nos cœurs l'objet de la plus grande affection. (Très bien! très bien! — Bravos et applaudissements prolongés.)
INAUGURATION DE l'éCOLE NATIONALE PROFESSIONNELLE
d'armentières
(6 novembre) •
Messieurs,
Permettez-moi de vous adresser la parole, avant de quitter cette maison qui fait tant d'honneur à votre ville. Il me serait en effet bien difficile de prendre congé de vous sans vous communiquer les impressions que je garderai de la visite que nous venons de faire.
Je ne crois pas qu'il existe , ni en France ni à l'étranger, un établissement qui puisse rivaliser avec celui-ci : pour ma part, je n'en ai jamais vu. On y est tout d'abord attiré par un sentiment de vive curiosité. Uesprit se demande comment tant de bâtiments divers, accumulés plutôt que réunis, et qui semblent même être étrangers les uns aux autres, peuvent être reliés par une pensée unique et concourir à un but commun. Mais, quand on pénètre dans les diverses parties de ce vaste organisme, on arrive bientôt à reconnaître qu'une pensée supérieure et maîtresse a présidé à cet ensemble de constructions. Ce grand et magnifique édifice a une âme, un principe de vie dont on sent la force dans le présent et dans l'avenir. (Mouvement.)
INAUGURATION DE L'ÉCOLE d'aRMENTIÈRES 315
Cette pensée est celle même qui doit animer toute l'organisation de l'enseignement professionnel dans notre démocratie laborieuse. Si vous me permettez une image qui vous traduira bien mon impression, je dirai que ce qui caractérise cet établissement, que ce qui livre aux regards l'inspiration de laquelle il procède, c'est non plus un clocher, comme autrefois dans les églises, ni un beffroi, comme dans les anciens hôtels de ville, ni un portique, comme on en mettait au seuil des académies : ce qui caractérise ce monument d'un temps vraiment nouveau, c'est une cheminée d'usine. (Mouvement.) Messieurs, nous sommes bien dans une maison qui ap partient à la société moderne. Oui, c'est ici une usine, un laboratoire dont la pièce maîtresse est une machine à vapeur, conduite jusqu'à présent par la force et l'adresse d'un homme, et à laquelle vous allez plier la jeune imagination et l'habileté naissante des enfants de cette école. (Nouveau mouvement. — Applaudissements.)
Messieurs, je n'hésite pas à proclamer ce qu'il y a de vraiment neuf et beau dans cette conception. Mais ce qui n'est pas moins beau, c'est d'avoir, comme l'a si bien fait M. Chipiez, l'architecte de cette maison, mis l'éducation la plus savante, la culture artistique la plus savante et la plus raffinée, au service d'une idée de notre temps et d'un monument tout moderne. (Applaudissements.)
C'est bien ce qui prouve, pour le dire en passant, <{ue tout progrès repose sur la connaissance profonde du passé. Je suis convaincu, pour mon compte, que M. Chipiez n'aurait pas réussi à créer cet édifice admirable avec sa vivante originalité, s'il n'eût pas connu tous les monuments du monde, étudié les chefs-d'œuvre de tous les temps. Il n'a été vraiment créateur que parce qu'il était profondément instruit. (Nouveaux applaudissements.)
Je remarque, d'ailleurs, que tout ici est si bien com-
biné sous le rapport de l'hygiène, de la distribution de l'air et de la lumière, pour satisfaire aux besoins de l'instruction comme aux nécessités du bien-être, que ce savant architecte, qui est un grand artiste, apparaît aussi, par une juste récompense de ses efforts, comme un véritable bienfaiteur de l'enfance appelée à grandir et à se développer en ces beaux lieux. (Très bien! très bien! — Assentiment unanime et applaudissements.)
Nous devons une grande reconnaissance à un pareil homme, et j'espère qu'il me sera possible de la lui témoigner un jour; toutefois je souhaiterais que cette reconnaissance lui parût avoir trouvé sa première expression dans les paroles que je suis si heureux de prononcer devant vous en sa présence. M. Chipiez peut être sûr que son école sera souvent visitée. Rien que par sa contexture extérieure elle attire les regards, et par ses dispositions intérieures elle retient et fixe l'attention. Il nous reste à souhaiter qu'un pareil établissement excite l'émulation des villes d'industrie et de commerce, et que partout on cherche à l'imiter. (Vifs applaudissements.)
L'école d'Armentières est la troisième école nationale professionnelle que la République ait fondée : nous avons maintenant trois établissements de ce genre qui sont des modèles : Voiron, Vierzon et Armentières. Je ne dis pas qu'on en doive construire partout de semblables; ce ne sont pas les désirs qui nous manquent, mais les moyens. Personne ne peut songer à créer artificiellement les grands centres industriels, indispensables à la création d'écoles comme celle où nous sommes, c'est l'œuvre du temps; c'est aussi le devoir des hommes de bonne volonté de suivre le temps et de marcher avec lui. Ayons donc la confiance que toutes les administrations républicaines n'hésiteront pas à marcher dans la voie qui vient d'être ouverte. (Très bien ! très bien !)
INAUGURATION DE L'ÉCOLE d'aRMENTIÈRES 317
Il y a un caractère spécial, vraiment neuf, qui frappe dès les premiers regards dans ce système d'écoles juxtaposées : c'est que ces établissements réunissent et groupent toute la jeunesse d'une grande cité industrielle, depuis la première enfance jusqu'à l'âge où l'écolier, où l'adulte devenu apprenti, presque ouvrier, peut commencer à tirer parti et profit de ses connaissances et à combattre, à son tour, ce combat pour l'existence, qui est la destinée commune de tous les hommes de travail dans ce siècle de science et de labeur. Cette école d'un nouveau genre abrite ainsi près de quinze années de l'existence des jeunes Français qui la fréquentent, les quinze meilleures années de leur vie. Aussi sera-t-elle considérée par eux, j'ose l'espérer, comme leur maison, leur foyer, leur berceau, et conséquemment lui garderont-ils respect et reconnaissance. (Mouvement.)
On trouve à l'entrée de cette maison une école maternelle, de laquelle on sort pour entrer dans l'école primaire; au-dessus du premier degré, on trouve une école primaire supérieure, et celle-ci est à son tour complétée par un enseignement technique et professionnel qui prend l'écolier pour l'élever à la dignité d'apprenti. C'est donc un système entier d'éducation pour la jeunesse du peuple qui est organisé pour la première fois dans nos trois établissements de Yoiron, de Vierzon et d'Armentières.
La création de ces écoles professionnelles et techniques était depuis longtemps réclamée. Pourquoi ne pas dire aussi qu'on a longtemps considéré cette création comme aussi impossible qu'inutile? Il est à peine besoin, je pense, de vous rappeler que la Révolution française avait fait de cet» enseignement une partie essentielle de ses programmes d'éducation, et qu'il procède de l'une des vues les plus étendues et les plus profondes de l'un des plus éclatants génies qui ont
318 AU ministl:re de l'instruction publique
éclairé notre xviii^ siècle, de Diderot, qui le premier, dans V Encyclopédie^ a mis le travail manuel en honneur et à la place noble qu'il doit occuper dans une société où tout vient du travail, aussi bien la richesse que le mérite personnel. (Applaudissements.) Pour faire passer une telle idée de la théorie dans les faits, et pour réaliser dans renseignement public cette pensée du maître-ouvrier de V Encyclopédie^ il a fallu plus d'un siècle, mais enfin nous voilà au but, et déjà nous touchons aux résultats. Ces résultats, comment les obtiendrons-nous d'une façon heureuse et définitive? En d'autres termes, à quelles conditions pouvons-nous recueillir les bienfaits que notre société attend de l'éducation professionnelle ? Messieurs, je n'hésite pas à le dire, cet enseignement ne serait qu'un leurre, qu'une déception, ce serait de l'argent dépensé inutilement et en pure perte, si l'on prétendait fonder l'enseignement technique et professionnel exclusivement sur des vues théoriques, d'après des plans préconçus, abstraction faite des intérêts, des besoins, des nécessités des différents milieu^ industriels où cet enseignement doit être donné .
C'est pourquoi, messieurs, vous tous, tant que vous êtes, pères de famille, chefs d'atelier ou d'industrie, tous vous devez apporter à cette école tout ce .que vous possédez de lumière, d'expérience, de bonne volonté et de dévouement. C'est là l'esprit de la loi de 1880 sur l'enseignement professionnel. Cette loi a réservé aux municipalités le droit de déclarer si elles ont besoin de ce genre d'enseignement et de ce genre d'écoles. C'est à elles de dire quelle instruction professionnelle, spéciale, particulière leur convient, suivant les besoins de leur industrie ou de leur négoce. C'est de vous que doit partir l'initiative, l'extension, l'amélioration de ces établissements si utiles. Vous n'hésiterez pas, si vous êtes des hommes prévoyants, des
industriels qui tiennent au progrès, afin de pouvoir lutter contre leurs rivaux, à tourner toutes vos sollicitudes vers ces écoles faites par vous et pour vous. Au ministère de l'Instruction publique, on a plus spécialement la charge de l'éducation générale de la jeunesse du pays. Le ministère du Commerce et de l'Industrie se montre très justement préoccupé de faire des ouvriers, et c'est aussi ce que vous voulez faire. Dans les écoles ordinaires, on préparera de jeunes esprits destinés à devenir par la suite d'habiles ouvriers; mais c'est vous, messieurs, par les maîtres que vous aurez à choisir vous-mêmes, en dehors de nous, qui devrez former ces bons ouvriers. Ce point est, à mes yeux, d'une grande importance. C'est une grosse difficulté que de trouver un personnel de maîtres capables de bien enseigner. Il est d'usage de dire qu'on n'enseigne que ce qu'on connaît bien et qu'il suffit, quand on veut donner la connaissance 'd'un art ou d'un métier, de faire appel à un homme du métier, qui a fait ses preuves. Je ne voudrais pas heurter de front une idée aussi communément répandue. Je dirai toutefois qu'il y a ici une apparence dont il faut se défier. Pour être capable d'enseigner un métier, il faut certainement le connaître non pas seulement en théorie, mais l'avoir pratiqué; mais pour trouver tout un personnel de maîtres, de vrais maîtres, c'est-à-dire d'hommes capables d'ouvrir les intelligences à la lumière, de faire comprendre aux élèves ce qu'on tient à leur apprendre, ce n'est point chose facile, ni commune. Pour être maître, il faut avoir appris à l'être, et je dis tout de suite ma pensée, en ajoutant que, dans l'avenir, si l'on veut avoir des maîtres d'enseignement technique, il faudra créer des écoles normales de maîtres pour ces écoles professionnelles. (Vifs applaudissements.)
Ces écoles normales de l'enseignement technique seront comme les autres; elles rentrent dans ce vaste
et complet système d'enseignement national qu'il est du devoir moral aussi bien que de l'intérêt économique des sociétés modernes de se donner, non pas comme un luxe, mais comme une force nécessaire. Messieurs, n'oublions pas que la République doit tenir les promesses qu'elle a faites aux générations nouvelles. Elle doit les rendre plus fortes, plus libres, plus prospères. Elle n'y parviendra qu'en les éclairant. (Mouvement.)
Messieurs, c'est une œuvre excellente que de former de bons ouvriers; c'est une œuvre nécessaire pour soutenir la concurrence avec l'étranger, pour maintenir la prééminence de notre industrie, pour accroître les éléments de la richesse nationale en augmentant nos éléments de production, pour garder dans le monde la place que notre pays a conquise, non pas seulement par les armes, mais par les arts bienfaisants de la paix. Mais quand nous aurons fait de bons artisans, des ouvriers sans rivaux, des maîtres, des artistes, restera une question qui domine toutes les autres, et dont je me reprocherais de ne pas parler, surtout dans une école professionnelle : c'est qu'on n'est pas dans le monde pour être un tisseur, un instituteur, un mécanicien, pas plus que pour être un médecin, un ingénieur, un avocat ou un professeur : on est dans ce monde pour y vivre comme un être moral et libre, avec le sentiment de la responsabilité et du devoir; pour y être, en un mot, une conscience. La France a de nombreux enfants dont la République doit faire des hommes. Sans doute, on fait bien de former des ouvriers instruits, parce que ces ouvriers instruits sont plus capables que d'autres de devenir des hommes; mais ce qui doit rester la préoccupation des pères de famille, qu'ils soient ouvriers, industriels ou négociants, c'est de faire de leurs enfants, qui sont aussi les enfants de la Patrie, des hommes d'honneur et de
vertu, des citoyens fermes et dignes, pour le service de la France et de l'humanité. (Vive adhésion et applaudissements répétés.)
J'insiste sur ce point, messieurs, parce qu'il ne faut pas abaisser le grand, le noble idéal de la France. Oui, nous voulons avoir des contremaîtres instruits, habiles et marchant à la tête de leurs ouvriers dans leur industrie; mais nous voulons que ces ouvriers d'éhte et ceux qui les suivent soient des consciences libres, ayant dans le cœur le sentiment et dans la tête l'idée du rôle que notre patrie joue dans la civilisation générale du mondé, dont la France reste la première ouvrière.
C'est le rôle de la France qui doit incessamment nous préoccuper. Notre chère et infortunée patrie a le privilège, entre toutes les nations du monde, privilège qui lui a coûté bien des larmes, des douleurs et du sang, d'être la nation initiatrice. N'abandonnons pas cet honneur glorieux. Pour fonder le règne de la démocratie, nos pères et nous-mêmes avons souffert, depuis cent ans, la mort, l'exil, la privation de la liberté, les préjudices, les vexations; sous le gouvernement de la démocratie, il faut que la France soit plus glorieuse et plus forte, plus honorée, plus resplendissante que jamais . (Applaudissements et bravos.)
C'est sur ces paroles, messieurs, que je veux vous quitter, en vous remerciant de votre réception. J'en ai été sincèrement et profondément ému. Jamais je n'ou^ blierai votre ville. En voyant les progrès accomplis par la démocratie depuis quelques années, sous le gouver^ nement de la liberté, j'ai senti ma foi républicaine déborder de mon cœur, car je suis un homme de foij messieurs, et, par ce temps de scepticisme, je ne crains pas de le dire; je désire, je veux faire partager cette foi h mes concitoyens, et mon vœu en vous quittant
serait de vous laisser le souvenir d'un homme de sincérité et de dévouement, d'un homme de courage et de devoir. (Assentiment unanime. Applaudissements prolongés et acclamations. Cris répétés de : Vive la République !)
(6 novembre)
Messieurs,
Je me lève pour répondre aux différents toasts qui viennent d'être portés.
M. le Préfet, avec tact et sûreté, a rappelé les titres de M. le Président de la République à votre affectueux respect. 11 est très vrai, et nous devons nous en féliciter, que, dans toute réunion républicaine, aussitôt que la pensée se lève vers la plus haute représentation de la loi, la personnalité éminente et respectée de M. J. Grévy apparaît à tout Français comme une sécurité, comme une garantie, comme une force et comme un honneur. (Très bien ! très bien ! et vifs applaudissements.)
C'est quelque chose, messieurs, c'est même beaucoup aux yeux des honnêtes gens, que d'avoir servi, pendant soixante ans, la même idée, avec autant de fermeté que de persévérance, et que d'avoir constamment donné k ses concitoyens l'exemple de la probité la plus exacte, unie à, la sagesse la plus calme et la plus digne. (Assentiment général et nouveaux applaudissements.)
C'est de cet exemple que nous devons nous montrer reconnaissants à M. le Président de la République, surtout à un moment où l'on cherche à l'envelopper dans un réseau d'accusations indignes et qui ne sauraient l'atteindre. La première magistrature de l'État doit rester confiée à un citoyen entouré du plus grand respect. Car dans la démocratie, permettez-moi de le dire, il est une vertu civique que nous devons apprendre, si nous l'ignorons, c'est le respect : le respect des services rendus, le respect de l'expérience acquise, le respect des bons exemples donnés, le respect de la raison mise au-dessus des passions, le respect qui est dû à l'homme qui préside au nom de la loi et qui est la plus haute personnification de la France devant l'étranger. (Bravos et applaudissements.)
Messieurs, passant aux paroles plus spécialement personnelles que M. le Maire a bien voulu m'adresser en votre nom, je ne chercherai pas à dissimuler la satisfaction que j'éprouve à me trouver en présence de mes concitoyens de la ville d'Armentières, dans les circonstances qui nous rassemblent.
Certes, un ministre, par le temps qui court, est un être qui se montre, passe et disparaît... (Rires.)
Voix nombreuses. Oui! trop souvent.
M. LE Ministre.., mais, sous le ministre, il y a le citoyen et il y a l'homme. Il y a le citoyen qui voit grandir le nombre des républicains qui pensent comme lui, et qui restent unis à lui pour défendre la même cause. Et puis, il y a l'homme qui reste profondément touché des témoignages de sympathie donnés, en sa personne, aux idées qu'il professe. (Assentiment général et bravos.)
J'ai ressenti, messieurs, cette double satisfaction, en arrivant dans votre ville. Aussi jamais je n'oublierai votre cordiale réception, jamais je n'oublierai cette foule empressée et sympathique, ces visages souriants,
BANQUET d'ARMENTIÉRES 325
ces mains tendues, cet empressement, ces acclamations républicaines, avec cet air de fête sous ce clair soleil, d'autant mieux accueilli qu'on le dit plus rare. (Sourires et bravos.)
Je prends donc plaisir à répéter à cette table ce que j'ai déjà eu l'occasion de dire ce matin, à la réception de l'hùtel de ville : c'est que, dans ce pays d'Armentières, pour nous qui appartenons à la démocratie, pour nous qui sommes nés dans ses rangs, qui vivons et travaillons pour elle, c'est vraiment une joie de voir que la démocratie républicaine s'élève, qu'elle grandit, qu'elle prend peu à peu confiance en elle-même, qu'elle est de jour en jour plus digne de la liberté par la cordialité qu'elle témoigne à ses hôtes et qui montre qu'elle sait reconnaître ses vrais amis et les saluer au passage. (Adhésion unanime, vifs applaudissements et bravos répétés.)
Messieurs, je veux vous faire part d'une impression que j'ai ressentie. En traversant ce matin vos rues et vos places, je n'ai pu me défendre de dire à votre honorable maire que je me sentais, comme l'année dernière, à pareil jour, en pays américain. Il est très vrai que la ville d'Armentières offre des analogies singulièrement frappantes avec ces villes des États-Unis de l'Amérique du Nord qu'on voit d'abord à l'état de simples hameaux, et puis qu'on revoit trente ans après transformées en cités grandes, vastes et populeuses.
Armentières ne date pas de trente ans et peut montrer de plus anciens titres. Avant d'être une ville industrielle et commerciale, Armentières était une ville patriote, qui a soutenu des sièges pour la défense de ses libertés municipales. Vous pouvez tirer de vos archives des chartes vénérables, car vous êtes aussi fidèles à votre passé que vous êtes soucieux de l'avenir; vous citez avec un orgueil bien naturel la date de 1494, et vous faites bien. (Sourires.) Mais, permettez-moi
' de le dire, cette ville d'Armentières d'aujourd'hui,
celle que nous voyons, c'est vous, mes chers concitoyens, qui l'avez en quelque sorte fondée. Monsieur le Maire, c'est sous vos yeux qu'elle a grandi et prospéré. Messieurs, je veux vous faire une confidence : votre digne maire me disait tout à l'heure, en venant ici, avec une fierté bien légitime et que nous devons tous ressentir et partager, nous tous parvenus que nous sommes; il me disait : « Si vous étiez venu dans ce pays en 1849, vous m'auriez trouvé avec 1500 francs à mon actif. » (Très bien! très bien! et applaudissements prolongés.)
Quelle différence, messieurs! veuillez y songer! Ce que ces trente-huit années représentent de force dépensée, de travail, de virilité, d'énergie, de haute et sévère probité, de capacité industrielle, tout cela peut se mesurer, monsieur le Maire, à la différence de votre état actuel avec votre état de 1849. (Nouveaux applaudissements. — Mouvement.)
Toutefois, j'ajouterai tout de suite qu'en même temps que votre situation personnelle s'est agrandie et développée, celle de tous vos concitoyens s'est notablement améliorée et modifiée : les idées ne sont plus les mêmes ; elles ont marché ; la démocratie a conquis sa place au soleil; elle règne et gouverne, et personne ne la fera jamais reculer. (Non! non! Vive adhésion et applaudissements. — Cris répétés de : Vive la République!)
La démocratie est souveraine maîtresse en ce pays, et ceux qui, comme vous, monsieur le Maire, peuvent et doivent donner le bon exemple n'ont plus qu'une chose à faire : c'est d'entrer dans ses rangs sans arrière-pensée, de l'éclairer de leurs conseils et, pour la modérer, de marcher à sa tête. (Nouvelle adhésion et applaudissements. — Mouvement prolongé.) Aussi, messieurs, je ne crains pas de dire que, nous qui avons la charge et la responsabilité du Gouvernement
républicain en ce pays, quelque éphémère que puisse être l'action qui dérive pour nous de nos fonctions publiques, nous ne manquerons jamais au devoir d'aider à cette transformation de la démocratie.
Et, maintenant, j'en viens à ce qui a été dit par le représentant de mon honorable collègue, M. le ministre du Commerce et de l'Industrie. Oui, il est très vrai que l'établissement que nous inaugurons aujourd'hui est destiné au peuple, et que la République l'a fondé pour la culture intellectuelle et morale et le développement professionnel et technique des enfants de cette grande cité ouvrière. Il n'est pas moins vrai, messieurs, que cette école admirable ne pourrait pas vivre sans vos efforts incessants. Messieurs, cette maison d'éducation, à la fois générale et professionnelle, indique à merveille tout ce que nos institutions démocratiques ont de vraiment rénovateur. J'ai entendu dire que, dans cette ville populeuse, il y a des hommes qui se sont remis à la. poursuite des anciennes chimères qui ont déjà perdu la démocratie, et qu'il y en a même qui caressent de mauvais rêves. Ah! que n'ouvrent-ils les yeux, et que ne fixent-ils leurs regards et leur pensée sur ce magnifique établissement! Ils verraient que la troisième République, plus heureuse en ce point que ses aînées, a commencé son œuvre par la plus importante et la plus féconde des réformes vraiment sociales. Savez-vous ce que signifie cette splendide école d'Armentières? Elle signifie le triomphe du bon socialisme sur le mauvais. (Profond mouvement.) Elle est la preuve que le suffrage universel et ses élus ont pris en main les affaires du peuple et qu'ils ont voulu mettre, à la base des institutions sociales, des écoles, des collèges, des instituts de tous genres qui rénoveront tout en ce pays, depuis les anciennes lois jusqu'à l'intelligence même des populations françaises. (Oui! c'est cela! Bravos et applaudissements.)
Voilà ce que signifie cette école, et c'est ce qui m'amène à vous dire, mon cher concitoyen, à vous qui m'avez parlé au nom de notre parti, qu'en dehors de la République, il ne saurait y avoir, pour les bons citoyens, ni conservation ni progrès ; qu'en dehors de la République telle qu'elle doit être comprise, je veux dire la Répubhque vraie, sincère, cordiale, réformatrice, fortement appuyée sur l'ordre, respectueuse de toutes les libertés, initiatrice de tous les progrès, il n'y a plus d'avenir pour la France. (Applaudissements répétés.)
Oublions donc les vieilles querelles, écartons les rancunes et les récriminations; soyons unanimes pour fnnder l'ordre républicain sur la concorde, pour tenir tête à l'ennemi qui ne désarme jamais, à l'ennemi que je ne nomme pas, mais que vous connaissez bien. (C'est celai Très bien! très bien! — Vifs applaudissements.)
Messieurs, votre concitoyen, M. Chas, a bien voulu, dans son discours, prononcer le nom de l'ami si cher et si grand dont je continue, dans la mesure de mes forces, l'enseignement. Il a été le républicain qui a rendu les plus grands services à la démocratie depuis l'époque héroïque. C'est lui qui a recommandé le premier à ces nouvelles couches sociales, dont il avait salué l'avènement, de s'instruire et de s'éclairer, pour se rendre dignes de leurs destinées nouvelles, destinées qui sont immenses, puisqu'elles se confondent avec celles mêmes de la France. Élevons nos verres en son souvenir, messieurs, pour boire à la force, à l'honneur, à la grandeur de la patrie. (Applaudissements prolongés.)
Rien ne doit vous passionner, rien ne peut vous améliorer davantage que cette constante pensée de la patrie. Puisse la patrie ne jamais cesser d'élever vos esprits et d'échauffer vos cœurs ! (Profond mouvement.)
Je vous salue, messieurs : à la France et à la République ! (Applaudissements et acclamations. — Bravos répétés. — Cris de : Vive la République !)
TRAITEMENTS DU PERSONNEL DE l'iNSTRUCTION PRIMAIRE
DISCOURS PRONONCÉ A LA CHAMBRE DES DÉPUTES DANS LA DISCUSSION DU PROJET DE LOI
(8 novembre 1S87)
Messieurs,
L'honorable M. Keller a prononcé un discours bien pessimiste, pessimiste au commencement, quand il a caractérisé le projet de loi, et pessimiste à la fin, quand il a essayé d'en prévoir les conséquences. La loi, suivant lui, est mauvaise ; elle ne repose que sur des principes faux, elle ne peut donner aucun bon résultat, et les conséquences qui en découlent, avec la tyrannie exercée sur les consciences, ce seront des mœurs publiques de plus en plus corrompues et dégradantes.
Je ne crois pas, pour ma part, qu'il suffise d'apporter de telles déclarations à la tribune pour leur donner l'autorité d'une vérité établie. Ce n'est, ce ne peut être que l'expression d'une opinion individuelle.
M. Keller, dans la commission qui a examiné le projet de loi, était le seul représentant de la minorité de cette Chambre; il a dit qu'il s'était associé à tous les efforts qui ont été tentés pour améliorer la loi,
mais qu'à la fin, désespérant d'obtenir aucune amélio ration, il avait dû se réfugier en quelque sorte dans la rédaction d'un contre-projet, qui exprime sa pensée tout entière.
Ce contre-projet est la négation pure et simple de la loi dans son esprit, dans son texte, dans ses dispositions. Si M. Keller avait bien voulu nous dire, sur d'autres points, comment il entendait réaliser les réformes considérables qu'il nous promet, je n'bésite pas à déclarer que son contre-projet aurait mérité une discussion plus longue que celle qu'il a soutenue luimême devant vous.
M. Keller a affirmé qu'il était possible de faire au moins 70 millions d'économies, à l'aide desquels on parviendrait très facilement à donner aux instituteurs les satisfactions auxquelles ils ont droit, et qui leur ont été promises depuis longtemps. Mais il a négligé de nous apprendre comment il se procurerait ces 50 ou ces 70 millions, à moins de bouleverser tout ce que les Chambres républicaines ont fait depuis sept ou huit ans. (Bruit à droite.)
Il n'a pas d'autre système, en effet, que de défaire tout ce qui a été fait, pour recommencer sur de nouveaux frais. Je ne crois pas que telle soit la volonté de la Chambre, et je ne crois pas non plus que telle soit la volonté du pays. (Interruptions et réclamations adroite.)
A DROITE. Vous n'en savez rien ! (Exclamations à gauche.)
M. LE Ministre. Si nous nous en tenons à la constatation de la volonté du pays, telle qu'elle s'exprime dans cette Assemblée, nous avons le droit de dire que, quant à présent, le pays n'est pas d'accord avec la minorité, mais avec la majorité de la Chambre. (Bruit adroite. — Très bien! très bien! à gauche.)
M. Albert Duciiesne . Nous en reparlerons dans deux ans.
M. LE COMTE DE Lanjuinais. Voycz 06 qui se passe toutes les fois qu'on ouvre une école libre : les enfants désertent vos écoles. Voilà qui montre la volonté du pays !
M. LE Ministre. Messieurs, je veux suivre l'argumentation de M. Keller dans les développements, d'ailleurs si courts, qu'il lui a donnés.
M. Keller n'a pas contesté que la situation des instituteurs fût digne d'intérêt. A cet égard, messieurs, depuis que la discussion de la loi est commencée, on a pu constater sur tous les bancs de la Chambre une véritable unanimité. Cette situation, en effet, loin de. s'améliorer depuis 1881, va s'empirant tous les jours.
M. Keller regrette qu'on ait fermé aux instituteurs certaines sources d'émoluments, par exemple les petits honoraires qu'ils pouvaient toucher dans des fonctions rétribuées à l'église.
Messieurs, le sentiment de la Chambre a été en cela, je puis l'affirmer, d'accord avec le sentiment même des instituteurs. Je n'en connais guère, pour ma part, qui n'aient pas désiré être relevés des fonctions qu'ils exerçaient autrefois.
M. de la Rochefoucauld, duc de Doudeauville. On les destituait, quand ils les conservaient!
M. LE comte de Lanjuinais. Laissez-les libres, et vous verrez !
M. LE Ministre. Je n'en connais guère qui aient réclamé. En tout cas, sur ce point, il était absolument impossible, dans le nouveau système d'instruction publique adopté par les représentants du pays, que les instituteurs restassent dans la situation de dépendance et d'infériorité où ils avaient trop longtemps vécu depuis la Révolution française. (Très bien! très bien! à gauche.)
C'est précisément parce que les lois sur l'instruction publique ont eu pour objet de relever la dignité morale
des instituteurs publics que le moment est venu de relever aussi leur situation financière, car l'une et l'autre sont dans une étroite connexité.
M. Keller a expliqué que tout le mal provenait de ce qu'on avait changé le caractère de l'enseignement primaire. Il croit, il est convaincu que l'instruction primaire est d'ordre familial. Tout au plus va-t-il jusqu'à la loi de 1850, qui lui reconnaissait un caractère communal. S'il était possible que les pères de famille, à eux seuls, fussent en état de se charger de toutes les dépenses de l'instruction primaire, il leur laisserait volontiers cette obligation.
Messieurs, cette conception de l'instruction primaire' n'est plus de mise à notre époque. C'était bon il y a un siècle, et même, dans ce temps-là, les pères de famille étaient obligés de faire appel, pour l'instruction de leurs enfants, à une corporation très puissante, investie, je le reconnais, de toute leur confiance, et qui leur rendait le grand service d'élever leurs enfants de la manière et dans la mesure que les mœurs comportaient alors. Cette corporation, c'était l'Église. Or l'un des principes de l'instruction donnée par l'Église était la gratuité, à telles enseignes qu'aujourd'hui les congréganistes qui donnent l'instruction primaire sont astreints à donner cette instruction gratuitement, et ne peuvent, en aucun cas, s'affranchir de cette obligation.
Ainsi, le principe de la gratuité, qui nous est si durement et si amèrement reproché, ne nous est pas propre : il n'est pas propre à la société nouvelle qui date de la Révolution française; il a été reconnu, appliqué de tout temps, et c'est l'Église qui, sur ce point, a donné l'exemple. Je ne fais aucune difficulté de le dire et de le reconnaître.
Les hommes de la Révolution française, aussi bien ceux de la première assemblée que ceux de la dernière, n'ont jamais varié sur ce point. Il a toujours été en-
tendu que l'instruction primaire, celle qui doit être commune à tous les enfants du pays, devait être gratuite. Je me bornerai à vous citer sur ce point un passage du rapport de M. de Talleyrand, évêque d'Autun. Je sais que c'est un évêque qui n'est plus en odeur de sainteté dans l'Église. (Non! non! à droite.)
Un membre a droite. Il ne l'a jamais été!
M. LE Ministre. Il se peut que l'Eglise lui garde rancune des services qu'il a rendus à la société moderne... (Allons donc! à droite); mais cette même société moderne ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il a ouvert la vraie voie à plus d'une question, notamment à celle qui nous occupe.
Il dit, dans son rapport à l'Assemblée constituante :
« Il doit exister une instruction gratuite ; le principe est incontestable; c'est à juste titre que la société est dite accorder gratuitement un bienfait, quand, par le secours de contributions justement établies et impartialement réparties, elle en fait jouir tous ses membres, sans qu'ils soient tenus d'aucune dépense nouvelle...
« La société doit payer pour faire jouir les associés des biens publics qui doivent naître d'une bonne association. Et comme il est évident que l'instruction tiendra toujours un des premiers rangs parmi ces biens, il faut conclure que la société doit aussi payer tout ce qui est nécessaire pour que l'instruction parvienne à chacun de ses membres...
« La seule éducation que la société doive avec la plus entière gratuité est celle qui est essentiellement commune à tous, parce qu'elle est nécessaire à tous. Le simple énoncé de cette proposition en renferme la preuve, car il est évident que c'est dans le Trésor commun que doit être prise la dépense nécessaire pour un bien commun. D'ailleurs, le but principal de l'instruction primaire est d'apprendre aux enfants à devenir un jour des citoyens. » (Très bien! très bien! à gauche.)
Messieurs, telle est la doctrine que le parti de la Révolution française n'a cessé d'appliquer et dont il n'a cessé de se réclamer depuis un siècle. Tous les gouvernements, aussitôt qu'ils ont fait un pas dans la voie ouverte par la Révolution, sont revenus au principe de la gratuité. En 1791, dans la Déclaration des droits de l'homme, il est dit positivement : « Il sera créé et organisé une instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensables à tous les hommes. » (Très bien! très bien! à gauche.)
Toutes les assemblées de la Révolution se sont conformées à ce principe, sauf les assemblées du Directoire, qui, les premières, ont inventé la rétribution scolaire.
A DROITE. Il n'y avait plus d'écoles à ce moment.
M. LE Ministre. En 1833, quand l'illustre M. Guizot a fait faire un pas décisif à la France en matière d'instruction nationale, il a proclamé, lui aussi, le principe de la gratuité, non pas de la gratuité absolue, mais de la gratuité limitée.
A droite. Nous la voulons aussi.
M. LE Ministre. En 1848, quand M. Garnot, ministre de l'instruction publique du Gouvernement provisoire, a présenté à l'Assemblée nationale constituante un projet de loi sur l'organisation de l'enseignement primaire, le principe de la gratuité y était inscrit en première ligne, et l'Assemblée nationale constituante de 1848, dans son article 14, a spécifié que la gratuité de l'enseignement faisait partie en quelque sorte des droits du citoyen. (Très bien! très bien! à gauche.)
Il existe sur ce point une tradition non interrompue, et à cette tradition, les assemblées de la troisième République se sont montrées constamment fidèles. Tous les enseignements qui ont été donnés par tous les hommes éminents qui se sont occupés de ces matières
concourent à l'établissement de la célèbre formule, qui a fini par triompher, et qui cependant est incessamment remise en question : Gratuité, obligation, laïcité.
C'est, messieurs, l'honneur des assemblées républicaines d'avoir fait de ce programme, qui n'a été longtemps que théorique, une loi qui est désormais acceptée par tous les Français... (dénégations à droite), une loi qui passe peu à peu dans les mœurs. Il y faudra un temps plus ou moins long, mais c'est un fait indéniable qu'elle s'acclimate et qu elle entre chaque jour plus avant dans les habitudes de la nation.
Aussi n'est-ce pas au point de vue doctrinal qu'il est possible aujourd'hui de contester la loi nouvelle qui vous est proposée. Cette loi entre, à la vérité, dans une infinité de détails qui méritent d'être examinés les uns après les autres; mais nous n'en sommes plus à discuter une loi de principe ; nous sommes maintenant en train de discuter une loi d'application. C'est une loi d'affaires, une loi budgétaire, et les derniers discours que nous avons entendus, aussi bien celui de M. Keller que les autres, ne sont que les derniers échos de discussions qui ne peuvent plus se ranimer et d'un débat qui est entièrement épuisé. (Très bien! très bien! à gauche. — Réclamations à droite.)
Cependant l'honorable M. Freppel, sur la rétribution scolaire, a cru bon de se placer sous l'égide de deux écrivains qui appartiennent au parti républicain, M. Jules Simon et M. Francisque Sarcey, qui tous les deux, récemment, dans deux articles de journaux, ont paru abandonner ce que nous considérons comme un véritable principe, à savoir la gratuité absolue, et qui ont eu l'air de se ranger parmi les partisans de la rétribution scolaire, sous prétexte que celui qui peut payer doit être invité à le faire, et cela à l'avantage de tout le monde.
Messieurs, j'ai entendu hier la lecture des articles de MM. Simon et Sarcey, mais je me suis souvenu qu'en ce qui touche particuhèrement M. Jules Simon, bien qu'il ait fait à toutes les époques de sa vie des réserves sur l'application intégrale du principe de la gratuité absolue, je me suis souvenu que, dans un de ses anciens livres, il a parfaitement bien expliqué que la gratuité absolue devait être poursuivie avec la même ardeur que l'application de la laïcité.
M. Freppel. Il a pu se tromper!
M. LE Ministre. Il n'a pas pu se tromper, monsieur Tévêque, et je vais vous le prouver, car il a donné à l'appui du principe de la gratuité des raisons métaphysiques, et M. Jules Simon est trop bon philosophe pour errer et se contredire en pareille matière. (Mouvements divers.)
Je vais faire passer sous vos yeux les idées qu'il a exprimées. Elles sont d'une très grande élévation; et à qui lui demanderait s'il est prêt à effacer cette page du livre de VËcole^ je suis sûr qu'il refuserait satisfaction*
J'ai apporté ce livre. Le voici.
M. Freppel. Cela prouve qu'il est revenu à de meilleurs sentiments. (Très bien! très bien! à droite.)
M. MoNTAUT. Il a abjuré.
M. Leydet. Il s'est confessé.
M. Freppel. Vous devriez bien en faire autant. (On rit.)
M. LE Ministre. Je vous demande pardon, messieurs, de la citation que je vais faire. Elle est extrêmement instructive, d'abord parce qu'elle réfutera une partie du discours que M. Freppel a prononcé hier, et qu'il est toujours bon de réfuter un tel adversaire, et ensuite parce qu'elle remettra le parti répubhcain en face des opinions qu'il a professées autrefois, qu'il professe toujours, et que M. Simon lui-même, si je le connais bien, doit professer encore*
M. MoNTAUT. In petto!
M. LE Ministre. « Quelles sont, dit M. Simon, les raisons de donner ou plutôt d'imposer la gratuité à qui la repousse? 11 yen a deux : l'une purement théorique, l'autre expérimentale ; l'une fondée sur les droits naturels et imprescriptibles de tous les membres de l'humanité à l'héritage intellectuel de l'humanité, et l'autre sur l'infirmité de certains hommes qui rougissent de la pauvreté et pensent que la qualité d'élève gratuit peut être une humiliation pour l'enfant et une cause d'indifférence de la part du maître.
« La première raison est un peu métaphysique, ce qui n'est pas un motif pour la dédaigner. Elle touche aux plus hautes questions de la politique et de la philosophie. Ceux qui ne voient dans la société qu'un atelier, dans l'État qu'une compagnie, dans le Gouvernement qu'une gérance, — et ce sont les mêmes en vérité qui ne voient dans le monde que la matière, dans l'histoire que les faits accomplis, et dans la vie que l'intérêt, — ceux-là peuvent assimiler l'éducation à un outillage et calculer si elle est plus économique et plus productive, suivant qu'elle est confiée à l'État ou livrée à l'industrie. »
Monsieur Freppel, veuillez écouter ce qui suit :
« Mais pour nous qui avons une âme et qui mettons aussi une âme dans l'histoire... (Ah! ah! très bien! à droite.)
M. Freppel. On ne l'écoutait pas hier!
M. LE Ministre. «... pour nous qui croyons au monde supérieur, aux destinées immortelles... »
Plusieurs voix a droite. Très bien! très bien! — On n'approuve pas, à gauche!
M. LE Ministre. « ... au lien établi entre Dieu et la terre par la Providence et la vertu... »
A DROITE. Très bien! très bien!
M. LE Ministre. «... il nous plaît d'attribuer à cette
grande force, qui résulte de l'union des forces et qu'on appelle l'État, un but plus élevé que le gouvernement d'une caserne ou d'une fabrique ; et nous croyons que c'est une noble et salutaire pensée de le considérer comme l'expression vivante du droit et de faire découler de lui l'enseignement aussi bien que la justice. » (Applaudissements à gauche. — Interruptions à droite.)
M. DE LA ROCUEFOUCAULD, DUC DE DOUDEAUVILLE. TrèS
bien! Ce n'est pas l'enseignement athée!
M. LE Ministre. C'est l'enseignement de l'État, monsieur le duc.
M. DE LA Rochefoucauld, duc de Doudeauyille. A condition que l'État ne soit pas athée !
M. LE Ministre. « Nous sommes si éloigné d'admettre l'incompétence de l'État en matière de morale, et par conséquent en matière d'éducation, que nous comprenons ni la loi sans un dogme, ni le tribunal sans une école. Il nous répugne de faire d'un service public comme celui de l'enseignement une entreprise destinée à gonfler le Trésor. »
Qu'est-ce donc que la rétribution scolaire dont vous parlez tant, si ce n'est un moyen de gonfler le Trésor, et il n'y a pas un quart d'heure que M. Keller le présentait ainsi. (Interruptions à droite.)
« L'État peut être professeur ou magistrat ; s'il se fait marchand, il se dégrade. S'il lutte pour le gain contre l'industrie privée, il n'est plus qu'un lutteur puissant au milieu de nous autres lutteurs; s'il fait notre métier, il ne peut plus prononcer comme juge entre ses concurrents et lui-même. La grande raison de la gratuité, raison puissante au moins sinon décisive, c'est précisément cette raison métaphysique, qui place l'État et l'enseignement si haut, et qui fait comprendre même au plus simple ce qu'il y a de majesté et de grandeur dans une pauvre école de village, ouverte à tous les vents, habitée par des marmots, gouvernée par un
homme du peuple, où la science ne va pas plus loin que TAB C D, mais qui, en abaissant les barrières devant toutes les intelligences, livre en quelque sorte les hommes à leur capacité et à leur courage individuel, et les fait maîtres de leur destinée. »
Messieurs, c'est là un très beau langage, qui vaut bien celui de l'article que vous avez lu hier, monsieur Freppel.
M. LA Rochefoucauld, duc de Doudeauyille. Nous l'approuvons!
M. LE Prosvost de Launay. Nous accepterions M. Jules Simon comme ministre. (On rit.)
M. Bourgeois. Et même comme président du conseil!
M. Montaut. m. Jules Simon n'était pas journaliste à cette époque-là.
M. LE Ministre. « C'est pour cette raison-là, et pour elle seule, que, si nous pouvons consentir à ajourner la gratuité absolue » — le livre date de 1864, — « nous ne pouvons nous résoudre ni à la condamner ni à l'abandonner. »
Vous voyez bien que M. Jules Simon aujourd'hui ne serait pas tout à fait d'accord avec vous, messieurs de la droite.
M. Roque (de Fillol). Ni avec lui-même !
M. LE Ministre. Mais, messieurs, il s'est passé bien des choses depuis 1865, et, parmi ces choses, il y a eu l'établissement du régime républicain; il y a eu le changement complet, radical, qui s'est opéré dans l'assiette fondamentale de la société française. Que les monarchies tempérées, les monarchies parlementaires, les monarchies qui ne sont ni parlementaires ni absolues, auxquelles on ne peut guère donner un nom, mais qui, paraît-il, doivent s'appeler les monarchies démocratiques, ne fassent pas de la gratuité un de leurs principes, rien ne se comprend mieux ; mais qu'une République, fondée sur le suffrage universel, qui pour-
suit, à travers le temps, les difficultés et les orages de la destinée de la France, une certaine voie sur laquelle les yeux de l'Europe tout entière, du monde entier sont fixés, que cette République puisse s'oublier elle-même jusqu'à renier un des principes de son programme, comme celui de la gratuité en matière d'instruction primaire, cela est tout à fait impossible!
Dans tous les cas, je suis convaincu qu'une pareille idée n'a pas fait de progrès; et, puisque vous parlez tant des électeurs, puisque vous vous réclamez du suffrage universel et que vous dites que nous le violentons comme nous violentons les consciences, quand nous nous représenterons, vous et nous, devant les électeurs, inscrivez sur vos programmes que vous voulez rétablir la rétribution scolaire. (Applaudissements à gauche.)
M. LE VICOMTE DE BÉLiZAL. Nous l'avous fait et nous le ferons de nouveau.
M. LE Ministre. Dites hautement, monsieur Keller, que vous voulez abolir l'œuvre de la troisième République!... Oh! vous le direz en d'autres termes, vous parlerez de la « loi scélérate », vous direz qu'on a essayé de vous violenter, de porter atteinte à vos droits imprescriptibles, dans un langage très voilé! mais dites ouvertement, franchement, que vous voulez abolir la gratuité, dites que vous êtes partisans de la rétribution scolaire, et vous verrez l'accueil que vous feront les électeurs! (Très bien! très bien! à gauche.)
Voix a droite. Nous acceptons le rendez-vous.
M. Gaudin de Villaine. Proposez la dissolution!
M. Maynard de la Claye. Nous dirons qu'on nous ruine!
M. LE Ministre. Messieurs, M. Keller a insisté très vivement sur le caractère nouveau que le système des lois scolaires de la République a imprimé à l'instituteur. Il répugne extrêmement à M. Keller que l'institu-
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leur, au lieu d'être ce qu'il appelle un collaborateur des familles dans l'œuvre de l'éducation des enfants, ait pris le caractère d'un fonctionnaire de l'Etat.
Je sais bien que le droit de l'État a été très souvent contesté. Mais ceux qui sont dans les vraies traditions de la Révolution française et ceux qui croient bien connaître la démocratie ne sont pas disposés à renoncer aux prérogatives de l'État, au rôle qu'il doit jouer et à la nécessité de son intervention dans la plupart des cas où elle est contestée.
Le jour où l'enseignement a cessé d'être précisément cette œuvre familiale dont vous voudriez qu'il eût gardé le caractère, le jour même où il a été dit que l'instruction primaire devait devenir une œuvre communale, — en 1833, — c'est ce jour-là qu'on a fait de l'instituteur un fonctionnaire; c'est dans cette année mémorable, à l'occasion de cette loi dont nous gardons la plus profonde reconnaissance à Thomme illustre qui l'a faite, c'est ce jour-là qu'on a fait de l'instituteur un fonctionnaire, ce que vous appelez un agent du pouvoir et un agent de la tyrannie.
J'ai apporté précisément, je vous demande pardon de ces citations, messieurs, mais on est bien aise de se couvrir de l'autorité d'hommes tels que M. Guizot et M. Simon... (Murmures.) Ces messieurs doivent avoir grand crédit auprès de vous. Quant à moi, je n'hésite pas à dire qu'ils en ont un très grand sur mon esprit. Partout où je suis allé, je me suis réclamé de leur autorité, même devant les auditoires les plus populaires, et je n'ai jamais vu que de placer mes idées sous l'invocation de leurs noms et de leurs écrits cela m'ait nui dans l'esprit de ceux qui m'écoutaient.
Voici ce que disait M. Guizot du caractère de l'instituteur... (Bruit à gauche.) Je regrette de faire ces lectures à la tribune...
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. Et surtout des
lectures de M. Guizot! Tournez-vous vers la droite. (Rires.) "Vous aurez une majorité avec lui.
M. LE Ministre'. Mon cher monsieur de Douville-Maillefeu, j'ose dire que sur un pareil sujet je ne parle pas pour vous; je parle pour nos adversaires.
M. LE VICOMTE DE Douville-Maillefeu. Vous avcz bien choisi !
M. LE Ministre. Je sais que vous êtes partisan de la gratuité. Je parle précisément pour nos adversaires en ce moment. Je me réclame d'hommes dont ils n'ont pas à suspecter les opinions et la fidélité à leurs idées.
Mais je ne retrouve pas ma citation, je vais y renoncer. (Rires ironiques à droite.)
Un membre. Vous n'aurez qu'à la donner au Journal officiel!
M. LE Ministre. Messieurs, voudriez-vous abuser de ce que je n'ai pas marqué la page? C'est un bien petit avantage que vous remporteriez sur moi. Si vous vouliez m'accorder deux minutes, je pourrais probablement trouver cette citation. Dans tous les cas, j'ai dit ce que j'avais à dire. (Ahî ah! à droite.)
Je crois que vous craignez beaucoup cette citation?...
A droite. Non! non!
M. LE Ministre... et vous avez raison!
A droite. Cherchez-la! Faites-nous la connaître !
M. Gaudin de Yillaine. Prenez votre temps! .
M. le Ministre. Je le prendrai, si la Chambre veut bien me l'accorder. (Oui! oui!)
M. Paul de Cassagnac. C'est une question de convenance !
M. LE Ministre. Je ne demande pas mieux que d'avoir le temps de vous convaincre.
Monsieur de Douville-Maillefeu , vous devez sans doute connaître cette citation; au cours de vos longues et persévérantes études sur l'enseignement primaire, je serais étonné que vous n'eussiez pas lu ce passage.
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. Je n'ai jamais rien lu de M. Guizot! (Hilarité.)
M. LE Ministre. Tant pis pour vous!
M. LE comte de Douville-Maillefeu. Je ne me nourris pas, comme vous, de la lecture des hérétiques; c'est ce qui explique la différence entre nos idées.
M. le Ministre. Je renonce à trouver cette citation.
M. le comte de Douville-Maillefeu. Je ne tiens pas à la connaître !
M. LE Ministre. Oh! soyez tranquille, je ne la mettrai pas au Journal officiel^ comme on m'y invitait tout à l'heure.
Je me borne à répéter que le jour où l'on a fait passer l'instruction primaire de l'état familial à l'état communal, ce jour-là l'instituteur est devenu un fonctionnaire.
Maintenant que l'instruction primaire passe de l'état communal à l'état national, en quelque sorte...
M. Keller. Césarien!
M. le Ministre. ...maintenant que c'est une dette de l'Etat, à plus forte raison l'instituteur doit-il être un fonctionnaire.
Nous sommes logiques, messieurs, et quand nous descendrons dans l'examen de la loi, vous verrez que ce que nous faisons est absolument conforme à tout ce que vous dites des instituteurs et de la nouvelle situation que nous leur préparons.
Il est absolument vrai que nous en voulons faire un corps coordonné... hiérarchisé.
M. Gaudin de Villaine. Yous en faites des domestiques !
M. le Ministre. Non, nous n'en faisons pas des domestiques. L'État commande à beaucoup de fonctionnaires, et c'est mal comprendre les services qu'il leur demande que de prétendre qu'il en fait des domestiques. Si vous disiez, par exemple, du corps des ingé-
nieurs que c'est un corps de domestiques, vous diriez une chose que vous regretteriez.
M. Gaudin de ViLLAiNE. Vous cu faites des agents électoraux!
M. LE Ministre. Il y a des instituteurs dans les départements qui vous nomment, comme il y en a dans ceux qui nous envoient ici.
A droite. Oui, mais ils nous font la guerre!
M. LE Ministre. Avez-vous réussi à en faire des agents électoraux pour votre compte?
Voix a droite. Non! non!
M. LE Ministre. C'est donc exclusivement au profit des membres de la gauche qu'ils sont agents électoraux? (Oui! oui! à droite.) : '
M. Paul de Gassagnag. La vérité est qu'ils ont toujours voté pour le Gouvernement, quel qu'il fût. (Rires.)
M. PicuON, s'adres^ant à la droite. Vous avez les curés, vous, c'est suffisant ! (Exclamations à droite.)
M. LE Ministre. Les instituteurs deviennent donc des fonctionnaires de l'État ; c'est une des qualités que nous leur reconnaissons, et c'est le caractère que nous tenons à leur attribuer. Pour le dire en passant, cette hiérarchie, cette division du corps des instituteurs primaires en cinq classes, dont on n'a point parlé jusqu'à présent, est un des plus grands bienfaits de la loi nouvelle.
Vous demandiez tout à l'heure quels avantages les instituteurs pourront recueillir de cette loi. Ils recueilleront d'abord pour premier avantage cette hiérarchisation, cette distribution du corps entier en cinq classes, qui permettra un certain avancement, lequel n'est plus possible depuis 1881. En effet, il y a une obstruction véritable, une impossibilité pour les instituteurs d'avancer. Les uns végètent avec un traitement dérisoire, et ceux qui, par leurs services, par leur âge^ par la considération qu'ils ont conquise, mériteraient d'avancer, ne le peuvent pas à cause de la bar-
rière qui a été élevée devant eux en 1881. C'est cette barrière qu'il s'agit d'abaisser; c'est une situation meilleure qu'il s'agit de leur procurer.
M. Keller, tout à l'heure, a prétendu que les instituteurs ne bénéficieraient en rien du nouveau système. Je crois qu'il se trompe, et il le reconnaîtrait s'il voulait étudier ce classement que la loi organise.
Au point de vue du personnel, ce classement a un premier avantage : il permettra des promotions à l'ancienneté, jusqu'à un traitement dont le plus élevé est de 1500 fr. Aujourd'hui, il n'y a pas de promotion de ce genre, et les traitements ne peuvent dépasser 1200 francs.
Au point de vue professionnel, il y aura, d'après la loi nouvelle, des indemnités de direction qui varient de 200 à 400 et 600 francs, suivant que les maîtres auront un plus grand nombre de classes à diriger.
Au point de vue de la résidence — et vous avez glissé tout à l'heure sur ce point, dans votre discours, monsieur Keller, — il y aura des indemnités de résidence qui varieront de 100 à 800 francs.
M. LE VICOMTE DE Saisy. C'est donc un complément de traitement I
M. LE Ministre. Ce n'est peut-être pas un complément de traitement au sens où vous l'entendez, mais j'aurais mauvaise grâce à ne pas reconnaître qu'un instituteur qui reçoit 200 francs ou 300 francs d'indemnité de résidence trouve dans cette indemnité même un complément de traitement. C'est l'évidence même !
M. Freppel. C'est ce que nous disions!
M. LE Ministre. Je dis qu'à ces trois points de vue, les instituteurs trouveront dans le nouveau classement les avantages que l'on conteste et que la loi leur accorde.
Mais, messieurs, ce n'est pas tout. Les honorables collègues qui m'ont précédé à cette tribune, M. le pré-
346 AU MINISTÈRE DE L*INSTllUCTlON PUBLIQUE
sident de la commision, M. le rapporteur, se sont appliqués à démontrer que cette loi, qui est attaquée au point de vue des principes, par des récriminations, permettez-moi le mot, plutôt que par des raisons, que cette loi, dis-je, est indispensable.
J'insiste beaucoup, après eux, sur le caractère chaotique de la législation actuelle; il est extrêmement difficile de s'y retrouver. Vous savez qu'à l'heure actuelle les instituteurs reçoivent des émoluments qui proviennent de sept sources différentes. Cela donne lieu à des comptabilités diverses, dont quelques-unes ne peuvent même pas être vérifiées, qui échappent à toute espèce de contrôle ; et, en particulier, cette rétribution scolaire qui vous plait tant, a fait naître, surtout depuis 1867, des abus auxquels il a fallu absolument porter remède, parce qu'ils étaient devenus intolérables.
En 1881, la loi de 1867, fondée tout entière sur la rétribution scolaire, avait abouti à une gratuité dont l'État faisait tous les frais, par ce seul fait que les communes inscrivaient le plus grand nombre de leurs enfants sur les contrôles de la gratuité ; elles enflaient la liste des enfants à qui l'instruction devait être donnée gratuitement, afin de se décharger de l'obligation de payer : car plus il y avait d'enfants instruits gratuitement , plus l'instituteur perdait de son traitement et plus l'État était obligé de lui venir en aide. Cela est si vrai qu'on peut dire que la gratuité absolue que la République a établie était déjà dans les mœurs de la plupart des communes, — presque les 80 centièmes, — lorsque l'empire est tombé. La République n'a fait que consacrer un état de choses que la loi de 1867 avait créé.
On nous dit que la rétribution scolaire intéressait très vivement les pères de famille et les communes à la bonne tenue de l'école. Je voudrais bien que cela fût vrai. Après le vote de la loi de 1833, on a vu jusqu'en
TRAITEMENTS DU PERSONNEL DE l'iNSTRUCTION PRIMAIRE 347
1840, 1841, le mouvement de l'iiistruction primaire secondé par toutes les classes libérales de la société. C'était à qui s'inscrirait pour faire partie des commissions scolaires, des comités cantonaux; c'était à qui montrerait le plus grand zèle pour donner l'instruction au peuple. C'était en quelque sorte la pleine et complète efflorescence de la période libérale de la bourgeoisie française.
Mais, à partir de 1841, — je regrette d'avoir à le dire, mais c'est la vérité, — quand l'Église a commencé à rentrer dans la politique, d'où elle avait été exclue parla révolution de 1830, peu à peu on a vu le zèle de la bourgeoisie se refroidir, les comités locaux désertés, les commissions scolaires abandonnées, et les pères de famille qui avaient reconnu l'utilité, les avantages de l'instruction primaire, s'éloigner des écoles.
Messieurs, si l'Etat républicain, l'Etat fondé par les représentants républicains de ce pays, et soutenu par leurs sympathies, si l'État qui a la charge de présider précisément à la formation de cette société nouvelle, qui grandit tous les jours, — non pas de cette société que vous avez décrite en termes si noirs, à la fin de votre discours, mais de cette France nouvelle qui commence à se montrer depuis seize à dix-sept ans, — si cet État a été obligé de prendre la place de l'ancienne bourgeoisie, à qui la faute? et pourquoi vous plaignezvous? Avez-vous fait pour l'instruction primaire libérale, donnée en dehors de toute espèce de confession... (Exclamations à droite. — Très bien! très bien! à gauche.)
Mais oui, messieurs, vous savez bien qu'il ne peut plus y en avoir d'autre, c'est impossible.
M. Keller. Mais au contraire! cela est monstrueux.
M. LE Ministre. Je regrette de vous contredire sur ce point. Aujourd'hui, dans l'état de nos mœurs, de nos opinions, de nos idées, il est impossible de soumettre
les écoles à une influence exclusivement religieuse, pour arriver à en faire un instrument de propagande politique. (Applaudissements à gauche.)
M. Keller. L'école doit être religieuse. Faites des écoles libres-penseuses pour vos enfants, mais laisseznous faire des écoles catholiques pour les nôtres.
M. le Ministre. Vous proclamiez tantôt la liberté de l'enseignement, vous en vantiez les avantages, et il n'y a pas vingt minutes que derrière vous on disait qu'il suffisait d'ouvrir une école congréganiste pour vider instantanément les écoles laïques. Eh bien, s'il en est ainsi, de quoi vous plaignez- vous?
M. Martin (d'Auray). Nous payons deux fois!
M. Ollivier. Après avoir payé vos écoles, il nous faut payer les nôtres!
M. Sens. Rendez-nous l'argent!
M. le Ministre. C'est que les choses ne se passent pas ainsi ; c'est qu'en réalité l'école d» l'État, l'école de l'instituteur pubhc n'est pas aussi complètement désertée et abandonnée que vous le prétendez. Si la liberté de l'enseignement dont vous réclamez avec tant d'ardeur avait pour vous les heureuses conséquences que vous dites, vous n'en seriez pas encore à lutter aujourd'hui comme vous luttez; vous vous contenteriez de la liberté. Mais elle ne vous suffit pas.
A droite. Nous ne l'avons pas!
M. Keller. Pour que la lutte fût égale, il faudrait que vous nous rendissiez notre argent !
M. LE Ministre. Je sais bien que ce débat n'est pour vous qu'un moyen de remettre en question la laïcisation, en même temps que la gratuité.
Vous avez cru pouvoir dire à ce propos que la vivacité d'un ministre n'avait pas été rachetée par la placidité de l'autre. Il est parfaitement certain que tout ministre de l'instruction publique, qui aura l'honneur d'être chargé de veiller à l'exécution des lois, les appli-
quera comme elles doivent être appliquées, avec son tempérament.
M, LE Proyost de Launay. Avec le tempérament du directeur de l'enseignement primaire !
M. LE Ministre. Ce que vous appelez la vivacité de l'un, c'était tout simplement l'ardeur légitime qu'un homme qui a lutté pour faire triompher une loi met à l'appliquer, dès qu'il en a le moyen.
Ce que vous appelez la placidité de l'autre, c'est tout simplement la prudence et la persévérance que celui-ci apporte dans l'application la loi, mais toujours dans le même esprit, sans froisser personne- et en tenant compte des circonstances.
La loi a toujours été appliquée; les laïcisations n'ont jamais cessé, et, pour le dire en passant, sans faire de politique — car je ne voudrais pas en faire dans ce débat, — voilà l'un des points de notre fameux pacte avec la droite dénoncé.
Il semblait à certaines personnes et qui affectaient de le dire, mais qui n'en croyaient rien, que nous avions été installés au pouvoir pour interrompre le cours des lois et revenir sur ce qui avait été fait, pour raturer, biffer la loi sur l'obligation de l'instruction primaire. Yous voyez ce qui en est. Vous avez entendu les plaintes qu'on a exhalées tout à l'heure. C'est toujours la même chose, et cela ne dépend ni du caractère de l'un ni du caractère de l'autre...
M. Leydet. Vous parlez pour la galerie!
M. LE Ministre. Non, ce n'est pas pour la galerie. C'est un fait. Si cela ne vous suffit pas ; si vous ne vous contentez pas des déclarations apportées à cette tribune par M. Keller avec une grande sincérité, prenez le Journal officiel^ vous verrez si le mouvement a été ralenti. (Mouvements divers.)
Messieurs, M. Keller a terminé la discussion de son contre- projet en vous proposant de faire établir la
rétribution scolaire par une assemblée de pères de famille.
Mais qui serait chargé d'en fixer la quotité et de la répartir soit dans les écoles publiques, soit dans les écoles libres? J'aurais bien aimé que M. Relier, dans le contre-projet qu'il a apporté à cette tribune, nous dît comment il entend composer cette commission des pères de famille.
Quel titre faudrait-il avoir pour y entrer? Suffîrait-il d'avoir deux ou trois enfants? N'y aurait-il pas des conditions de résidence?...
M. Keller. Il suffirait d'avoir un enfant à l'école!
M. LE Ministre. Le premier venu de la commune pourra-t-il faire partie de cette assemblée des pères de famille? Et quel est ce nouveau personnage, aussi nouveau que l'institution dont on nous a parlé? Quel serait ce nouveau corps électoral, et comment pourrait-il fonctionner?...
M. Keller. Ce corps fonctionne dans tous les pays libres!
M. le Ministre. Messieurs, je pourrais être tenté de considérer le discours auquel je viens de répondre comme nous avons tous considéré les pétitions envoyées à la Chambre pour plaider la même cause. Ces pétitions, on les représentait comme des instruments de protestation contre les lois existantes, contre cette loi scélérate de 1882, contre cette loi non moins scélérate du 30 octobre 1886... Et pourtant, messieurs, la commission qui avait dit qu'elle parlerait de ces pétitions, les a, jusqu'à présent, passées sous silence.
Je n'ai pas cru qu'il fût possible de négliger les observations présentées par un homme de la compétence et du caractère de M. Keller, mais j'ai dû monter à la tribune, pour montrer autant qu'il était en moi que son discours ne pouvait être, lui aussi, qu'une protestation; je m'en rapporte au temps; c'est le temps qui
doit faire son œuvre, maintenant que la loi est faite : ne remettons pas en question ces lois de 1882 et de 1886, ce sont celles dont la République a le plus le droit de s'honorer, car elle n'a pas de meilleur titre que ceux-là devant le suffrage universel. Ces lois, protégezles; faites mieux : adoptez la loi nouvelle qui vous est proposée, et qui en est le complément légitime et nécessaire. Alors l'édifice de nos institutions scolaires sera véritablement couronné. (Applaudissements.)