acte de justice et' de reconnaissance. (Nouveaux applaudissements
Monsieur le Maire, vous avez bien voulu rappeler toutes les raisons que j'ai d'être dévoué à la ville de Lille, de l'aimer et de lui témoigner cette affection toutes les fois que l'occasion s'en présente.
Me sera-1-il permis de dire cependant que ce n'est point pour obéir à mon affection ancienne et profonde pour la ville de Lille, que le transfert des facultés de Douai à Lille, qui est la cause de cette réunion, a été ordonné par le gouvernement de la République? J'ai essayé de dire au sénat que c'est en vue d'intérêts bien supérieurs à ceux que pouvaient faire valoir Lille aussi bien que Douai, que cette réunion, cette concentration de nos établissements de haute culture littéraire et scientifique a été jugée nécessaire.
Ces intérêts supérieurs, la ville de Lille les a compris, défendus, épousés, et c'est de quoi je la remercie. Elle a ainsi pris place à la tête des cités qui veulent que la République, qui devra un jour tant'à la science et à ses applications, marche, en avançant tous les jours dans la voie des progrès de l'esprit humain. (Ouil oui! très bien!)
Messieurs, le gouvernement de la République ne pouvait s'empêcher de suivre la ville de Lille, et c'est pourquoi tous ceux qui s'intéressent non seulement à la haute culture littéraire et scientifique, mais à l'avenir même de la démocratie dans ce pays, se sont associés aux généreuses demandes de votre cité. Ces demandes étaient justes, et Lille a d'ailleurs trouvé les vrais, les bons moyens de les faire accepter. Elle a eu recours aux moyens décisifs. Je le dis, pour qu'on sache bien que nous ne pouvions pas nous montrer insensibles aux sacrifices que vous étiez prêts à faire. Mais je répète ici qu'il y a des choses que je mets bien audessus de votre argent, c'est votre persévérance et
votre énergie. La volonté énergique et persévérante, c'est une grande vertu civique dont votre .ville a donné l'exemple au reste de la France. Votre argent est le bienvenu sans doute, mais on aurait pu le trouver ailleurs; ce qui est rare, et plus précieux encore, c'est la générosité de cœur que vous avez montrée. (Applaudissements.)
Messieurs, voulez-vous que je vous dise ce qui m'a le plus frappé dans cette journée, ce qui m'a fait éprouver la plus vive et la plus sincère satisfaction? C'est que j'ai pu constater une fois de plus qu'il suffit de s'adre ser au cœur de la démocratie et de lui tenir un langage digne d'elle, pour être sûr d'être entendu, compris, suivi par elle. (Oui! oui! bravos.) Je ne me repens pas d'avoir élevé une question, qui menaçait d'irriter les esprits, aussi haut que mes forces le permettaient. Je suis convaincu depuis longtemps que notre démocratie ne montrera véritablement tout ce qu'elle porte en elle-même de force et de vertu que le jour où on lui parlera de ce qu'elle doit au pays, si elle veut justifier la confiance que le pays lui a témoignée. (Assentiment général, applaudissements.)
Ce n'est plus de ses droits qu'il faut parler à la démocratie, elle est disposée à s'en enivrer, et il ne manque pas de gens pour lui verser le poison dangereux de la flatterie qui peut la perdre. (Vive approbation. — Mouvement.)
Ce dont il faut entretenir sans cesse nos foules, nos grandes foules réunies dans de vastes assemblées, c'est de leurs charges et de leurs devoirs.
Parlons surtout à la démocratie de ses devoirs envers elle-même. C'est une personne morale qui a maintenant atteint sa majorité, à qui Ton ne peut moins faire que de remettre la conduite de ses affaires, mais en ayant soin de l'avertir incessamment que chacune de ses fautes, non seulement peut lui faire du tort,
porter atteinte à sa considération et ruiner son crédit, mais encore et surtout nuire à une autre personne morale qui est au-dessus de la démocratie, je veux parler de la France, de cette noble et glorieuse France qui doit vivre et durer au milieu de tous les peuples qui l'entourent, de la France qui a tenu une si grande place dans l'histoire du passé, à qui une place non moins grande est réservée dans l'avenir et qui est vouée par son génie et par sa destinée à une tâche à l'accomplissement de laquelle, nous ses fils, nous devons apporter le concours de tout notre dévouement, de toutes nos forces et de tout notre courage (Très bien I très bien! applaudissements répétés.)
Mes chers concitoyens, nous qui sommes ici, nous nous honorons de comprendre ce que signifie et ce que compte dans notre vie passagère cette révolution morale et sociale qui s'opère autour de nous, dont nous sommes quelquefois les ouvriers inconscients, dont quelques-uns possèdent la vue très nette et très ferme, tandis que les autres en éprouvent une frayeur si grande. Rien de plus vrai, messieurs : que nous le voulions ou non, nous sommes les artisans d'un nouvel ordre social, et il ne faut pas se lasser de redire à nos concitoyens que, s'il y a là pour nous une lourde charge, il y aura aussi un noble honneur. Ces grandes écoles qui vont s'ouvrir ici, elles sont destinées à former des hommes qui puissent être un jour des conducteurs d'hommes. C'est là ce que j'ai voulu exprimer dans les paroles que je vous ai adressées devant cette foule qui nous environnait. Ces paroles, vous les avez accueillies avec une bienveillance que je tiens au nombre des plus grands honneurs que j'aie reçus dans ma vie, car il n'y a rien au-dessus pour une conscience que de sentir qu'elle se communique à d'autres consciences. (Vifs applaudissements. Adhésion prolongée.)
Quelle impression, messieurs, pour un homme pu-
blic que de se trouver devant un auditoire aussi nombreux, que de lui parler, comme j'aime toujours à le faire, avec sincérité, et quelle joie que de ne rencontrer devant soi aucune opposition ! Il se dégage de cette rencontre un sentiment à la fois violent et doux, une espèce de courant magnétique, une sorte d'électricité morale par lesquels, permettez-moi de le dire, l'homme qui vous parle se sent singulièrement raffermi dans l'idée qu'il se fait de la haute magistrature dont il est revêtu, dans ces nobles et difficiles fonctions de ministre de l'instruction publique dans une démocratie. Messieurs, permettez-moi de le dire, à ce moment j'ai cru sentir que j'étais quelque chose de plus qu'un ministre éphémère et passager, à cette place du premier instituteur de la Nation. (Salve d'applaudissements. Assentiment général.)
C'est ce titre que j'ai toujours ambitionnné, car il n'en est pas de plus grand à mes yeux. Par vos applaudissements, par vos serrements de mains, par les témoignages d*estime des plus éminents d'entre vous, vous avez bien voulu m'honorer aujourd'hui même de ce titre (Oui! oui! Assentiment unanime et applaudissements.) C'est pourquoi cette journée restera dans ma vie comme un de mes plus beaux et plus chers souvenirs; elle ajoutera à la reconnaissance déjà ancienne que je portais à la ville de Lille.
Monsieur le Maire, vous avez la bonne grâce de vous souvenir que je suis venu ici, il y a quelques années, pour une œuvre d'instruction populaire. Aujourd'hui encore je reviens pour la même œuvre : l'enseignement supérieur ne serait pas digne de ce nom, s'il pouvait s'abstraire de cette démocratie qu'il a précisément pour tâche d'élever et de perfectionner, parce qu'elle a désormais entre ses mains les destinées de la France. C'est bien ainsi que vous comprenez votre tâche, vous tous, messieurs, qui m'entourez. Oui, je le dis, tous ces
savants, tous ces lettrés, qui ne semblent préoccupés que des intérêts de la science pure, eh bien! quand ils se livrent à leurs recherches, à leurs travaux, quand ils composent leurs écrits, quand ils pensent et qu'ils méditent, c'est la patrie autant que la vérité qui est présente à leur esprit. Nul ne rend plus de services à la patrie que l'homme qui cherche à étendre et à répandre la science.
Aussi bien, c'est à ce titre que les hommes éminents, placés par leurs mérites et leurs ouvrages à la tête de renseignement public, sont vraiment dignes d'être appelés les maîtres des maîtres. Ceux qui sont ici et qui m'ont fait l'honneur de m'accompagner dans cette ville
— qu'ils en soient remerciés — feont ceux qui m'ont soutenu, qui me soutiennent tous les jours de l'autorité de leur expérience et de leurs services, et aussi de cette autre autorité morale, non moins grande, qu'ils tiennent de leur conscience et de leur dévouement au pays. (Salves d'applaudissements et bravos. — Mouvement.)
Messieurs, je devrais peut-être m'arrêter ici; je ne voudrais cependant pas finir sans adresser quelques paroles à M. le doyen de l'Université de Gand, qui nous a fait l'honneur de quitter son pays pour venir à cette réunion.
Yous venez d'assister, monsieur le Doyen, à l'inauguration d'un centre d'études que nous essayerons de développer comme vous avez développé en Belgique l'Université de Gand. Nous vous connaissons depuis longtemps, nous, libéraux français, pour l'ardeur et l'énergie avec lesquelles vous soutenez — vous l'avez tant de fois prouvé! — les principes de la libre pensée. Un échange d'opinions, de travaux et de recherches va s'opérer ^- je le souhaite du moins de tout mon cœur
— entre cette université de Lille et celles de la Belgique. Vous nous y avez tout à l'heure conviés en termes
fraternels qui nous ont vivement touchés et pour lesquels je vous prie de me laisser vous exprimer toute notre gratitude. (Vive approbation.)
Ce n'est pas seulement entre la Flandre française et la Flandre de l'autre côté de la frontière que vont s'établir ces rapports agréables autant que nécessaires, aussi utiles que féconds. Ce matin même, en venant de Paris, on m'apprenait que nos Facultés de Lyon renouent déjà d'anciennes relations avec les universités de la libre Helvétie, et que la Sorbonne, cette héritière de l'ancienne Université de Paris, de ce Paris qui reste toujours l'objet de l'attention des savants du monde entier, établit des communications avec les grands établissements d'enseignement d'Espagne, d'Italie, de l'Autriche, des États du Nord et, qui sait? de l'Allemagne elle-même. (Mouvement.)
C'est un grand avenir qui s'ouvre pour la science.
Aussi permettez -moi de me féliciter pour mon parti, pour la France républicaine, d'avoir su se montrer à la hauteur de leurs devoirs envers la civilisation européenne qui ne peut que profiter de ces développements de la science. (Nouveaux applaudissements.)
Je lève donc mon verre en saluant une fois de plus la ville de Lille, en buvant aux libéralités de ses conseils élus, à la générosité de ses citoyens.
En cette fête, oubliant tous les •dissentiments, toutes les rivalités, toutes les rancunes, je bois à l'union de tous les Français du Nord. (Applaudissements.)
Que cette fête ne laisse dans tous les cœurs qu'un seul souvenir, le sentiment bienfaisant, fortifiant et pacifique que donne la contemplation de l'idéal assigné à l'esprit humain. (Bravos prolongés.)
Je bois à la science qui console, à la science qui ranime, à la science qui affermit la foi en exaltant l'espé-
rance, à la science maîtresse du monde et qui fera la paix entre les citoyens, comme un jour la paix entre les Nations. (Applaudissements répétés; adhésion unanime; mouvement prolongé.)
RÉPONSE AU DISCOURS PRONONCÉ AU NOM DES ÉTUDIANTS. DES FACULTÉS DE LILLE
(5 novembre)
Messieurs,
Vous avez eu la très bonne idée de terminer cette journée universitaire par la réunion joyeuse qui vous rassemble en ce moment et à laquelle vous avez eu l'aimable attention de nous inviter. Vous ne pouviez pas mieux faire : cette réunion est en effet le complément naturel, le couronnement de la solennité d'aujourd'hui.
Ce ne sont pas seulement des facultés nouvelles, en quelque sorte, que nous voudrions fonder ici, en rajeunissant notre ancien enseignement supérieur; ce sont aussi des mœurs scolaires nouvelles. Par ces mœurs scolaires nouvelles, il faut entendre l'union de plus en plus intime, d'abord entre les étudiants des diverses facultés, ensuite entre les professeurs, les chargés de cours et les maîtres de conférences. Les uns et les autres sont appelés à vivre avec vous, et vous, messieurs, vous aurez à vous rencontrer le plus souvent possible avec eux. Les uns et les autres, vous ne pouvez que gagner à vivre désormais d'une vie de plus en plus rommune.
Ce serait là ce qu'il y aurait de plus particulièrement nouveau dans le nouveau monde scolaire de la France républicaine.
Au banquet de ce soir, j'ai dit un mot des relations qui s'établiront entre les grandes écoles régionales de notre pays et celles de l'étranger; c'est ainsi que, par pénétration réciproque, par l'effet du sentiment de plus en plus intime de la solidarité qui unit tous les genres d'études et de recherches, aussi bien dans l'ordre scientifique et politique que dans l'ordre historique et Httéraire, nous arriverons à former des générations nouvelles d'étudiants, de lettrés et de savants dont je salue en vous l'espérance. (Applaudissements et bravos.)
Celui qui a pris la parole, en votre nom, messieurs, a rappelé l'amitié qui m'unissait à Gambetta. Je suis sensible plus que je ne pourrais dire a la fidélité que vous gardez à sa chère mémoire. Il aimait passionnément la France et la science, et il aimait non moins passionnément la jeunesse. Sur les bancs de l'école, il s'était fait remarquer par son ardeur, son éloquence et sa gaieté. On peut dire qu'il a été, comme l'on disait autrefois, l'un des princes de la jeunesse de son temps, non seulement par cette gaieté puissante et communicative, mais aussi et surtout par le savoir et par le travail. (Applaudissements et acclamations.)
On ne 'sait pas assez que Gambetta a été un des plus grands travailleurs de sa génération. Moi qui l'ai vu et suivi, moi qui l'ai tant aimé et qui ai vécu si près de son esprit et de son cœur, je peux répondre sur ce point et témoigner pour lui, maintenant qu'il n'est.plus là. (Mouvement.)
Conservez, messieurs, le souvenir de cet homme de courage et de volonté, aussi ferme républicain qu'il était grand patriote. Il portait au plus haut point la passion de la France; mais il avait aussi la