‹ La question du Latin. -- (volume 2)Chapitre 7 sur 55 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

J'essaierai de prouver que les langues anciennes doivent être rayées du programme de renseignement secondaire. Mais je sais combien cette thèse heurte les préjugés, les opinions, et ce qui est plus grave, les sentiments de la plupart des lecteurs, et je les prie de suspendre leur indignation jusqu'à ce qu'ils aient vu comment je remplace ce que j'abolis. Détruire est odieux, à moins qu'on ne reconstruise. Prenez donc patience et attendez que j'aie tout dit. Car mon dessein n'est point d'abaisser les études, sous prétexte d'utilité, ni de mettre l'instruction professionnelle à la place de la culture des esprits, ni

cUimposer à l'Université le pénible devoir de ne fabriquer que des machines à gagner de l'argent. Ce que je propose^ ou ce que je rêve, c'est un enseignement plus conforme aux besoins de notre temps, mais non plus dédaigneux de la beauté morale et de la poésie. Les défenseurs de la tradition se plaisent à jeter à la tête des réformateurs l'accusation de matérialisme, et leur reprochent de ne point aimer ce qui fait l'honneur et le charme délicat de notre civiHsation. On jugera si je mérite cette imputation, mais je déclare dès maintenant que je la repousse de toutes mes forces, à peu près comme un novateur rehgieux repousserait l'imputation d'athéïsme ou d'impiété. Hérétique, si Ton veut, mais îion pas impie.

Je parlerai peu du grec. Les gens de bonne foi reconnaîtront sans peine que l'étude de cette langue admirable et de cette littérature opulente est aujourd'hui réduite à si peu de chose, qu'il faut ou la fortifier ou la supprimer. Parmi les jeunes gens qui sortent de nos collèges, pas un sur dix n'est en état de lire un auteur grec même facile ; pas un sur cent ne s'en donnera la peine. Il n'est rien qu'on oublie avec plus d'empressement. On

lit peu de grec dans les classes, et il se trouve précisément que les écrivains grecs ne peuvent être goûtés que s'ils sont bien connus. Leur génie ne se révèle guère dans de minces fragments. Les uns sont si malaisés à entendre, qu'il faut pâlir sur leur texte pour en apercevoir les beautés; les autres ont composé des œuvres de longue haleine, qui ne souffrent point de mutilation. Un chant d'Homère, une scène de Sophocle, une courte narration d'Hérodote, un épisode de l'Anabase de Xénophon, un petit dialogue de Platon, ou un petit discours de Démosthènes ; tout cela ne donne une idée ni d'Homère, ni de Sophocle, ni d'Hérodote, ni de Xénophon, ni de Platon, ni de Démosthènes. Autant vaudrait étudier la forêt d'après un bosquet, l'Océan d'après une crique, les Alpes d'après une colline. Les poètes lyriques sont les seuls qui puissent entrer dans les conpartiments étroits d'un recueil de morceaux choisis. Que deviennent l'épopée sans souffle, le drame sans péripéties, l'histoire sans vue d'ensemble , la philosophie sans système ! Sauf un petit nombre d'exceptions, les Grecs font des livres, non des pages, et les détails les plus parfaits de leurs monuments littéraires perdent la

plus grande partie de leur valeur pour qui n'aperçoit pas les proportions et la perspective de l'édifice. Qui n'a lu d'eux que des extraits ne les a pas lus.

Quant à la langue elle-même, elle mérite à coup sûr la passion qu'elle inspire à ses rares amants, et Ghénier a sans doute eu raison de dire qu'il n^'en est point né de plus belle sur les lèvres humaines. Mais que de temps et de travail pour en pénétrer les profondeurs, pour en saisir les délicatesses ! Comme il faut l'avoir hantée et maniée pour en apprécier la souplesse et découvrir la variété infinie des nuances qu'elle offre à la pensée du plus noble des peuples ! A la rigueur, le latin s'accommoderait mieux d'une étude incomplète et rapide, car il est moins riche et moins divers, et l'on trouve parmi les Romains plus d'écrivains dont les chefs-d'œuvre puissent se découper sans trop déchoir.

Il y a plus de deux siècles que nous n'avons pu nous décider ni à sacrifier le grec, ni à lui faire une part honnête dans l'enseignement. L'ancienne Université le négligeait avec une indifférence sommeillante , et les plus fins critiques ont remarqué que l'ignorance des lettres grecques

avait privé notre littérature classique, et surtout notre poésie, d'une inspiration qui l'aurait peutêtre mieux garantie de la raideur et de la sécheresse. La défaite de Ronsard, d'ailleurs justifiée par ses excès, fat un malheur, et la tentative de Ghénier vint trop tard ; notre éducation était achevée quand il essaya d'en combler la plus vaste lacune. L'Université nouvelle a toujours ardemment souhaité de relever le niveau des études grecques; elle n'a pu y réussir; trop de nouveautés envahissaient les programmes. Si le dix-septième et le dix-huitième siècles ont donné si peu de temps aux grands hommes d'Athènes, pouvions-nous être plus heureux et plus libres, quand l'histoire et la géographie s'imposaient à nous, quand les sciences frappaient impérieusement à la porte ?

Ce qui reste, ou plutôt ce qu'il y a toujours eu de grec dans l'enseignement secondaire n'est donc qu'une espérance, un je ne sais quoi qui sert à interrompre la prescription, une base sur laquelle on se flatte toujours d'élever plus tard un édifice. Aussi ne discuterons-nous pas s'il i faut cesser d'apprendre le grec. On ne l'apprend î pas; la question est tranchée par le fait. Ce n'est *

qu'à propos du latin que nous examinerons l'utilité des langues anciennes. Ici nous constatons l'impuissance de l'Université, et cela nous suffit. Dira-t-on que cette impuissance ne sera pas éternelle, que si on le voulait fortement^ on triompherait de tous les obstacles ? Mais c'est tourner le dos à la réalité ; c'est s'engager à remonter un courant irrésistible. De toutes parts s'élève un concert de plaintes contre la torture où les programmes mettent la jeunesse. Le cerveau des écoliers menace d'éclater sous la pression de toutes les connaissances qu'on y verse comme avec un entonnoir, qu'on y enfonce comme avec un coin, et vous croyez que les hommes d'État, que les législateurs se décideront à restaurer les études grecques au collège ! Mais il faudrait pour cela aggraver le baccalauréat, et l'opinion pubhque réclame un allégement. Il faudrait prolonger le temps des études classiques, et les familles ont hâte d'en finir, les unes parce que l'enfant a besoin d'entrer dans l'apprentissage d'une profession lucrative, les autres parce qu'elles désirent qu'il devance l'appel pour être quitte de bonne heure envers les lois mihtaires, ou qu'il mérite la faveur d'un

sursis en montrant qu'il a déjà commencé son droit ou sa médecine.

Il n'y a que deux catégories d'élèves en faveur de qui l'on puisse relever les études grecques : ceux qui se destinent à l'enseignement, et ceux qui n'auront jamais besoin de gagner leur vie. Disons quelques mots des uns et des autres.

Une inclination trop naturelle pousse les corporations enseignantes à prendre leur propre recrutement pour un des principaux objets de leurs efforts; les professeurs se souviennent d'eux-mêmes et pensent à leurs héritiers. Souvent les hommes qui célèbrent avec le plus de ferveur le culte désintéressé du beau, sont précisément ceux qui trouvent dans ce culte leurs moyens d'existence en même temps que leurs titres d'honneur. Ce n'est pas là une hypocrisie ; rieii n'est plus sincère que le sentiment qui nous porte à exalter notre vocation, comme à l'inspirer aux jeunes gens qui subissent notre influence. Il faut pourtant se défier de ce penchant; car on tomberait dans un cercle vicieux; les maîtres sont faits pour les études, et non les études pour les maîtres. Le clergé a trop cédé à la tentation d'élever les générations naissantes de manière à

les attirer à l'autel. On sait combien les Jésuites se donnaient de peine pour écrémer leurs classes au profit de leur compagnie. Mais les maîtres n'ont pas le droit d'imposer à la masse de leurs auditeurs un enseignement qui ne profiterait qu'à leurs successeurs espérés. Si le grec ne sert à rien dans l'état présent des études, il n'importe à la République que les études soient conçues de façon à nous assurer des professeurs de grec. On commettrait une injustice envers la majorité si l'on faisait des classes le vestibule de l'École normale. Le recrutement du corps enseignant est un problème considérable, mais subordonné. Sachons d'abord ce que nous voulons qu'on apprenne aux enfants ; nous verrons après, mais seulement après, ce qu'il faut faire pour trouver des maîtres, et pour les former.

Quant aux jeunes gens à qui les faveurs de la Fortune assurent d'avance de longs loisirs, et une jeunesse exempte de tout souci intéressé, peutêtre éprouveront-ils le besoin de vouer leurs plus belles années à la fréquentation des muses antiques. En attendant, nous ne voyons pas qu'ils profitent de leur liberté pour développer les germes que le collège a déposés dans leurs esprits.

Les Facultés des lettres n'ont guère pour auditeurs assidus et laborieux, pour candidats aux grades universitaires, que des membres futurs de l'Université. Si nous ne préparons nos collégiens qu'à suivre les Facultés des lettres, nous ne les préparons en réalité qu'à nous succéder : c'est de l'égoïsme corporatif, le plus excusable, mais aussi le plus dangereux des égoïsmes, parce qu'il se cache sous une apparence généreuse. Pour les enfants des riches, s'ils ne se destinent pas à une carrière lucrative, ils se destinent à jouir gaiement de la vie, et c'est perdre son temps que de les conduire à la porte d'un temple où ils n'entreront pas. Nous n'avons rien de pareil à ces Universités anglaises où la jeune aristocratie va chercher, sans arrière-pensée intéressée, une haute culture intellectuelle. Encore est-il permis de croire que les Universités anglaises ont un programme fort arriéré, que les Anglais d'aujourd'hui ne les inventeraient point si elles n'existaient par elles-mêmes, que les rois et les grands seigneurs qui les ont fondées et dotées se proposaient surtout d'assurer un clergé d'élite à une église d'État. Remarquons à ce propos que la défense des langues mortes

est bien plus facile dans les pays où l'enseignement public fournit au recrutement du clergé. En France, ce sont les séminaires qui remplissent cette tâche; ce n'est pas d'eux que nous avons à nous occuper.

Ainsi le grec doit être ou restauré ou sacrifié. Puisqu'on ne peut le restaurer, il faut bien le sacrifier : sacrifice douloureux pour ceux qui se sont élevés à force de labeur à l'intelligence des beautés de la littérature hellénique, mais sacrifice plus apparent que réel; la jeunesse n'y perdra que des connaissances trop élémentaires pour être fort utiles, une grammaire dentelle n'aborde que les aspérités, et des chefs-d'œuvre dont elle lit à peine quelques bribes. S'il était prouvé que l'étude d'une langue morte fût nécessaire au développement de l'esprit, il faudrait encore démontrer que le latin ne suffit pas, et que deux langues mortes valent mieux qu'une. On n'alléguera pas que le français vient du grec, ni que notre littérature classique est toute pénétrée des souvenirs de l'antiquité grecque. L'influence de la civihsation qui florissait au temps de Périclès, ne s'est fait sentir sur la nôtre que par l'intermédiaire des Romains.

Il est assurément superflu de réfuter l'argument tiré des étymologies grecques. Personne n'a besoin de savoir d'où viennent certains mots scientifiques pour savoir ce qu'ils veulent dire, et d'ailleurs l'étymologie serait parfois un guide ou trompeur ou insuffisant. On se sert du télégraphe et du thermomètre sans avoir fait ses études, et l'on pourrait lire Platon dans le texte sans deviner ce que c'est qu'une dose homœopathique ou une fermeture hermétique. Est-il nécessaire de savoir que prêtre veut dire ancien ; chanoine, régulier; église, rassemblement, et diocèse, administration? Ou les mots venus du grec sont entrés dans l'usage commun, et on les comprend avant de pouvoir remonter à leur source, ou ils appartiennent au vocabulaire spécial d'une science, et l'on n'a besoin d'eux que quand on rencontre le fait ou l'idée qu'ils désignent; leur origine n'ajoute rien à leur valeur.

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