CHAPITRE VIII
C'est ici que je sens toute la difficulté de ma tâche; s'attaquer au latin, c'est presque un sacrilège. « Sans latin, point d'enseignement secondaire. » Cet aphorisme n'est pas seulement en crédit ; il a été jusqu'ici l'expression de la vérité. Les novateurs qui ont voulu se passer du latin n'ont pas su le remplacer; sur les ruines du temple consacré aux muses romaines, ils n'ont jamais construit qu'une école primaire plus ou moins agrandie, bien ou mal déguisée. Leurs tentatives ont fait tort à leurs idées ; hardis démolisseurs et timides architectes, ils ont compromis la cause qu'ils soutenaient avec une vigueur
si vite épuisée. Je n'oserais me hasarder sur leurs traces si je ne croyais que leurs échecs tiennent à l'insuffisance de leurs plans, et qu'ils auraient atteint le but s'ils l'avaient placé plus haut et plus loin.
On avouera d'ailleurs que l'Université n'a guère mieux réussi à conserver au latin sa place que les réformateurs à organiser sans lui un véritable enseignement secondaire. Depuis un demi-siècle les programmes sans cesse remaniés prouvent que les meilleurs esprits sont impuissants à conciher les exigences de la tradition avec les besoins de la société moderne. On ajoute et on retranche chaque jour, mais ce qu'on ajoute est surabondant sans être superflu, et ce qu'on retranche laisse des vides choquants. Diminuer la part des langues anciennes, c'est enlever à l'éducation classique son caractère. Mais ne faut-il pas sortir les langues vivantes de l'état d'abandon où elles sont restées jusqu'ici ? On a pensé qu'avec de pieilleures méthodes il serait possible de faire apprendre plus de choses en moins de temps. C'est ainsi que par un agencement ingénieux, les habiles logent dans un navire une cargaison bien supérieure à ce qu'on
y ferait entrer si on empilait au hasard les balles et les caisses. Gela s'appelle Farrimage, et c'est un art fort estimé des gens de mer. Mais le bâtiment ainsi bourré ne peut toujours porter qu'un certain poids de marchandises. Il ne suffît pas d'éviter l'encombrement : il faut aussi éviter la surcharge. Or on essaie bien d'arrimer les connaissances dans le cerveau de l'enfant ; encore doit-on craindre de dépasser le poids normal, et d'appesantir outre mesure cet esquif délicat. Les dernières réformes avaient pour objet de donner moins de temps au latin sans en affaiblir l'étude : il paraît démontré que les élèves sont bien arrivés à se donner moins de peine pour apprendre le latin, mais qu'ils en savent moins. Aujourd'hui c'est le retranchement qui est à la mode; la pitié qu'inspirent les sujets de toutes ces expériences va décider les maîtres de la jeunesse à quelques sacrifices. Mais ces sacrifices seront douloureux s'ils sont suffisants ; on peut même prévoir qu'ils seront douloureux sans être suffisants, parce qu'on ne se décidera pas à examiner bravement cette question : A quoi bon enseigner le latin ? Les arguments abondent sous la plume des défenseurs de la tradition, et ils ne se contentent
pas d'argumenter; ils appellent l'éloquence au secours de la raison. Aussi a-t-on parfois quelque peine, quand on lit leurs plaidoyers émus, à dégager leur thèse des ornements oratoires dont ils l'embellissent. M. de Laprade, le plus fougueux peut-être des champions du latin, affirme que les adversaires du latin condamnent la société à vivre sans tradition et sans morale, conduisent la France à la barbarie et à la mort ; il voit en eux des matérialistes, des athées, des révolutionnaires, des sociahstes. Ces philippiques paraissent assez piquantes, lorsqu'on vient de lire soit la spirituelle brochure où Bastiat essaie de prouver que le baccalauréat est le père du sociahsme, soit les diatribes que certains théologiens, au moins aussi catholiques que M. de Laprade, ont fulminées contre le paganisme universitaire. Toutefois l'ÉgHse, qui a juré de parler éternellement le latin, prend volontiers sous sa protection l'antiquité classique, comme la scolastique du moyen âge s'était emparée d'Aristote. Elle redoute moins pour la foi le poison éventé des lettres païennes que la contagion bien autrement pénétrante des hérésies modernes. Faisons abstraction de la rhétorique et des
injures, et tâchons de résumer les arguments de nos contradicteurs. Ils disent :
Que l'étude d'une langue ancienne est une excellente gymnastique pour l'esprit des enfants;
Que la connaissance du latin est indispensable à qui veut bien savoir le français ;
Que la fréquentation des grands hommes et des grands écrivains de l'antiquité forme l'esprit et le coeur;
Que la civilisation moderne étant fille de la civihsation gréco-romaine, la meilleure culture qu'on puisse donner aux générations nouvelles est celle que nous empruntons à nos maîtres.
Prenons ces arguments corps à corps, l'un après l'autre, et voyons s'ils sont aussi solides que nous le fait supposer l'habitude de les entendre et même de les répéter.
Il est vrai que l'étude des langues convient à l'enfance. Elle met surtout en jeu la mémoire, et l'on ne saurait trop demander à une faculté qui, dès le plus jeune âge, se montre dans toute sa force. Dans certains pays bien plus qu'en France, les langues vivantes s'apprennent presque aussitôt que la langue maternelle; la gouvernante étrangère reçoit son élève des bras de la nour-
rice, et il ne paraît pas que le cerveau soit accablé par ces acquisitions précoces. Ce n'est pas l'instruction qui produit alors la fatigue, c'est l'attention prolongée. Ce qu'il faut éviter, ce sont les longs circuits de raisonnement. Votre disciple vous suivra fort loin, et même assez vite, pourvu que vous lui permettiez de marcher pas à pas^ que vous ne l'obligiez pas à saisir à la fois toute une chaîne de propositions. Mettez un mot étranger sous un mot français; faites-lui remarquer peu à peu les différences et les analogies du vocabulaire et de la phrase, mais sans pédantisme, sans abstraction, sans métaphysique, sans grammaire en un mot. Rien de plus pénible et de plus inutile que cette initiation des enfants aux mystères baroques de la syntaxe et de l'analyse, et plût à Dieu qu'on pût débarrasser l'orthographe française de toutes les règles dont on l'a affublée ! Je ne sais si un jour viendra où l'on écrira comme on prononce; à vrai dire on ne peut concevoir sans quelque effroi l'idée de Corneille et de Bossuet accommodés à la façon des novateurs de l'alphabet. D'ailleurs il y a dans l'harmonie de notre langue des délicatesses, des nuances, des demi-tons qu'une notation quasi-
algébrique ne tarderait pas à supprimer. Mais on peut souhaiter hautement que nos descendants reviennent au bon sens de nos pères, et cessent de juger les gens sur leur orthographe. Les grands écrivains du xvi% du xvIl^ du xviii^ siècle même, faisaient bravement des fautes qui nous sembleraient grossières. Il appartenait à notre âge d'élever ce genre de correction à la hauteur d'un dogme, et d'assujettir non seulement l'âge mûr, mais l'enfance la plus tendre à l'observation de ces règlements vexatoires, qui semblent avoir été rédigés par des bureaucrates hommes de loi. Peut-être l'étude des participes nous prépare-t-elle à comprendre les subtilités de la chicane et les puériles exigences de l'administration nationale ; mais pourquoi nous préparer si tôt ?
Les langues vivantes, enseignées par l'usage, et aussitôt qu'on le peut, par la lecture, n'imposent pas aux jeunes élèves une fatigue excessive. Il n'en est pas de même du latin. Ici tout change subitement : les mots, les tournures, les façons même de penser. La déchnaison et la conjugaison défendent rentrée de l'idiome qu'il faut apprendre, comme deux hgnes
LE LATIN llîî
de fortifications. On va de plain-pied du français à l'anglais, à l'allemand, à l'italien; on peut presque calquer la traduction sur le texte. On n'aborde pas le latin sans avoir traversé les broussailles de la grammaire; avant d'avoir affaire aux mots, on est forcé de pâlir sur les formes, c'est-à-dire de commencer par des abstractions.
C'est là ce qu'on appelle une gymnastique. L'abbé Galiani soutenait que le véritable objet de l'éducation était d'apprendre aux futurs hommes à supporter deux choses : l'injustice et l'ennui. Le latin remplit au moins la moitié de ce programme. Mais bien d'autres labeurs atteindraient le même but. Et quels sont donc, après tout, les fruits de cette gymnastique? Voyonsnous que l'esprit en devienne plus agile et plus fort? Sans doute, les intelligences d'éhte résistent le plus souvent à ce régime cruel, et l'on attribue à l'épreuve qu'on leur a foit subir la vigueur qu'elles conservent malgré tout. Mais la majorité des écoliers n'y gagne qu'une sorte de courbature morale et d'incurable déformation.
Mesurez, si votre mémoire et votre imagination vous permettent d'embrasser un si vaste
espace, mesurez l'immensité du temps et de la peine que vous a coûtés l'acquisition des règles de la grammaire latine , de la huitième à la rhétorique ; et combien de rhétoriciens sont fort mal initiés aux mystères dont Lhomond est le triste hiérophante ! Je ne parle pas de la httérature ; nous y viendrons. Après tout, l'épreuve du baccalauréat ne porte guère que sur la connaissance des formes et des règles grammaticales, si pauvre est le bagage de mots, d'idées et de souvenirs qu'il faut posséder pour passer le défilé, pourvu qu'on mette les cas et les modes à peu près à leur place î Pour arriver à cette médiocre virtuosité dans l'art du thème, que d'exercices fastidieux, que de faux pas multiphés contre les mêmes pierres d'achoppement, que de retours en arrière sur une route hérissée de ronces, coupée de fondrières ! Qu'est-ce donc que cet assouplissement qu'il faut payer si cher et qui aboutit, dans l'immense majorité des cas, à un invincible éloignement pour le genre de travail auquel on nous a soumis ? Est-ce que la gymnastique du corps nous donne le dégoût des exercices athlétiques ? Est-ce que l'empressement des bacheliers à brûler leurs dictionnaires ne prouve pas que
le but est manqué, et que l'esprit ne s'est nullement plié aux études qu'on lui a imposées? Ceux qui vont plus loin, ceux qui, par vocation ou par goût, profitent de la connaissance des langues mortes pour se familiariser avec les classiques anciens, ne sont pas bons juges en cette affaire, à moins que, par un effort d'imagination, ils ne consentent à sortir d'eux-mêmes pour se mettre à la place de leurs camarades.
Certes, les humanités ont un charme infini ; le fruit est d'une exquise saveur pour qui a dépassé l'écorce; mais combien la dépassent? Une seule chose pourrait justifier le labeur écrasant des débuts, ce serait la pleine possession et l'entière jouissance des antiques chefs-d'œuvre; c'est précisément ce qui manque à la foule des sujets. On sort trop tôt du collège, et les dernières années du collège sont trop remplies pour qu'on ait le temps de lire. C'est parce que le couronnement des études latines manque aux dix-neuf vingtièmes des élèves, qu'on a imaginé, assez tardivement d'ailleurs, cette théorie de la gymnastique intellectuelle, à peu près comme si l'on disait que dix ans de gammes forcées ont leur prix, abstraction faite de la musique. Nos
aïeux, pour qui le latin était une langue presque vivante, riraient delà modestie avec laquelle nous avouons qu'il est fort utile pour nous d'apprendre péniblement ce que nous consentons à ne jamais bien savoir, et que nous avons besoin du rudiment pour assouplir nos intelligences rebelles.
Il est un aphorisme dont on nous a tous lapidés au sortir du collège, car il fait merveille dans les discours de distribution de prix, et c'est une des maîtresses pièces de la philosophie de Joseph Prud'homme : « Vous ne savez rien encore, diton aux jeunes bachehers ; vous avez seulement appris à apprendre. » On ne saurait porter un jugement plus sévère sur les études dont on prétend faire l'éloge ; la sévérité va même ici jusqu'à l'injustice.
Quel adieu de l'Université aux jeunes gens qu'elle a si longtemps tenus sous le joug. Mes enfants, vous ne savez rien ! Un jeune homme de dix-huit ans aurait le droit de maudire ses maîtres s'il découvrait que pour prix de dix années de captivité on ne lui a donné que des habitudes : lesquelles? l'habitude de perdre son temps avec assiduité , de casser laborieusement des noix vides, de tourner la meule pour ne produire
que du son; l'habitude de travailler sans com- . prendre pourquoi, d'obéir à un usage que rien ne justifie à ses yeux, de piétiner le chemin battu sans deviner où il mène, meilleure méthode pour former des moines que des hommes. Heureusement cette phrase désolante n'est pas exacte; l'éducation qu'on reçoit au collège n'est pas si formelle qu'il ne s'y mêle un peu de réalité.
D'ailleurs on ne conteste point que la grammaire latine impose à l'écolier de huit ou dix ans un véritable effort, et il est bon qu'il s'endurcisse un peu. Ce qui nuit, c'est que le fruit de cet effort n'apparaît pas, ou apparaît trop tard. C'est à l'âge viril qu'il appartient de travailler rudement en vue d'un avenir lointain. Si vous avez affaire aux enfants, ne mettez pas le but trop loin du point de départ, ne séparez pas la moisson des semailles par un intervalle d'un lustre ou deux. Ils comprennent aisément l'utilité des langues vivantes, parce qu'il leur arrive parfois de les parler, et aussi parce qu'on les parle autour d'eux. De bonne heure, ils sont séduits par l'idée de voyager. La géographie et l'histoire les amusent s'ils ont de bons maîtres et de bons livres. Les sciences mêmes ne les rebuteraient pas entière-
ment, s'il n'était pas si difficile de leur en montrer les éléments sans les fatiguer. Ils ont déjà de la vie réelle une vue assez nette pour se préparer sans répugnance à y jouer leur rôle, pourvu qu'ils aperçoivent le lien qui unit leur travail présent à leur carrière future. On peut beaucoup obtenir d'eux par l'instinct d'imitation. La nature a voulu que l'apprentissage fût facile et que les enfants prissent plaisir à imiter leurs parents, même au prix d'efforts assez rudes ; leurs jeux mêmes ne sont pas autre chose qu'une libre représentation des travaux dont ils sont témoins. Une éducation idéale mènerait l'homme jusqu'à la virilité à travers une longue série d'exercices où il ne perdrait jamais de vue l'objet de son labeur et la règle de son développement, et se formerait lui-même sur le modèle des devanciers les plus estimés. Le petit séminariste qui sert la messe en latin, et qui voit ses maîtres vivre dans un monde tout latin, suit la nature en s'appliquant à l'étude d'une langue qui résonne sans cesse à ses oreilles ; autour de lui on pense, on aime, on prie dans cette langue. Mais l'éducation laïque met un abîme entre la classe et la vie ; ni dans l'avenir, ni dans le présent, le collégien
LE LATJN 121
n'aperçoit rien qui le ramène à ses cahiers. L'enfant qui ouvre pour la première fois la grammaire latine, et qui engage avec les déclinaisons sa première bataille, ne saurait entrevoir les résultats utiles ou agréables du travail qui lui est infligé, à moins qu'il ne soit élevé au milieu des prêtres. Aussi se lance-t-il dans cette voie douloureuse par un acte d'obéissance et de foi. Pour le soutenir, il faut sans cesse le piquer d'émulation. Le but de ses études est vague et obscur : ce n'est plus l'instruction qu'il cherche, c'est le succès. Personne autour de lui ne parle, n'écrit, ne lit le latin. Qu'il se propose de mériter des couronnes ou de gagner un diplôme, il ne perçoit aucune relation directe entre ses efforts et le prix dont ils seront payés. Il entre ainsi dans le domaine du factice et du convenu. Il apprend que la société attache de précieux avantages à un mérite dont l'utilité n'apparaît point. Certes la curiosité est une noble passion : c'est une belle chose que de savoir pour savoir. Mais le rudiment et le thème n'excitent pas la curiosité ; ce n'est pas la science désintéressée que les études classiques offrent à leurs adeptes, au moins dans le début, et le début est bien long ; c'est la science consi-
dérée comme une clef qui ouvre la porte des emplois, et rien de plus. Les connaissances qu'il s'agit d'acquérir sont nécessaires, l'enfant le sait déjà ; sont-elles fécondes? il l'ignore, et Findifférence du monde qui l'entoure doit l'engager à croire qu'elles sont par elles-mêmes stériles.
Admettons cependant qu'il y ait là une gymnastique fortifiante et salutaire. Il restera à décider si les exercices intellectuels ne peuvent pas avoir un objet mieux choisi, si les langues vivantes n'offrent pas assez de difficultés à vaincre, et de difficultés mieux graduées, plus aptes à stimuler le cerveau sans le fatiguer outre mesure. Dans une classe élémentaire de trente élèves, il y en a trois ou quatre qui prendront goût à la grammaire latine comme ils prendraient goût à toute autre étude. Le reste se sent livré, pour dix ans, à une épreuve pénible, entre au collège comme dans une prison inévitable, dont on ne supporte les rigueurs que parce qu'elles sont fatales et communes. On remarque souvent une différence affligeante entre l'ardeur que les enfants mettent à apprendre, quand on ne les surmène pas, et la morne docilité avec laquelle l'écolier se traîne dans le sentier rocailleux des
leçons et des thèmes. La prétendue gymnastique da latin les a énervés.
On dit que la connaissance du latin est nécessaire à qui veut bien savoir le français. Voilà encore un de ces arguments modernes qui trahissent la désuétude des bonnes et vieilles raisons. Ce sont des branches où l'on se cramponne quand on perd pied. A qui fera-t-on croire qu'il faille étudier une langue morte pendant dix ans pour bien parler une langue vivante, la langue maternelle ? Croyez-vous qu''Homère sût le sanscrit, l'aryen primitif, et que Gicéron fût versé dans la science des origines da latin, lui qui propose sans sourciller des étymologies si baroques? Il n'y a pas de langue qu'on ne puisse connaître par elle-même. Comparez le style d'un bachelier ordinaire avec celui d'une femme d'esprit.
Ces champions de la tradition qui font valoir, faute de mieux, la généalogie du français, n'ont qu'un goût médiocre pour la méthode historique. Ce n'est que de nos jours qu'on s'est avisé d'enseigner aux écoliers comment s'est accomplie la transition, comment la persistance de l'accent tonique explique le raccourcissement des mots et des formes grammaticales, comment on peut
124 LA QUESTIOxN DU LATIN
distinguer un vocable de dérivation populaire et un vocable de dérivation savante.
On n'a jusqu'ici mis en présence que le latin du siècle d'Auguste et le français du siècle de Louis XIV ; les anneaux intermédiaires étaient supprimés et oubliés. Le français du moyen âge était complètement ignoré de Boileau et de ses contemporains. On ne savait pas que notre pays a eu sa littérature, ou du moins sa poésie nationale, avant les Italiens et les Allemands, que les Minnesinger d'Allemagne ont imité nos trouvères, et que Dante nous devait beaucoup. Malherbe, qui voulait qu'on demandât des leçons de français aux crocheteurs du Port-au-Foin, voyait plus juste que les professeurs. Mais les crocheteurs ne se sont pas formés à l'école de Tite-Live et d'Horace.
Ce qu'il nous importe de connaître, ce n'est pas la valeur d'un mot sous les consuls ou les empereurs, c'est son histoire depuis la naissance de la langue jusqu'à nos jours. Le dictionnaire de Littré vaut mieux que le dictionnaire latin. Pour les érudits, le Glossaire de la moyenne et basse latinité, par Du Gange, est infiniment plus précieux que le vocabulaire de Gicéron.
LE LATIN i2o
Les termes que nous avons empruntés au latin classique n'offrent guère de difficultés. Pour qui voudrait faire l'inventaire de nos richesses, bien d'autres sources sont à consulter. La théologie chrétienne, les Pères de l'Église, la scolastique^ le droit féodal, le blason même ont beaucoup à nous apprendre ; bien plus encore les métiers manuels. Une langue est un fleuve qui se dessécherait si une multitude d'affluents n'y venaient l'un après l'autre jeter leurs eaux. Les sciences physiques et naturelles, le dialecte parlementaire, l'idiome des beaux- arts, grossissent de nos jours le français, non sans le troubler un peu. Ce qui nous vient du latin par la vraie tradition, c'està-dire par la tradition populaire et naïve, ce qui est le fond et le corps de la langue, le métal pur et précieux de l'alliage sans cesse changeant, nous le tenons de nos mères et de nos nourrices. Ce que nos classiques y ont ajouté en imitant l'Antiquité, nous le trouverons bien chez eux, si nous avons le temps de les lire. S'il y a des phrases de Montaigne et même de Bossuet dont la beauté nous échapperait faute de comprendre Sénèque et Tertullien, c'est que le français de Montaigne et celui de Bossuet ont un peu vieilli ;
nous n'avons que faire des mots que nous ne comprenons pas sans effort ; ce sont peut-être des médailles à admirer dans un cabinet, plaisir d'amateur et de curieux; ce ne sont pas des pièces de monnaie qui servent à la circulation. Veut-on nous engager à ressusciter dans nos écrits les belles tournures du grand siècle ? Veuton arrêter par la fréquentation forcée des classiques la décadence ou la transformation du vocabulaire ? Ce serait beaucoup de remonter seulement jusqu'à Voltaire et Rousseau. Mais ne formons pas de vœux chimériques. On ne peut pas régler l'ordre du jour d'une Assemblée dans le style de Voiture, ni discuter une question économique de façon à ne pas choquer une seule fois l'oreille de Boileau, s'il revenait au monde. Ceux qui se piquent d'un certain archaïsme croient chausser les souliers des maîtres parce qu'ils glissent çà et là un « Encore que » ou un « Que si », parce qu'ils enchâssent dans leur prose à la mode du jour cinq ou six expressions dérobées par des fouilles laborieuses aux décombres du Dictionnaire. Ces hardiesses rétrospectives ont leur charme sous la plume d'un maître ; elles ne sont que choquantes chez les écrivains
médiocres. Plutôt les souvenirs du Port-au-Foin que les souvenirs du collège qui sentent le collège. Faut-il que toute la jeunesse perde son temps pour que quinze ou vingt faiseurs de livres ou d'articles fassent voir qu'ils ont été forts en thème, et emportent dans la vie un petit bagage d'élégances surannées?
L'enseignement secondaire a mission de former des hommes cultivés, et non des hommes de lettres. Il n'y a que trop de vocations littéraires sur le pavé. Mieux vaudrait encore créer un Conservatoire pour l'art de la plume comme on a fait pour les ténors et les pianistes, que de vouer les Français par dizaines de mille à une étude dont le plus beau résultat serait de retarder la chute de quelques douzaines de mots fanés.
Je ne dispute pas au latin sa place dans une étude historique de la langue française, mais je nie qu'il soit nécessaire de bien savoir le latin pour bien comprendre le français ; je nie que Lhomond défende efficacement notre littérature contre la décadence. Sans doute il est bon que l'éducation universitaire entretienne en France un public éclairé, capable de lire et de juger les
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œuvres de l'esprit. Mais il s'agit ici de savoir si cette éducation doit reposer éternellement sur la base des langues anciennes, et non si elle doit conserver un caractère suffisamment littéraire.
Nous reviendrons sur ce dernier point et nous aurons à parler de la culture intellectuelle. En attendant, il est permis de contester que le latin soit la clef indispensable et unique du français. Singulière contradiction : on s'appuie sur la différence des deux langues pour vanter la gymnastique qu'on fait subir aux écoliers en passant de l'une à l'autre, et sur la ressemblance pour faire de l'une l'explication de l'autre. Peut-être serait-il bon de choisir.
La thèse de nos adversaires est plus spécieuse quand ils affirment que la connaissance des lettres anciennes sert à nous faire apprécier tout le mérite des classiques français. Jusqu'à la fin du XYii*" siècle ceux-ci ont beaucoup traduit et beaucoup imité ; pour savoir s'ils ont réussi, il faudrait posséder l'original. Mais l'argument n'a qu'une valeur apparente. Nos pères ont doctement pillé les Grecs et les Romains ; ils ont dii pour cela faire de longues excursions sur le domaine de l'Antiquité. Mais s'ils en ont
rapporté d'assez riches dépouilles , s'ils ont su recoudre les lambeaux qu'ils empruntaient, s'ils ont bien choisi et bien reproduit leurs modèles, nous avons moins besoin des modèles. Il est bon d'aller à l'école, il n'est pas bon d'y vieillir. La littérature française a fait ses classes, mais elle les a finies. Sans Euripide, Racine ne serait peut-être pas Racine. Faut-il avoir la Euripide pour goûter l'exquise harmonie des vers de Racine et la touchante délicatesse des sentiments qu'expriment ses personnages? Iphigénie nous touche et Phèdre nous émeut sans que nous ayons besoin de nous souvenir du poète grec, et Schlegel nous gâtera notre émotion quand il viendra nous démontrer pesamment que l'imitation est restée au-dessous de l'original. Boileau est assez pédant sans qu'on l'accompagne d'un commentaire perpétuel tiré d'Horace et de Juvénal. Montaigne ne nous fait pas lire Sénèque et Plutarque ; il nous en dispense ; encore se dispensait-il lui-même de Plutarque : il se contentait d'Amyot. Bossuet brille d'un tel éclat qu'il fait pâlir ses auteurs ; la Bible même perd à n'être pas traduite par lui. Il semble que le Télémaque ait été écrit pour les gens qui avaient le
malheur d'ignorer Homère et Sophocle. Est-ce que La Fontaine nous oblige à faire connaissance avec l'élégante sécheresse de Phèdre et la prosaïque vulgarité du pseudo-Esope ?
S'il le fallait, après tout, on essaierait de former l'esprit de la jeunesse à l'aide des seuls classiques français qui soient entièrement originaux, ou qui ne doivent que fort peu de chose à l'antiquité. La liste en 'serait encore assez belle : Corneille, Pascal, La Rochefoucauld, Retz, Molière, Madame de Sévigné, La Bruyère, suffiraient encore à représenter honorablement le grand siècle. Avec Le Sage et Saint-Simon, nous entrons dans l'ère moderne, et les muses françaises ont décidément quitté le collège. Mais un tel sacrifice n'est nullement nécessaire; on fait injure aux Racine et aux Bossuet quand on prétend qu'ils ne peuvent se montrer à nous qu'avec un cortège de grammairiens et de commentateurs, portefaix chargés d'une bibhothèque grecque et latine. Ils se passent bien de tout cet attirail. Donnez au tragique une Rachel, il vous fera grâce des docteurs. Et si Ton avait coutume de redire les vieux sermons, ce qui vaudrait bien tant de plates improvisations, j'imagine
qu'un sermon de Bossuet ferait encore bonne figure à Notre-Dame devant un auditoire vraiment chrétien.
Mais laissons la langue de côté, et attaquonsnous au maître argument des humanistes : l'étude des lettres anciennes est selon eux un puissant moyen d'éducation. Ici encore il faut diviser, et distinguer l'éducation morale de l'éducation intellectuelle.
Est-il vrai que la fréquentation des Grecs et des Romains soit particuHèrement propre à former des hommes et des citoyens ? On Ta souvent affirmé, mais jamais autant qu'à l'époque où la culture littéraire était aussi faible que générale. Pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle, tous les enfants de la noblesse et de la bourgeoisie apprenaient le latin, mais presque tous l'apprenaient mal; quant au grec, il vaut mieux n'en point parler; ce n'est pas le fort de l'ancienne Université. La génération qui a fait la Révolution française sortait du collège, et on ne lui reprochera certes pas d'avoir manqué d'énergie et de courage civique. Toutefois, quand on voit quelles défaillances suivirent les convulsions de la Terreur^ et combien de Jacobins se firent
courtisans, on est tenté de conclure que ce sont les événements qui ont créé les acteurs, et non les acteurs qui ont produit les événements. Il y eut une contagion et comme une épidémie de fougueuse éloquence, d'héroïque fureur, de mépris de la mort. Un vent soufflait qui trempait toutes les âmes ; puis le vent tourna, et une atmosphère plus tiède amollit les courages. Si Athènes, Rome et Sparte furent à la mode, c'est parce que les passions soulevées avaient besoin de rhétorique; elles prirent celle que l'instruction banale du temps mettait à leur disposition. Les tribuns se servirent de Plutarque comme les Têtes-Rondes s'étaient servis de la Bible; on parla de Brutus et de Timoléon comme les compagnons de Cromwell parlaient de Gédéon et de Jéroboam. Encore y a-t-il cette différence que les puritains connaissaient réellement la Bible, tandis que les Jacobins n'avaient sur l'antiquité que des notions vagues et fausses, comme leur maître Rousseau. Quand les hommes se sont mis en tête de tout bouleverser, ils sont presque contraints pour se faire écouter de placer leurs idées sous le patronage de quelques grands noms et d'une grande époque : la raison, l'intérêt, la passion ne suffi-
raient pas sans le prestige de Tautorité. Mais aujourd'hui, la théorie du progrès a diminué ce prestige, et d'ailleurs la Convention fournit assez d'exemples et de phrases pour qu'on n'ait pas besoin de remonter plus haut.
C'est pour nous un grand malheur que les pères de notre liberté et les prophètes de notre rehgion politique aient attaché tant d'importance aux bribes d'érudition classique qu'ils tenaient des Jésuites et de leurs imitateurs. Comme la forme emporte toujours un peu le fond, nous sommes devenus les disciples des gens dont nous endossions la défroque. Or les Grecs et les Romains sont pour nous de détestables professeurs de politique. Leur notion de liberté était passablement étroite, et ils ne soupçonnaient pas le régime représentatif, seul possible chez un peuple qui ne tient pas dans l'enceinte d'une ville. Ils sacrifient l'individu à l'État, tiennent peu de compte des droits de la famille, ignorent la liberté de penser, et même la hberté de vivre à sa guise. Les meilleurs d'entre eux prêchent les lois somptuaires, l'éducation mécanique et uniforme, la vertu imposée, FégaUté envieuse et la fraternité théâtrale. Si l'enseignement
secondaire avant 1789 avait été fondé sur l'étude des langues vivantes, et non des langues anciennes, les hommes de la Révolution auraient mieux connu Ludlowet Hampden, Guillaume Penn et Washington, ils auraient moins parlé de Gaton et d'Aristide, et les événements auraient peutêtre pris un autre cours. Peut-être eût-on prévu le Gromwell français et la Restauration; au moins est-il permis de croire que la tradition révolutionnaire serait chez nous plus libérale, et que nous n'aurions pas à lutter contre la superstition jacobine. Mais il faut nous défier d'une digression trop tentante.
Si nous consultons l'histoire des derniers siècles, nous verrons que la culture classique ne mérite ni d'être tant glorifiée ni d'être tant honnie. Le clergé catholique, maître absolu de la jeunesse, n'a fait des anciens que des professeurs de rhétorique. Il a gardé poar lui l'enseignement moral, demandant seulement à Sénèque des phrases, à Plutarque des attitudes. Est-ce que les élèves des Romains n'ont pas été, de la Renaissance à la veille de la Révolution, les moins romains des hommes? Quand on songe que les écrivains du siècle de Louis XIV, ces
incomparables flatteurs, traînaient dans les antichambres de Versailles les plus beaux souvenirs du Pnyx et du Forum, on se demande s'il est vrai que réducation intellectuelle ait quelque influence sur les caractères. Les anciens nous apprennent bien la révolte contre un tyran, non la résistance aux excès d'un souverain légitime. Aussi la politique de Plutarque était-elle aussi inoffensive que sa religion. On admirait ses héros comme les dieux de l'Olympe, sans plus penser à imiter les uns qa'à adorer les autres. Pour donner des âmes de citoyens à des gens qui devaient rester sujets, pour mettre sous leurs yeux des exemples utiles, ce n'est pas Tite-Live qu'il eût fallu faire lire aux écoliers, mais le brave Mézeray. Dans l'empire des tsars, les champions du pur despotisme tiennent pour les programmes classiques, et ont plus peur d'Adam Smith que de Cicéron.
Les Romains savaient bien que l'introduction des lettres grecques à Rome n'était pas faite pour relever les mœurs privées et politiques. Ils ne demandaient pas à Socrate lui-même de leur enseigner la vertu : ils ne comptaient pour tremper les âmes que sur l'exemple des ancêtres et les
leçons du foyer. Quand ils ont emprunté le stoïcisme à leurs voisins pour en faire une doctrine de protestation contre l'abaissement commun, ils l'ont transformé à leur usage ; ils ont presque entièrement laissé de côté les subtilités dialectiques et les rêveries physiques de Chrysippe pour ne s'attacher qu'à la morale, qu'ils faisaient plus virile et plus latine. Mais en même temps Auguste attachait les Muses à son char, et lavait ses mains avec la plus pure eau d'Hippocrène. Dans le drame anglais, lady Macbeth ne peut pas effacer la tache, tandis que l'histoire nous montre dans le fondateur de l'empire romain le prescripteur, le parjure et le père des lettres. Horace en fait un dieu, après avoir jeté son bouclier à Philippes, et le tendre, le pieux, le divin Virgile, Virgile enrichi, hélas! rainasse en quelques vers admirables toutes les vertus de l'ancienne Italie, toutes les gloires de la république romaine, pour les jeter aux pieds du meurtrier voluptueux qui donna des fers à sa patrie, la paix au monde, et de l'argent aux poètes.
Ce sont là des banalités et des lieux communs, je le veux bien. Mais l'éducation morale de la jeunesse par la littérature gréco-romaine est
aussi un lieu commun et une banalité : les armes sont égales. « Je n'aime pas, disait un jour Montalembert à un jeune homme, les théoriciens de servitude. » Dans le fougueux plaidoyer où il accuse les ennemis du latin d'abolir la morale, M. de Laprade oublie de réfuter cet argument d'un homme qui méritait d'être son ami par sa foi pohtique et par sa foi religieuse autant que par une certaine âpreté de rhétorique. Comme théoricien de servitude, Horace ne laisse rien à désirer, et ce n'est pas par la pureté de ses moeurs qu'il rachète les faiblesses de sa vie pubhque. On lui doit quelques maximes d'une sagesse fort humaine, exprimées dans une langue souvent prosaïque ; y a-t-il là de quoi envoyer la jeunesse à son école ? Ce n'est pas sans quelque embarras que les écoliers concilient toutes les admirations qu'on leur impose, et il semble parfois qu'on veuille leur enseigner la morale du succès et du plaisir. Mais pour cela il n'est pas besoin de si longues études; le spectacle des choses humaines suffit ; l'épicurisme peut se passer des langues anciennes : l'arithmétique ou la tenue des livres feraient aussi bien son affaire. Non, l'étude des anciens n'est pas une grande
leçon de morale, c'est bien plutôt une grande leçon de rhétorique et de scepticisme et c'est par là que les hommes de 93, qui ont toujours les Grecs et les Romains à la bouche, trahissent l'insuffisance de leurs études ; ils ont imité grossièrement l'élégante rhétorique de ceux qu'ils croyaient leurs maîtres; ils n'ont rien compris au scepticisme qui serait la conclusion d'une bonne éducation classique, si les hommes, et surtout les jeunes gens, avaient l'habitude de conclure. Le vrai résumé de la Httérature romaine, c'est le Conciones, ce recueil merveilleux de harangues symétriquement opposées, de plaidoyers pour et contre, qu'on a retiré des mains des écoliers, sans doute pour ne pas les dégoûter de la lecture des comptes rendus parlementaires ; mais on a ainsi décapité la rhétorique.
Ce n'est pas que la rhétorique soit un art aussi méprisable qu'on a coutume de le dire. Les anciens en avaient fait, non pas une collection de menus préceptes et de recettes puériles, mais un inventaire savant et ingénieux des passions et des sentiments que mettent en jeu la vie pohtique et les débats judiciaires, et que l'orateur excite ou apaise selon l'intérêt de la cause. On trouve dans
les grands traités de Cicéron et de Quintilien toute une psychologie qu'il serait injuste de mépriser sous prétexte qu'elle risque d'être utile à qui la possède. Les petits manuels décharnés et futiles dont se contentait naguère notre enseignement classique, et qu'on a sagement jetés au panier, ne donnaient qu'une bien faible et bien fausse idée des travaux des anciens. Nous n'avons pas le droit de dédaigner une étude que les plus grands hommes d'Athènes et de Rome ont jugée digne de toute leur application. Mais nous pourrions la recommencer en cherchant plus près de nous nos modèles et nos sources. Dans ses brillants essais sur l'éloquence de la tribune, Villemain a frayé la voie aux modernes que pourrait tenter cet ample sujet. Il semble que l'art oratoire soit presque sorti du domaine de la critique littéraire ; on pourrait l'y faire rentrer, et demander à l'analyse des maîtres de la parole au xviii'' et au xix° siècles les éléments d'une rhétorique rajeunie. Les esprits cultivés de notre temps, que leur éducation rend assez propres à bien juger d'un poème, d'un roman et d'une pièce de théâtre, sont trop souvent incapables d'apprécier une harangue autrement qu'à la lu-
mière de leurs convictions personnelles et de leurs préjugés. Nous vivons dans une démocratie où la rhétorique pratique joue un si grand rôle, que la théorie ne doit pas être écartée sans examen. Mais peut-être est-ce plutôt à l'enseignement supérieur qu'il appartient de lui faire sa part. Nos Facultés ont des chaires d'éloquence grecque et latine ; elles en pourraient avoir d'éloquence anglaise et française ; un professeur qui unirait au sentiment littéraire la connaissance de l'âme humaine et des ressorts qui meuvent les assemblées, trouverait aisément la matière d'un cours intéressant et neuf. Mais revenons à nos écoliers. Plus on y réfléchit, moins on comprend pourquoi les lettres anciennes auraient le privilège de former le cœur des jeunes gens. Quand les esprits et les volontés pliaient sous l'autorité de l'Église, quand l'État n'était qu'une hiérarchi d'inégalités couronnée par le despotisme, les ré publiques de l'antiquité offraient du moins aux enfants le spectacle d'une activité plus libre. Encore l'histoire ne nous apprend-elle pas que ce spectacle ait été très fécond. Mais, depuis cent ans, il n'est pas nécessaire de remonter si loin pour voir des peuples et des citoyens à l'œuvre, et nous avons
SOUS la main assez d'exemples qui nous touchent. Sans doute, le vulgaire imagine chez les hérosen toge une grandeur et une perfection qu'il ne prête pas volontiers aux héros en frac. Mais c'est le vulgaire qui pense ainsi. Dès qu'on pénètredans l'étude des personnages de Plutarque et de Tite-Live, on aperçoit en eux des taches aussi grosses que chez nos contemporains. On les trouve vicieux et inégaux, et leurs vertus ne sont pas toujours attrayantes. On découvre chez Gaton l'Ancien une avarice grossière et inhumaine, chez Brutus un scepticisme élégant qui n'exclut pas plus la cupidité que la douceur. Démosthène n'était pas incorruptible; Cicéron était vain et souvent faible. Comparez Thémistocle et Condé, Scipion EmiUen et Wellington, Scipion l'Africain et Hoche, les Gracques et Mirabeau, et vous verrez que les modernes ont souvent l'avantage sur les anciens. Si Tite-Live nous manque, nous trouvons presque autant de grandeur dans l'épopée que Thiers a racontée, avec moins d'élégance de style, mais avec plus d'exactitude dans le récit et de vérité dans la critique. Le tableau si émouvant des désastres de l'expédition de Sicile, dans Thucydide, ne fait point pâhr le récit
de la campagne de 1812 par Ségur, et nos élèves ne lisent guère Thucydide, tandis qu'ils pourraient lire Ségur. La lutte de César et de Pompée n'est pas plus, grande et plus saisissante que la guerre d'Amérique.
Les chefs-d'œuvre de l'antiquité abondent en fortes maximes et en pensées exprimées avec une brièveté et une élégance lapidaires. Il y a là de belles phrases qui se gravent dans la mémoire et qui donnent un corps indestructible aux sentiments nobles. Est-ce que la littérature moderne ne présente pas les mêmes avantages ? Corneille est un faiseur d'hommes autant que Sénèque. Tacite connaît-il les dessous du cœur humain mieux que La Rochefoucauld, Bourdaloue et Saint-Simon ? La sagesse prudente d'Horace estelle supérieure à celle de MoHère ou de La Fontaine? Est-ce qu'Ovide contribue beaucoup à inspirer l'horreur du vice, Aristophane à épurer le goût, Salluste à faire admirer Talliance d'un beau talent et d'une vie honorable ? Qu'est-ce que la morale de l'Enéide, sinon la justification de la conquête par la volonté des dieux «t un fatalisme décourageant pour les vaincus ? Mais nous arrivons insensiblement de la culture
morale à la culture intellectuelle, de réducation du cœur à Téducation de l'esprit. Ici nous allons achever la citation de Macaulay.que nous avons commencée plus haut :
« Toute la controverse politique et religieuse a » lieu maintenant dans les langues modernes. » On ne se sert plus des langues anciennes que » pour commenter les écrivains anciens. Sans » doute, les grandes œuvres du génie grec et du » génie romain sont toujours ce qu'elles étaient. » Mais si leur valeur positive est constante, leur » valeur relative, comparée avec la somme des » richesses que possède l'esprit humain, a été » sans cesse en déchnant. Elles étaient le tout » intellectuel de nos ancêtres; elles ne sont » qu'une partie de nos trésors. Quelle tragédie » aurait fait pleurer Jane Grey, quelle comédie » l'aurait fait sourire, si elle n'avait eu les dra- » maturges anciens dans sa bibhothèque? Un » lecteur moderne peut se passer d'Œdipe et de » Médée : il a Othello et Hamlet. S'il ne sait rien » de Pyrgopolinices et de Thrason, il est familier » avec Bobadil, et Bessus, et Pistol, et Parolles. » S'il ne peut goûter la délicieuse ironie de » Platon, il trouvera quelque compensation dans
» celle de Pascal. S'il est exclu de Néphélococ- » cygie, il peut se réfugier à Lilliput. Nous es- » pérons n'être coupable d'aucune irrévérence » envers les grands peuples auxquels le genre » humain doit l'art, la science, le goût, la li- » berté civile et intellectuelle, quand nous disons » que le capital qu'ils nous ont légué a été si » bien employé que les intérêts accumulés excè- » dent maintenant le principal. Nous croyons » que les livres qui ont été écrits dans les langues » modernes pendant les deux cent cinquante der- «> nières années, y compris, bien entendu, les V traductions d'auteurs anciens, ont plus de va- » leur que tous les livres qui existaient dans le • monde au début de cette période. Les An- » glaises sont au moins aussi familières que les » Anglais avec les langues modernes de l'Eu- » rope. Quand donc nous comparons l'instruc- » tion de lady Jane Grey avec celle d'une femme » accomplie de notre temps, nous n'hésitons pas » à donner la supériorité à la dernière. Nous es- » pérons que nos lecteurs nous pardonneront » cette digression. Elle est longue, mais on ne » peut guère la trouver hors de propos, si elle » tend à les convaincre qu'ils se trompent quand
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» ils pensent que les trisaïeules de leurs tri- » saïeules étaient supérieures à leurs sœurs et à » leurs femmes. »
Pourquoi Macaulay n'a-t-il pas été tenté d'étendre aux hommes ce qu'il dit de l'instruction des femmes? La question ne se posait pas devant son esprit; ce n'était pas le lieu de la traiter. S'il jugeait de son sexe par lui-même, il devait supposer qu'on peut tout savoir, car 'sa mémoire était prodigieuse, et son activité infatigable avait fait de lui un érudit à l'âge où l'on n'est qu'écolier. Mais nous avons le droit de nous emparer de ses arguments et de les appliquer aussi largement qu'ils s'y prêteront. La littérature ancienne n'est qu'une fraction de la littérature universelle, et une fraction qui s'amoindrit sans cesse, parce que le numérateur est constant, tandis que le dénominateur grossit indéfiniment. Chaque génération accroît la bibliothèque des chefs-d'œuvre qui nous resteront fermés tant que nous donnerons aux Romains les plus belles années de notre jeunesse. Quoi qu'en pensent les partisans de l'immobilité du goût, les idées et les mœurs se transforment peu à peu, et les classiques nous deviennent sans cesse plus étrangers
Il faut déjà un effort pour goûter les incomparables sermonaires du xvii^ siècle, et l'admiration que nous inspirent les merveilles de l'antiquité n'est pas toujours très éclairée. Nous avons besoin, pour que notre enthousiasme, en présence de la littérature romaine, soit tout à fait intelligent, d'apprendre bien des choses qui ne nous servent qu'à la comprendre. Il faut pour arriver à ces trésors parcourir un chemin bien long ; d'autres richesses nous coûteraient moins de temps et de fatigue.
Si j'ai contesté la perfection morale des héros antiques, je ne contesterai point la beauté litté- ^ raire des antiques chefs-d'œuvre. L'art échappe à la loi du progrès, et il y a des merveilles qu'on ne dépassera sans doute point. J'irais plus loin s'il s'agissait des Grecs. Gomme ils vivaient dans la jeunesse du monde, on trouve dans les œuvres de leurs plus grands hommes une fraîcheur, une naïveté, une originalité, qui leur assurent à jamais la palme sur les génies égaux que les âges suivants peuvent voir surgir de loin en loin. Ils ont cueilli la fleur de la poésie. En allemand comme dans le vieux français, le poète s'appelle le trouveur ; les Grecs sont les plus grands des
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poètes, car ils ont moissonné le champ de l'invention. Ils ont revêtu d'une forme qui défie toute imitation les sentiments et les pensées qui sont comme le fond de notre être. Ce qui est lieu commun et banalité chez les modernes, est chez les Grecs nature et simplicité, car ils ont les premiers traduit dans un langage riche, souple et sonore, les joies et les douleurs élémentaires de la vie humaine. La nature peut reproduire un Homère ; l'art ne peut reproduire une Iliade et une Odyssée.
Mais c'est un privilège unique ; les Romains ne sont pas jeunes. Leur littérature n'est pas plus originale que la nôtre. Molière est aussi créateur que Plante, Bossuet que Gicéron, Racine que Virgile ; Dante et' Shakespeare le sont davantage. Les Romains n'ont gravi aucun sommet vierge, n'ont établi sur aucune province de l'empire des lettres leurs droits de premiers occupants. Accordons-leur la beauté de la forme : elle n^a rien qui doive décourager leurs successeurs. Gomme leurs croyances, leurs idées, leurs mœurs ressemblaient fort à celles des Grecs leurs maîtres, ils sont restés jusqu'au bout imitateurs et disciples ; le sommeil du moyen âge et la transfor-
mation de la foi religieuse et des institutions scciales ont donné à la pensée humaine un renouveau qu'elle n'a pu trouver dans la traversée d'Athènes au bord du Tibre. Le génie était plus à l'aîse au siècle d'Elisabeth qa'au siècle d'Auguste. Quels maîtres irons-nous donc chercher à Rome que nous ne puissions trouver plus près de nous? Prenons, s'il vous plaît, le catalogue des classiques latins, et voyons s'il n'est pas possible de les remplacer largement par des modernes. Au temps de la Renaissance, la découverte et la publication des chefs-d'œuvre anciens donna une vive impulsion au mouvement des esprits ; mais il fallait renaître. Aujourd'hui, entourés comme nous le sommes d'une si abondante bibliothèque, une pareille trouvaille exciterait une vive curiosité, charmerait les gens de goût ; elle ne changefrait guère le cours des idées. Les odes d'Horace, malgré la beauté du style, pâhraient à côté de lyriques tels que Victor Hugo et Lamartine, Gœthe et Schiller ; est-ce que ses Satires et ses Epîtres valent mieux que celles de Voltaire ? J< ne parle pas de Boileau, car il s'indignerait d'être^ préféré à ses modèles, et se contente de la gloire d'un honnête copiste. Tibulle et Properce valent-
ils mieux que Musset et Henri Heine ? Ovide est un cliarmant esprit, mais sa poésie est plus spirituelle que profonde, et il n'est pas besoin de le lire pour connaître l'interminable histoire des adultères divins. Du théâtre latin nous ne possédons que deux comiques, très grands à coup sûr, mais non pas inimitables ; on sait d'ailleurs qu'ils avaient eux-mêmes imité les Grecs. Mais que nous apprendraient Plante etTérence, quand nous possédons MoHère et Regnard, et la pléiade contemporaine? La tragédie romaine est perdue; rien ne prouve que cette perte soit irréparable. Corneille, Racine, Shakespeare, les Espagnols et les Allemands suffisent bien à nous consoler. Au génie plus étendu qu'original de Gicéron, nous opposerons l'éloquence de Bossuet, la correspondance de Madame de Sévigné et de Voltaire, nos philosophes et nos critiques littéraires. César est exquis, mais nous avons vingt auteurs de Mémoires qu'on peut lui comparer. Les Latins ont excellé dans l'histoire ; mais en face de Salluste, de Tite-Live, de Tacite et de Suétone, nous rangerons une foule de noms parmi lesquels il en est de presque aussi grands. Tacite nous enchanterait s'il sortait de l'obscurité, et nous re-
connaîtrions que nous n'avons que sa monnaie, mais quelle monnaie ! Citons seulement Saint- Simon, aussi profond observateur ; Michelet, aussi grand peintre. Je ne vois point dans toute l'antiquité un historien orateur qui dépasse Macaulay, encore moins un historien philosophe qui égale Buckle. Car il me plaît d'aller chercher hors de nos frontières quelques-uns de nos classiques modernes.
Nos morahstes n'ont point de rivaux. S'il fallait perdre Juvénal ou La Bruyère, ce n'est pas Juvénal que je garderais. Sénèque est un écrivain plein d'esprit ; est-il supérieur à Pascal? Lucrèce a excellé dans un genre où les modernes n'ont point produit de chefs-d'œuvre, mais on ne le lit guère au collège. Il m'en coûterait de mettre Virgile dans une balance, à moins qu'Homère ne fût dans l'autre plateau, et il me semble que Tacite et lui sont de tous les Latins, les seuls que je ne me consolerais point de perdre. Mais aussi que de poètes modernes peuvent à la rigueur combler cette grande lacune, depuis Dante . jusqu'à Byron, depuis le Paradis Perdu jusqu'à. la Légende des siècles ! Si l'enseignement classique doit être décapité le jour où on ne hra plus
V Enéide, nous lui donnerons une autre tête, fallût-il l'aller quérir à l'autre bout du Parnasse, et offrir à Shakespeare la royauté vacante.
Admettrons - nous que les classiques anciens soient plus classiques que les modernes, c'est-àdire qu'ils soient plus propres à former le goût des jeunes gens ? Si nous chassons de notre esprit toute superstition, nous nous demanderons en vain sur quoi se fonde une telle prétention. On dirait, à entendre nos contradicteurs, que les écrivains latins aient reçu de quelque dieu inconnu je ne sais quels dons mystérieux. Ils ne sont pas plus primitifs^, plus originaux que leurs émules des temps modernes; ils sont sujets à bien des défauts ; on trouve chez plusieurs d'entre eux de la prolixité, de la recherche, de l'exagération, de la rhétorique. Gicéron sommeille au moins autant qu'Homère, et parfois se perd en un verbiage fatigant ; César se montre si grand et si infaiUible dans l'apparente simplicité de son récit, que sa véracité devient fort suspecte. Salluste sent l'huile, et ses archaïsmes trahissent un excès d'application httéraire* Tite-Live est bien long pour qui entreprend de le hre de suite, et dans ce qui nous reste de
son immense édifice, on trouve des parties où l'intérêt languit. D'ailleurs il ne distingue guère les époques, et transporte dans les temps les plus barbares la politesse de son siècle. Tacite n'évite pas l'hyperbole et la subtilité. Sénèque manque souvent de la mesure qui dénote la sincérité. Quinte-Curce n'est qu'un historien de pacotille ; quoiqu'on le hse en classe, il n'a rien de classique. Horace a besoin d'être expurgé. Lucrèce nous laisse parfois regretter qu'il n'ait pas écrit en prose. Perse n'est lisible que pour les amateurs de rébus. Juvénal choque le goût jusqu'à la nausée. Lucain sert de plastron aux critiques dignes d'aimer Virgile. Qui sait ce que perdrait Térence, si l'on retrouvait Ménandre? Plante est le prince des poètes de la populace ; on ne le met guère plus que Rabelais entre les mains des écoliers.
Si les Latins ne sont pas exempts de défauts, ont-il des mérites dont le secret se soit perdu avec eux ? On les féliciterait volontiers d'avoir exprimé des idées plus générales dans un langage plus définitif, d'avoir mieux présenté, en leurs écrits, l'homme tel qu'il est dans tous les temps, dépouillé des vêtements qui changent , des
variations que les siècles amènent avec eux. On prend pour un argument ce vieux mot, les humanités, et l'on trouve dans la littérature latine quelque chose de plus humain que dans la nôtre. Mais c'est là un pur préjugé. Les Romains n'ont connu que leur propre nature ; ils ont peint ce qu'ils avaient sous les yeux, c'est-à-dire des Romains, avec des Grecs et des Barbares de leur époque. Ils ont écrit avec leur expérience, comme nous écrivons avec la nôtre. L'effroyable corruption de la cour des Césars aiguise la pénétration de Tacite, comme la contemplation assidue et passionnée des intrigues de Versailles illumine pour Saint-Simon les recoins les plus obscurs des cœurs les plus fermés. Osons le dire, ce qui semble procurer aux Latins une certaine supériorité de forme, c'est que leur esprit est moins encombré par la multitude des idées, des connaissances et des souvenirs. Leurs notions sur l'homme sont plus simples , parce qu'elles sont plus étroites, et leurs jugements sont plus fermes, parce qu'ils sont moins éclairés et moins scrupuleux. Les caractères qu'ils tracent ont quelque chose de général , manquent de ces traits qui marquent la vie. Le Catilina de
lo4 LA QUESTION DU LATIN
Salluste et de Cicéron est un Catilina quasi abstrait; c'est moins un personnage historique qu'un personnage de drame ; on dirait, dans la langue du théâtre, que c'est un emploi. Comparez l'Enée de Virgile avec l'Achille, l'Hector et l'Ulysse d'Homère, et vous verrez que les Latins connaissaient moins l'homme que les Grecs , savaient moins donner à leurs créations le sang et la chair, le souffle et le mouvement. La poétique qu'on tirerait de l'étude des modernes serait infiniment plus féconde que celle qu'on emprunte à l'étude de la littérature romaine ; Virgile même, avec la délicieuse perfection de son style et la mélancolie qui s'exhale de ses vers, ne peut inspirer que de médiocres élèves.
L'enthousiasme qu'excitèrent les anciens quand on commença de les connaître, après le moyen âge, venait en partie de ce qu'ils étaient païens. Le christianisme ne leur avait pas fait violence, ne les avait pas plies à une discipline rigoureuse et mortifiante. Leur apparition subite eut l'air d'une renaissance de la nature ; on secouait en les admirant le joug d'une longue contrainte, de l'ascétisme, du mysticisme, de la scolastique. C'est alors que le triomphe des humanités fut le
triomphe de l'humanité libre et vraie sur la théologie, qui avait imposé à Fesprit un joug si pesant. Sachons gré aux anciens d'avoir procuré aux peuples chrétiens cette joie de sentir, après une si longue oppression, qae îa vie est bonne, que la passion n'est pas toujours coupable et que la terre n'est pas maudite. Mais cette dette de reconnaissance serait trop chèrement payée, s'il fallait lui sacrifier les intérêts de la jeunesse et le développement d'une longue suite de générations. D'ailleurs il ne faut pas exagérer l'importance de ce service. La Réforme contribua plus encore que la Renaissance à l'émancipation de l'Occident, parce que les humanistes consentaient trop aisément à livrer l'âme au pontife romain, pourvu qu'on leur laissât l'empire de l'art. Le cathohcisme païen et naturaliste, qui fut la religion de l'Italie au xvi® siècle, n'était pas un véritable affranchissement; ce n'était qu'une transaction entre l'Olympe et le Vatican.
Au moment de discuter l'argument tiré de la tradition, je suis un peu embarrassé par la difficulté de le comprendre et de le saisir, tant il est divers, fuyant et vague. On ne peut admettre que M. de Laprade n'ait rien pensé quand il écrivait :
» La France, plus qu'aucune autre nation du » monde, est intéressée à la perpétuité de cette » coutume. Héritier du génie grec et latin, le » génie français, qui a été jusqu'ici dans le » monde le génie chrétien par excellence, a tout « à perdre en se séparant de ses origines, en » oubliant, en reniant la tradition dont il est » l'apôtre. S'il a été le grand agent de la civili- » sation, de la vraie civilisation, de telle sorte » qu'à côté de lui cette Allemagne, aujourd'hui » triomphante, n'en peut pas moins être réputée » une race barbare, c'est qu'il a été le continua- » teur chrétien de l'hellénisme, et que l'hellé- » nisme est la grande tradition de la raison hu- » maine, le principe de toutes les sociétés civili- * sées, justes et raisonnables... En étudiant le » latin et le grec, nous étudions nos propres » origines et nous ne sortons pas du monde » chrétien. » On ne voit pas trop ce que vient faire ici le christianisme, ni comment les Français, qui sont depuis un siècle et demi le moins chrétien des peuples civilisés, peuvent traiter les Allemands de race barbare, quoique les Allemands soient au moins aussi bons chrétiens et aussi bons latinistes que nous. Mais les
hommes chez qui le sentiment l'emporte sur la logique éprouvent souvent le besoin de mettre d'un côté tout ce qu'ils aiment, et de l'autre tout ce qu'ils haïssent ; c'est ainsi qu'un homme d'esprit arrive à se persuader que les Grecs et les Romains étaient bons chrétiens, parce qu'il vénère à la fois l'Église et la tradition classique, tandis qu'il refuse sincèrement à nos ennemis de l'année terrible, le bénéfice de leur croyance religieuse et de leur culture intellectuelle. Mais si l'on débarrasse les phrases de Laprade de ce qui les surcharge inutilement, on en dégage cette idée, qu'il faut faire apprendre le grec et le latin à la jeunesse, parce que notre civilisation dérive de celle des Grecs et des Latins.
Un esprit plus net et plus libre, M. Jules Simon, nous présente le même argument : « Il faut » élever nos enfants pour notre temps et notre » pays, mais il ne faut pas séparer notre temps « et notre pays de la tradition des races latines, « et de la tradition humaine. Dans la série des » faits historiques, et dans le développement in- »> tellectuel et moral de l'humanité, il ne peut pas » et il ne doit pas y avoir d'abîmes... La morale, fl comme la poésie et l'éloquence, datent de loin.
» et il sera toujours sage aux hommes d'étudier ï) et d'admirer ce que le temps a respecté, car il » ne respecte que ce qui est grand et ce qui est » vrai. Il y a donc lieu de conserver au grec et )) au latin la part que nous leur faisons aujour- » d'hui, sauf à les enseigner d'une autre façon. t>
Il y a une lacune dans cette façon de raisonner. De ce que notre civilisation est ou semble être d'origine gréco-latine , on conclut qu'il est bon d'étudier la littérature gréco-latine ; mais on conclut trop vite. L'éducation a pour objet de nous apprendre ce que la vie ne suffirait pas à nous enseigner, et non de fortifier aveuglément en nous les tendances que nous devons à notre histoire. A ce compte, comme nous avons dans les veines plus de sang gaulois que de sang itahen, il faudrait faire une large part dans les programmes à la connaissance des antiquités celtiques.
Rien n'est plus contestable que ce prétendu aphorisme. La filiation philologique et littéraire ne prouve pas la fihation des idées et des mœurs. On oublie le moyen âge, dont nous descendons plus directement que d'Athènes et de Rome. Le christianisme a passé par Rome pour
arriver jusqu'à nous, mais il n'est pas latin, ou il ne l'est que dans sa corruption. La féodalité, qui a tant contribué à la formation des nations modernes, n'a pas pris naissance au midi des Alpes. Depuis le jour où Glovis parut sur les bords de la Seine, nous n'avons guère cessé de nous dépouiller de la tradition que les Latins, nos vainqueurs, nous avaient imposée. Nous vivons surtout des idées qu'ils n'ont pas connues. Leur société reposait sur l'esclavage ; la nôtre le proscrit. La religion était chez eux affaire d'État; nous en faisons de plus en plus un sentiment d'ordre privé. Ils concentraient la vie publique dans la cité, et ne voyaient point de milieu entre le gouvernement direct et la domination d'un seul ; toutes nos institutions politiques sont fondées sur la représentation. Ils confondaient les pouvoirs; nous les séparons. Ils ignoraient le progrès; nous en faisons presque un dieu. Les sciences et les arts, qui tiennent une si grande place dans notre civilisation, étaient ou ignorés ou dédaignés à Rome. S'il est un peuple moderne qui ressemble aux Romains, ce n'est assurément pas nous, ce sont les Anglais. L'amour des conquêtes, la passion du gain, le
mépris du juste et de l'injuste en matière de relations internationales, l'art de gouverner les peuples soumis, et de fonder des colonies florissantes, une rare ténacité dans la guerre, le génie de la politique, un respect de la tradition qui n'exclut pas les innovations justifiées, un certain esprit formaliste et amoureux de la légalité, une certaine infériorité dans la culture des arts^ sauf en ce qui touche l'art d'écrire, ce sont là des traits communs aux concitoyens de Gaton et à ceux de Palmerston.
Nous ne possédons sur la succession des Romains aucun droit éminent qui nous distingue des autres nations européennes. Nous ne sommes latins que par la langue et la religion ; encore le christianisme n'est -il pas d'origine latine, et sommes-nous assez peu chrétiens. Le moment n'est-il pas venu d'en finir avec le vieux refrain des races latines? Nous ne tenons pas beaucoup à conserver un titre à la tendresse des nations que l'on nous donne ainsi pour sœurs ; non que leur amitié soit à dédaigner, mais il ne faut pas courir après des chimères. Les Italiens se mettent en toutes choses à l'école des Allemands, depuis l'art militaire jusqu'à la philosophie, et reconnaissent
avec une modestie peut-être excessive que la race germanique tient la tête du genre humain. Les Espagnols nous apprennent par leur exemple qu'un peuple n'a rien à gagner à faire venir de Rome toutes ses idées et toutes ses croyances.
Non, nous ne sommes pas des Latins : nous sommes Français et rien de plas. Celtes, Italiens, Germains, ces éléments dont se compose notre unité se sont si bien alliés et fondas qu'on perdrait sa peine à les analyser. Les siècles nous ont transportés si loin de Rome que notre civilisation est devenue absolument différente de celle qu'on nous fait étudier au collège. Encore nos professeurs, tout occupés à corriger nos thèmes, ne nous donnent-ils qu'une idée incomplète de cette société qu'il ne faut d'ailleurs pas trop connaître pour l'admirer. Apprenons l'histoire de ceux qui nous ont précédés dans la voie où nous courons, qui ont tenu le flambeau à leur heure , mais apprenons-la sans superstition, en juges plus qu'en disciples. Car, tandis que nous nous attardons à contempler des reliques, d'autres peuples prennent les devants sur nous, et vont contribuer avec plus de succès et de profit à la gvande Révolution qui nous emporte vers un avenir inconnu. La
plus précieuse étude ne serait-elle pas celle qui nous permettrait de deviner cet avenir et de nous y préparer ?
L'argument de la tradition aurait plus de valeur si Ton consentait à lui donner moins de portée. La vérité est qu'on apprend le latin pour être homme du monde, pour entrer dans la société polie et cultivée. La société polie a des exigences. De même qu'il faut porter des vêtements noirs, même en été, et un chapeau incommode en toute saison, il faut savoir le latin, ou plutôt avoir passé un certain nombre d'années dans les maisons où on l'enseigne. Il n'est pas élégant de citer Horace, ni même de le traduire, à moins qu'on ne soit général en retraite, mais il est presque indispensable de l'avoir fréquenté à l'âge où le duvet commence à ombrager les lèvres. C'est l'usage, et cela suflat.
Il est interdit de violer les usages, mais non de les discuter. En y regardant de près, on voit que ce que le bon ton exige, c'est une éducation sérieuse et prolongée, et rien de plus. Si le latin est requis, c'est qu'en dehors du latin il n'y a point d'études, point d'enseignement secondaire. Avez-vous passé votre jeunesse avec les fils de la
bonne bourgeoisie ? Avez-vous subi les mêmes exercices, les mêmes épreuves que la masse des gens dont vous prétendez être l'égal? La porte vous est ouverte. Le diplôme n'est qu'une présentation : une fois présenté , on vous jugera par vous-même. Aussi vous est-il permis d'oublier toutes ces belles connaissances dont vous avez fait la preuve. Si c'était le latin qu'on recherche, et non le collège, il serait moins nécessaire d'être bachelier, et plus nécessaire de se rappeler ce qu'on a feint de savoir pour devenir bachelier.
Gardons l'enseignement secondaire; gardons le collège, avec des études assez fortes, s'il se peut, assez longues dans tous les cas. Mais nous y mettrons ce qu'il nous plaira, ce que nous jugerons utile. La société veut des esprits cultivés, et elle a raison ; mais elle aura moins de préjugés sur le choix de la semence qu'on y jette, le jour où tout le monde saura qu'on peut labourer dix ans la cervelle d'un jeune homme pour y récolter autre chose que des thèmes latins. C'est une expérience à faire, car elle n'a pas encore été tentée.