IV. PROLONGATION DE L'OCCUPATION FRANÇAISE
attitude trop intransigeante engagerait singulièrement sa responsabilité, si, après un départ précipité des troupes françaises, de nouveaux massacres venaient à ensanglanter la Syrie.
A Berlin le ministre des affaires étrangères, M. de Schleinitz, fit même mieux, en trouvant une transaction. 11 pensait, avec les Anglais, qu'une limite strictement définie devait ôtre assignée à la conférence, à l'unanimité des puissances ; mais, avec la France, il reconnaissait v une connexilé entre la commission et la convention, qui, toutes deux, tendaient au môme but, à savoir la pacification de la Syrie. Tune au point de vue moral, l'autre au point de vue matériel, et il était d'avis que l'occupation ne pouvait complètement cesser,dans ce moment, sans danger pour la paix et la sécurité de la province » (1).
Lord John Russell, devant ces manifestations de la Prusse et de la Russie, crut prudent de ne pas persévérer dans son intransigeance hautaine, et, dans un but de conciliation, proposa la date du 5 juin comme limite extrême de l'occupation. Comme par hasard, le lendemain, Aali- Pacha, au nom du Sultan, transmit à Véfik-Effendi une proposition analogue (2). Maison ne voulait pas aller au delà de celte date du 5 juin, et quand le gouvernement français essayait d'obtenir que l'évacuation ne devait commencer que ce jour, lord John Russell, plein de courroux, avisa son plénipotentiaire qu'une prolongation au delà du 5 juin a serait considérée par le gouvernement de la reine comme une violation de foi », et il termina par cette menace arrogante : « Si ces tentatives de conciliation étaient infructueuses, vous réclamerez du gouvernement impérial l'exécution de la convention du 5 septembre dernier (3). »
M. Thouvenel, résigné, s'inclina (4). Le 15 mars, la conférence internationale se réunit à nouveau et se mit d'accord sur le texte d'une convention fixant l'évacuation complète de la Syrie pour le 5 juin. Les représentants de la Russie, de
(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 321 : lord A. Loftus, ambassadeur anglais à Berlin, à lord John Russell, le 2 mars 1861 (19chàban 1277).
(2) Testa, op. cif.,t.VI,p. 322 et 323. Dépêches de lord John Russelt à lord Cowley et d'Aali-Pacha à Vefik-Effendi en date du 7 mars 1861 (24 châban 1277).
(3-4) Testa, op. cit., t. VI, p. 325 et 326.
l'Autriche, de la France et de la Prusse avaient eu soin de bien spécifier que, pendant ce nouveau délai de trois mots, la commission de Beyrouth pourrait achever ses travaux. Celte constatation, inscrite dans le protocole de la conférence, établissait ainsi implicitement la connexité entre l'occupation européenne et les travaux de la commission (1).
L'article 9 du traité de Paris restait entier. Le droit de contrôle collectif de l'Europe avait été maintenu jusqu'au bout, et avait reçu sa consécration définitive, malgré l'opposition de l'Angleterre. Mais cette dernière avait, pour le moins, réussi à imposer aux autres puissances, au futur « concert européen », une procédure extrêmement compliquée et délicate, pour intervenir en Turquie, une procédure qui exigeait à la fois l'unanimité des puissances et le consentement volontaire de la Porte. Pratiquement, cette procédure pouvait rendre l'intervention collective impossible, ou en affaiblir au moins l'efficacité, dès que les puissances poursuivraient en Orient des intérêts individuels considérables et contradictoires.
Dans les affaires de Syrie, l'accord final ne put être obtenu que grâce au désintéressement admirable et à l'inaltérable bonne volonté de la France. Mais, lorsque la Russie, treize ans plus tard, voudra exercer une pression, d'abord sur la Sublime-Porte, et intervenir ensuite plus activement en faveur des Bulgares, lorsqu'en 1876, une Conférence internationale se réunira à Constantinople, toujours en vertu de l'article 9 du Traité de Paris de 1856, pour rétablir l'ordre en Bulgarie
(i) Martcns Nouveau recueil général des Traités, continué par Samwer, t. XVII, p. 98 et suiv. — Protocole de la Conférence : « Le plénipotentiaire de la Prusse est d'avis d'adopter cette prolongation, selon lui, la Commission pourrait terminer ses travaux durant cette période, et le départ des troupes coïncidant ainsi avec la nouvelle organisation de V administration du Liban, on posséderait une garantie de plus pour le maintien de la tranquillité. Le plénipotentiaire de la Russie adhère, pour sa part, à cette prolongation, qui, à son sens, répond à une mesure d'urgence recommandée aux grandes puissances par l'humanité aussi bien que par les intérêts généraux de l'Eu* rope et de la Turquie. Elle permettra, d'ailleurs, de mener à bonne fin les mesures d'ordre et d'organisation, nécessitées par la situation du Liban et conformes aux vœux de son gouvernement. » — V. le texte de la nouvelle convention dans Martens, Nouveau recueil général des Traités, continué par Samwer, t. XVII, p. 100.