‹ La question du LibanChapitre 106 sur 124 · IV. PROLONGATION DE INOCCUPATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

IV. PROLONGATION DE INOCCUPATION FRANÇAISE

du projet de proroger l'évacuation jusqu'au mois de mai. Dans un conseil des ministres, qui se tint le 20 février aux Tuileries, on songea même un instant à rappeler de suite les troupes, puisque, de toute façon, il faudrait le faire dans trois mois, sans égards pour la situation en Syrie (1). A la fin, M. Thouvenel reçut mandai de tenter un dernier effort pour faire fléchir la soupçonneuse Angleterre, mais de n'accepter, en aucun cas, la date du 1er mai : « Accepter une telle proposition, dit-il à lord Gowley, équivaudrait à déclarer qu'en aucune circonstance possible, l'occupation de la Syrie ne pourrait être prolongée, engagement qu'aucun ministre français ne saurait accepter (2). » Il ne s'opposait plus à fixer dans une nouvelle convention un terme final à l'occupation, mais il ne voulait pas se priver du droit de proposer plus tard la réunion d'une conférence, dans le but de prolonger l'occupation, s'il surgissait des événements pouvant, dans son opinion, la rendre nécessaire. En adoptant la proposition anglaise, il s'interdisait de suivre cette voie ; aussi la combattait-il de toutes ses forces. Il maintenait sa demande de prolonger l'occupation, en la justifiant toujours paç l'insuffisance, volontaire ou non, des Turcs, de garantir Tordre. « Il est permis de se demander, écrivait-il le 25 février à M. de Flahaut, si une armée régulière insuffisante en nombre, de 1 aveu même de son chef, pour atteindre les Druses dans leur refuge du Haourân, plus sympathiques, à cause de leur religion, à la partie menaçante qu'à la partie menacée de la région, et, il faut bien le dire, attendant un arriéré de solde de trente mois, peut être offerte à l'Europe, dans des circonstances aussi critiques, comme constituant à elle seule une garantie d'ordre et de tranquillité (3). « Afin d'écarter une fois de plus tout reproche d'égoïsme et d'ambitions territoriales, il répéta que son gouvernement considérait comme essentiellement désirable « que la réunion d'autres troupes aux françaises vînt donner au corps d'occupation un caractère nettement européen ». Ce qui était, en somme, en jeu, c'était l'article 9 du traité

(1) Testa, op. ci/., t. VI, p. 315. Dépêche de M. Thouvenel au comte de Flahaut (18 chaban 1277).

(2) /cf., i/kc/., p. 323 ; Cowley à Russell, i* mars 1861.

(3) Testa, op. cit , t. VI, p. 317. Dépêche de M. Thouvenel au comte de Flahaut, 25 février 1861 (14 châban 1277).

de Paris. Allait-il rester lettre morte? Ou bien l'Europe allaitelle s'en servir ? Allait-elle contraindre et arriverait-elle à contraindre la Sublime-Porte à tenir ses promesses, à donner enfin à ses sujets chrétiens un sort digne de nos temps ? La France, en réclamant le maintien de ses troupes en Syrie jusqu'au rétablissement complet de Tordre, combattait pour le droit de r Europe civilisée, pour le droit de l'humanité, de j

refouler les barbares en Orient, de contrôler un gouverne- i

ment qui n'avait que trop souvent plongé dans le sang, et de l'amener, au besoin, par la force, à devenir plus juste et plus équitable, mieux ordonné et plus humain. L'Angleterre, au contraire, essayait d'annihiler complètement celte action civilisatrice, basée sur un traité revêtu cependant de sa signa- ' ture. Elle voulait écarter de la Turquie tout contrôle colléetif,loute ingérence collective, pour pouvoir après dominer seule dans les conseils du Sultan, et à son profil exclusif et égoïste. Elle travaillait non seulement à la ruine d'une œuvre à laquelle elle avait contribué pour une si large part, de 1852 à 1856 ; elle risquait de maintenir dans l'Empire ottoman une barbare et sanglante anarchie.

Qui allait triompher: la France, soldat de la civilisation, ou .l'Angleterre, protectrice de l'anarchie? La brutalité farouche de lord John Russell rendit impossible toute entente cor- \ diale. Le 2 mars 1861, il écrivit sèchement à lord Cowley: c Le Sultan a déclaré par son représentant à Paris, que Sa Majesté Impériale était en mesure de protéger les habitants du Liban, de toute race et de toute croyance. En ce cas, et devant le rejet, par M. Thouvenel, dans la dernière conférence, dune prolongation au premier mai, Votre Excellence devra s'opposer à toute prolongation de l'occupation sanctionnée par la convention du 5 septembre (1). > 11 aurait pu adopter un ton plus courtois vis-à-vis d'un gouvernement dont la correction désintéressée, dans toutes les négociations, avait été parfaite.

Celte situation très tendue fut finalement éclaircie par l'heureuse intervention des gouvernements russe et prussien. Ce dernier, notamment, qui n'avait aucun intérêt direct et matériel en Orient, fit comprendre au Cahinet de Londres qu'une

(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 321. Dépêche (extrait) de lord John à Hussell à lord Cowley, 2 mars 1861 (19 chàban 1277).

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