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LIVRE III

La réorganisation de la Syrie, depuis près d'un an, préoccupait non seulement les gouvernements européens et la commission de Beyrouth, mais toute l'opinion publique. Les projets les plus fantaisistes surgissaient partout (1). Les uns, principalement des Russes, proposaient le partage de la Syrie entre les différents Etats européens. D'autres avaient des ambitions plus vastes; ils voulaient morceler tout l'Orient en plusieurs Etats fédéra tifs : par exemple, la Syrie, l'Arménie, l'Egypte. Il était question aussi de former en Syrie une espèce de Confédération de cantons, semblable à la Suisse, présidée par un gouverneur général nommé par le Sultan. Certains demandaient la réunion de la Syrie à l'Egypte, sans songer que cette dernière, depuis 1840, était trop affaiblie pour assumer la lourde charge de réorganiser un pays d'une étendue aussi considérable, et que le Sultan et l'Angleterre nourrissaient'contre Méhémel-Ali et sa dynastie une trop forte rancune, aggravée par la crainte, pour leur céder une province aussi importante. On discutait même sur la question si les Russes et les Turcs étaient préférables, et les Anglais, gravement, se déclaraient pour les Turcs. Le Times émit une proposition, qui fut plus tard réalisée pour la Bulgarie et

(1) Voir Saint-Marc Girardin, c Controverse sur la question d'Orient i, Revue des Deux- M onde s, 15 novembre 1860. Xavier Raymond, « La Syrie et la question d'Orient », Revue des Deux-Mondes, 15 septembre et 1er octobre 4SS<*.

pour la Crète : c'était d'établir en Syrie, comme vassal nominal du Sultan, un prince appartenant à Tune des familles souveraines de l'Europe.

Enfin, un esprit chimérique prenait même cette réorganisation pour peint de départ d'une transformation radicale de l'Europe entière. Dans une brochure intitulée a La Syrie et l'alliance Russe », il proposait une alliance franco-russe et prussienne ; on donnerait Constantinople à la Russie, la rive gauche du Rhin à la France, et à la Prusse la prépondérance en Allemagne. Plus sérieuse était la proposition de nommer Abd el-Kader, gouverneur de la Syrie ; maison objectait avec raison que l'ancien émir algérien n'avait pas de racine dans le pays, qu'il y était étranger et qu'il y manquerait d'autorité.

Il faut remarquer que tous ces projets ne tiennent aucun compte de la situation véritable du Liban et de l'évolution historique des Maronites vers un régime démocratique. Ni l'opinion publique européenne ni les diplomates de Constantinople et de Beyrouth n'ont vu la véritable cause des massacres delà Montagne, la révolution démocratique, ou bien ont refusé d'en tirer les conséquences logiques et d'établir dans le Liban un régime vraiment libéral, conforme aux aspirations de ses habitants.

La commission de Beyrouth se borna à chercher une solution équitable du problème agité depuis 1840. Le Liban devaitil être soumis à l'autorité directe du Sultan, comme le demandait la Porte, ou bien devait-il conserver son autonomie, ainsi que le réclamaient les Maronites?

Fuad-Pacha et Abro-Effendi naturellement soutenaient avec énergie la thèse ottomane et soumettaient à la commission un projet dans ce sens, élaboré dans l'unique préoccupation d'établir sur les bases les plus solides l'administration turque en Syrie, en l'appuyant sur les baïonnettes d'une forte armée (1). Les gouverneurs généraux de la Syrie devaient avoir à leur disposition toute l'armée d'Arabie, dont l'effectif serait « porté au maximum réglementaire, c'est-à-dire au chiffre de vingt-six mille hommes, et y serait maintenu ». Même on voulait « renforcer encore cette armée par un corps mobile de cavaliers, organisé sur le pied des troupes régulières, et qui

(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 300. Articles contenant les bases du futur gouvernement de Syrie.

serait chargé d'empêcher les tribus nomades de dévaster le pays *.

Ce nouveau projet de règlement affectait à ces nombreuses forces armées la plus grande partie des revenus de la Syrie. « Les revenus autres que ceux des douanes, établissait, en effet, l'article 2, des provinces comprises dans la circonscription de la dite armée, seront affectés à son entrelien ; dans le cas où ces revenus ne seraient pas suffisants, on aurait recours aux revenus de même nature des autres provinces *. Ainsi, les travaux publics, la mise en valeur du pays, l'organisation même d'une bonne administration civile, toutes les œuvres utiles, toutes les œuvres de civilisation étaient sacrifiées. Les principales ressources du pays, au lieu d'y être employées, devaient servir à l'entretien de l'armée turque, sous le prétexte qu'il fallait assurer l'ordre. Les complices des Druses, les massacreurs de Damas, de Racheya, de Hasbeya, de Sayda, de Zahleh deviendraient les artisans de la paix, nourris par leurs propres victimes !

Fuad-Pacha ne se borna pas aux demi-mesures. Il proposait pour la Syrie un véritable régime militaire, où le commandant en chef de l'armée serait le grand maître du pouvoir exécutif, chargé seul « du maintien de la sécurité publique dans toute la circonscription de l'armée », et seul responsable de l'ordre. Il serait autorisé, d'après l'article 14, à prendre d'urgence et d'accord avec le gouverneur civil toutes les mesures nécessaires que le maintien de l'ordre et la sécurité des habitants exigeraient. Les agents même de la police des villes et des bourgs devaient être soumis à sa juridiction ; bref, Fuad demandait qu'on établit en Syrie un général turc avec une armée nombreuse, une sorte de gendarmerie volante, muni d'un pouvoir presque discrétionnaire, pouvant en quelque sorte mettre une ville ou une région en état de siège, quand bon lui semblait ; car il lui serait toujours facile de trouver un prétexte ou même de le créer dans une province aussi agitée, en poussant à des excès quelques bandes de Bédouins ou en exaltant, par des mesures clandestines, le fanatisme musulman.

A côté de cette toute puissance octroyée au sabre d'un officier turc, que pouvaient peser les faibles garanties que Fuad voulait bien offrir a l'Europe? « Les provinces de Damas et de Sayda seront gouvernées chacune séparément par un gou-

verneur général d'un caractère éprouvé et capable», promettait l'article .7 du projet turc. Promesses bien vagues et insignifiantes, et qui ne constituaient aucune garantie; ni pour l'Europe, ni pour les populations syriennes et libanaises. Bien des hauts personnages turcs, d'un grand renom de capacité et de probité, étaient venus en Syrie depuis 1840 pour y rétablir Tordre et la prospérité, et leur mission avait toujours abouti, soit à un accroissement de désordres,soità une tyrannie abominable, contraire à tous droits et aux privilèges de la Montagne.

Il est vrai que le projet de Fuad plaçait à côté des gouverneurs généraux, des conseils élus, afin de faire participer les populations dans une mesure restreinte au moins à l'administration de leur pays : « Il sera formé, dans chacune de ces deux provinces, un grand conseil mixte composé de membres appartenant aux différentes communautés existantes, et ayant des attributions définies» (art. 8). II y aurait également des conseils dans les différents sandjaks de ces deux gouvernements généraux, qui seraient assimilés à ceux des provinces, quant à leur force et à leur organisation. C'était, en somme des conseils analogues à ceux qui fonctionnaient déjà dans les autres vilayels et sandjaks de l'Empire ottoman. Fuad, cependant, voulait octroyer à la Syrie une forme spéciale en y instituant un conseil de plus, supérieur aux autres, par l'article 11 de son projet. « Chaque année, aune époque déterminée et fixe, on choisirait dans tous les sandjaks de la province une personne parmi les musulmans et une de chaque différente communauté chrétienne et juive, tous sujets du Sultan, lesquels seront envoyés au chef-lieu de la province. Là, ils devront être réunis au grand conseil de la province, qui formera, sous la présidence du gouverneur général, un conseil général dont chacun des membres aura à exposer et à étudier les besoins du pays, par rapport à l'agriculture, au commerce, aux mesures de sûreté publique et à l'assiette des impôts, soit dans l'intérêt particulier de ses commettants, soit dans l'intérêt général de la province. La durée de ce conseil ne devra pas dépasser le terme de deux mois. Ceux des habitants d'un sandjak appartenant à une communauté quelconque, et dont le nombre n'atteindra pas le chiffre de mille âmes, n'auront pas le droit d'envoyer de délégué au conseil. »

Celte concession faite aux populations de la Syrie était plus apparente que réelle. En effet, ce conseil n'avait que voix consultative. Ses pouvoirs étaient des plus limités, puisqu'on ne lui donnait pas le droit de voter le budget ou de refuser l'impôt. La Porte n'était pas obligée de tenir compte de ses avis et de ses votes, car il était dit, dans l'article 12, qu'elle ordonnerait la mise à exécution des mesures indiquées dans les procès-verbaux des délibérations du conseil, « après un examen préalable ». Dans ces procès- verbaux, la Porte était reconnue libre de choisir les mesures indiquées par la minorité, par ses partisans, car il n'était nullement spécifié qu'elle devait se tenir aux décisions prises ou aux vœux exprimés par la majorité. Cette restriction avait sa valeur. La Porte n'avait qu'à choisir, dans les vœux et les desiderata exprimés au conseil, ceux qui lui convenaient, pour avoir sa complète liberté d'action et rester en même temps dans les limites de ce prétendu statut libéral.

Afin de prouver à l'Europe la bonne volonté du Sultan, Fuad-Pacha spécifiait même que tous les ans, à l'époque de la réunion des conseils généraux indiqués précédemment, « un haut dignitaire de la Sublime-Porte serait envoyé en Syrie comme inspecteur général ». On promettait de procéder à des enquêtes périodiques. Or, les chrétiens du Liban et aussi les représentants des puissances avaient trop bien appris à leurs dépens la valeur de ces enquêtes de hauts fonctionnaires turcs. Elles avaient toujours abouti à une recrudescence de la tyrannie et à des tentatives violentes contre les libertés des populations montagnardes. On ne pouvait plus être dupe de celte manœuvre, tant de fois répétée. Même avec leur administration civile libérale, restait le pouvoir militaire prépondérant, irrésistible, avec charge de la police et ayant le droit de procéder, au nom de la sécurité publique et d'exécuter les mesures les plus arbitraires, les plus despotiques. Enfin, le fait le plus grave qui ressortait de ce projet de Fuad, c'est qu'il supprimait implicitement l'autonomie libanaise et le privilège des Maronites et des autres peuplades de la Montagne. Celle-ci devenait purement et simplement un sandjak du gouvernement général de Sayda, assimilé à tous les autres sandjaks, doté des mêmes organes administratifs, soumis au même tilre à l'autorité immédiate d'un pacha turc et de la Porte. En effet, nulle part, dans le projet, le Liban n'était

mentionné. Il n'était question pour lui ni d'autonomie ni de privilèges. Fuad-Pacha ne lui accordait aucune situation particulière et par là manifestait son intention de le mettre au même rang que toutes les autres régions de la Syrie. Si son projet était adopté par les puissances, c'était la fin de l'autonomie libanaise, consentie par l'Europe, dupée par des apparences de réorganisation libérale de toute la Syrie. Celait le triomphe de la Turquie,

Fuad-Pacha tenta môme de faire servir l'autorité de la commission à ses visées ambitieuses personnelles. Cet homme très intelligent, à l'esprit ouvert et sagace avait reconnu toute la valeur de la Syrie, tant au point de vue économique qu'au point de vue stratégique. Il rêvait d'y créer une sorte de gouvernement autonome, une sorte de satrapie semblable à l'Egypte de Méhémet Ali, et pour cela, il cherchait à gagner la faveur des populations et la confiance des puissances. Appuyé sur l'Europe et sur les conseils généraux de la province qu'il proposait d'instituer, il espérait toujours, malgré la défiance manifeste de la Porte, se rendre quasi-indépendant du Sultan. Aussi cherchait il avant tout à prolonger aussi longtemps que posssible sa mission en Syrie, et sollicitait-il un mandat même de la commission de Beyrouth, en inscrivant à la fin de son projet l'article suivant : c Son Excellence Fuad- Pacha restera provisoirement, jusqu'à l'établissement des conseils et la mise en exécution des mesures ci-dessus énoncées. »

Le commissaire britannique s'empara de ce projet, il parla d'une vice-royauté syrienne, analogue à celle de l'Egypte, et pour laquelle il proposait Fuad-Pacha.

Cependant, ce hardi projet tomba devant les résistances des commissaires européens et de la Porte, qui déclara avec vivacité que le nouveau gouvernement ne devait pas dépasser le Liban Les principaux chefs des Maronites, dès qu'ils en avaient eu connaissance, avaient multiplié leurs démarches auprès du représentant de la France pour solliciter son veto intransigeant contre cette destruction sournoise de leurs vieilles libertés. Devant ces résistances l'Angleterre elle-même ne crut pas devoir insister. Au fond, le projet d'une vice-royauté de Syrie n'était pas favorable à ses protégés, les Druses, qu'un vice-roi intelligent et énergique aurait nécessairement soumis à son autorité directe ; peut-être allait-il exciter ses propres

intérêts égoïstes ; un vice-roi résidant à Damas ou à Beyrouth, disposant de forces assez considérables, s'opposerait sans doute avec plus de succès que la Porte à son intervention en Syrie, le pays de passage vers l'Asie centrale et vers l'Inde, dont nous avons déjà signalé l'importance pour elle. La Russie naturellement se joignait à la France pour arracher les chrétiens à un gouverneur musulman.

La thèse turque de la soumission directe, immédiate du Liban à la Porte était ainsi écartée. La commission voulait conserver à la Montagne le principe de l'autonomie et la pla^ cer sous la garantie collective de l'Europe.

Comment allait-elle organiser cette autonomie. Les Maronites réclamaientl'inslitution d'un gouvernement unique, chrétien, pour tout le Liban, comme du temps de l'émir Béchir- Chéhab, et leur thèse fut adoptée immédiatement par le commissaire français. La France, en effet, depuis 1840, avait toujours soutenu que la Montagne devait non pas être divisée en plusieurs gouvernements impuissants et rivaux, mais unis sous la direction d'un administrateur chrétien, jouissant de pouvoirs très étendus et d'une large autonomie vis-à-vis de la Porte.

La thèse maronite cependant ne pouvait avoir le don de plaire ni à la Turquie ni à l'Angleterre. En effet, elle enlevait au Sultan tout pouvoir direct sur une de ses provinces, et elle soumettait à un gouverneur chrétien, à une administration surtout chrétienne et maronite, les Druses, les protégés de Londres. Tout l'effort des Anglais tendait par conséquent à soustraire les Druses à l'hégémonie des Maronites. A cet effet, la solution la plus simple leur semblait de maintenir le régime de division institué en 1843, et de départager le Liban en plusieurs caïmacamies autonomes, séparées, distinctes les unes des autres. Comme le régime de 1843 et de 1845 était tombé en discrédit (on lui attribuait la cause des troubles de 1860), ils imaginaient d'y apporter quelques modifications. On pouvait reprocher à l'institution d'une calmacamie druse et d'une caïmacamie chrétienne d'organiser les deux peuplades rivales l'une contre l'autre et de soumettre à l'une ou à l'autre les musulmans et les communautés chrétiennes autres que les Maronites, les Grecs orthodoxes et les Syriens catholiques ou unis principalement. Alors, les Anglais, pour écarter ces objections, imaginèrent la séparation ethnographique des

peuplades jugées les plus importantes ou la c désagrégation » de la Montagne, la division en trois caïmacamies au moins (1). La Turquie ne pouvait qu'applaudir à celte proposition machiavélique, qui, sous prétexte de sauvegarder les intérêts de toutes les communautés montagnardes, les divisait, les exposait, affaiblies, groupées en des organismes minuscules, à tous les attentats à tous les coups de force de la Porte et de ses agents, et qui, enfin, en détruisant artificiellement l'unité économique du pays, lui enlevait tout essor, toute possibilité de prospérer.

Un projet très habilement rédigé dans ce sens, fut soumis par lord Duflerin à la commission de Beyrouth (2). La Montagne était divisée en trois caïmacamies : une maronite, une druse et une grecque orthodoxe. Par l'institution de cette dernière, on essayait de gagner l'appui de la Russie, et, en effet, le commissaire russe se montra favorable à la « désagrégation », croyant qu'elle sauvegardait les intérêts des populations orthodoxes, ses coreligionnaires. Afin de donner une satisfaction apparente au désir d'autonomie des Libanais et aux réclamations de la France, on proposait que ces trois caïmacamies seraient administrées par des chefs indigènes, c choisis dans le sein des populations respectives ». La caïmacamie druse devait comprendre l'el-Garb, sauf la portion qu'il serait indispensable d'en détacher pour réunir les deux parties septentrionale et méridionale de la caïmacamie maronite, le Djurd, l'Arkoub, le Chouf, le Chahhar et une partie du Ménassif La caïmacamie grecque orthodoxe serait composée du Kourah, « y compris la partie inférieure et les fractions des territoires avoisinants dans lesquelles les populations grecques orthodoxes seraient en majorité ». Tous les autres territoires de la Montagne devaient être englobés dans la caïmacamie maronite, sauf cependant Zahleh. Pour celte dernière ville, le centre le plus important du Liban oriental et le plus peuplé même de toute la Montagne, on voulait créer un quatrième district autonome. Zahleh, avec sa banlieue et son faubourg de Mohallakah devait être placée « sous une administration mixte dépendant du valide Sayda au même

Projet de réorganisation de

(1) Testa,

op.

cil.,

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