VI
la Montagne
titre que les trois caïmacamies maronite, grecque orthodoxe et druse ».
Ce morcellement en trois caïmacamies ou plutôt en quatre cantons ne semblait pas encore suffisant à l'Angleterre. Cha-> que caïmacamie devait encore être divisée en mudiriés, administrés par un mudir nommé parle caïmacam, et appartenant au rite dominant de la population. Le mudirié, à son tour, serait subdivisé en un certain nombre de communes, dont chacune devait se composer d'au moins 500 habitants. Ces communes seraient administrées par des cheiks nommés par les habitants. Dans les communes mixtes, chaque élément constitutif de la population devait avoir un cheik particulier, dont l'autorité ne pourrait s'exercer que sur ses coréligion* naires. C'était le morcellement poussé à l'extrême, la résur* rection des petits groupes locaux, dirigés par leurs cheiks, du fédéralisme communal qui avait déjà causé tant de mal au Liban et engendré la pire anarchie.
Après avoir ainsi proposé la « désagrégation » complète de la Montagne, le projet anglais s'efforçait, par une série dé dispositions très habiles, de flatter tour à tour la Turquie, leë Libanais et l'Europe. D'abord, tenant compte d'un désir exprimé hautement par la commission de Beyrouth, il émet* tait le vœu que les habitants chrétiens de Hasbeya, Racheya et Merdj-Ayoun, si cruellement éprouvés en 1860, et mena-1 ces de toute part et par les Druses et par les Musulmans, fussent compris dans les districts chrétiens et « appelés à jouir de ses bénéfices » .
La « désagrégation », d'après le projet, ne devait pas être une mesure brutale, afin de ne pas effaroucher l'opinion publique en Europe. « L'exécution en sera confiée, disait l'article 3* sous la surveillance de l'autorité locale et des agents des cinq puissances, à une commission mixte, dans laquelle les diverses populations seront représentées ; les chrétiens ou les Druses qui refuseraient de se prêtera la mesure de « désagrégation » n'y seront pas contraints par la force. Mais il est bien entendu que dans ce cas, ils devront se soumettre au régime des institutions nouvelles ci-après indiquées. » Cruel euphémisme que d'écarter officiellement toute contrainte,. tout emploi de la force, quand on laisse à des populations chrétiennes lé choix ou d'abandonner leurs biens et leurs antiques demeures, ou d'être sous la coupe de leurs ennemis acharnés, qui, il n'y
a même pas un an, s'étaient jetés sur elles avec une véritable furie sanguinaire, comme des fauves affamés !
Ensuite, l'Angleterre proposait d'introduire dans le Liban une administration moderne, bien ordonnée. Dans chaque commune, il devait y avoir un registre de l'état civil tenu par le cheik. Les habitants devaient prendre une part directe à l'administration. A cet effet, le projet instituait dans chaque caîmacamie un conseil élu un mèdjlis administratif, c 11 y aura un médjlis administratif dans chaque caîmacamie, composé de cinq membres au moins, dix au plus, et chargé spécialement de l'assiette et de la répartition des impôts » (art. 16). a 11 y aura dans chaque mudirié un médjlis local, composé de trois membres au moins, cinq au plus, et chargé d'assister le mudir dans l'exercice de ses fonctions » (art. 17). Dans les mudiriés dont la population ne serait point homogène, il y aura pour chaque élément constitutif de la population un vékil qui sera membre de droit du médjlis local. Ce vékil sera nommé par les notables d'entre les coreligionnaires (art. 18). Que pouvait-on objecter à un projet qui dotait les peuplades libanaises d'institutions aussi libérales ? Afin d'éviter dans les caïmacamies les vexations contre les habitants d'une religion autre que celle de la majorité, on leur constituait un défenseur officiel. « Auprès du siège de chaque caïmacam, disait l'article 15, il y aura un vékil ou délégué de chacune des autres caïmacamies et chargé de représenter les intérêts de ses coreligionnaires. »
La justice même devait être réformée dans un sens libéral. Le projet proclamait l'égalité de tous devant la loi. Il prévoyait l'institution d'un juge de paix par canton, de six tribunaux de première instance, où tous les éléments constitutifs de la population devaient être représentés, enfin d'une Cour d'appel siégeant à Beyrouth et composée de 12 membres, à savoir : deux Maronites, deux grecs orthodoxes, deux grecs catholiques, deux Druses, deux musulmans et deux Métoualis, auxquels on adjoindrait éventuellement un représentant des cultes protestants et israéliles, « quand un membre de ces communautés sera partie dans le procès ou y aura des intérêts engagés ». En principe, toutes les affaires devaient être jugées par la totalité des membres du tribunal. Néanmoins, chaque fois que toutes les parties engagées dans le procès appartiendraient au même rite, elles devaient avoir le droit
de récuser le juge appartenant à un rite différent. Les audiences des tribunaux devaient être publiques. Le ministère public était placé, dans chaque caïmacamie entre les mains d'un procureur, chargé de constater les crimes et délits et de provoquer leur répression. Tous les fonctionnaires et juges devaient être rétribués. L'exécution si barbare des sentences par garnisaires était abolie. En un mot, le Liban était doté d'un ensemble d'institutions conformes aux conceptions de l'Europe occidentale. Pourquoi les puissances repousseraientelles un projet aussi complet?
Les Maronites et toutes les autres communautés chrétiennes y recevaient de larges satisfactions. Afin de leur enlever une des causes les plus sérieuses de mécontentement, on leur offrait encore des concessions en matière fiscale et militaire. En effet, les Maronites s'étaient toujours plaints des exigences trop grandes du lise ottoman. Aussi le projet émettait un vœu de la commission de Beyrouth que la totalité des revenus publics de la Montagne fût exclusivement affectée aux frais de son administration et à ses dépenses d'utilité publique. En dehors de l'impôt des 3.500 c bourses », aucune taxe directe ou indirecte ne devait être levée dans aucune des trois caïmacamies, sans le consentement de la majorité des membres du médjlis administratif. Enfin, au point de vue militaire, la commission et le projet estimaient que la sécurité de la Montagne serait suffisamment garantie par l'occupation de la route de Beyrouth à Damas, t II serait désirable,... que les troupes employées à cette occupation fussent, en partie au moins, composées de chrétiens sujets du Sultan. » Dans la Montagne même, chaque caïmacamie aurait un corps de police particulier, recruté parmi ses habitants. Ainsi, les chrétiens devaient être rassurés sur la crainte d'une occupation ottomane, puisque c'était la présence des soldats turcs dans leur pays qu'ils semblaient presque redouter le plus.
Enfin, la Porte obtenait, si le projet anglais était adopté, des garanties des plus sérieuses pour maintenir sa très forte autorité sur la Montagne. Elle obtenait le droit de nommer les caïmacams sur la proposition du vati de Sayda. Les puissances n'intervenaient en aucune façon dans ces nominations. Les caïmacams relevaient du vali de Sayda, qui nommait également les procureurs. Aucune disposition du projet ne
464 LIVRE 111. — CHAPITRE PREAliEIi
les garantissait contre une destitution injustifiée. Aucun article n'établissait la durée de leurs fonctions ; ils étaient donc amovibles, et comme le vali de Sayda pouvait les destituer, . ils étaient réellement sous sa dépendance étroite.
Or, les caïmacams avaient les pouvoirs administratifs les plus étendus. Us nommaient et destituaient tous les fonctionnaires, sans que leur pouvoir fût limité par aucune règle que celle qui leur imposait le choix parmi les membres de la communauté dominante. Ils nommaient même les membres des différents conseils ou médjlis et tous les juges, après entente avec les chefs des communautés. Us composaient les corps de police, et pouvaient y mettre leurs créatures fidèles. Enfin, ils devaient servir d'intermédiaires entre les habitants de leur caïmacamie et le vali de Sayda, t exécuter les décisions de ce fonctionnaire, en tant du moins qu'elles seraient d'accord avec les institutions de la Montagne et exercer en cas de besoin contre lui un recours auprès de la Sublime-Porte •. Les caïmacams n'étaient en somme que des instruments du vali de Sayda, qui les choisissait librement. La Montagne divisée, affaiblie par le projet anglais, était en réalité placée sous l'autorité immédiate de la Sublime-Porte qui pouvait donner toutes fonctions à ses créatures dociles, sans que l'Europe eût à intervenir.
. C'était, en effet, le but masqué de ce projet, en 47 articles et d'apparence si libérale, d'écarter l'Europe de l'administration du Liban. Elle n'intervenait que dans la délimitation des territoires ; mais une fois les trois caïmacamies et le district de Zahleh constitués, elle était en quelque sorte, exclue du Liban ; tout au plus, pouvait-elle intervenir dans le cas où le nouveau règlement serait violé. Mais les réformes n'étaient pas placées sous sa garantie collective ; elle n'avait aucun droit de contrôle sur l'administration, sur les lois, sur la nomination des différents caïmacams et des autres fonctionnaires. Le Liban échappait complètement à sa tutelle pour être placé entièrement sous celle de la Porte.
A la commission européenne, à Beyrouth, le commissaire français, dès qu'il connut le projet anglais, s'empressa d'élever contre lui les plus graves critiques. Il ne consentait à le discuter qu'à la seule condition de pouvoir, avant d'y apposer sa signature, exprimer les réserves qui lui paraissaient devoir entraîner ultérieurement de profondes modifications dans les
principes fondamentaux même de l'organisation projetée de la Montagne. Ces réserves et ces objections de principe, M. Béclard les présenta dans un mémoire, le 20 mars 1861 (1).- Il s'élevait surtout contre la « désagrégation », d'abord parce qu'il serait extrêmement difficile de nettement délimiter les territoires des trois caïmacamies de façon, que chacune d'elles correspondit au moins approximativement à l'habitat d'une des peuplades principales. Très judicieusement, M. Béclard observe à l'appui de sa critique que la plupart des Grecs orthodoxes du Liban habitent en dehors du Koûrah, du centre de leur caïmacamie projetée. Ensuite, le commissaire français remarque « que le principe de la « désagrégation *, si intimement lié qu'il soit au système des trois caïmacamies, ne serait rendu applicable qu'à la race druse, relativement à la race chrétienne, ce qui ne comporte pas la création de deux caïmacamies pour cette dernière race » . Ce projet anglais ne fait que séparer les Druses des chrétiens, mais il ne « désagrège pas » les autres communautés. Cette « désagrégation » . proposée ne peut pas être rigoureusement appliquée. « Ainsi, on a prévu comme probable le cas où un certain nombre de chrétiens resteraient fixés sur le territoire de la caïmacamie druse. » La « désagrégation » deviendrait alors facultative ; elle dépendrait des individus, s'ils veulent émigrer et rejoindre leurs coreligionnaires dans leur caïmacamie propre. C'est une raison de plus, pour le commissaire français, de repousser de toutes ses forces, « un partage d'autorité, dont reflet serait de placer des chrétiens sous la domination druse ».
Au nom de la justice et de la logique, il proteste contre le partage du Liban en quatre tronçons. « D'une part, si l'on se place au point de vue de la distinction des races, il n'est pas juste d'accorder aux grecs orthodoxes une faveur qu'on refuse aux autres minorités, telles que l'élément grec catholique, par exemple, lequel presque aussi nombreux que l'élément grec orthodoxe est représenté dans la Montagne par vingt mille habitants environ. Le système est illogique, en ce sens que, si Ton recherche l'origine et les causes des événements de 1860, il est impossible de ne pas les attribuer en grande partie à ce même fractionnement de l'autorité, qui
(i) Testa, op. cit., t. VI, p. 365. Réserves de M. Béclard sur le projet précédent.
466 livre m. — [chapitre premier
se trouve reproduit dans le projet. Le système des trois caïmacamies se rapproche beaucoup, eu effet, de celui qui a prévalu en 1842. Or, le régime 1842 est condamné par l'expérience, tandis que le régime antérieur se recommande par de bons souvenirs. » L'état de la Montagne, à cette époque, était certainement plus satisfaisant qu'il ne Test en 1860. L'antagonisme entre les Druses et les chrétiens était contenu par l'auto ri té d'un seul chef puissant. L'institution de plusieurs caïmacamies, c'est l'émietlement dans l'affaiblissement de l'autorité. C'est de 1842 que, selon M. Béclard, datent les malheurs du Liban. Sans doute exagère-t-il un peu sur ce point ; mais il aurait pu ajouter deux autres considérations : la « désagrégation » proposée livre la Montagne non seulement à l'anarchie, mais aussi à l'arbitraire des autorites. Elle détruit l'autonomie libanaise, pour laquelle cependant les puissances sont intervenues de 1842 à 1846, et en 1860 môme. Elle est non seulement un coup mortel frappé à l'existence politique du Liban, mais aussi à sa vie économique. Dans les quatre groupements minuscules qu'on voudrait créer, aucun essor économique n'est possible. Ces groupements sont trop faibles, trop chétifs, pour pouvoir se développer et faire un effort soutenu dans la voie du progrès économique. Pour faire vivre et prospérer le Liban, il faut lui rendre son unité avec ses frontières naturelles. Il faut qu il soit un organisme suffisamment grand, fort et riche, afin de pouvoir se développer et mettre en valeur toutes ses richesses, toutes ses ressources. Bref, le commissaire français ne voit pas pourquoi la « désagrégation » serait conservée, « ni pourquoi on voudrait encore l'empirer par le fait de la substitution de deux caïmacamies chrétiennes à une seule ». Une telle innovation n'aurait pour résultat que « d'introduire entre les divers éléments chrétiens un antagonisme inconnu jusqu'alors, ou qui, du moins, ne se traduisait pas par des actes de violence. Ce serait fournir un nouvel aliment à la discorde, au lieu de la faire cesser ».
A la « désagrégation », M. Béclard oppose résolument l'unité de la Montagne, telle que la demandent les Maronites et que la demandait la France de 1842 à 1846. « Il persiste à croire qu'il n'y a point de sécurité pour la Montagne, ni de satisfaction réelle pour tous les intérêts en dehors de la combinaison d'un pouvoir unique et chrétien. Le rétablissement
de ce pouvoir, qu'appellent les vœux de l'immense majorité des habitants, aurait l'avantage de se concilier avec le maintien des frontières actuelles du Liban et d'écarter l'hypothèse irréalisable de la « désagrégation » des races. Celle solution, la plus simple de toutes, serait loin d'exclure, d'ailleurs, les garanties qu'on croirait nécessaire de stipuler en faveur des minorités ».
En somme, M. Béclard proposait la constitution d'une seule province autonome sous un gouverneur chrétien, et par chrétien,il entendait un chrétien du Liban et un Maronite. Les commissaires autrichien et prussien se rallièrent immédiatement à sa proposition. M. Novikow l'appuya également dans la suite, sur l'ordre formel de son gouvernement. Lord Dufferin fut obligé de s'incliner ; il le fit de mauvaise grâce et s'acharna à restreindre autant que possible cette province libanaise unique qu'on allait former, et à y fortifier l'autorité de la Porte contre celle des chrétiens. .
Deux questions capitales étaient à résoudre. Comment nommera-t-on le gouverneur général unique ? Quelles seront les limites de la nouvelle province ?
La commission décida que le gouverneur devait être chrétien. Fallait-il le choisir parmi les indigènes du Liban ? La France pensait que oui ; elle estimait que le gouverneur devait être Maronite. L'Autriche et la Russie l'appuyaient, cette dernière après quelques hésitations. De longues discussions, souvent véhémentes et âpres, eurent lieu à Beyrouth. La Prusse ne se montra pas opposée, en principe, à l'indigénat, mais subordonna son assentiment à celui de la Porte. L'Angleterre, au contraire, repoussa l'indigénat avec la dernière énergie. « Vous ne devez, écrivait lord John Russell (1) à l'ambassadeur anglais à Constantinople, sous aucun prétexte,consentir à ce que le gouvernement de la Montagne soit confié à un seul gouverneur Maronite. Un pareil arrangement amènerait l'extermination des Druses et des musulmans ; les Grecs et d'autres chrétiens partageraient probablement le même sort. » Lord Duflerin ne cessait d'exposer que les rivalités de race étaient trop ardentes au Liban, pour qu'on pût en confier l'administration générale à une seule ; il fallait, au
(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 385. Dépêche de lord John Russell à sir II. Buhver, en date du 1er mai 4861 (20 chewal 1277).
contraire, choisir le gouverneur général en dehors de la Montagne, afin qu'il n'eût pas des attaches familiales ou confessionnelles dans le pays et qu'il fût impartial, placé au-dessus des partis.
Les représentants français ripostaient à juste raison qu*« il était à craindre qu'un chef chrétien pris en dehors de la Montagne ne parvînt jamais à exercer son ascendant même sur ses coreligionnaires, à plus forte raison sur les communautés non chrétiennes. Peut-être ignorera-t-il la langue du pays ; à coup sûr, il sera complètement ignorant des mœurs, des usages et des traditions propres de la Montagne. De là, pour lui, des difficultés de tout genre que la sympathie de ses administrés ne l'aidera certainement pas à vaincre » (1).
Cependant, l'opposition très vive de l'Angleterre et de la Turquie empêcha la commission d'inscrire Tindigénat dans le projet de règlement qu'elle élaborait. La France obtint au moins que les indigènes ne fussent pas formellement exclus des fondions de gouverneur général. « N'abandonnez l'indigénat qu'à la dernière extrémité », dépêche plus tard M.Thouvenel au marquis de Lavaletle. .., en établissant que les indigènes ne sont pas exclus dans l'avenir (2) I Sur les instances du commissaire français, on se borna à spécifier simplement que le gouverneur devait « toujours être chrétien ».
Le Liban, par cet arrangement, était placé sous la tutelle collective de l'Europe et sous celle du Sultan. Son gouverneur général ne devait pas dépendre du vali de Sayda, mais directement de la Porte.
La thèse maronite de l'autonomie n'était donc pas acceptée entièrement par la commission. On ne transformait pas la Montagne en une principauté chrétienne, maronite, semblable à celle de l'émir Béchir-Chéhab. On en faisait une province autonome, administrée par un fonctionnaire turc, choisi par le Sultan parmi ses sujets chrétiens. C'était un compromis entre les trois thèses en présence. Aux Maronites et à la France on accordait l'unité de la Montagne, à la Porte le
(1) Testa, op. cil., t. VI, p. 393. Dépêche du marquis de Lavalette à M. Thouvenel en date de Thérapia, le 4 juin 1861 (25 zilcâdé 1277), p. 389.
(2) Testa, op. cit., t. Vï, p. 387. Dépêche télégraphique de M. de Thouvenel au marquis de Lavalette en date du 28 mai 1861 (18 zilcâdé 1277).
choix du gouverneur, à l'Angleterre on promettait d'exclure les Maronites des fonctions de gouverneur.
Quelles limites allait-on donner à la nouvelle province autonome? La grande majorité de la commission penchait à lui assigner un territoire assez étendu, comprenant, en dehors du Liban proprement dit, les cantons de Hasbeya, deRacheya et le Merdj-Ayoun. Lord Dufferin s'employa, au contraire, à en restreindre les limites, afln de ne pas en augmenter l'importance et de ne pas trop affaiblir les autorités de la Porte. Non seulement Racheya, Hasbeya et le Merdj-Ayoun ne furent pas englobés dans la province autonome, mais celle-ci, finalement, ne devait même pas comprendre le Liban géographique.
A l'Est pourtant, on lui refusa ses frontières naturelles, le cours de l'Oronte et du Litani. A l'exception du canton de Hermil et de Zahleh et de sa banlieue ; tout le versant oriental du Liban fut adjugé au vitayet de Damas, dont il constitue aujourd'hui une partie des sandjaks de Bâalbek, de la Békaâ, deRachaya et de Hasbeya. On traça à la province autonome, élevée au rang d'un Mulésarriflikf une frontière orientale qui suit, en règle générale, la crête même de la chaîne du Liban. Une partie notable de l'ancienne principauté autonome, peuplée en grande majorité de chrétiens, lui fut ainsi enlevée sans aucune autre raison que celle qu'il ne fallait pas faire la nouvelle province trop grande ni trop puissante. On le priva notamment des régions si fertiles de la Békaà, qui sont le cornplément agricole indispensable de la Montagne.
Il en fut de même à l'Ouest, sur la proposition de Lord Dufferin ; on enleva le village musulman de Kalmoûn, sur la côte méditerranéenne, au gouvernement autonome (1). On ne voulut pas lui donner Beyrouth ni sa banlieue, de tous côtés entourées par le territoire libanais. Sur un rayon de quelques milles autour de la ville, le territoire est enlevé au Liban et placé sous l'autorité de la Porte, sans aucune restriction ; il constitue aujourd'hui une partie du villayet de Beyrouth, administré par un vali nommé parle Sultan seul, sans aucune ingérence étrangère. La Capitale naturelle du Liban, élevée à ce rang à la fois parla nature et par le grand émir Fakhr-ad- Dîn II était ainsi soustraite à la nouvelle province autonome.
(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 403.
470 LIVRE llf. — CHAPITRE PREMIER
On a dit que cette amputation de Beyrouth, très grave pour le Liban, pouvait au point de vue international se justifier dans un certain sens. Beyrouth n'était pas uniquement une ville libanaise ; c'était surtout une ville syrienne, la métropole commerciale de la Syrie, le grand débouché de Damas et de tout larrière-pays. Son administration intéressait toute la Syrie et la Mésopotamie, c'est-à-dire des régions où les Turcs et les Musulmans étaient en majorité. Dans l'intérêt de toutes ces régions, il ne fallait pas donner à une petite province autonome cet emporium indispensable ; il fallait le rattacher étroitement à la vie de tout l'empire. On pouvait objecter aussi que Beyrouth n'avait pas fait partie delà principauté de l'émir Béchir, mais était placé sous l'administration directe de la Porte.
On comprend moins encore les mutilations opérées dans le Nord, où Ton retranchait du nouveau Mulesarriflikles districts de Tripoli et de l'Akkar, et dans le Sud, où on l'amputait du district de Sayda.
Sur cette question du territoire, également, les travaux de la Commission aboutissaient à un compromis. La Turquie et l'Angleterre consentaient toujours à la formation d'une province autonome, mais avaient obtenu, en échange,qu'elle fût aussi petite que possible. La Porte réussissait à garder sous son autorité directe et absolue une bonne partie de l'ancienne principauté des Fakhr-ad-Dîn II des Ma'anetdesChéhab. Le nouveau Mutdsarriflik, par son étendue, ne pouvait guère devenir dangereux à son pouvoir souverain. Elle en sut gréa l'Angleterre, au moins en paroles. « J'ai eu la satisfaction d'être sincèrement remercié par Ali-Pacha, pour l'humble part que j'ai eue dans ce « résultat », put écrire l'ambassadeur anglais John Russell (1).
Ces questions du territoire et du gouvernement général une fois tranchées, l'accord se fit assez rapidement sur les autres points. Le Muiésarriflik devait être partagé en plusieurs subdivisions. Fuad-Pacha en proposa cinq: l°le Kourah, l'extrême partie septentrionale de la Montagne ; 2° le Kesrouan, avec le Metin, et sans la ville de Zahlé ; 3° le
(1) Testa, op. cîf.. t. VI, p. 401. Dépêche (extrait) de sir H. Bulwer à lord Russell en date de Constantinople, le 12 juin 1861 (3 zilhidjé 1277), p. 398 et suiv.
Gharb* composé des territoires d'el Gharb, Djourd, Arkub, Chouf, Menâssif et Chabroun, sans Deir-el-Kamar ; 4° le Kharroub, avec la ville de Deir-el-Kamar et sa banlieue; .5° le Djezzin, l'extrême partie méridionale de la Montagne (art. V). Puis il demandait que chacun de ces districts eût un caïmacam choisi « dans le sein de chacune des populations qui formaient la majorité » (art. VI). Les districts de Kesrouan et de Djezzin devaient avoir chacun un caïmacam maronite, celui de El-Gharb un caïmacam druse, et le district de Kharroub un caïmacam musulman. Quant au Kourah, Fuad-Pacha l'abandonnait aux communautés chrétiennes autres que les maronites. La ville de Zahlé devait former à elle seule une administration distincte, avec un caïmacam nommé pour trois ans, et choisi alternativement dans le sein des populations grecque, maronite et grecque-catholique (1) (art. VIII).
Le plan de Fuad-Pacha, dans celte subdivision, était clair ; il s'agissait d'affaiblir, autant que possible, l'influence des Maronites. Bien qu'ils formassent la grande majorité de la population, Fuad-Pacha ne leur réservait que deux caYmacamies sur cinq,. Il donnait une caïmacamie aux Musulmans, à l'élément le plus faible de la population, et il y englobait la ville si importante de Deir-el-Kamar, un des principaux centres de la -Montagne.
Lord Dufferin, naturellement, appuya la proposition de Fuad-Pacha. Même il trouvait qu'elle ne protégeait pas suffisamment les Druses. Il proposa l'amendement suivant, à la répartition des caïmacamies : « Comme la terre, dans ces districts, appartient exclusivement aux Druses, il serait évident qu'il serait injuste de les placer sous un caïmacam maronite, à moins que l'on ne donne aux propriétaires druses les domaines d'une valeur correspondante ailleurs. D'un autre côté, comme la population y est entièrement composée de chrétiens, on ne peut recommander de les placer à l'avenir sous la juridiction druse. Dans ce dilemme, en supposant qu'aucun échange de propriété n'aura lieu, il serait prudent de placer Baacklin en question sous un chrétien nommé par la Porte, mais qui ne soit pas originaire de la
(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 367.
Montagne, et en donnant aux Druses une part égale de représentation dans les médjlis (1). »
Lord Dufferin voulait ainsi à tout prix soustraire les Druses à la domination des Maronites, et dans ce but, il soulevait un des problèmes les plus importants qui devaient être résolus partiellement plus tard sous le gouvernement de Davoud- Pacha, la possession du sol. Il proposa une vaste expropriation des seigneurs druses au profit de propriétaires et de paysans chrétiens, principalement dans le Djezzin et dans le Tuffah. Les Druses expropriés seraient établis ailleurs, dans une région qui leur serait réservée presque exclusivement, C'était, en somme, une « désagrégation » régionale de la Montagne, opérée dans la province unique.
Cependant, ni les propositions de Fuad-Pacha, ni l'amendement de lord Dufferin ne Turent acceptés par la commission. Elle se rallia au principe que les ca'imacams seraient choisis dans chaque district, parmi les membres influents delà communauté la plus nombreuse ; mais elle repoussa la formation d'une caïmacamie musulmane, afin de ne pas donner aux Turcs et à la Porte une trop grande influence dans la Montagne, en leur assurant la présence permanente d'un sous-gouverneur de leur religion et tout dévoué à leur politique antichrétienne et anli- libanaise.
Comme sur tous les autres points, on finit par conclure un compromis, et on adopta une division en six arrondissements administratifs, taillés en sorte que dans chacun d'eux il y eut un groupe prépondérant. Mais on accorda à l'opposition hautaine de lord Dufferin que les Maronites n'eussent que trois caïmacams sur six, pris parmi eux, alors qu'ils formaient la majorité dans le Mutésarriflik. A cet effet, on donna aux arrondissements une étendue très inégale. Toute la partie septentrionale du Liban, sauf le Kourah, était réunie dans un seul arrondissement ; il comprenait, avec le Kesrouan, les principaux centres Maronites, les parties les plus riches de touie la province et près des deux cinquièmes de la population totale. Les maronites y formaient la presque totalité des habitants. Plus de 50.000 Maronites furent encore réunis dans un deuxième district, immense, le Meten avec le Sahel
(1) Tesia, op. «7., t. VI, p. 367. (Remarques faites par le commissaire anglais sur les observations de S. E. Fuad-Pacha. . .)
chrétien. Les quatre autres arrondissements étaient d'une étendue bien moindre ; cette démarcation des subdivisions administratives était faite en défaveur des Maronites, è qui on enlevait ainsi leur part d'influence légitime, môme dans l'administration régionale.
Voici les subdivisions qui furent adoptées définitivement par la Commission : 1° le Kourah, y compris la partie inférieure et les autres fractions du territoire avoisinant, dont la population appartient au rite grec orthodoxe, moins la ville de Kalmoûn, située sur le côté, et à peu près exclusivement habitée par les musulmans ; 2° la partie septentrionale du Liban, sauf le Kourah, jusqu'au Nahr-el-Kelb ; 3° Zahleh et son territoire ; 4° le Meten, y compris le Sahel chrétien et les territoires de Qatta'a et de Salima ; 5° le territoire situé au sud de la route de Damas à Beyrouth jusqu'à Djezzin ; 6° le Djezzin et le Tuffah (1),
Quant aux caïmacams, la Commission de Beyrouth convint que ceux du Kesrouan, du Méten et du Dejzzin devaient toujours être maronites, au moins chrétiens, et celui du cinquième district, du Chouf, druse. M. Novikow insista vivement pour que celui du Kourah échût aux grecs orthodoxes, et il obtint gain de cause ; mais il fut plus difficile d'assurer aux grecs unis une représentation dans la haute administration, bien qu'on en comptât trente mille environ, dont plus d'un tiers était groupé à Zahleh. Fuad-Pacha, afin d'aiguiser les rivalités entre les différents rites chrétiens et de créer avec les Grecs unis un élément catholique de mécontentement, avait proposé, ainsi que nous l'avons déjà dit, que le caïmacam de Zahleh fût nommé pour trois ans et choisi alternativement dans le sein des populations grecques, maronite et grecque-catholique. Mais M. Béclard s'éleva avec force contre cette proposition insidieuse ; il voulait non seulement assurer à un élément important de la population une représentation équitable dans la haute administration, mais aussi donner une quatrième caïmacamie à des catholiques romains, c'est-à-dire à la communauté la plus rapprochée des Maronites par les croyances et les rites, et soumise, comme eux, à la papauté. Par ce moyen, la majorité, dans la haute adminis-
(1) Vital-Cuinet, op. cit., p. 254 (article 3 du règlement du 9 juin 1861). Baron de Testa, op. cit., I. VI, p. 339, article III.
tration, passait aux catholiques ; après de longues discussions, le commissaire français l'emporta. La caimacamie de Zahleh fut réservée aux grecs unis (1).
Un débat ardent s'éleva au sujet de la ville de Deir-el-Kamaret des six hameaux de sa banlieue. Elle était enclavée au milieu de l'arrondissement druse du Chouf, mais elle avait une population exclusivement chrétienne, avec une majorité maronite. À chaque soulèvement des Druses, de 1842 à 1845, en 1860, elle avait été une des premières attaquées, et avait particulièrement souffert des luttes entre les deux peuplades du Liban. Sur les instances de M. Béclard, et malgré la très vive opposition de lord Dufferin, la Commission décida qu'elle serait détachée de l'arrondissement druse, élevée au rang de chef-lieu du mutésarriflik même et placée sous l'administration directe du gouverneur général. La subdivision des districts en cantons ne souleva aucune difficulté ; le territoire de chaque canton ne devait renfermer, autant que possible, que des groupes homogènes de population.
L'organisation municipale préoccupa davantage la Commission. Le commissaire anglais voyait dans l'autonomie municipale un excellent moyen de morceler et d'affaiblir le pouvoir dans la Montagne, ce qui était jusqu'à la fin son principal souci. Les villages, généralement, étaient homogènes, au point de vue des habitants. Les membres des différentes communautés ne vivaient pas complètement éparpillés, mais réunis par petits groupes, soit en un seul groupe, en un village ou hameau, soit plusieurs groupes différents réunis en une seule bourgade. Tous ces groupes avaient eu jusqu'alors dans leurs chefs, dans leurs familles dirigeantes, une vie propre, une sorte d'autonomie municipale. En leur conservant cette vie propre, ne pourrait-on pas arriver à une t désagrégation » partielle des races et des communautés religieuses ? Lord Dufferin le pensa. Aussi insisla-t-il fréquemment sur ce point ; il trouva un écho favorable dans la Commission, qui marquait à plusieurs reprises son intention de conserver « les privilèges municipaux », de maintenir les privilèges et
(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 365 et suiv. Réserves de M. Béclard sur le projet de réorganisation de la Montagne en date du 20 mars 1861 (8 ramezan 1277).
les immunités de la Montagne par le développement des institutions municipales.
« Dans ce système, pensait-on, au lieu de concentrer les pouvoirs, on est naturellement conduit à les diviser et à éviter les conflits, soit en séparant géographiquement, si cela est possible, les différents éléments constitutifs aujourd'hui mélangés de la Montagne, soit en leur donnant des garanties égales et particulières là où ces éléments seraient encore juxtaposés (1).
Le gouvernement français lui-même ne s'opposait pas à celte désagrégation municipale, défendue insidieusement par les Anglais et les Turcs. M. Thouvenel reconnaissait « ce qu'il y a de respectable dans les intérêts de chacun des groupes principaux des populations du Liban, et combien il est juste d'y pourvoir au moyen d'institutions municipales » (2).
Finalement, la Commission abandonna ce projet, sans doute pour plusieurs raisons. La majorité se rendait compte que l'autonomie municipale affaiblirait considérablement le pouvoir central, alors qu'il était au contraire nécessaire de donner au gouverneur général une grande force et une puissante autorité, pour qu'il pût rétablir l'ordre, dominer les races et maintenir la paix. Enfin, la lassitude avait gagné tous les commissaires, à la suite des manœuvres dilatoires de Fuad- Pacha. Us avaient hâte de finir leurs travaux, d'autant plus que le terme de l'occupation française approchait. Ils se bornèrent donc à placer à la tête de chaque commune un cheik choisi par les habitants, et nommé par le gouverneur, sans nettement déterminer ses attributions ni le régime municipal. Dans les communes mixtes, chaque élément constitutif devait avoir un cheik particulier, don! l'autorité ne s'exercerait que sur ses coreligionnaires.
Par contre, le gouverneur général fut investi des pouvoirs les plus étendus, c de toutes les attributions du pouvoir exécutif », de la police générale, de la nomination de tous les fonctionnaires et des juges, de la perception des impôts.
(1) Testa, op. ci/., t. VI, p. 355 Protocole de la vingt-sixième séance de la Commission de Syrie, 21 mars 1861 (9 ramezan 1277), p. 351.
(2) /Aid., p. 369. Circulaire de M. Thouvenel aux représentants français à Londres, Vienne, St-Pétersbourg et Berlin en date du 26 mars 1861 (U ramezan 1277).
S'inspirant des dispositions libérales du projet anglais, ta Commission plaçait auprès du gouverneur d'abord des vékils, un par communauté, nommés par les chefs et notables, ensuite un conseil ou médjlis administratif central, convoqué et présidé par lui, et chargé de donner un avis consultatif sur toutes les questions qu'il lui poserait. Ce conseil devait être composé de douze membres, nommés, après entente avec les notables, par les chefs de leur communauté respective, et institués par le gouvernement. Les caïmacams également devaient être assistés par un médjlis administratif local, composé de trois à six membres représentant les divers éléments de la population et les intérêts de la propriété foncière dans l'arrondissement. Ce médjlis local, présidé et convoqué annuellement par le caïmacam, devait résoudre en premier ressort toutes les affaires du contentieux administratif, entendre les réclamations des habitants, fournir les renseignements statistiques nécessaires à la répartition de l'impôt dans l'arrondissement, et donner son avis consultatif sur toutes les questions d'utilité locale. Ces différents conseils étaient institués d'abord parce que la Commission, se piquant de libéralisme, voulait introduire dans le Liban quelques-uns au moins des principes constitutionnels modernes, ensuite pour prévenir les exactions fiscales. Dans ce but, on chargeait de la répartition de l'impôt les représentants même des populations, afin de leur enlever, à l'avenir, tout sujet de plainte.
Les dispositions libérales du projet anglais sur l'organisation judiciaire étaient adoptées avec quelques modifications de détail. Ainsi, le médjlis judiciaire supérieur ne devait pas siégera Beyrouth, comme le prévoyait le projet anglais, mais au siège du gouvernement libanais, c'est à dire à Deir-el- Kamar, où il était soustrait à l'influence directe des autorités ottomanes. Tous les membres des tribunaux et les juges de paix devaient être choisis et désignés, après une entente avec les notables, par les chefs de leur communauté respective et institués par le gouvernement. Tous les juges devaient être rétribués. Si, après enquête, il est prouvé que l'un d'entre eux a prévariqué ou s'est rendu, par un fait quelconque, indigne de ses fonctions, il devra être révoqué, et sera, en outre, passible d'une peine proportionnée à la faute qu'il aura commise.
Une difficulté se présentait à la Commission, à propos des
sujets libanais qui auraient commis un délit ou un crime en dehors du Liban, dans une autre province turque. On décida qu'ils seraient alors justiciables des tribunaux de cette province ; par réciprocité, les sujets ottomans non libanais coupables d'un méfait quelconque commis dans la Montagne, devaient être justiciables des tribunaux libanais. Les autorités libanaises et celles des autres provinces ottomanes devaient entin être tenues à se prêter assistance mutuellement pour l'arrestation des inculpés en fuite, pour qu'ils fussent remis, une fois arrêtés, au tribunal dans le ressort duquel ils avaient commis un délit ou crime et qui avait ordonné les poursuites.
En un seul point, l'autonomie judiciaire du Liban fut violée par la Commission de Beyrouth. Elle proposa que tout procès en matière commerciale fût porté devant le tribunal de commerce de Beyrouth, et que tout procès, même en matière civile, entre un sujet, un protégé d'une puissance étrangère et un habitant de la Montagne, fût soumis à la juridiction de ce même tribunal. Beyrouth étant la métropole commerciale du Liban, où se faisaient toutes les transactions importantes, la Commission estimait que c'était à Beyrouth que devait fonctionner le tribunal de commerce, pour le Liban et toute la Syrie centrale jusqu'à Damas. Malheureusement elle oublia d'adjoindre à ce tribunal un ou plusieurs juges choisis parmi les notables chrétiens, afin que l'élément libanais y fût représenté.
Conformément au projet anglais, on demandait également l'organisation d'un corps de police spécial, mixte, recruté exclusivement dans la Montagne par la voie des engagements volontaires, composé à raison de sept hommes par mille habitants et placé sous le commandement exclusif du gouverneur'général. Ainsi, était écarté le danger d'une intrusion continuelle ou d'une occupation permanente des troupes ottomanes.
Jusqu'à ce que ce corps de police fût complètement organisé, les troupes impériales devaient occuper les routes de Beyrouth à Damas et de Sayda à Tripoli ; mais la Commission avait soin de placer ces troupes sous les ordres du gouverneur général chrétien. Enfin, pour des cas d'extrême urgence, afin de prévenir ou d'étouffer des troubles graves, la Commission donnait au gouverneur libanais te droit de réquisitionner des
troupes ottomanes auprès des autorités militaires de la Syrie, après avoir cependant pris l'avis du médjlis administratif central. Mais la Commission avait soin d'entourer cette intervention des soldats turcs des précautions les plus minutieuses, pour prévenir un attentat de la Porte contre la Montagne. « L'officier qui commandera ces troupes en personne, devra se concerter, pour les mesures à prendre, avec le gouvernement de la Montagne, et tout en conservant son droit d'initiative et d'appréciation pour toutes les questions purement militaires, telles que les questions de stratégie et de discipline, il sera subordonné au gouverneur de la Montagne, durant le temps de son séjour dans le Liban, et agira sous la responsabilité de ce dernier. Les troupes se retireront de la Montagne aussitôt que le gouverneur aura officiellement déclaré à leur commandant que le but pour lequel elles ont été appelées a été atteint (1). »
Aucun corps de troupe ottoman ne pouvait donc intervenir et agir dans le Liban, sans le consentement du gouverneur et des représentants des communautés. C'esiceque la Commission avait voulu spécifier de la façon la plus formelle.
Restait la question des impôts. La Commission se contentait de maintenir ici le statu quo. La Montagne devait continuer de payer à la Porte 3.500 bourses par an. Cet impôt pourrait être porté jusqu'à 7.000 bourses, lorsque les circonstances le permettront. La Commission ordonnait de la façon la plus formelle que le produit de cet impôt fut affecté, avant tout, « aux frais d'administration de la Montagne et à ses dépenses d'utilité publique ». Le surplus seulement, s'il y avait lieu, devait entrer dans les caisses de l'Etat. Si les frais généraux strictement nécessaires à la marche régulière de l'administration de la Montagne dépassaient le produit des impôts, la Porte devait pourvoir à ces excédents de dépense. Sur les instances de Fuad-Pacha, qui remarquait que le Sultan ne pouvait cependant être responsable de toutes les dépenses, exagérées ou non, engagées sans son consentement, la Commission proposait qu'il ne le fût que pour celles qu'il aurait préalablement approuvées.
Après s'être ainsi mis d'accord sur tous les points d'un nouveau règlement administratif du Liban, les commissaires
(i) V. Cuiuet, op. cit., p. 287.
rédigèrent un projet complet, résumant toutes leurs décisions et leurs propositions (1). Restait à savoir comment ce projet allait être soumis à la fois à la sanction du Sultan et des puissances. Le Sultan aura-t-il le droit de le modifier? Pourra-t-il môme le rejeter entièrement ? La Commission avait proclamé elle-même dans sa première séance, qu'elle n'avait qu'un pouvoir consultatif, que sa mission se bornait à indiquer les modifications qu'il convenait d'apporter à l'organisation de la Montagne. La question de la souveraineté du Sultan et du droit d'intervention des puissances se posait à nouveau. Le projet allait-il être soumis au Sultan, qui resterait libre de l'adopter, de le modifier ou de le rejeter? Ou allait-il être soumis au Sultan et aux puissances ? Comment serait-il discuté à nouveau ? La Porie, naturellement, ne voulait pas accepter la sanction des puissances ; au nom de la souveraineté du Sultan, elle réclamait pour elle seule le droit de statuer définitivement sur le nouveau règlement administratif du Liban, en assurant naturellement, que, par déférence pour les puissances, « ses alliées », elle tiendrait le plus grand compte de ses propositions, contenues dans le projet de la commission de Beyrouth.
Ce point de vue ne fut cependant pas partagé par les gouvernements européens, qui maintenaient leur droit d'intervention, et qui voulaient placer le nouveau statut libanais sous leur garantie collective, et, par conséquent, le sanctionner par un acte formel. La Porte dut céder. Après de longues négociations et des échanges de notes entre les différents gouvernements, il fut décidé que le projet élaborée Beyrouth serait soumis au dernier examen de la conférence des ambassadeurs à Constantinople et d'un représentant du Sultan. Après une dernière séance, le 5 mai 1861, les commissaires s'embarquèrent à Beyrouth et se rendirent à Constantinople. Le projet fut discuté à nouveau longuement entre les ambassadeurs et le grand vizir Aali Pacha en trois séances officielles, dont la première eut lieu le 3 mai 1861. Sir Henry Bulwer remit en question le principe d'une province unique, administrée par un seul gouverneur, et redemanda la c désagrégation » de la Montagne en deux ou plusieurs caïmaca-
(1) Il fut adopté en bloc, le 1er mai 1861 <V. Guinet, op. cit.f p. 288).
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mies. Mais la France tint bon, et sur ses vives représentations, le principe d'une autorité unique fut définitivement adopté. La Montagne formerait une province autonome, indépendante et distincte de toutes les autres provinces de l'empire ottoman.
M. de Lavalette crut nécessaire d'exiger à nouveau, que le gouverneur général fût choisi parmi les indigènes chrétiens de la Montagne môme ; les ambassadeurs d'Autriche et de Russie appuyèrent sa proposition. Mais Sir Henry Bulwer et Aali-Pacha lui apportèrent une résistance intransigeante. Finalement; le 6 juin, l'ambassadeur prussien fit accepter le compromis qui avait déjà prévalu à Beyrouth. Le Sultan pourrait choisir le gouverneur soit parmi les indigènes libanais, soit parmi ses autres sujets, à condition qu'il fût chrétien. Les indigènes n'étaient donc pas formellement exclus des fonctions de gouverneur. L'impression des ambassadeurs était que celui-ci devait être au moins catholique. Sir Henry Bulwer écrivait lui-même à Lord John Bussell : « II n'y a pas de règle adoptée pour qu'il soit catholique, mais il est p roable qu'il le sera » (1).
On introduisit encore quelques modifications de détail dans le projet, qui fut signé définitivement à Péra, le 9 juin 1861, par Aali-Pacha, sir Henry Bulwer (Angleterre), MM. de Lavalette (France), von der Goltz (Prusse), von Prokesch-Oslen (Autriche), et Lobanoff (Russie) (2).
On adopta encore un article additionnel relatif à l'impôt, sur une observation de la Porte, qu'il était dangereux de tracer une limite maximum aux contributions directes de la nouvelle province autonome. En effet, le Liban pouvait prendre un grand essor économique et devenir très prospère. Dans ce cas, si son gouvernement, afin de développer le pays, d'augmenter son réseau de routes, de parfaire son organisation et son outillage économique, engageait de fortes dépenses, supérieures au maximum de recettes fixées par le
(1) Testa, op. ci/., t. VI, p. 398.
(2) Le texte du règlement se trouve dans Guinet, op. cit., p. 213 et suiv. — Martens, Nouveau recueil général, t. XVII, p. 104 et suiv. Testa, op. cit., t. VI, p. 338 et suiv. Règlement et protocole relatifs à la réorganisation du Mont- Liban en date du 9 juin 1861 (30 zilcadé 1277).
règlement, serait ce le trésor impérial du Sultan qui en supporterait le surplus des charges, sans qu'on demandât un supplément à la province môme, devenue riche et pouvant supporter de nouvelles contributions ? La conférence pensa que non, et afin de parer à toute éventualité, apporta un correctif à la rédaction du règlement par un article additionnel. En même temps, pour n'effaroucher personne, elle augmenta encore les garanties des Libanais contre les exactions du fisc et s'efforça d'écarter ainsi une des plus puissantes causes de mécontentement et de troubles, « 11 est bien entendu, disait cet article, que le chiffre de 7.000 bourses, mentionné dans l'article 16 du règlement du 9 juin 1861, ne constitue pas une limite absolue, et que si d'une part, avant d'élever l'impôt de la Montagne jusqu'à concurrence de celte somme, il convient d'attendre que la crise causée par les derniers événements ait cessé, il se peut, d'autre part, que l'augmentation de dépenses résultant de la nouvelle organisation nécessite la levée de contributions dont le total, ajouté à l'ancien impôt, dépasserait même le chiffre de 7.000 bourses. Le gouverneur devra, d'ailleurs, n'user de cette faculté qu'avec une extrême réserve, et rechercher toujours et avant tout un juste équilibre entre les receltes et les dépenses ordinaires de la Montagne (1). » Enfin, par un dernier protocole adopté le 9 juin, on régla la promulgation du nouveau règlement et les conditions dans lesquelles les gouverneurs du Liban seraient nommés. Le règlement devait être promulgué sous la forme d'un firman, parle Sultan, et communiqué officiellement aux puissances. Celait la même procédure que celle adoptée pour le Halli-Hamayoun du 18 février 1856. On laissait ainsi à la Porte l'apparence de la souveraineté, puisque le règlement, officiellement, était octroyé au Liban par le Sultan seul, mais en même temps on plaçait ce règlement sous la garantie collective des gouvernements européens ; car le Sultan, en le leur communiquant officiellement, le leur donnait en quelque sorte en garde. En fait même, les protocoles des négociations, tant à Beyrouth qu'à Constantinople constataient officiellement, sous les signatures des représentants de la Porte et des puissances, que le règlement, dans toutes ses dispositions était arraché à la Porte, à son corps défendant. 11 devenait par là un acte inler-
(l)Testa, op. cit., t. VI, p. 361. Projet de réorganisation de la Montagne, p. 360 et suiv,
national, qui plaçait la Montagne dans une situation spéciale, sous la protection collective de l'Europe.
Quant à la nomination du gouverneur, Aali- Pacha fit aux représentants une déclaration rédigée d'un commun accord et transcrite dans le protocole du 9 juin 1861, ce qui lui donnait la valeur d'un engagement formel de la Porte vis-à-vis des puissances. En voici le texte : t Le gouverneur chrétien, chargé de l'administration du Liban, sera choisi par la Sublime-Porte, dont il relèvera directement. Il aura le titre de mouchir et résidera habituellement à Déir-el-Kamar, qui se trouve replacé sous son autorité directe. Investi de l'auto ri lé pour trois ans, il sera néanmoins amovible, mais sa révocation ne pourra jamais être prononcée qu'à la suite d'un jugement. Trois mois avant l'expiration de son mandat, la Sublime- Porte, avant d'aviser, provoquera une nouvelle entente avec les puissances (1). » Celles-ci prenaient aussi une part directe à la nomination du gouverneur. Le Sultan ne pouvait le choisir, ni le nommer sans leur consentement préalable et formel, dûment constaté par un protocole.
(I) V. Cuinet, op. cit., p. 288.
Le nouveau gouverneur général du Liban se trouvait en face d'un problème des plus difficiles. Il lui fallait conlenterà la fois six éléments nalionaux, qui venaient de se combattre avec un acharnement inouï, qui s'étaient voués une haine mortelle, et que l'Europe venait d'armer de droits égaux, alors qu'ils avaient des prétentions contraires et aspiraient chacun à dominer les autres. La terrible catastrophe de 1860 et les conventions internationales de 1861 avaient, en somme, fait table rase de tout le passé. Le Liban féodal avait été détruit. Il fallait faire sortir des ruines le Liban moderne. Peu de traditions gouvernementales subsistaient encore après le cataclysme. Tout était à créer : une organisation régulière, des finances, des forces de police, une justice.
Le droit pénal et le droit civil ne reposaient sur aucune base fixe. Il fallait établir des Codes et une jurisprudence. Il fallait surtout pacifier complètement le pays, le maintenir dans Tordre et le relever économiquement. Tâche ardue et délicate, qui exigeait du nouveau gouverneur général beaucoup de tact, de finesse et de largeur d'esprit, joints à une grande fermeté, à une probité à toute épreuve et à de sérieuses connaissances techniques de tout ordre.
Bien des voix prophétiques s'élevaient alors, pour prédire l'échec des conventions de 1861, pour annoncer de nouveaux désordres et de nouvelles catastrophes dans le Liban. On ne croyait pas la nouvelle organisation viable, capable de bien fonctionner et de donner de bons résultats. Bref, les prévisions étaient très pessimistes pour l'avenir immédiat de la Montagne.
(1) Voir sur l'administration de Daoud-Pacha: G. d'Alaux, « Le Liban et Daoud-Pacha ». Revue des Deux-Mondes, 1er juillet 1865, et 1er mai 18C6. Annuaire des Deux-Mondes^ années 1861 à 1867.
Fort heureusement, le marquis de Lavalette et Aali-Pacha trouvèrent un homme, qui, comme gouverneur général, devait se montrer à la hauteur de sa tâche. Ce fut Daoud-l'acha.
Garabid-Artin Daoud était né à Constantinople, en 1818, d'une famille arménienne catholique, originaire de l'Asie- Mineure, qui avait eu beaucoup à souffrir pendant les massacres de 1827. Il fit ses premières études au Collège français de Smyrne, étudia ensuite le droit et apprit en même temps à parler couramment six langues, parmi lesquelles le français et l'allemand. Plus tard, il joignit une connaissance suffisante de l'arabe pour se faire comprendre à Beyrouth et pour surveiller les actes administratifs et autres de ses subordonnés. Il fut d'abord professeur de langues étrangères, puis entra dans la diplomatie, et fut pendant quelque temps chargé d'affaires turc, à Berlin, où il composa un traité sur YHisloire de la législation des anciens Germains. L'Académie des Sciences de Berlin le nomma membre honoraire, en 1845, et l'Université d'Iéna, en 1853, lui conféra le grade de docteur en droit. Plus tard, il fut appelé à la Direction générale des télégraphes, où il réussit à mettre en relief ses brillantes qualités d'administrateur sagace, vigilant et honnête. Non seulement l'administration des télégraphes, sous sa vigoureuse impulsion, paya régulièrement et convenablement ses agents, mais même réalisa des bénéfices assez considérables et les versa au Trésor Impérial . Le fait parut assez exceptionnel pour mettre de suite Daoud hors de pair et le désigner pour le nouveau poste de gouverneur général du Liban (1). A une habileté consommée de diplomate et d'administrateur, Daoud-Pacha joignait une haute probité et une grande dignité personnelle, une science variée et profonde du droit public et privé et de l'économie politique, un sens aigu des besoins du moment et une grande rapidité de décision. Il ne connaissait pas un mot de la question libanaise ; il ne s'en était jamais encore occupé ; il était donc libre de tout préjugé, de toute prévention à l'égard de ses nouveaux administrés. Ce n'est pas sans appréhension qu'il aborda la Syrie. Il paraît qu'il feuilleta pour la première fois le règlement de 1861 à bord du paquebot qui l'amena k Beyrouth. Il aurait déclaré alors, à plusieurs reprises, que s'il n'avait pas été trop
(I) D'Alaux, Le Liban et Daoud-Pacha (Revue des Deux-Mondes, i«r juillet 1865, el 1er mai 1866); Annuaire des Deux-Mondes, années 1861 à 1867.
tard, il aurait décliné sa mission, ou du moins ne l'aurait acceptée qu'en posant de nombreuses conditions.
Daoud fut installé solennellement dans ses nouvelles fonctions le 4 juillet, en présence des commissaires européens. Le 18 juillet, Fuad- Pacha le présenta aux délégués des Libanais, près de Beyrouth, sur l'emplacement du camp français. 11 ne rencontra d'abord qu'une froideur et une méfiance unanimes.
Les Grecs des deux rites considéraient ce chrétien vêtu en pacha turc avec d'autant plus de méfiance qu'il appartenait à la nation arménienne, rivale séculaire de la leur, et dont certains membres avaient été les conseillers de la Porte contre les Grecs. Il leur semblait que l'Arménien placé à leur tête n'aurait guère à cœur de leur rendre justice et de soulager leurs misères ; et ce sentiment de malaise n'était nullement compensé par la consécration de leur existence comme nations assimilées, malgré leur infériorité numérique, aux Maronites et aux Druses et jouissant de droits égaux.
Plus mécontents encore étaient les Maronites. Ils avaient été les principales victimes de la catastrophe de 1860. Leurs maisons étaient détruites, leurs champs ravagés et leurs récoltes perdues. Des milliers des leurs avaient succombé sous les coups des Druses et des musulmans. Or, aucune réparation, aucune satisfaction ne leur avait été accordée. Leur principale demande, l'autonomie libanaise sous un émir maronite, avait été repoussée. On les replaçait sous un régime autoritaire, alors que par leur révolution, ils avaient conquis la liberté. Les Druses, leurs meurtriers, n'avaient pas été tous châtiés. Au contraire, Fuad-Pacha refusait de les punir; sous prétexte d'écarter tout nouveau conflit, et de ramener la paix définitive, il n'admettait contre eux aucunejmesure de répression. Or, deux mille Druses, Télile^de la nation, se tenaient toujours en armes dans le Haourftn, menaçants, prêts à recommencer la lutte.
On leur avait promis des indemnités ; mais la Porte ne mettait aucun empressement à les payer. Plus tard, elle les paya fort irrégulièrement et fort mal, sans se tenir aux termes des arrangements conclus avec la Commission de Beyrouth. Les indemnités de Déïr-el-Kamar et de Zahleh, qui avaient particulièrement souffert en 1860, ne furent payées qu'au bout de quatre ans, en 1865, et en papier-monnaie qui s'escomptait
avec 30 à 40 0/0 de perte. Au mois d'août 1861, on n'avait payé aux chrétiens que 1.289.933 piastres (1).
Sous l'émir Béchir, les Maronites avaient été le peuple prépondérant dans la Montagne. Les règlements de 1843 et 1845 leur avaient donné la plus grande des deux caïmacamies. Or, le nouveau statut les abaissait, en les mettant au même rang que les Métoualis et les deux communautés grecques, qui avaient été placés jusqu'alors sous leur administration. La faible autonomie même de la Montagne n'était pas respectée. Les Turcs étaient partout dans le Liban. Les Druses semblaient prêts à un nouveau soulèvement. Bref, le nouvel état de choses n'offrait aucune sécurité aux Maronites, c/est à-dire à la portion la plus nombreuse de la population libanaise. Us étaient ruinés, dépossédés de leur suprématie, menacés de toutes parts.
Les Druses mômes étaient mécontents. Ils étaient tombés sous l'autorité directe de la Porte. Leur puissante organisalion féodale, la base de leur force guerrière, était abolie. Ils sortaient de la crise affaiblis, désorganisés, privés de leur ascendant sur les chrétiens de la Montagne. Auparavant, parles pouvoirs qu'ils avaient détenus fermement, malgré leur infériorité numérique, ils avaient partagé la domination de la Montagne à parts égales avec les Maronites, sept ou huit fois plus nombreux qu'eux. Ils avaient formé ensemble, en quelque sorte, la « nation légale » du Liban. Les Grecs et les autres chrétiens leur étaient soumis. La réforme, provoquée par leur soulèvement, leur enlevait cette prépondérance. même dans le Liban druse. Deux nouvelles nations chrétiennes étaient créées et pourvues de droits égaux à ceux des Druses et des Maronites. Les fiers et indomptables guerriers de la Montagne étaient obligés de partager le pouvoir avec leurs anciens sujets ; bien plus, si les Grecs s'entendaient entre eux et avec les Maronites, ils disposaient d'une influence politique et judiciaire triple de celle des Druses, et devenaient légalement les maîtres, d'autant plus que les Musulmans et les Métoualis se trouvaient territorialement éloignés des Druses. et n'avaient guère avec eux des intérêts communs. Or, les chré-
(1) Testa, op. cit., t. VI, p. JH. Voir Protocole de la septième séance de la Commission de Syrie tenue à Beyrouth le 30 septembre 1860(44 rébiul-akhir 1277) p. 437 et suiv.
tiens gardaient contre les Druses un ressentiment terrible ; ils réclamaient des victimes. D'où, un grand malaise dans la nation druse. Elle se sentait menacée, et elle ne voyait qu'un seul moyen de se protéger : le recours aux armes.
Eafin, l'abolition des privilèges féodaux était un bien pour les chrétiens, elle était la conséquence de leur évolution historique ; mais elle était un mal pour les Druses, dont l'évolution était bien moins avancée. Leur aristocratie, sur laquelle reposait leur organisation sociale, était dépossédée et perdait ses serfs et fermiers chrétiens, les artisans de ses ressources, qui lui avaient assuré jusqu'alors l'indépendance et la prospérité. Leur puissante organisation guerrière, basée sur le régime féodal, disparaissait, et, avec elle, leur force dans la Montagne, leur seul avantage sensible sur les chrétiens. Ils se trouvaient affaiblis, diminués en face de leurs adversaires. Bref, le mécontentement était général.
Daoud-Pacha risquait encore d'avoir contre lui l'autorité religieuse, si considérable dans ce pays où la religion dominait toute l'organisation sociale et politique. En face du gouverneur général étranger et appartenant à un rite arménien, les membres du clergé prétendaient être, après la disparition des chefs féodaux, les véritables chefs nationaux. Très jaloux de leur autorité, ils considéraient le gouverneur laïque comme un rival leur portant ombrage, et cherchaient à en diminuer l'influence.
Le morcellement et la division morale de la Syrie et du Liban étaient donc plus grands encore qu'auparavant, par l'application même du nouveau règlement. Les Turcs, d'ailleurs, comptaient sur l'organisation par communautés, pour achever de désunir et de briser les chrétiens, en étendant les rivalités de rite à tous les détails de la vie civile.
« S'il est un fait incontestable aujourd'hui, dans la Syrie et dans le Liban, écrivait éloquemment Saint-Marc-Girardin, en 1862, c'est l'état de division et de morcellement dans lequel se trouve ce malheureux pays. L'œuvre de la Turquie est complète. La division, qui est, vous le savez, son seul moyen de gouvernement, est poussée à son comble ; toute la population chrétienne est réduite à l'étal de fractionnement infi nilésimal, pour ainsi dire, comme un corps dont les atomes chimiques auraient perdu leur cohésion naturelle. Clergé, cheiks, paysans, citadins, Maronites, Grecs, orthodoxes ou
unis, que sais-je encore, tous se jalousent, se craignent, se défient les uns des autres, se trahissent, se refusent un appui naturel, et, au milieu de cette masse sans résistance, la Turquie avance, recueillant les fruits d'une situation qu'elle a su habilement créer. Ses fonctionnaires sont partout, ses soldats presque partout. Je les ai rencontrés, ces jours derniers, sur des points où jamais ils n'avaient mis le pied. C'est un résultat de notre intervention auquel on pouvait ne pas s'attendre! ... Tout le pays mixte et tous les districts druses sont occupés militairement. Le Kesrouan proprement dit, c'est-à-dire les montagnes du Nord, ne l'est pas ; mais tout le littoral, depuis Beyroulh jusqu'à Tripoli, est rempli de soldats turcs. Il y en a même à S go r ta, village de Youssef-Karam, situé un peu audessus Tripoli. Il s'en trouve aussi dans la plaine de la Békaâ, de telle sorte qu'il serait très facile, au premier jour, d'envelopper les montagnes et de pénétrer dans le cœur du pays chrétien (1). »
La route de Damas à Beyrouth était occupée militairement par des bataillons réguliers ; tout le Liban était cerné par une armée turque, prête à l'envahir au premier signal.
Entin, la Porte était armée d'un redoutable pouvoir par le règlement même du Liban. Elle pouvait intervenir dans l'administration des finances. En effet, elle s'était engagée à soutenir financièrement la province autonome, chaque fois que celle-ci ne pouvait, par ses propres ressources, subvenir à ses dépenses pour l'administration et les travaux publics. Or, de ce devoir découlait naturellement un droit de contrôle sur les finances libanaises ; car on ne pouvait forcer la Sublime- Porte à supporter sans examen les conséquences d'une mauvaise administration ou d'une crise économique d'une de ses provinces, fût-elle autonome. Le Sultan profita de cet état de choses pour placer les services financiers du Liban sous la direction d'un chef de bureau turc, relevant directement de la Porte, et qui était dans la Montagne comme commissaire des indemnités, chargé de réunir et de répartir les sommes promises aux victimes des massacres de 1860. L'autonomie libanaise, déjà si restreinte, était ainsi, dans la pratique, mutilée encore davantage.
(t) Saint-Marc Girardin, De la Syrie au commencement de 1862 [Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1862);
Pour vaincre toutes les difficultés de sa tâche, Daoud-Pacha ne pouvait pas compter sur l'appui de la Porte, qui ne cherchait qu'à entraver la réorganisation de la Montagne sur la base de l'autonomie. Les puissances même se désintéressaient de l'œuvre de détail qu'il fallait entreprendre. L'Autriche et la Prusse ne s'occupaient plus guère du Liban, depuis que le nouveau règlement était entré en vigueur. Elles se bornaient à en contrôler l'application, mais refusaient de s'immiscer dans son administration intérieure. L'Angleterre était franchement hostile au gouverneur général ; elle ne pouvait oublier que le nouveau règlement avait été élaboré contre son gré, et contrairement aux intérêts des Druses, ses protégés. Seule, la France donna son appui entier à Daoud, à Beyrouth et à Constantinople ; ce fut grâce au concours constant de son ambassadeur à Constantinople, que le pacha put réorganiser le Liban, selon ses vues, sans être inquiété par la Porte.
La Commission de Beyrouth continua d'ailleurs à fonctionner, pour veiller à l'application des mesures qu'elle avait réclamées. M. Rehfues, commissaire de la Prusse, fut remplacé par M. Weber, lord DuiTerin par le colonel Fraser. A Fuad succéda, comme haut commissaire de la Porte, Katouli- Effendi, qui arriva à Beyrouth le 11 mars 1862. Bien que la commission ne jouât plus qu'un rôle effacé, il était quand même évident, par le seul fait de son existence, que les puissances exerçaient un contrôle sur l'administration ottomane en Syrie et dans le Liban (1).
La première lâche de Daoud devait êlre de se procurer des ressources matérielles et de créer des forces de police, pour assurer l'ordre et la tranquillité. Ici encore, les conventions de 1861 l'avaient mis en face d'un problème redoutable. En effet, elles maintenaient l'impôt de la Montagne à trois mille cinq cents bourses (un million deux cent mille francs), et elles laissaient une administration, un gouvernement, qui devaient coûter au moins dix milles bourses par an. En effet l'abolition du régime féodal avait comme conséquence le remplacement des anciennes autorités seigneuriales non rétribuées, par des fonctionnaires payés. C'était une augmentation des charges. 11 est vrai que les conventions ajoutaient que l'impôt pourrait
(1) Annuaire des Deux-Mondes, année 1861, p. 546 et suiv.
être porté au double, lorsque les circonstances le permettraient, et que « si les frais généraux strictement nécessaires à la marche de l'administration dépassaient le produit des impôts, la Porte aurait à pourvoir à ces excédents de dépenses ».
Mais comment imposer à un pays ruiné des contributions nouvelles, alors que les indemnités n'avaient pas encore été payées, que toute act vite industrielle et commerciale avait été anéantie, que les habitants manquaient même du plus strict nécessaire et ne pouvaient pas, faute d'argent, reprendre leur travail entièrement ?...
D'un autre côté, Daoud-Pacha connaissait trop bien les finances turques, leur pénurie et leur administration incapable et corrompue, pour compter sur leurs subsides. La levée même de l'impôt était compliquée par la prescription de dresser le cadastre des terres cultivées ; car elle infirmait le vieux mode de répartition, et elle pouvait fournir le prétexte à de nombreuses réclamations, et même au refus de l'impôt. Ce cadastre ne pouvait être fait en si peu de temps. Dans l'intervalle, c'était l'anarchie fiscale qu'il fallait redouter.
Quant aux forces de police indigènes, comment les créer et les organiser sans argent ? Elles étaient cependant nécessaires. La vendetta fleurissait plus que jamais dans la Montagne. Le ressentiment des chrétiens contre les Druses exigeait des victimes. La misère, le désordre engendraient le brigandage. Il fallait aussi des gendarmes pour assurer la bonne rentrée de l'impôt. Daoud-Pacha ne pouvait que difficilement faire appel aux troupes turques, s'il ne voulait pas perdre tout crédit auprès des Libanais. En effet, aucune mesure ne soulevait une colère aussi formidable dans la -Montagne que l'occupation turque ; même Daoud-Pacha, dans l'intérêt de son administration, devait s'efforcer d'éloigner les soldats turcs aussi rapidement que possible du territoire libanais.
Les plus grandes difficultés cependant auxquelles Daoud se heurtait, venaient de l'état d'effervescence du pays, des districts maronites surtout. Le parti démocratique n'avait pas désarmé. Il avait à sa tête Youssef Karam, qui avait été un des candidats nationaux au poste de gouverneur général con the Médjid-Chéhab, le chef de l'ancienne famille régnante, soutenu par l'ancienne noblesse et par la France. Les démocrates combattaient Daoud, non seulement parce qu'il était
étranger, mais aussi à cause de ses pouvoirs qu'ils trouvaient exorbitants. Ils ne voulaient pas d'un gouverneur qui fût un despote, un maître. Leurs ressentiments contre lui étaient d'autant plus vifs qu'il s'appuyait résolument sur le parti conservateur des anciens seigneurs, et qu'il avait notamment rendu aux cheiks Khazen leurs biens, dont ils avaient été pri. vés par les révolutionnaires en 1857 (1).
L'opposition démocratique, chez les Maronites, se traduisit surtout par le refus de l'impôt. Or, les districts septentrionaux étaient les plus riches et les mieux cultivés de la province, ceux qui avaient le moins souffert pendant la tourmente de 1857 à 1860. Les districts mixtes et les districts druses, plus pauvres déjà naturellement, étaient complètement dévastés et plongés dans la misère. Leurs paysans, n'ayant touché qu'une très faible partie de leurs indemnités, n'avaient pas encore pu réparer le désastre et ne pouvaient matériellement pas payer leurs impôts.
Daoud-Pacha essaya d'abord de négocier une entente avec l'opposition démocratique et se rapprocha de son jeune chef. Karam, qui n'était pas un personnage très remarquable, réclama pour lui le gouvernement du Kesrouftn, qui était le district le plus considérable et le centre des Maronites. Il était soutenu par le clergé maronite, hostile au gouverneur général, et combattu par l'ancienne noblesse. Mais Daoud-Pacha préféra s'appuyer sur l'aristocratie contre le clergé surtout et contre les démocrates qu'il jugeait trop turbulents ; il donna le gouvernement du Kesrouân à l'émir Médjid-Chéhab et offrit è Karam celui de Djezzin. Karam refusa, se retira dans son pays natal, à Ehden, et commença une lutte ouverte contre Daoud-Pacha et contre l'émir Médjid. Des coups de fusil furent échangés entre leurs partisans. Une nouvelle insurrection populaire était à craindre.
Dans ces circonstances graves, Daoud-Pacha se montra à la fois énergique et rusé. Il accourut dans le Nord, eut à Batroun une entrevue avec Karam, et comme il n'arrivait pas à
(1) Karam lui-même a exposé ses actes et ses griefs contre le gouvernement général dans une petite brochure in-4° : Joseph Karam aux gouvernements de V Europe. Voir aussi : Suite de la situation du Liban et celle de l'Eglise maronite^ décrites par Joseph Karam^ Rome. 4877, in-8*.
désarmer ses ressentiments, il décida Fuad-Pacha à appeler le jeune chef auprès de lui, à Beyrouth. Karam s'y rendit sans méfiance ; mais Fuad le fit arrêter et jeter en prison.
L'émotion causée par cet odieux guet-apens fut considérable dans le Liban et en France, où Karam était considéré comme le représentant du patriotisme maronite. Cependant Fuad et Daoud ne relâchèrent point leur prisonnier et décidèrent, au contraire, de l'éloigner pour toujours de la Montagne. Fuad, nommé grand-vizir en reconnaissance des immenses services qu'il avait rendus au Sultan contre l'Europe, remmena avec lui à Constantinople. Plus tard, il fut interné à Alexandrie, puis à Smyrne, où il fut traité avec beaucoup d'égards par les autorités ottomanes.
Daoud-Pacha avait ainsi écarté son adversaire le plus dangereux. Mais, par les procédés odieux qu'il avait employés, il avait soulevé contre lui des haines formidables qu'il lui fallait apaiser. Il y déploya une habileté consommée. Avant tout, il voulait gagner la confiance de ses administrés. Reconnaissant la méfiance et la haine des chrétiens contre les soldats turcs, il écarta ces derniers et affecta de ne pas les employer (1). Puis, il voulut se mettre en rapport lui-même avec les populations et en connaître les désirs et les besoins. Il parcourut tout le pays avec quelques secrétaires et ses interprètes, sans aucun apparat, sollicita les avis, les réclamations, redressa les courages, répartit des secours, écouta leè plaideurs, rendit lui-même la justice et essaya de réparer autant que possible tous les torts faits par les événements des dernières années. Puis, il procéda lentement et méthodiquement à l'organisation d'une administration régulière. Sa première tâche, après avoir su gagner rapidement, par son intégrité et sa droiture, la confiance de la grande majorité, fui de créer une bonne et expéditive organisation judiciaire. Il interdit les vengeances privées. Grâce à son habile et prudente fermeté, la vendetta disparut presque complètement du pays. Fuad-Pacha lui avait donné le droit de faire exécuter même les sentences capitales sans en référer à Constantinople . Une se servit de ses pouvoirs judiciaires redoutables qu'avec me-
(1) Le 31 mars 4862, il n'y avait plus qu'un seul bataillon turc dans la Montagne, stationné à Déïr-el-Kamar.
sure, pour le bien du pays, afin de lui rendre l'ordre el la sécurité.
Après avoir désarmé autant que possible les préventions des populations contre lui, il se mit à créer une administration. Les enrôlements volontaires eurent lieu pour la gendarmerie libanaise. Daoud-Pacha eut soin de bien choisir les recrues et d'écarter tous les sujets d'une moralité douteuse. Les Druses s'étaient présentés en grand nombre ; mais il crut nécessaire de ne pas les enrôler tous et d'établir une certaine proportion entre les différentes communautés, même dans la gendarmerie.
En même temps, il créa une organisation judiciaire, institua les mëdjlis ou tribunaux prescrits par le règlement ; mais il plaça auprès du médjlis judiciaire central un de ses meilleurs auxiliaires qu'il avait emmené de Conslantinople, comme commissaire el comme juge d'instruction. C'était une garantie d'impartialité et de bonne justice, car ce juge d'instruction, étranger aux querelles de la Montagne, n'était guidé que par le souci de la vérité et de l'intérêt général. Cependant, sa fonction ne pouvait être que transitoire, étant entre les mains d'un étranger, car elle violait l'autonomie judiciaire du Liban.
Daoud-Pacha s'aperçut bien vite que le règlement de 1861 était d'une application très difficile. Il avait été élaboré par des diplomates, qui ne connaissaient pas le Liban et n'avaient tenu aucun compte de ses particularités. Ils avaient été guidés beaucoup plus par des considérations théoriques, que par une juste appréciation des besoins pratiques. Aussi Daoud- Pacha ne put-il réorganiser le pays qu'en n'appliquant pas le règlement d'une façon stricte. Ainsi, il fut obligé d'ajourner l'institution des justices de paix, qui, régulièrement, devaient fonctionner dans chaque canton, en raison d'un juge par rite. Il aurait fallu trouver deux cents personnages environ, ayant une connaissance du droit, une autorité et une impartialité suffisantes pour exercer ces délicates fonctions. Or, Daoud- Pacha se rendit compte que, dans l'état de la Montagne, il ne les trouverait pas. Plutôt que de consentir à un mauvais recrutement des juges de paix, il préféra de ne pas en nommer.
L'institution des vëkils présentait également de graves inconvénients. D'abord, elle fortifiait l'organisation particulariste des communautés, en leur donnant des chefs officiels, et
affaiblissait l'autorité du pouvoir central. Les vékils centralisaient, en quelque sorte, toutes les intrigues et les menées de leurs coreligionnaires contre les autres communautés et contre le gouverneur. Enfin, les vékils étaient un rouage inutile, car les communautés étaient déjà représentées auprès du gouverneur par leurs députés au médjlis administratif central.
Une nouvelle difficulté allait surgir pour le gouverneur général, par le retour des chefs drusesdans la Montagne. Fuad- Pacha n'avait pas châtié sévèrement les Druses, uniquement pour ne pas donner satisfaction aux chrétiens et exciter ces derniers à venger eux-mêmes les massacres de 1860. 11 voyait là une cause de nouveaux conflits. A la fin de 1861, deux mille Druses du Liban, l'élite de la nation, se tenaient toujours en armes dans le Haourân, prêts à la lutte. Leurs coreligionnaires de la Montagne pouvaient les rejoindre au premier signal. Daoud-Pacha s'efforça de les apaiser et de les amener à déposer enfin les armes. Dans cette tâche, il fut secondé avec beaucoup de dévouement par l'émir druse Mélhem-Reslan, le caïmacam du Chouf.
Lentement, la paix renaissait dans la Montagne, lorsqu'en 1863, la Porte, jalouse de cette tranquillité relative, relâcha une partie de ses prisonniers druses de Tripoli. Les meneurs des massacres de 1860 allaient donc revenir dans la Montagne. Daoud-Pacha conçut les plus vives inquiétudes, d'autant plus que tous ces Druses réclamaient leurs anciennes propriétés. L'abolition du régime féodal, comme nous l'avons dit, avait libéré du servage les paysans chrétiens, mais elle avait profondément troublé l'organisation sociale des Druses. En effet, ces derniers avaient vécu principalement du travail de leurs fellahs chrétiens. Eux-mêmes, nobles ou roturiers, étaient avant tout des guerriers. Les seigneurs druses possédaient la plus grande partie du sol dans les districts méridionaux de la Montagne. Chacun d'eux avait groupé autour de lui une sorte de clientèle de montagnards druses établis sur ses terres, et qu'il entretenait. Quelques-uns seulement cultivaient eux-mêmes la terre ; la plupart faisaient travailler les fellahs chrétiens. L'abolition du servage donnait donc la liberté à tous ces travailleurs chrétiens, et privait, du même coup, les Druses de leur main-d'œuvre. Le problème des nationalités était compliqué d'un grand problème social. Il y
avait conflit entre le seigneur druse, qui réclamait l'intégralité de ses terres, et les paysans chrétiens, qui, en plus de la liberté, voulaient également la propriété des champs qu'ils cultivaient. Il y avait un mécontentement général de tous les Druses, qui se voyaient entourés d'ennemis et obligés de transformer complètement leur genre de vie. Ils devaient se disperser et s'adonner complètement à la culture, s'ils ne voulaient pas être en proie à la misère, alors qu'ils se croyaient menacés sans cesse des représailles des chrétiens.
Le conflit était particulièrement grave à Déïr-el-Kamar, si cruellement éprouvé par les massacres de 1860. L'exaspération de la population chrétienne contre les Druses était si grande qu'une cohabitation des deux c nations » y semblait impossible à l'avenir. Les Druses cependant ne voulaient pas renoncer à Déïr-el-Kamar, situé au milieu de leur domaine propre, dans le Chouf.
Daoud- Pacha sut résoudre ce grave problème. Il invita les Druses à quitter Déïr-el-Kamar, mais accorda des indemnités à ceux qui y avaient des biens. La ville et la banlieue furent soustraites à l'administration du caïmacam druse et érigées en un mûdirieh spécial, dont le mûdir chrétien relevait directement du gouverneur général. Les chrétiens avaient ainsi salisfaction. Par contre, Déïr-el-Kamar fut déchu de son rang de capitale du Liban et de résidence du mutésarrifei des services de l'administration centrale. Daoud-Pacha transporta le siège du gouvernement à Béit-ed-Din, dans le vieux palais de l'émir Béchir. Ensuite, il entreprit de régler le conflit plus vaste et plus général entre les nobles druses et les paysans chrétiens. 11 lui semblait impossible de repousser les prétentions de ces derniers, d'autant plus que le gouvernement ottoman tardait toujours à leur payer les indemnités. Mieux valait s'entendre avec les Druses. Il élabora donc, avec l'émir druse Méléhem- Reslan,un grand projet de rachat des terres. La population druse était devenue trop dense pour les étroits districts dans lesquels elle était enfermée. Elle n'y trouvait plus des moyens d'existence suffisants. Enfin, elle se sentait menacée par la rancune des chrétiens. Daoud-Pacha lui proposa donc d'émigrer et de rejoindre le gros de sa nation dans les régions fertiles du Haourân. Un grand nombre de nobles druses acceptèrent, avec leurs suites, cette proposition. Ils reçurent, pour les propriétés qu'ils abandonnaient, des indemnités dont le
chiffre était fixé d'un commun accord entre l'administration et eux. Les terres devenues ainsi libres étaient concédées ensuite à des cultivateurs chrétiens. Des milliers de Druses émigrèrent en 1863 et en 1864, et allèrent s'établir dans le Harouân, qui devient dès lors le grand centre de cette nation.
Le calme renaissait peu à peu dans la Montagne (l).Daoud- Pacha s'appliquait avec un zèle intelligent au relèvement économique du pays, commençait la création d'un réseau de bonnes routes, encourageait la culture et le commerce, et surtout veillait avec soin à une administration régulière et probe. En 1863, la Porte voulut établir dans la Montagne une taxe énorme sur la culture du tabac ; mais il repoussa énergiquement celte prétention, et par ses protestations vigoureuses, obtint gain de cause. La culture du tabac put se développer librement dans les limites de la province autonome.
Certes, Daoud-Pacha n'oubliait jamais qu'il était, en somme, fonctionnaire ottoman ; dans toutes les circonstances, il se montrait un serviteur éclairé et zélé de la Porte. Mais il s'efforçait toujours, au moins pendant la première période de son gouvernement, de concilier les intérêts des Libanais avec ceux, bien compris, du Sultan. Dans ce but, il lui importait avant tout, de ramener le calme et la paix dans la Montagne et de maintenir ses habitants dans l'obéissance. Ses louables efforts furent d'abord couronnés de succès. A l'expiration de ses trois ans, l'ordre semblait définitivement rétabli. Aussi, lorsque vint le moment de renouveler les pouvoirs du gouverneur général, toutes les puissances, y compris la Porte, étaient-elles unanimes pour proroger les fonctions de Daoud.
Daoud- Pacha lui-même se rendit à Conslantinople pour exposer la situation aux ministres du Sultan et aux représentants des puissances. A son avis, le règlement de 1801, n'ayant pas pu être appliqué intégralement, devait subir quelques
(1) Cependant, l'opposition démocratique et nationale des Maronites du Nord ne désarma pas. Ainsi Daoud- Pacha avait décidé la construction d'une route carrossable entre Ghazir et la mer, les habitants voulurent s'y opposer en prétendant que ce serait ouvrir aux troupes ottomanes l'entrée du Kesrouan. M. Outrey, le consul de France à Beyrouth dut intervenir pour faire cesser l'agitation (Annuaire de* Deux-Mondes, année 1862-1863, p. 643).
modifications, qu'il indiquait lui-même à la diplomatie européenne.
Les ambassadeurs se réunirent à Constantinople pour délibérer sur la situation dans le Liban. Ils durent reconnaître que le règlement de 1861 avait besoin d'être modifié sur certains points (1). L'ambassadeur français profita des délibérations, pour réclamer de nouveau, pour les Libanais, le droit d'avoir un gouverneur indigène. La France ne laissait pas périmer le droit du Liban à une administration indigène. Mais elle se heurta toujours à l'opposition intransigeante de l'Angleterre et ne fut que mollement appuyée par la Russie. La Conférence ne prit aucune décision de principe contre l'indigénat du gouverneur général ; mais, pratiquement, elle écarta les Libanais de ces fonctions, en se prononçant pour la prolongation des pouvoirs de Daoud-Pacha.
Dans la révision du règlement administratif, les ambassadeurs s'inspirèrent surtout des avis de Daoud-Pacha. La France aurait voulu élargir les institutions populaires du Liban ; mais elle ne put faire partager ses vues à la Conférence. Au contraire, celle-ci renforça encore les pouvoirs du gouverneur général. L'organisation administrative fut simplifiée. Les vékils, délégués par chacune des six communautés auprès du gouverneur, furent supprimés, de même que les médjlis administratifs locaux. Ces rouages, de l'avis de Daoud- Pacha, avaient compliqué inutilement l'administration de la Montagne en devenant des centres d'opposition et des agents de la rivalité et des haines des races et des communautés religieuses. Une nouvelle disposition érigeait en commune chaque village, sans exiger une population d'au moins cinq cents âmes, comme auparavant. Les cantons ne devaient plus être qu'une circonscription territoriale, tandis que le règlement de 1861 demandait qu'ils ne renfermassent que des groupes homogènes de population. Disparaissaient également les cheiks particuliers de chaque groupe religieux dans les communes mixtes. Les Puissances, sur l'avis de Daoud-Pacha, voulaient évidemment afifaibir les antagonismes de race et de religion, en plaçant tous les Libanais sans exception sous une administration générale et une administration communale communes.
(1) Annuaire des Deux-Mondes, année 1864-1865, l. XÎH, p, 609.
498 LITRE 111. — CHAPITRE il
Les puissances crurent également nécessaire d'augmenter l'influence administrative des Maronites. Daoud-Pacha avait dû reconnaître qu'il était impossible de réduire à un sixième d'influence une peuplade qui constituait à elle seule les trois cinquièmes de la population totale et delà mettre sur le même pied que les Métoualis, qui étalent alors moins de vingt mille dans la Montagne. La France proposa la substitution de circonscriptions purement territoriales aux communautés religieuses C'était assurer la prépondérance des Maronites. Sur les instances surtout de l'Angleterre, protectrice des Druses, cette proposition fut repoussée. On réorganisa le Médjlis administratif central, en y introduisant une représentation un peu plus équitable des six communautés. Le règlement de 1861 accordait indistinctement à chacune d'elles, deux représentants au Médjlis. Le marquis de Moustiers, ambassadeur de France, proposa de répartir le nombre des mandats législatifs parmi les circonscriptions territoriales, au prorata de leur population, sans tenir compte des différences de religion. On arrêta que, désormais, il y aurait quatre députés maronites, trois druses, deux grecs orthodoxes, un grec catholique, un musulman sunnite, et un métouali. Enfin, le district du Kesrouân, le centre des Maronites, était dédoublé, de façon à leur donner, dans la haute administration, un caïmacam de plus. La partie septentrionale, avec Djoubbet Bicharri, Zaouyehei Bilad-Balroân, était séparée du Kesrouân proprement dit et érigé en un arrondissement distinct. Enfin, on sanctionna les réformes judiciaires de Daoud-Pacha. Les juges de paix étaient définitivement supprimés, et leurs attributions déléguées aux cheiks des villages. Leur compétence était restreinte ; tandis que le règlement de 1861 leur donnait les affaires jusqu'à concurrence de cinq cents piastres, on décide que, désormais, les affaires au-dessus de deux cents piastres i
seraient de la compétence des Médjlis judiciaires de première instance .
L'influence du gouverneur général sur les tribunaux fut |
également accrue. Daoud-Pacha avait nommé un commis- I
saire auprès du Médjlis supérieur. Les ambassadeurs confir- I
mèrent cette nomination. Le tribunal supérieur devait être présidé par un fonctionnaire nommé ad hoc par le gouver- |
neur. Celui-ci pouvait également doubler le nombre des tri- I
bunaux de première instance, dans le cas où des nécessités '
dàoud-pacha et le règlement de 1864 499
locales l'exigeraient. Il avait la nomination de tous les juges el n'élait plus tenu de consulter les chefs des communautés. La juridiction commerciale élait réformée également. Pour les contestations entre des Libanais el des sujets étrangers, une juridiction d'arbitrage élait établie. Si les contestations étaient portées quand même devant le tribunal de commerce de Beyrouth, les frais de déplacement devaient être à la charge des parties perdantes. Les puissances ne voulaient pas instituer dans le Liban un tribunal de commerce spécial; mais, par un moyen détourné, elles espéraient y développer la juridiction d'arbitrage, réglée d'un commun accord par le gouverneur et leurs consuls.
Quant aux impôts, il fut décidé que les béhaliks, c'est-àdire les revenus des domaines impériaux, seraient versés non pas dans le trésor de la Porte, mais dans la caisse du Liban, au crédit de la comptabilité de celle caisse avec le trésor impérial. C'était une victoire de Daoud-Pacha sur les prétentions de la Porte, qui voulait encaisser pour son compte ces revenus des domaines.
Enfin, il fallait régler la question ecclésiastique, qu'on ne ' pouvait plus éluder, à cause de la puissance des clergés et de ses rivalités avec les autorités civiles. Le droit d'asile fut enlevé formellement aux établissements ecclésiastiques, qui ne pouvaient plus protéger les individus, laïques ou ecclésiastiques, poursuivis par le Ministère public. Mais le clergé ne fut pas soumis à la juridiction civile, sauf le cas où un clerc était en procès ou poursuivi avec un laïque ; alors les tribunaux civils seuls étaient compétents. Toutes les affaires où des membres du clergé séculier ou régulier étaient seuls engagés, restaient soumises à la juridiction ecclésiastique, sauf le cas où l'autorité épiscopale elle-même demanderait le renvoi devant les tribunaux ordinaires.
Cette disposition conférait au clergé un véritable privilège judiciaire. Les Puissances avaient cru devoir faire cette concession à la fois aux chrétiens et aux musulmans, peut-être à tort. En effet, il n'est pas conforme au droit moderne de soustraire une catégorie de citoyens à la juridiction ordinaire, même en matière civile et pénale. Le clergé devenait ainsi un véritable Etal dans l'Etat, une force organisée autonome, en face du pouvoir civil, sur laquelle ce dernier n'avait aucune prise directe. C'était donner l'encouragement le plus sérieux,
une véritable prime au clergé, pour entrer en lutte avec le gouverneur et contrebalancer son action. C'est grâce à celle autonomie judiciaire du clergé que la mainmorte a pu prendre une extension si considérable dans la Montagne, au point qu'elle est devenue un véritable danger économique.
Après s'être inspirés, pour les changements introduits dans le règlement, principalement des avis et des mesures de Daoud-Pacha, les ambassadeurs décidèrent de prolonger les pouvoirs de celui-ci comme gouverneur général du Liban, pour une période de cinq ans, à compter du 9 juin 1864. La Porte avait voulu donner à sa mission la plus courte durée possible, dans l'intérêt de sa suprématie. En effet, si le gouverneur général ne restait que peu de temps dans le pays, il n'y prenait pas racine. Il ne pouvait pas s'y faire une forte situation, au besoin contre le Sullan. La Porle avait la possibilité de le remplacer normalement, au bout d'un laps de temps assez court, s'il n'était pas docile. Elle tenait davantage son sort entre ses mains ; au bout de son gouvernement, elle pouvait lui donner de l'avancement, s'il s'était montré dévoué à son maître, ou l'envoyer en disgrâce ; car il ne faut jamais oublier que le gouverneur général est un fonctionnaire ottoman, ayant rang dans la hiérarchie administrative ottomane, et que le poste de mulésarrif du Liban n'est pas le plus élevé en grade, en Turquie, ni le plus honorifique.
Si la Porte tenait à la limitation étroite des fonctions de Daoud, quanta leur durée, la France, au contraire, demandait qu'elles fussent prolongées le plus longtemps possible. Comme elle n'avait pas pu obtenir l'indigénat, elle voulait au moins assurer au Liban un gouverneur qui pendant trois ans s'était montré favorable aux chrétiens et avait su sauvegarder leurs intérêts dans une large mesure. Grâce à ses efforts, Daoud-Pacha fut prolongé dans ses fonctions, non pas pour trois ans, comme il en avait d'abord été question, mais pour cinq ans(l).
Le nouveau règlement fut rédigé en dix-huit articles et signé par Aali-Pacha. et les cinq ambassadeurs, le 6 septembre 18C>4, de même que le protocole confirmant Daoud dans ses fonctions. Ce règlement est resté en vigueur jusqu'à nos jours, comme le statut du Liban.
(t) Testa, op. cit., t. VI, p. 405 (Protocole du 6 juin 18ftl. {•* mouharrcm 1281V
Histoire politique du Liban de 1864 à nos jours.
Daoud-Pacha, pendant la seconde période de son gouvernement, devait ôlre moins heureux que de 1861 à 1864. 11 avait réussi à créer une administration régulière, à éviter la guerre civile ; mais l'ère des périls n'était pas close. Toutes les colères, toutes les rancunes n'avaient pas désarmé. Le Kesrouan était toujours un foyer d'ffgitation et de mécontentement ; car la nation maronite ne pouvait pas, sous peine de déchéance complète et de lent asservissement, consentira rester toujours sous le joug d'un gouverneur étranger et toutpuissant, et sous celui des autres commmunaulés religieuses, qui n'étaient en somme qu'une minorité dans la Montagne.
Enfin, Daoud était en but à l'hostilité marquée de la Porte celle-ci, en effet, ne renonçait toujours pas à la destruction de l'autonomie libanaise ; elle supportait avec impatience le contrôle des cinq Puissances et gardait rancune à l'Arménie d'en ôlre le vivant témoignage, d'avoir été imposé par l'Europe au choix du Sultan et d'être l'homme de confiance des ambassadeurs. Elle cherchait à diminuer son autorité dans la Montagne, à lui susciter de nombreuses difficultés pour le forcer à entrer en composition avec elle. Il ne pouvait plus compter sur l'appui des autorités ottomanes en Syrie, qui lui montraient, au contraire, une mauvaise volonté et minaient sa situation.
Pris ainsi entre deux feux, Daoud Pacha résolut de se rapprocher avant tout de la Porte. Il l'avait tenue en échec pendant trois ans ; mais il ne pouvait pas oublier, en somme, qu'il était fonctionnaire ottoman et qu avant d'être gouverneur général du Liban, il avait été un des principaux auxiliaires du Divan. Après tout, ses fonctions dans la Montagne n'étaient que temporaires ; si au bout de son quinquennal ses pouvoirs n étaient pas renouvelés, il lui fallait demander au Sultan un nouveau poste, plus important, si possible, que le gouvernement général du Liban. Daoud ne voulait pas entraver lui-même son avancement dans l'administration ottomane.
Cependant, il sut défendre, parfois encore avec énergie, les intérêts des Libanais. Au mois de juillet 1865, la Porte, sur les instigations de l'Angleterre, voulait proclamer une
amnistie générale en Syrie. C'était annuler toutes les peines prononcées contre les Druses coupables des massacres de 1860; c'était surtout le retour de ces Druses dans la Montagne, où ils auraient pu provoquer de nouveaux troubles, et une provocation à l'adresse des Maronites. Alors que les victimes des massacres n'avaient pas reçu encore la totalité des indemnités promises, les coupables obtiendraient déjà le pardon de leurs crimes ! Daoud-Pacha s'opposa résolument à cette iniquité, se rendit à Conslantinople et menaça de donner sa démission (1).
Sur les instances de la France, la Porte fit quelques importantes concessions. Les Druses amnistiés ne pouvaient retourner dans la Montagne sans l'autorisation expresse du gouverneur général, qui restait seul juge des conditions auxquelles leur rentrée pounait s'effectuer. En outre, devant l'insuffisance des ressources du budget libanais, la Porte s'engageait à donner au gouverneur général un subside de trois millions de piastres, à prendre sur le revenu des biens domaniaux et sur celui de la douane de Beyrouth. Les impôts arriérés, datant de l'époque de 1842 à 1860, étaient abandonnés à Daoud, à la condition d'en affecter le produit à des travaux d'utilité publique. Le produit des salines de la côte, doi.t l'exploitation était gênée depuis l'établissement du monopole du sel en Turquie, devait être remplacé par une subvention équivalente. Enfin, une partie de la Békaâ, peuplée surtout de chrétiens, était distraite du vilayet de Damas et adjointe au gouvernement général du Liban, quoique conservant les lois générales de l'Empire. Elle n'était pas incorporée dans la province autonome, mais donnée au gouverneur général et administrée par un sous-préfet nommé par la Porte, sur la présentation de Daoud-Pacha. Celte concession, d'ailleurs, a été renouvelée à tous les gouverneurs généraux du Liban.
Cependant dans le Kesrouân, l'opposition contre Daoud- Pacha devenait de plus en plus forte. Joseph Karam avait pu s'échapper de Smyrne, où il était interné, grâce à la complaisance des Turcs, qui comptaient sur sa présence dans le Liban pour amener de nouveaux troubles. 11 retourna è Zgorla, son village natal, fut partout reçu en triomphateur et bientôt rallia autour de lui tous les mécontents, même des Druses.
(1) Annuaire des Deux-Mondes, année 1864-1865, p. 613 et suiv.
Joseph Karam, ainsi, que nous avons déjà dit, n'était pas un homme d'Etat remarquable ni même un grand agitateur ; mais c'était un patriote ardent, passionné pour l'indépendance de la Montagne sous l'hégémonie maronite et prêt à verser son sang pour celte sainte cause. Malheureusement il était trop resté homme de parti pour grouper autour de lui toute sa nation. Profondément démocrate, il poursuivait de la même haine farouche les Turcs et la noblesse de son propre pays, les cheiks et les émirs. Le clergé maronite se rangea naturellement de son côté, tâchant de faire de lui, son instrument, par haine du gouvernement laïque de Daoud-Pacha. Celui-ci exigea la soumission formelle de Karam et l'acceptation, par lui, d'une fonction publique, afin qu'il fût placé sous son autorité directe et constante. Karam refusa et resta à Zgorla, sans commettre cependant d'actes répréhensibles. Mais sa seule présence encourageait les démocrates et les nationalistes à résister à Daoud.
L'agitation, dans le Kesrouân, commença bientôt à inquiéter les conseils européens en Syrie. Le consul général de France à Beyrouth, M. Outrey, intervint auprès] des évéques maronites, pour leur montrer tous les dangers d'une rébellion. « Le gouvernement français, leur écrivit-il, tienTen horreur d'une manière absolue, tous ceux qui cherchent à égarer l'opinion publique en se conduisant d'une manière£contraire à l'obéissance due à l'autorité légale du Liban... Il faut que les Libanais sachent que, dans le cas où ils voudraient suivre une conduite contraire à la saine raison et à la droiture, ils ne doivent attendre aucune protection de la part de la France (1).
Ces sages conseils ne furent pas écoutés. Fuad-Pacha, qui poursuivait, comme grand-vizir, la politique cauteleuse qu'il avait inaugurée comme haut commissaire en Syrie, profita des troubles suscités par les partisans de Karam pour intervenir dans la Montagne et restreindre en fait son autonomie.
11 envoya à Daoud Pacha les instructions les plus détaillées et lui ordonna de convoquer les évêques et les notables, de les rendre responsables de l'insoumission de Joseph Karam, et de faire entrer au besoin des troupes turques dans le Kesrouân et le district de Batroun. C'était une violation flagrante des
(1) Annuaire des Deux-Mondes, année 1864-1865, p. 611.
règlements de 1861 de 1864. Aussi les ambassadeurs, à Gonstantinople, protestèrent-ils rigoureusement. Mais Daoud obéit à la Porte. L'entrevue qu'il eut avec les évoques au couvent deTamisch, le 6 février 1865. n'aboutit pas. Au contraire, l'agitation ne fit qu'augmenter, encouragée par le rappel de M. Outrey, le consul français de Beyrouth. Les Maronites s'imaginèrent, à tort, que le gouvernement français voulait infliger un blâme à M. Outrey, en le déplaçant, à cause de son attitude nettement hostile à leurs menées. Le nouveau consul général de France, à Beyrouth. M. Bernard des Essards, allait avoir la même ligne de conduite que son prédécesseur, conforme d'ailleurs aux instructions de son gouvernement, qui continuait à donner tout son appui moral à Daoud.
Cependant, le clergé maronite, voyant que la Franee blâmait l'agitation démocratique et nationale, recule devant une insurrection ouverte. Le palriache maronite eut une entrevue avec Karam et le décida à se soumettre. Karam, se laissant fléchir, écrivit au gouverneur général une lettre, pour lui annoncer sa soumission. Daoud Pacha, de son côté, fit une concession, pour arriver plus facilement à une réconciliation générale, et renonça d'exiger de Karam l'acceptation d'une fonction publique.
Mais la paix ne devait être que d'une courte durée. Un nouveau conflit entre le gouverneur et Karam éclata au commencement de 1866. Daoud voulut faire augmenter encore ses pouvoirs déjà très étendus et resserra, à cet eflet, son entente avec la Porte. La milice libanaise, bien exercée cependant et ayant déjà fait ses preuves comme troupe de police, semblait tomber en défaveur. Les troupes régulières turques reparurent dans la Montagne. Karam et ses partisans dans le Kesrouân s'en montrèrent fort indignés. Le patriarche maronite protesta auprès du gouverneur contre cette violation de l'autonomie libanaise, mais sans aucun succès.
Alors le Kesrouân se soulève de nouveau. Les habitants du Nord refusent l'impôt, des bandes armées se reforment. Karam est à la tête de plusieurs centaines de mécontents en armes, décidés à la lutte. Le patriarche offre sa médiation, intervient auprès de Daoud-Pacha, défend les prérogatives de sa nation, échange plusieurs lettres avec le gouverneur. Mais celui-ci prétend ne pas vouloir céder devant l'insurrection. L'occasion lui semble propice de dompter enfin par la force
le Kesrouân el d'éteindre ce foyer ardent de démocratie. 11 repousse avec hauteur les offres du patriarche et les garanties pourtant raisonnables et justes qu'il demande pour les chrétiens. Môme il fait arrêter brusquement le beau frère de, Karam à Gazir. C'est le signal de l'insurrection.
Le 6 janvier 1866, une bande d'insurgés attaque un détachement turc stationné à Gazir, mais est repoussé, après avoir subi quelques perles. Alors Karam s'entend avec un chef métouali Soliman-Harfouch, et tous les deux appellent leurs peuplades sous les armes. La révolte cependant est affaiblie, dès l'origine, par l'abstention de la majeure partie de l'an-» cienne noblesse et par l'hostilité de la France. En effet, M. Drouyn de Lhuys, qui était alors ministre des affaires étrangères à Paris, écrivit à son consul général de Beyrouth que l'appui moral de la France était acquis à Daoud pour la. répression de la révolte (1).
La Porte, naturellement, mit immédiatement les troupes ottomanes de Syrie à la disposition de Daoud-Pacha. Un premier engagement eut lieu avec les inMirgés, à Benachi Après trois jours de combat, les 28, 29 et 30 janvier 1866, les Ottomans furent repoussés. Alors Daoud-Pacha agit avec une brutale énergie. 9.000 hommes de troupes ottomanes marchèrent contre les insurgés, plus la gendarmerie libanaise, principalement les détachements druses et musulmans. Dans plusieurs engagements les bandes éparses, surprises par la soudaineté el la vigueur de l'attaque, furent dispersées, heureusement sans grande effusion de sang. Au mois de mars Edhen, Djouni, Batroûn, Hadet furent occupés par les Turcs.
En même temps, Daoud-Pacha engagea Karam de se soumettre avec tous ses partisans et lui promit, en échange, l'impunité complète et de « pleines et fortes assurances pour son honneur, sa personne et ses biens. » Karam refusa et ne voulut pas non plus accepter une résidence qu'on lui offrit en France. Mais bientôt, il se vit abandonné par ses partisans, il dut se réfugier dans les grottes de la haute montagne, traqué comme un fauve par les gendarmes de Daoud Pacha.
Au mois de juin 1866, cependant, il reparut à Ehden et déploya encore une fois l'étendard de la révolte. De nouveaux
(t) Annuaire des Deux-Mondes, année 1866-4867, p. 563.
combats eurent lieu, mais l'insurrection resta localisée dans le Nord Alors le patriarche latin rompit hautement toute solidarité avec les insurgés et même avec le clergé maronite. Celui-ci abandonna Karam, qui fut refoulé une seconde fois dans la haute montagne, dans un dénuement complet. II y endura des souffrances atroces. Vaincu par la faim, il demanda aux consuls européens qu'on le jugeât conformément aux lois de son pays ou qu'on lui permtt au moins de quitter le Liban et l'Empire ottoman.
Les neiges le chassèrent de la haute montagne. Alors l'ambassadeur de France à Constantinople s'entendit arec la Porte pour lui offrir un refuge en Algérie. Il accepta et fut amené par le consul général, M. des Essards, à Beyrouth, au milieu des acclamations enthousiastes de ses compatriotes. Il s'embarqua le 31 janvier 1867, pour ne revenir au Liban qu'après sa mort, dans un cercueil. Les gouverneurs généraux lui avaient tous refusé l'autorisation du retour.
L'insurrection du Kesrouûn était vaincue, avant même d'avoir pris de l'extension . Désormais, tous les partis politiques allaient rester dans la légalité. Daoud-Pacha ne rencontrait plus aucune résistance ouverte dans la Montagne. Mais dans l'aventure, son prestige, qui avait été sa principale force, avait sombré. Son impopularité devenait immense; une hostilité sourde, une défiance générale l'entourait et entravait toute son administration. 11 avait regagné la confiance de la Porte, mais avait perdu tout crédit auprès des Libanais. Même ses meilleures intentions étaient suspectes ; ses mesures les plus utiles étaient sourdement contrecarrées. Il perdit son sang-froid, s'aigrit outre mesure, eut des défaillances regrettables, des sévérités exagérées. Tous les partis se liguèrent contre lui, le minèrent par leurs intrigues. Il sentit lui-même qu'il avait toute la population contre lui et qu'il ne pouvait plus faire œuvre utile en Syrie. Son attitude raide et autoritaire envers les Maronites, son hostilité à toute extension légale de leur influence, et la réaction turque qu'il avait déchaînée, avaient suscité contre lui des haines et des rancunes si formidables qu'il ne se sentait plus en sûreté dans le Liban. Alors que la Porte se préoccupait déjà de prolonger à nouveau ses pouvoirs, il abandonna brusquement son poste, donna sa démission et se rendit à Constantinople, avant même d'avoir été autorisé à quitter la Syrie.
La Porte, d'accord avec les puissances, lui donna comme successeur Franco-Nasri-Pacha, le 27 juillet 1868. Le protocole qui le désignait, fut signé également par l'ambassadeur italien à Constantinople. Le nouveau royaume d'Italie fit, par cet acte, son entrée dans le concert européen en Orient. Il obtint les mômes droits de contrôle sur le Liban que les cinq puissances signataires des actes de 1861 et de 1864.
Franco-Nasri-Pacha, issu d'une famille grecque catholique d'Alep, mourut le 11 février 1873, dans l'exercice de ses hautes fonctions. Rustem Pacha lui succéda, Italien de naissance, de son vrai nom comte Mariani. Il avait été déjà ambassadeur ottoman en Russie, et à l'expiration de son mandat au Liban, il fut nommé ambassadeur à Londres. Depuis l'émir Béchir le Grand, il a été le gouverneur le plus remarquable que le Liban ait connu ; malgré ses trop nombreux abus d'autorité, son administration a été bienfaisante. Il a remis Tordre dans les finances par sa stricte économie, et a véritablement préparé le grand essor économique que le Liban a pris depuis trente ans.
Il fut remplacé par Wassa-Pacha, un Albanais latin, qui continua l'œuvre de relèvement de Rustem ; c'est à lui principalement que le Liban doit son magnifique réseau de routes Il mourut en 1892, avant d'être arrivé au terme de son mandat, et fut remplacé par Naoum Pacha, beau-fils de Fran co-Nasri Pacha, et comme lui originaire d'Alep. A Naoum, qui. en 1906, était sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, succéda en 1902, Mouzzafer-Pacha Tschaïkowsky, aidede-camp du Sultan et directeur des haras impériaux, nommé pour cinq ans. Il mourut quelques semaines avant l'expiration de son mandai en 1907. A sa place fut choisi Youssouf- Pacha, directeur du cabinet du]ministre des affaires étrangères de Turquie, qui avait pris part, en 1899, à la première conférence internationale de la paix, à la Haye. Il est le fils de Franco-Pacha, le deuxième gouverneur du Liban, elle beau-frère de Naoum (1).
Tous les gouverneurs généraux du Liban devaient avoir la
(1) Il a épousé une Française ; trois de ses beaux-frères occupent de hautes fonctions dans la diplomatie française : MM. Albert Defrance, ministre plénipotentiaire, Bonnardet et Laroche, secrétaires d'ambassade .
même politique autoritaire que Daoud Pacha. Aussi l'histoire politique du Liban, depuis 1868, est-elle remplie de leurs démêlés avec le clergé et avec le parti démocratique. Ils s'appuyaient sur le parti conservateur, qui comprenait surtout les nobles, les descendants des anciens seigneurs, hostiles aux réformes libérales et à l'extension des droits populaires, réclamant, au contraire, le maintien de la prépondérance des grands propriétaires et de l'aristocratie. Le parti conservateur fournit aux gouverneurs leurs principaux collaborateurs et partage, en fait, avec eux l'exercice et les bénéfices du pouvoir et de 1 administration.
La majorité des Libanais cependant, depuis 1868 a rejoint le parti démocratique, qui réclame non seulement l'indigénat, pour le posle du gouverneur général, mais aussi l'extension des droits des assemblées élues, la liberté d'association et de réunion, la liberté de la presse et même le suffrage universel.
Le clergé forme un troisième parli, qui, jusque dans ces dernières années, a le plus souvent élé hostile aux gouverneurs. En efl'el les gouverneurs généraux ont tous élé hostiles à l'ingérence du patriarche et desévêques dans l'administration. 11 y a eu entre eux et les patriarches de nombreux conflits.
Tous les Libanais sont aujourd'hui groupés dans ces partis. La haine entre les Druses et les Maronites a presque complètement disparu II n'y a plus qu'une nation libanaise, comme autrefois, désireuse de vivre et de prospérer dans l'autonomie et dans la liberté.
Depuis 1868 donc, Irois tendances se heurtent dans le Liban, la tendance autoritaire, représentée par les gouverneurs généraux, la tendance du clergé et la tendance démocratique.
Les gouverneurs généraux, et particulièrement Rustem et Wassa-Pachas. ont souvent eu recours aux moyens violents pour assurer leur prépondérance absolue. Ils sont intervenus abusivement dans les élections des médjlts. en exerçant une très forte pression sur les électeurs en faveur de leurs partisans ; ils ont même invalidé arbitrairement les élections de certains de leurs adversaires. Enfin ils ont attenté à l'indépendance des juges dans beaucoup de cas ; ils ont poursuivi arbitrairement devant les tribunaux des adversaires politiques et exigé leur condamnation.
Contre Ruslem Pacha, une première fois, en 1877. les Maronites s'adressèrent à la Porte el aussi aux puissances, c garantes du protectorat du Liban », sollicitant leur intervention en vertu des actes internationaux. Leurs plaintes furent réitérées, et finalement les six ambassadeurs des puissances à Conslantinople intervinrent. Dans le protocole qui nommait Naoum-Pacha gouverneur général, ils firent insérer une clause qui exigeait la disparition des abus dont se plaignaient les Libanais, notamment de (ingérence de 1 administration dans les élections et dans la justice et l'application stricte du règlement de 1864.
Cependant, de nos jours encore, ces abus subsistent. Plus que jamais, l'intervention des Puissances est nécessaire pour les faire cesser et pour accomplir dans le Liban les réformes libérales indispensables que nous indiquerons dans les chapitres suivants.
Néanmoins, les gouverneurs généraux, et surtont Rustem et Wassa pachas, ont su donner une forte impulsion au développement économique du Liban autonome, en y maintenant l'ordre, en y créant des voies de communication, en y appelant des capitaux étrangers, et des ingénieurs et des commerçants européens.
L'autonomie libanaise, malgré ses imperfections, a donné d'excellents résultats. Elle a permis le relèvement du pays, après les terribles secousses qu'il a traversées de 1834 à 1864, pendant près de trente ans.
« Le meilleur éloge du règlement organique (de 1861), c'est de constater qu'il a assuré au Liban quarante ans de paix et de prospérité, comme la Montagne n'en avait plus connu depuis plusieurs siècles » (1).
L'autonomie libanaise a fait ses preuves. Elle a montré que les peuples de l'Orient sont toujours capables de jouer un rôle brillant dans l'histoire de la civilisation à la condition d'être bien administrés. Aussi la plupart des « nations » chrétiennes et musulmanes de l'Empire ottoman demandent-elles aujourd'hui une autonomie analogue à celle du Liban, parce que seule l'autonomie et une certaine liberté peuvent leur permettre de se relever.
(i) H. Levantin, Quarante ans d'autonomie au Liban^ p. 29.
Les règlements du Liban de 1861 et de 1864 ont servi de modèle aux gouvernements européens (1). A Samos, à la Crète, une autonomie a été accordée, reposant sur les mêmes principes généraux que celle de la Montagne, c'esl -à-dire le gouverneur nommé par la Porte avec l'assentiment du concert européen, une police indigène, la représentation des minorités religieuses ou nationales dans les assemblées élues et les tribunaux, le paiement d'un tribut annuel modique à la Porte. Il est vrai que les puissances ont veillé à l'exacte observation du statut libanais. En 1861 déjà, quelques hommes d'Etats avaient vu toute l'importance de l'œuvre accomplie à Beyrouth par la Commission internationale. M. de Thouvenel, le ministre des affaires étrangères français, déclarait que le Liban servirait d'exemple et de précédent! pour l'intervention en Turquie, et M. de Gorlchakoff intervint effectivement sans cesse pour exiger de la Porte la réalisation des réformes promises par le Hatti Hamayoun de 1856 (2).
En 1868, la Porte s'abstint de fixer la durée du mandat donné à Franco-Nasri-Pacha, nommé gouverneur général du Liban ; mais les puissances exigèrent que le choix de Franco- Nasri fût soumis à leur ratification et que le terme de ses pouvoirs fut fixé à dix ans. La Porte dut céder et reconnaître une fois de plus le droit de contrôle des puissances, désormais incontestable.
Aucune modification ne peut être faite au règlement du Liban sans le consentement des puissances. Elles ont le droit de les repousser.
En fait, comme en droit, le Liban est donc soustrait à la domination directe de la Porte, et son administration est placée sous le contrôle des puissances.
Il nous reste h examiner dans le détail l'organisation et le fonctionnement de ce régime et les résultats qu'il a eus.
(1) Voir notamment les procès- verbaux des séances du congrès de Berlin de 1878, dans Martens, Nouveau Recueil général des Traité*, continué par Samwer et Hopf, 2* série, t. III. p. 270 et suiv. — Voir aussi Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, t. IV, p. 170 et suiv.
(2) Testa, op. cit., t. VII, p. 349-366.
(3) Engelhardt, op. cit., t. II, p. 72.