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L'ÉMIGRATION ET L'EXTENSION DE LA MAIN-MORTE

Tous les ans, 12.000 é migrants environ s'embarquent à Beyrouth sur les paquebots de la compagnie française des Messageries maritimes. Parfois, 400 au moins se pressent sur un seul bateau. On a calculé que, de 1870 jusqu'à 1900, plus d'un tiers de la population avait été contraint de s'expatrier.

Le flot des émigrants se dirige vers les Amériques, principalement, et vers l'Egypte. A New- York, aux Etats-Unis actuellement, il y a plus de 65.000 Syriens. La République Argentine, surtout, est un centre d'attraction très puissant. Son climat est analogue à celui de la Syrie. En outre, dans ses pampas vastes et peu peuplées, elle offre aux immigrants de9 terres fertiles, propres à la culture surtout des céréales, et des prairies pour l'élevage. A Buenos-Ayres, le commerce et l'industrie se développent rapidement. Les Libanais, intelligents, souples, actifs et honnêtes, trouvent facilement à y gagner leur vie et même à faire fortune. Il y a une forte colonie maronite, s'appuyant sur les très nombreux Français' qui y prospèrent. Les uns, parmi les colons syriens, sont employés de commerce ou de banque, et méritent leur réputation d'activité, de souple intelligence et d'habileté. D autres sont artisans, boutiquiers, marchands d'étoffes et de tapis ; les plus5 malheureux, enfin, se font journaliers et portefaix.

L'Egypte, également, est très recherchée par les Libanais. Depuis le commencement du xix° siècle, elle a exercé sur eux une très grande attraction, qui est allée en croissant, au fur et à mesure que le Delta du Nil est redevenu une des régions les plus florissantes du monde. A Suez, à Port-Saïd, à Alexandrie, au Caire, parmi les boutiquiers, les employés de commerces, les marchands ambulants, les manœuvres, les hommes de peine, les garçons de café, un grand nombre sont originaires de la Montagne. D'autres Libanais sont répartis comme employés et comme ouvriers agricoles à travers les champs égyptiens, d'une fertilité prodigieuse. Ils y apportent leur habileté tenace, leur science de l'irrigation. Ils ont contribué à développer la sériciculture en Egypte. Maintenant que le barrage d'Assouan apporte, par l'irrigation artificielle, la richesse dans la Haute-Egypte, il y a quelques années encore, déserte et brûlée par un soleil ardent, les Libanais se dirigent vers ces nouveaux pays de culture. Ils aident à le couvrir de plantations de canne à sucre, qui vont en faire un des grands centres de l'industrie sucrière du monde entier. Ils sont par-

roi les pionniers les plus laborieux qui ouvrent ce désert à la civilisation. Les raffineries de sucre qui commencent à s'y établir les comptent parmi leurs meilleurs employés.

D autres émigrants, à Alexandrie et au Caire par leur intelligence, leur instruction, leur activité et leur esprit d'économie, sont arrivés à de grosses situations dans le commerce et dans la banque. Un grand nombre de maisons de commission, de banque et de courtages, à Alexandrie, sont dirigées par des Maroniles et par des Grecs, Orthodoxes ou Unis.

D'autres sont à la tête du mouvement intellectuel et politi. que en Orient. En effet, dans nulle autre province de l'Empire ottoman, l'instruction n'est aussi développée qu'au Liban. Les chrétiens se mettent rapidement hors de pair au milieu des autres populations complètement ignorantes ou peu instruites du Levant. Les meilleurs avocats, les plus fins connaisseurs du droit musulmane la fois et du droit chrétien, sont des Libanais. Ils illustrent le barreau égyptien. Parmi les journalistes courageux et habiles qui luttent, en Egypte, où la presse est moins muselée, contre le despotisme de la Porte, pour la liberté des sujets ottomans, les Maronites et les autres rites chrétiens se distinguent particulièrement par leur érudition, leur esprit politique, leur patriotisme ardent et par leur profond attachement à la France.

Parmi les meilleurs écrivains arabes contemporains, les Libanais tiennent une place très honorable. lisse distinguent par l'éclat et la pureté du style, par la finesse de l'observation et par leur science.

Un grand nombre des médecins de l'Egyte, et non des moindres, sont originaires de la Montagne et ont fait leurs études à l'Université de Beyrouth. Le Libanais quitte rarement son pays sans espoir de retour. Il aime trop la Montagne pour l'abandonner à tout jamais. Le désir de tout émigrant, au contraire, est de ramasser le plus rapidement possible un petit pécule à l'étranger pour retourner ensuite dans son pays et y finir ses jours dans une petite aisance.

Jusque dans ces derniers temps, à leur retour dans la patrie si passionnément aimée, les émigranls achetaient un lopin de terre pour le cultiver, avec le pécule amassé à l'étranger. Aussi travaillaient-ils, peinaient-ils, se privaient-ils au dehors. Loin de leur pays, ils ne connaissaient aucun plaisir ; ils ne connaissaient que le dur labeur et l'économie, afin de pouvoir

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revoir la terre natale. Les plus heureux, avec la petite fortune gagnée à l'étranger, s'y établissaient comme propriétaires ; d'autres se contentaient de vivre petitement de leurs faibles renies. D'autres s'y vouaient au petit commerce, s'y faisaient boutiquiers, artisans ou petits industriels, pour y répandre les produits qu'ils avaient connus à l'étranger, pour y introduire des méthodes de travail nouvelles, perfectionnées. Ces revenants faisaient ainsi participer les Montagnards au mouvement général de la civilisation et à ses progrès. Ils ont élargi l'horizon intellectuel de leurs compatriotes. Grâce à eux, le Liban s'est maintenu, au point de vue intellectuel et économique, à la tête de toutes les provinces du Levant.

Mais, aujourd'hui, quand les émigrants reviennent au pays avec une petite fortune péniblement acquise, ils ne trouvent plus de terres disponibles Ils ne peuvent plus acheter quelques arpents pour les exploiter et gagner leur vie et celle de leurs familles. Pour avoir une existence assurée, il faut que leur avoir y suffise, sans qu'ils aient besoin de travailler. Même les prix des denrées augmentent au Liban, la vie y devient sensiblement plus chère.

Non seulement la plupart des revenants ne peuvent trouver une existence assurée au Liban, mais le pays ne suffit pas è nourrir la population. Sans doute, les terrains fertiles n'abondent pas dans le Liban, mais il ne faut pas oublier que, dans l'antiquité, il a pu nourrir une population très dense, sur qui seule a reposé, pendant trois siècles environ, le commerce méditerranéen, et dont l'industrie, alimentée par la culture du pays, a été alors la plus importante de toutes les régions méditerranéennes. Sans doute, la prospérité économique du Liban a subi une longue éclipse pendant les premiers temps de la domiuation turque, mais les émirs Fakhr-ed-Din et Béchir II ont su lui donner un nouvel et considérable essor. Sous leur gouvernement, le Liban a été vanté par tous les voyageurs pour sa richesse et l'aisance dans laquelle vivaient ses habitants. Sans doute aussi, les guerres civiles de 1835 à 1865 ont fait de grands ravages dans la Montagne. Mais depuis 1866, elle est entièrement pacifiée. L'ordre n'a plus jamais été troublé. Les gouverneurs se sont efforcés de donner une forte impulsion à la vie économique, par l'établissement d'un réseau de routes excellentes, par la construction de voies

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ferrées. Les Libanais, avec une habileté et une énergie remarquables, ont su mettre en valeur la moindre parcelle du sol arable dont ils ont pu disposer.

La population n'est pas ruinée non plus par une administration incapable, despotique, entièrement corrompue. Sans doute, l'organisation et le fonctionnement de l'administration ont de nombreux et graves défauts, mais le paysan, le propriétaire, peut, malgré tout, cultiver son champ en paix: il n'est pas accablé par l'impôt, ni par les prestations, il n'est pas pillé, volé par les agents du pouvoir, comme dans la plupart des autres pays de l'Orient. S'il a une terre, il peut la faire prospérer.

Malheureusement, ces terres que les paysans peuvent acquérir, deviennent de plus en plus rares, par l'extension des biens de mainmorte. C'est là la véritable cause de la crise économique et sociale qui sévit sur le Liban.

Comment les biens de main-morte se sont-ils constitués dans le Liban, et ont ils pu prendre une si grande extension ? Les raisons en sont multiples.

Le Liban a toujours été un refuge des moines et des ordres religieux. La topographie déjà s'y prêle. De tous temps, les moines ont surtout recherché la solitude, soit dans les montagnes, soit dans le désert (1).

En Orient, principalement, les ordres religieux ont été avant tout contemplatifs. Ils se sont aussi réfugiés dans la Montagne, devant les conquérants arabes. Le Liban étant le centre naturel des chrétiens de Syrie, ils y ont toujours été en plus grand nombre que dans les autres régions soumises à la domination directe des musulmans.

De bonne heure, le Liban est ainsi devenu une terre privilégiée pour les couvents et les moines ; les premiers venus y ont été attirés par la solitude grandiose de ses gorges sauva* ges ou par la majesté de ses sommets ; les autres y ont cherché un refuge devant les hordes musulmanes.

Les chrétiens mêmes qui se sont réfugiés dans la Montagne devant les armées musulmanes de Muawiyà, ont été con-

(1) Dans les hautes vallées des Alpes, du Jura et des montagnes bourguignonnes, dans les grandes forêts entre la Seine et la Loire, de nombreux couvents se sont établis et ont parfois duré jusqu'à nos jours.

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.duits par les moines du couvent de Saint-Jean-Maroun de l'Apomène. Parmi les autres ordres orientaux établis dans le Liban, les principaux sont : Les Antonins, les Alepins, les Basiliens etc.

Les couvents, de bonne heure, sont devenus très nombreux. La piété des Libanais, l'ardeur de leur foi chrétienne étaient d'autant plus grandes, qu'entourés de toutes parts du fanatisme des infidèles, isolés complètement du monde chrétien, il leur fallait lutter davantage pour conserver leur religion. Beaucoup d'entre eux, dans le passé, étaient entrés dans les ordres, poussés par la vocation religieuse ; souvent, ils s'étaient retirés du monde après avoir combattu héroïquement pendant leur jeunesse contre les infidèles. Ils soutenaient leurs compatriotes par leur prédication et leurs prié* res ; ils soignaient les blessés et les malades, réconfortaient les mourants, consolaient les vivants, remontaient leur courage et leur foi, les rappelaient au devoir et à l'espérance. Pendant tout le moyen-âge, le clergé régulier avait, en somme, rempli une haute et utile mission dans la Montagne. Il avait été le lien entre les différents groupements maronites, cantonné chacun dans sa bourgade ou dans sa vallée ; il avait été le principal facteur de l'unité nationale.

Après la conquête arabe, des gens étaient entrés dans les ordres pour des raisons plus matérielles. En effet, les Maronites, dès les origines, ont été une race très prolifique, comme nous l'avons démontré à plusieurs reprises déjà. Dans les familles nombreuses, surtout dans le peuple, les fils cadets, exclus de lhéritage paternel, pour que le patrimoine ne fût pas morcelé à l'excès, sont entrés en grand nombre dans les ordres et dans le clergé séculier. La prêtrise et les congrégations offraient des débouchés aux pauvres, aux opprimés, aux fellahs privés de la terre : elles leur assuraient une existence paisible et du pain jusqu'à la fin de leurs jours. De 1840 à 1860, les fellahs et tous ceux qui étaient exclus de la propriété du sol, se sont révoltés pour la conquérir ; avant cette époque, ils s'était résignés et avaient souvent cherché un refuge dans les cloîtres.

Aujourd'hui encore, beaucoup des déshérités de la vie entrent dans les ordres. Les plus courageux seulement, les plus énergiques et les plus intelligents émigrent, pour se créera l'étranger une existence nouvelle Les autres recherchent une

vie paisible et trop souvent indolente dans les couvents. Ceux-ci ont donc eu de tous temps un large recrutement assuré dans la Montagne. Selon l'expression pittoresque d'un Français qui y a passé de longues années, dans le Liban, c'est encore le moine qui réussit le mieux.

Les congrégations ont, à travers les siècles, acquis des biens considérables. Elles jouissaient de l'immunité en matière d'impôts et étaient exemptes des corvées, du logement des émirs et des cheiks, et de toutes les autres prestations. Beaucoup de paysans, pour échapper aux impôts et aux exactions des Mokatédjis, se sont jadis placés sous la protection des couvents, et leur ont donné leurs terres, pour les recevoir ensuite en fermage. Sous la dépendance des moines et des couvents, ils vivaient dans une sûreté relative, car les biens monacaux et les biens des couvenls étaient entourés d'un grand respect. Les seigneurs, dans leurs guerres privées, évitaient de les dévaster et de les piller ; les bandes qui. pendant les guerres civiles, pendant les luttes atroces entre Qaïsites et Yâmâniies, désolaient la Montagne, ne touchaient pas aux couvents, ni à leurs biens. Cette sécurité relative a donc, pendant des siècles, déterminé beaucoup de paysans à se placer sous la dépendance d'un couvent.

Mais ce dernier, une fois en possession du sol, le gardait définitivement et l'englobait dans la main-morte. Celle-ci fut encore augmentée par les fondations pieuses. Les Montagnards, dans leur ardent attachement à la foi catholique, avaient, à travers les siècles, multiplié ces fondations. Le Mokatédji, quand il partait pour défendre sa patrie et sa religion contre l'infidèle, le marchand, qui parcourait la montagne et la plaine avec ses denrées, toujours menacé par les brigands et les Bédouins, le paysan, qui redoutait pour sa récolle les intempéries du ciel ou les dévastations de la guerre, l'épouse, qui tremblait pour son mari, la mère, qui craignait pour ses enfants, faisaient une donation au couvent le plus proche et s'adressaient aux moines pour des prières et des messes, afin d'obtenir la clémence divine. On cédait des terres aux couvents pour des messes et des prières en faveur des morts, pour des malades et pour le bonheur des vivants. Toutes ces fondations pieuses allaient grossir les biens de main morte.

Les moines, dans leurs couvents, ont toujours mené une

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vie simple. Leurs dépenses, pour les besoins matériels, ont été assez restreintes et n'ont jamais absorbé qu'une petite partie des revenus des couvents. Ceux-ci ont ainsi pu, rapidement, se constituer, outre la fortune immobilière, une grande fortune mobilière. Ils s'en sont servis en partie pour acheter de nouvelles terres. En effet, les nombreuses guerre», l'insécurité qui, trop souvent, régnait dans la Montagne, les exactions de la noblesse, des gouverneurs, des pachas ottomans ont jeté beaucoup de paysans dans la misère. Ils ont été obligés de s'endetter et, finalement, ils ont vendu leurs biens. Les émigrants, tous les ans, depuis plus d'un siècle, ont fait de même. Ce sont les couvents qui ont acheté ces terres. Ils en ont acquis d'autres, pour arrondir leurs domaines. Au pauvre fellah dont ils convoitaient le champ, ils ont offert de l'argent que, dans sa gêne, il a accepté.

Autour de chaque couvent se sont ainsi constitués des domaines immenses depuis le vu* siècle jusqu'à nos jours ; car, depuis les origines, les congrégations libanaises ont eu un but principal, qu'elles ont poursuivi avec une persévérance inlassable : c'est d'augmenter sans cesse leur puissance matérielle. Aujourd'hui, elles possèdent plus d'un tiers du sol cultivable et cultivé dans la province du Liban. Les biens de main-morte comprennent donc plus d'un tiers des terres et les meilleures.

Quel usage ont fait et font encore ces différents ordres de ces biens? Ils ne les cultivent pas eux mômes, mais les afferment en partie à des fellahs, aux conditions ordinaires admises dans la Montagne. Le métayer donne la moitié de la récolte annuelle au couvent qui lui loue ses champs et garde l'autre moitié, pour son entretien et celui de sa famille, pour subvenir aux frais de la culture et de l'élevage, payer les engrais, ses outils, entretenir sa maison, les puits, les canaux d'irrigation, payer à l'Etat et à l'Eglise les impôts et les contributions qu'ils lui réclament. Si le couvent lui donne une indemnité pour les réparations nécessaires qu'il a pu faire à la maison d'habitation, il lui refuse, en outre, celle pour les améliorations qu'il a pu apporter à ses terres. C'est le métayer qui supporte tous les frais, et les charges pèsent lourdement sur lui. Pour lui et pour les siens, il reste à peine un quart de la récolte, et si le gouvernement exige de lui, pendant un certain temps, des corvées et des prestations exceptionnelles,

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par exemple pour la construction d'une foute, il lui en reste encore bien moins. La situation de ces métayers est donc très dure ; ils ont de la peine à subsister modestement, et souvent même, ils vivent dans la gêne avec les leurs. Il est facile à comprendre que, malgré leur attachement au sol natal, beaucoup d'entre eux s'expatrient pour chercher à l'étranger un sort meilleur.

Toutes les terres qui constituent la main-morte ne sont pas louées à des métayers. Au contraire, une assez grande partie et des meilleures terres, sont exploitées directement par les couvents. Ce sont les moines qui les cultivent avec quelques domestiques, au profit uniquement de leur ordre religieux.

Ainsi donc les ordres indigènes tirent ainsi de leurs biens des revenus considérables,composés des redevances en nature des métayers et des revenus des terres exploitées directement. Quel usage font-ils de ces revenus? S'en servent-ils pour le développement matériel et moral du Liban ? D abord, les moines ont élevé un grand nombre de constructions, de couvents grands et petits. La Montagne en est littéralement couverte. Mais ces constructions ont été élevées dans le passé. Si elles ont procuré autrefois du travail et, par conséquent, un gagnepain à des ouvriers, il n'en est plus ainsi aujourd'hui, où les ordres n'ont plus besoin de construire des couvents, car il y en a tant que beaucoup d'entre eux ne sont occupés que par quelques moines et même par un seul.

Il faut remarquer que ces moines libanais ne déploient qu'une activité restreinte (1). Ils sont ignorants en général, routiniers, paresseux, hostiles aux progrès de la Montagne intrigants. Leur œuvre d'enseignement est nulle ou presque ; ils n'ont guère que cinq ou six petites écoles dans le Liban où ils donnent une instruction des plus rudimentaires. Les écoles sont presque toutes entretenues et dirigées par les congre* gâtions latines telles que les Pères Jésuites et Lazaristes qui ne possèdent que peu de biens relativement dans le Liban, mais qui, cependant sont, presque les seuls, par leurs écoles bien dirigées, à y propager l'instruction et l'influence de la France.

' (1) Il convient, cependant, de mettre à part les missionnaires libanais Kreïmistes qui font continuellement, par leurs prédications et leur zèle, une grande œuvre utile dans le Liban et au dehors.

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Leurs œuvres d'assistance .sont dérisoires. Il n'y a pas deux hôpitaux ou hospices dans la Montagne appartenant à des ordres indigènes. Les orphelinats ne sont pas plus nombreux ; les secours aux veuves et aux orphelins distribués par les moines sont maigres et trop souvent injustement répartis.

Les ordres religieux indigènes, ne contribuant que peu ou prou à la vie économique, ne font pas, pour ainsi dire, aucune vaste œuvre utile et nuisent considérablement au développement du Liban. Us exproprient des milliers de paysans et leur enlèvent leurs champs sans espoir de retour ; ils n'y améliorent pas les procédés de culture et d'élevage ; ils n'y introduisent aucune culture, aucune industrie nouvelle ; ils ne font pas exécuter des travaux utiles ; ils ne se livrent à aucune activité industrielle, pouvant procurer un gagne-pain à des ouvriers. La plupart des moines ne vivent que dans la contemplation et pour l'intrigue. Ils s'emparent des récoltes pour les vendre au prix le plus rémunérateur possible et se servent de l'argent ainsi gagné dans un intérêt politique afin d'augmenter l'influence de leur ordre.

Lorsque les émigrés, après avoir péniblement acquis sur la terre étrangère un petit pécule, rentrent au pays, ils ne trouvent plus de champ à acheter, car ce que la main-morte a englobé, elle ne l'abandonne plus sans qu'elle y soit forcée par des circonstances extraordinaires. Que peuvent-ils faire, alors, dans la patrie, puisque les grandes ressources du pays, celles delà culture, leur sont interdites? Aussi sontils obligés de rester à l'étranger, de s'y fixer définitivement avec leurs familles et d'y fonder des foyers nouveaux. Môme l'extension de la main-morte a chassé tous les ans — et chasse encore — des milliers d'autres Libanais de leur patrie, que cependant ils aiment passionnément. Elle les chasse presque sans espoir de retour. Ce sont des forces vives enlevées à ce petit pays, qui a jadis joué un rôle si brillant dans le monde méditerranéen et qui, aujourd'hui, malgré tout, est encore la région la mieux cultivée et la plus prospère de la Syrie. La nation chrétienne si vigoureuse et si vaillante, s'appauvrit tous les ans davantage par l'émigration, car ce sont les éléments les plus intelligents et les plus énergiques qui s'en vont ainsi, perdus pour la patrie.

La main-morte est devenue la plaie dont mourra le Liban, s'il n'y est porté remède. Elle soustrait plus d'un tiers du sol

cultivé et cultivable au commerce et à la vie économique normale du pays. Elle prive des milliers de paysans de terres qu'ils pourraient posséder en toute propriété et cultiver librement. Elle prive donc le pays de la plus grande partie des ressources de ces domaines immenses. Grâce à son extension, les moyens de production dont disposent les Libanais sont diminués considérablement, tandis que leurs charges en sont augmentées, car les biens de main-morte échappent à l'impôt foncier : celui-ci est supporté par moins des deux tiers du sol cultivé seulement, et comme son chiffre global, ainsi que le tribut dû à la Turquie, sont à peu près fixes, chaque fois qu'une terre nouvelle a été acquise à la main-morte, le montant de la taxe dont elle était redevable a été réparti sur les autres terres non possédées par un couvent, du village ou du bourg, c'est-à-dire que les charges des paysans ont été augmentées.

Longtemps, ils se sont contentés de gémir et de solliciter l'intervention de l'Europe : « On nous a, écrit l'un d'eux, dans YUnivers du 12 mai 1902, plantés sur des rochers stériles, comme dans une forteresse, dont nous ne pouvons franchir les remparts ; on ne nous a pas donné un port de mer, on ne nous a pas laissé un morceau de plaine, pour nous asservir par la faim. Nous avons cultivé les rochers arides ; et, par la force d'un accroissement silencieux, nous avons forcé les murs de notre prison, et toute notre jeunesse valide s'est éparpillée, emportée par tous les vents, dans toutes les régions de l'univers connu, tandis qu'à deux pas de nous, de vastes terrains, des plaines très riches, demandent des habitants et restent inoccupés. Cette émigration d'un tiers de la population libanaise ne ressemble pas à celle qui s'opère en d'autres pays, où le pauvre emporte sa famille et ses pénates, et les transfère sur un soi meilleur que celui de sa patrie. Nos émigrants s'en vont tous avec l'intention de revenir mourir dans cette Montagne, que nous aimons pour tout ce que nos pères y ont versé de sueurs et de sang, que nous aimons à cause de sa pauvreté. >

Hélas, les émigrants ne peuvent partir qu'avec l'espoir de revenir un jour mourir simplement dans la Montagne ; l'espoir d'y retourner pour travailler, pour contribuer à la grandeur et à la prospérité de la patrie leur est presque interdit aujourd'hui.

Le problème de l'émigration devient de plus en plus aigu

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et s'ajoute à lous les autres soulevés par le régime institué en 1861 et 1864. C'est de sa solution principalement que dépend l'avenir du Liban et nous ajoutons même de la Syrie. C'est lui qui domine toute la vie politique et économique de la Montagne.

Le problème des terres et de l'émigration et le régime politique réclament des réformes immédiates. Déjà, le mécontentement dans la Montagne est 1res grand. Il augmente sans cesse et menace de devenir un danger pour la paix et le bon ordre en Syrie. A l'heure actuelle, le courant démocratique grandit tous les jours. Les Montagnards n'ont pas oublié la Révolution de 1857 ; ils se rappellent toujours cette époque, où, dans le Kesrouan et dans les autres districts chrétiens, ils avaient conquis la liberté et constitué une république populaire. Ils aspirent ardemment à reconquérir ces libertés, ces droits politiques, que les règlements de 1861 et 1864. faits par les puissances, leur ont enlevés. Leur ardent patriotisme souffre de leur situation précaire. Un certain souffle révolutionnaire traverse les populations et les soulève contre Toppression politique et économique.

Les Libanais sont mûrs pour un régime démocratique. Ils l'ont prouvé. Ils le réclament. Nous avons déjà indiqué les réformes politiques nécessaires. Les réformes les plus urgentes, les plus indispensables cependant, sont d'un autre ordre. Il faut empêcher de mourir d'anémie ce peuple qui a donné tant de preuves de sa vitalité, de sa vigueur. Il faut l'arracher à la misère et lui donner les moyens de vivre et de prospérer. Le droit à la vie, à l'existence, n'appartient pas seulement à l'individu, il appartient aussi aux nations.

11 faut, avant tout, dans le Liban, enrayer l'émigration. Une seule mesure peut y porter remède, c'est la suppression de U main-morte. Il ne s'agit pas d'une mesure de fanatisme anticlérical, mais d'une mesure de salut public, réclamée par la majorité de la population libanaise.

Personne ne conteste l'utilité de l'œuvre des congrégations latines dans le Liban ; leurs établissements y ont rendue! y

rendent encore de grands services, mais il n'en ' est pas de même des ordres indigènes. Le fait même que l'enseignement et l'assistance publique sont placés complètement sous la direction des religieux latins et sont, à quelques rares exceptions près, entre leurs mains, prouve que les ordres religieux indigènes ne font plus guère œuvre utile. Nous avons suffisamment démontré les conséquences néfastes, désastreuses de leur activité économique, qui ne consiste qu'à accroître les biens de main-morte.

Une loi contre celte dernière ne se heurterait donc plus à l'opposition intransigeante de la nation libanaise; au contraire, elle est réclamée par une fraction notable ; l'immense majorité, si une loi pareille était votée et appliquée, bien loin de résister, s'en féliciterait comme d'une mesure de salut public qui donnerait les terres aux paysans. Il ne faut pas oublier que de 1857 à 1860, les fellahs se sont insurgés pour enlever la propriété du sol à la noblesse, pour s'en emparer euxblêmes ; depuis plus de cinquante ans ils réclament des terres, et, certainement, ils ne repousseraient pas celles qui leur échoiraient par la dissolution de la main-morte ; ils les accepteraient avec empressement.

Il s'agit maintenant de savoir quelle sera cette loi contre la main-morte. A notre avis, une solution radicale s'impose. Il faut confisquer la plus grande partie de ces biens en indemnisant les ordres qui en sont propriétaires et leur interdire, dans une certaine mesure, d'acquérir des terres. Avant d arriver à cette mesure extrême, il serait peut-être utile de prendre des dispositions préparatoires; les deux principales seraient, à notre avis l'interdiction d'augmenter encore davantage, par des acquisitions nouvelles, la main-morte et le rachat des terres que les couvents ont concédées à des métayers, afin de les donner à ces derniers en toute propriété. Une autre disposition soumettrait à l'impôt foncier tous les biens ecclésias tiques et monastiques, au même titre que les autres.

Cependant, une nouvelle répartition des terres, dans la Montagne, serait insuffisante pour assurer les moyens d'existence à une population assez dense et qui s'accroît continuellement. L'émir Béchir le-Grand a déclaré un jour que les terres du Liban suffisaient à peine pour nourrir la population pendant trois mois de l'année. Or, sous son gouvernement, la population n'a été que de 350.000 âmes, dans les limites

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actuelles de la province, tandis qu'aujourd'hui elle est de 500.000 environ. Si Ion ne veut pas détruire la nation chrétienne du Liban et l'éparpiller à travers le monde, il faut lui donner des terres nouvelles en agrandissant son territoire.

La grande mesure indispensable est une délimitation nouvelle qui étendrait les frontières de la province autonome. Nous avons déjà démontré que le tracé des limites du Liban, en 1861, a été purement arbitraire. Beyrouth, situé au centre même de la côte libanaise, et de nombreux villages et cantons ont été enlevés au gouvernement autonome pour être placés sous l'administration de la Porte. Les terres les plus fertiles, dont les revenus suffiraient à l'entretien de toute la nation libanaise, ne lui appartiennent plus. Au xvu° siècle, cependant, c'étaient des émirs druses et maronites qui gouvernaient la Békaâ, Beyrouth, Sayda et leurs dépendances ; c'étaient les émirs Chéhab qui étaient les chefs du Wadi-at-Taîn et du Merdj-Ayoun.Le Bled-Becharra obéissait aux émirs Ma'an. Le grand émir Fakhr-ad-Din II avait réuni sous son sceptre toutes ces contrées et d'autres encore, le nord de la Galilée,toute la vallée de lOronte, le Mont-Herraon et une partie du Haourân. L'émir Béchir également avait gouverné presque toutes ces régions, qui, sous les princes de la Montagne, avaient atteint une grande prospérité. Sayda, la Békaâ, Hasbeya, Racheya, le Merdj-Ayoun, depuis les khalifes Omaiyades, n'avaient jamais été si prospères que sous les Ma'an et les Chéhab. Depuis qu'ils ont été arrachés de la Montagne, ils ont périclité ; l'administration des fonctionnaires ottomans leur a été fatale.

Sayda, aujourd'hui, n'est plus qu'un petit port secondaire, peu fréquenté par les grands bâtiments de commerce. Son chiffre d'affaires n'atteint pas 5.000.000 de francs. Le Bled- Becharra, le Merdj-Ayoun et surtout la Békaâ, la Cœlésyrie, qui comptaient sous l'Empire romain et sous les khalifes arabes parmi les plus fertiles régions du monde, ont aujourd'hui perdu leur ancienne splendeur. Ce n'est pas que l'agriculture y soit complètement délaissée ; au contraire, la population, presque totalement chrétienne^ est laborieuse et intelligente ; mais elle est sous le joug d'une administration dont l'honnêteté et la prévoyance sont sujettes à contribution.

Sous le régime turc, les admirables routes construites par les Romains, les canaux d'irrigation, les aqueducs et les puits qui répandaient l'eau bienfaisante à travers les champs insuf-

fisamment arrosés par les pluies, et avec l'eau la fertilité, et la richesse, ont été délaissés, sont tombés en ruines ou ont été envahis par les sables. La conséquence en est que des contrées jadis fertiles sont aujourd'hui presque des déserts. Là où la présence de cours d'eau permet la culture, les paysans sont odieusement exploités par les autorités. D'abord l'administration financière, avide et vexatoire, les accable d'impôts et d'emprunts forcés. Ils payent des taxes foncières et mobilières, et de nombreuses contributions indirectes. Les fonctionnaires, mal payés et ne recevant pas toujours leurs faibles traitements, les mettent en coupe réglée. Les exactions pèsent encore plus lourdement sur le pays que les contributions proprement dites. L'insécurité dans toutes ces belles régions est très grande ; le brigandage y est répandu, et les Bédouins y organisent de fréquentes expéditions de pillage. La police actuelle est insuffisante ; si un propriétaire ou un village veulent être protégés par elle, il faut qu'ils payent un bakchische. La justice est vénale. Il faut acheter les moindres faveurs administratives. On menace les habitants de loger chez eux des soldats et des fonctionnaires, à leurs frais, pour les amener à payer ; et souvent, lorsqu'ils se sont exécutés, on leur envoie quand même des soldats, qui les pillent à leur tour.

Sous un régime pareil, un pays ne peut se développer. La Békaà, le Merdj-Ayoun, le Bled-Becharra, qui pourraient nourrir une population de plus de cinq millions d'habitants, en ont à peine quelques centaines de mille. L'agriculture y souffre ; le commerce et l'industrie y sont presque nuls. Il suffirait cependant d'une administration honnête et vigilante pour donner à ces régions leur ancienne prospérité. Comme elles pourraient nourrir une population au moins cinq fois plus nombreuse que celle qui y est actuellement, pourquoi ne les rendrait-on pas au Liban, afin qu'il y déversât le trop plein de sa population ? Dix mille Libanais sont obligés tous les ans d'aller en Egypte, en Amérique, parce que la Monta* gne ne peut plus les nourrir, alors qu'à ses portes s'étendent des plaines fertiles et peu peuplées, que leur intelligente activité transformerait en de véritables greniers d abondance.

L'émigration, actuellement, affaiblit la Montagne et la Syrie entière. Elles perdent tous les ans des forces vives, que cependant elles pourraient utiliser. Au lieu d'aller en Egypte

et en Amérique, où ils sont noyés au milieu de nations étrangères, les Libanais s'établiraient sur les terres délaissées de la Békaft d'abord, puis du Merdj-Ayoum et du Bled-Becharra ; ils resteraient groupés en une nation. Us sauraient les mettre en valeur, comme ils ont su faire pour les pentes et les vallées du Liban.

Déjà, le sol fertile de la Békaft est convoité par eux ; tous les jours presque, des rixes éclatent sur la lisière de la province autonome ; les Montagnards descendent vers la plaine et veulent s'emparer des champs que parfois les habitants de la Békaft leur disputent. Des coups de fusil sont tirés fréquemment, le sang coule. Mais il suffirait de répartir équitablement les terres dans toute la plaine, où beaucoup restent en friche, pourfaire régner immédiatement une heureuse harmonie entre les habitants de la montagne et de la plaine. Les premiers occuperaient les nombreux terrains incultes et les feraient valoir ; ils enseigneraient aux anciens habitants leurs méthodes de travail et de culture plus rationnelles, et les deux populations, qui appartiennent en somme à la même race syrienne, ne tarderaient pas à se fondre en une seule.

Au lieu de coloniser l'Egypte et l'Amérique, les Libanais coloniseraient ainsi leur propre pays, la Syrie, aujourd'hui délaissée, et qui a un si grand besoin de colons énergiques, persévérants et instruits. Les Libanais forment sans conteste la partie la plus intelligente, la plus active, la plus industrieuse et la plus civilisée des populations syriennes. Seuls,ils sont capables de relever les autres indigènes, de leur donner l'unité nationale, de les guider vers le progrès. Ils sont seuls aptes à jouer dans ces régions autrefois si glorieuses le rôle que le Piémont a joué en Italie. Ce sont les Piémontais de la Syrie. Que les puissances leur permettent au moins de remplir le rôle des Piémontais en Italie, qui était d'en fonder la grandeur actuelle.

Une première mesure pour cela est nécessaire : il faut ajouter la Békaft, toute la vallée de l'Oronte et du Litani à la province autonome. En effet, pourquoi les Libanais ne s'établissent-ils pas déjà maintenant dans la Békaft, puisqu'il y a des terres disponibles? La raison en est fort simple: c'est parce que la Békaft est sous le joug de la Turquie ; ils y ont échappé en 1861, et ils ne veulent y retourner à aucun prix. Les événements sanglants de 1840 à 1860 sont encore dans

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toutes les mémoires. Ils redoutent qu'en s'établissant dans la plaine, loin souvent de la Montagne, le centre de leur puissance et leur bastion naturel, ils soient exposés sans défense aux vexations, aux excès et à la cruauté de ses fonctionnaires. Ils ne veulent pas être pressurés et tourmentés par une.admi* nistration à laquelle ils ne prennent aucune part. S'ils s'établissent dans la Békaâ, ce ne pourra être que lorsque celleci sera autonome et ne sera plus administrée directement par la Porte.

L'octroi de l'autonomie ou plutôt la réunion de la Békaâ au Liban s'imposent également pour une autre raison. La population de la Békaâ est en grande partie chrétienne; or, elle est actuellement administrée par des fonctionnaires, souvent complètement étrangers au pays. Nous avons déjà signalé les nombreux et graves défauts de l'administration ottomane ; nous avons montré que c'est elle qui, par son impéritie et son inertie, a causé la ruine de la Syrie et en empêche le relèvement rapide. Il faut donc lui en substituer une autre, pour que les Libanais puissent rendre au pays son ancienne prospérité. Cette nouvelle administration ne peut être que celle du Liban autonome, qui a déjà fait de la Montagne la contrée la plus riche de toute la Syrie, et qui seule peut faire de la Cœlésyrie ce qu'elle a été jadis, un paradis terrestre et un grenier d'abondance.

Déjà, grâce aux chemins de fer de Beyrouth-Damas et de Hama-Homs, dont le dernier traverse la plaine dans toute sa longueur, le développement économique de la Békaâ a pria un grand essor. L'établissement des chrétiens libanais et l'octroi de l'autonomie, du self-government, ne pourraient qu'activer ce développement. Mais la Békaâ ne saurait suffire aux Libanais. Il leur faut aussi le Houleh, le Merdj-Ayoun, Beyrouth, Sayda et le Bled-Becharra, qui ont besoin de leur* bras, qui réclament leur activité, pour ne pas périr complètement.

En 1861, les puissances ont penché à donner à la nouvelle province autonome Racheya et Hasbeya. Elles y ont renoncé, à tort sans aucun doute. Aujourd'hui, il faut réparer cette erreur. 11 serait injuste d'affranchir les uns des Libanais de là domination directe de la Porte et de maintenir dans la servitude les autres, ceux qui sont établis en dehors des limites tracées arbitrairement en 1861. Toutes ces populations sont

de la même race ; elles sont chrétiennes ; elles sont unies par un passé glorieux, par la tradition commune, par leur histoire ; jadis elles ont formé une nation autonome, résistant aux empiétements des Pachas de Syrie. Il faut rétablir ce passé.

En 1861, les puissances ont fait une œuvre incomplète et par là même dangereuse. Elles ont séparé violemment ce qui, pendant plus de deux siècles, avait été étroitement uni ; elles ont déchiré une nation en plusieurs tronçons. Alors que, sous l'impulsion de la France, en Europe, les nations se constituaient, que l'Italie et l'Allemagne recouvraient leur unité nationale, les puissances, en Syrie, ont brisé l'unité nationale constituée autour du Liban par les émirs Ma'an et les émirs Ghéhab. Elles en ont affranchi une petite partie seulement mais la majorité a été courbée sous l'autorité de la Porte. Les uns, confinés dans la Montagne, ont une autonomie restreinte, qui les garantit au moins contre la rapacité et le cruel arbitraire des musulmans; les autres, qui habitent les contrées les plus fertiles, restent soumis aux caprices de Constantinople.

Il faut donc reviser l'œuvre injuste de 1861. Il faut reconstituer le Liban avec les frontières qu'il avait sous le grand émir Fakhr-ad-Dtn et sous les émirs Chéhab. Ce sont ses frontières naturelles. La province autonome engloberait alors, outre son territoire actuel, la Békaft, jusqu'à la crête de l'Anti-Liban, le Merdj Ayoum, le Houleh, le Bled-Becharra, Sayda et Beyrouth. Au Nord, le district del'Akkar, avec Tripoli, est compris géographiquement dans le Liban et dans les chaînes secondaires. Il appartient actuellement au vilayet de Beyrouth, mais, autrefois, la plus grande partie était rattachée au Liban autonome. Habité par des milliers de chrétiens, Maronites Grecs Orthodoxes ou Unis il n'est que juste qu'il retourne à la province autonome.

Nous ne demandons pas que toutes ces annexions au Liban soient faites en une seule fois. Nous admettons qu'il y soit procédé progressivement. Les puissances ont-elles le droit de le faire? Certainement oui. En 1861, elles se sont arrogé le droit d'intervenir en faveur des populations chrétiennes de l'Empire ottoman C'est dans le sens du droit d'intervention collective que l'article 9 du traité de Paris a été appliqué. Les puissances ont tracé la frontière de 1861 ; elles ont rendu

Hasbeya et Racheya aux autorités ottomanes. Plus tard, elles ont affranchi la Bulgarie, la Roumélie orientale; elles ont conféré l'autonomie à la Crète ; elles ont donné la Thessalie à la Grèce, incomplètement affranchie en 1830, réparant ainsi une ancienne erreur. Elles peuvent donc également réorganiser le Liban et lui donner ses anciennes limites. Elles peuvent réunir sous un môme gouvernement autonome les Montagnards et leurs frères de race, les chrétiens de la Békaâ, du Merdj-Ayoun, du Houleh et du Bled-Becharra, tout comme elles ont réuni les Grecs de Thessalie à leur nation déjà affranchie depuis un demi-siècle.

Gomment les puissances procéderaient-elles? La procédure est indiquée par tous les précédents. Une commission européenne serait réunie pour tracer les limites nouvelles de la province autonome considérablement agrandie. La Sublime-Porte ne saurait s'y opposer avec une apparence de raison ; car, ce ne serait que justice que d'accorder aux populations chrétiennes des régions précitées les mêmes droits que ceux dont jouissent déjà une partie d'entre elles, d'autant plus que la souveraineté du Sultan y est beaucoup mieux sauvegardée que dans l'Ile de Crète ou dans la Roumélie orientale, située cependant à proximité de Constantinople.

Après avoir reconstitué ainsi le Liban de la grande époque, une autre lâche incomberait aux représentants des puissances. Ce serait la répartition des terres entre les différents éléments de la population et l'établissement dans les nouveaux territoires des colons de la Montagne et des milliers d'émigrés qui reviendraient d'Afrique et d'Amérique. 11 faudrait éviter tout conflit entre les paysans indigènes et les Montagnards. Certes, les terres en friche ne manquent ni dans la Békaâ, ni dans le Houleh, ni dans toutes autres contrées dont nous demandons le retour à l'autonomie. Elles y sont môme très nombreuses, mais il faut éviter entre les habitants toutes les contestations qui ne dégénéreraient que trop facilement en rixes sanglantes et offriraient à la Porte un précieux prétexte pour intervenir.

Il serait donc indispensable qu'une commission européenne relevât toutes les terres disponibles et fit une répartition équitable, non pas entre les individus, mais entre les groupes qui fonderaient ensuite un village ou un bourg.

Ce serait le salut pour le Liban et pour la Syrie tout entière.

Aujourd'hui, ce pays, un des joyaux de l'Empire romain, ce pays qui, sous les Omaiyades, élait à la tôte du monde civilisé, languit faute de soins et cela pour- les raisons déjà indiquées. Seul le Liban, grâce à son autonomie, a encore de la vigueur, de la vie. Il en déborde même ; il est obligé d'envoyer tous les ans des milliers de ses enfants au dehors, où ils contribuent à la richesse des pays étrangers, de l'Egypte, des républiques américaines. Pourquoi ne pas infuser à la Syrie ce sang libanais, qui est répandu au dehors, sans proGl pour la patrie? Il lui donnerait une vigueur nouvelle; il le régénérerait Ce serait une renaissance brillante et heureuse de la Syrie, berceau de tant de belles et fécondes civilisations. Le trop-plein de la population libanaise, perdu actuellement par Témigration pour leur nation, servirait à fortifier les autres populations syriennes, à leur donner une nouvelle vigueur et une nouvelle existence. Le fait qu'une nation, ayant eu son génie propre, ses traditions et une histoire, se reforme et reprend de la vigueur, est toujours un grand progrès ; car l'humanité, la civilisation mondiale sont issues du génie de toutes les nations organisées et conscientes. Toutes y ont contribué et y contribuent encore. Lorsqu'une nation prend conscience d'elle-même et de son génie, c'est une force nouvelle acquise pour l'humanité, pour la grande cause du progrès, c'est un facteur nouveau de civilisation qui se crée.

. Dans la Montagne, la nation libanaise a pris conscience d'elle-même ; elle existe, elle veut vivre et prospérer. Une partie a déjà ses institutions autonomes, l'autre les réclame ; elle veut être unie, afin de pouvoir développer pleinement et librement son génie propre, d'apporter sa contribution à la civilisation humaine. A l'Europe de faire enfin en Syrie une œuvre réelle de progrès.

Depuis la fin des Croisades, les Syriens, et particulièrement les Libanais, dans les heures de désespoir, du haut de leurs rochers, regardent vers l'immense mer bleue et scrutent l'horizon ; peut-être les voiles des « Francs » apparaîtrontelles à l'horizon, car c'est de l'arrivée des « Francs » qu'ils espèrent la délivrance. Ce sont eux qu'ils attendent toujours pour briser leurs chaînes. Ils sont leur suprême espoir.

La France seule, en effet, peut prendre l'initiative de proposer d'abord l'annexion au Liban du district d Akkar, de la Békaâ,du Bled-Becharra, du Houleh, du Merdj-Ayoun, de

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Sayda el de Beyrouth. Elle a toujours été en quelque sorte le flambeau qui a guidé le monde dans la voie du progrès et de la liberté ; elle a délivré l'Italie ; elle a détruit en Allemagne les formes du passé. En 1860, elle est la première accourue au secours des Libanais. Elle a toujours été le patron des opprimés et spécialement des chrétiens de Syrie. Il faut qu'elle remplisse une dernière fois son devoir en détruisant définitivement les chaînes de l'oppression.

Les occasions de prendre cette initiative ne lui manquent pas. La question d'Orient est toujours ouverte ; la Crète, la Macédoine, l'Arménie, se relèvent au milieu des décombres et font appel à la conscience universelle. Aucun des multiples problèmes soulevés n'a eu une solution définitive, ni pour la Crète, ni pour la Macédoine, ni pour l'Arménie. La question du Liban môme se pose toujours devant la diplomatie européenne, au sujet des revendications les plus légitimes des Libanais, relatives à un gouverneur indigène, à un port de mer, au réseau de voies ferrées et à l'annexion des districts réclamés. Elle se posera d'une façon toujours aiguë, à la suite du problème des terres et de l'émigration, et de l'état d'esprit devenu perplexe et révolutionnaire des populations libanaises.

Pourquoi la France reculerait-elle devant les seules solutions rationnelles, conformes à l'intérêt général, parce qu'elles respectent l'intégrité de l'Empire ottoman, mieux môme que l'ingérence perpétuelle dans ses affaires intérieures que pratiquent actuellement les puissances, et parce qu'elles donnent à des populations trop longtemps comprimées un peu de. liberté et la possibilité de croître enfin et de prospérer I

Nous avons essayé de retracer les péripéties glorieuses parfois et trop souvent douloureuses de l'histoire de la Syrie et du Liban. La nature même, en les plaçant entre le monde méditerranéen et le monde asiatique, lésa appelés à un grand rôle ; elle a fait de la Syrie l'intermédiaire, le lien entre plusieurs civilisations différentes, mais qui, toutes, ont puissamment contribué à la grandeur et au progrès de l'humanité ; elle a fait du Liban la grande citadelle, la forteresse invincible, l'épine dorsale en quelque sorte de cette zone de transition, le roc contre lequel sont venus se briser tous les flots de destruction.

Dès l'antiquité, le Liban a été un centre de civilisation et d'intense activité humaine. Ce sont ses habitants, et principalement les hardis navigateurs de sa côte, les Phéniciens, qui ont été les maîtres des Grecs, et qui les premiers ont ouvert au progrès l'Afrique du Nord, l'Italie, la Gaule et l'Espagne. Sous l'Empire romain, c'est en Syrie et dans le Liban que les principaux produits de l'Extrême-Orient ont tout d'abord été implantés, le mûrier et l'élève du ver à soie entre autres.

La Syrie devient alors la terre où l'hellénisme et la civilisation orientale, sémitique se sont unis en une belle harmonie. L'art byzantin est issu de cette union, qui a eu des résultats féconds, particulièrement dans le domaine de la science, de la philosophie et des religions. C'est en Syrie que le christianisme est né et a grandi ; c'est en Syrie qu'il a eu, pendant les cinq premiers siècles de notre ère, une vie si intense qu'il s'est divisé en plusieurs sectes. C'est de la Syrie que la philosophie païenne et chrétienne a pénétré dans la Perse sassanide, où elle a été conservée pour se développer sous les khalifes arabes et rapportée ensuite en Europe, qui l'avait oubliée momentanément dans l'intervalle.

La conquête arabe a complètement bouleversé la Syrie et y a créé un ordre nouveau ; mais la prospérité et la grandeur du pays n'en ont nullement souffert. Au contraire, bien plus encore que sous la domination byzantine, la Syrie a pu être l'intermédiaire entre l'Occident et l'Orient, dans cet Empire arabe qui réunissait les pays de l'Iran, toute l'Asie centrale, l'Afrique du Nord et l'Espagne, qui comprenait à la fois l'Orient et l'Occident. C'est par la Syrie musulmane que l'Europe a connu la culture du cotonnier, de la canne à sucre, du riz, du safran, de l'abricot, de la pêche, du citron et d'autres plantes utiles.

La Syrie a été, sous les khalifes Omaiyades, le pays le plus civilisé du monde, mais elle a changé de caractère, elle est redevenue sémitique et a adopté la langue arabe. Les chrétiens ont été refoulés au second plan.

Une seule région syrienne est restée attachée au christianisme, le Liban. Par là, il a été le lien entre la Syrie et le monde chrétien ; ensuite, les chrétiens réfugiés dans le Liban s'y sont donnés une organisation nationale autonome; ils ont pris alors la direction des chrétiens de Syrie ; ils ont pu dès lors revendiquer pour eux le grand rôle historique de maintenir le christianisme indépendant dans sa terre d'origine et d'y refouler peu à peu les musulmans. Ils auraient pu jouer le rôle du royaume chrétien des Asturies dans l'Espagne musulmane, si les circonstances historiques leur avaient été plus favorables.

La Syrie, sous la domination musulmane, est restée la terre de prédilection des hérésies ; à côté des sectes chrétiennes se sont formées de nombreuses sectes musulmanes qui, toutes, ont influé sur l'histoire du pays. Quelques-unes ont duré jusqu'à nos jours : les Druses, les Nosaïris, les Métoualis, les Ismaéliens. De même que les chrétiens, ces sectes musulma- ,

nés, persécutées, ont trouvé un refuge dans les chaînes du i

Liban. Ainsi se sont constituées, dans ces chaînes, des popu- i

lations très variées, chrétiens des différentes observances, musulmans appartenant à plusieurs sectes. Chacune de ces populations a son organisation sociale, ses coutumes et ses mœurs; mais comme elles sont toutes menacées par le gouvernement des khalifes, elles se sont toutes données une organisation guerrière, dont le but essentiel était la défense du pays contre une attaque, brusque ou autre.

Arrivent les Turcs ; ils introduisent en Syrie l'organisation militaire féodale. Les Libanais, surtout les Maronites, afin de défendre contre eux leur indépendance et leur foi, adoptent cette organisation militaire, qui est celle d'une nation armée, avec sa hiérarchie de chefs de guerre, d'émirs et de cheiks, qui deviennent des seigneurs féodaux. L'organisation sociale du Liban, qui a duré jusqu'en 1860, avec sa noblesse et ses paysans-serfs, se précise et prend des formes nettement dé* terminées.

Les Maronites sont, pendant les Croisades, les champions du christianisme en Syrie. Les premiers croisés s'adressent à eux pour les guider et les seconder dans la conquête de la Terre Sainte. Leur rôle, pendant cette glorieuse époque de la chevalerie chrétienne, est des plus considérables. Ils sont les auxiliaires les plus actifs des chefs occidentaux, entre au* très de Saint-Louis, roi de France.

La Syrie est redevenue le champ de bataille des Occidentaux et des Orientaux, des Latins et des Arabes, et aussi la terre où se rencontrent et se pénètrent les deux civilisations. C'est en Syrie que les Latins apprennent à connaître l'antiquité ; c'est de la Syrie qu'ils emportent les germes d'une civilisation nouvelle, qui devait s'éclore pleinement sous la Renaissance.

Les Croisades ont eu une autre conséquence très heureuse pour les Maronites et les autres chrétiens. Elles les ont renforcés et ont parachevé leur organisation féodale et militaire. Elles ont créé surtout entre eux et les 4 Francs » (les Français) des liens indissolubles. C'est à cette époque que les Ma* ronites ont commencé à être les « Français du Levant », les champions de la France chrétienne en Syrie. Des relations étroites durables se sont établies entre la France et la Syrie. Les Syriens chrétiens se sont mis à considérer la France comme leur puissance protectrice contre les musulmans, qui serait appelée un jour à les affranchir complètement du joug des «infidèles ». Les Français, de leur côté, pendant longtemps, n'ont pas oublié la Croisade pour délivrer la Syrie et la Terre-Sainte. Jusqu'à la fin du moyen-âge, ils y ont constamment songé. Leurs marchands, les Dieppois et les Marseillais surtout, font un commerce des plus actifs h Beyrouth, à Sayda, dans les «Echelles du Levant». Lorsque, plus tard, François Ier et ses successeurs, poussés par des raisons poli-

tiques et économiques, ont signé l'alliance avec le Grand-Turc contre la maison d'Autriche, ils ont, dans les « Capitulations », exigé des garanties pour la sécurité des religieux d'Orient, et particulièrement pour ceux de Syrie, et ils ont obtenu peu à peu et exercé le protectorat des chrétiens d'Orient. Les Maronites, notamment, sont remarqués par les rois de France, qui les considèrent comme leurs plus fidèles appuis dans le Levant. Les consuls de France dans les c Echelles », si importantes pour le commerce français, ont été souvent choisis parmi les membres des grandes familles maronites.

Après la chute définitive des principautés latines en Syrie, la décadence de cette dernière a commencé sous les Mamelouks. Elle a été complète sous la domination ottomane, qui date du commencement du xvi* siècle. Cette terre qui, du temps des khalifes arabes et pendant la Croisade, a été la plus civilisée, la mieux cultivée de toutes, retombe presque dans la barbarie. Les travaux d'irrigation qui ont jadis fertilisé ses champs sont délaissés et s'effondrent. Les routes, sur lesquelles a passé un trafic si intense, sont abandonnées, les villes et les villages se dépeuplent. Là où, au xiv* siècle, a régné la richesse et la joie, la morne solitude s'étend ; les steppes arides, brûlantes, tristes ont remplacé la riante verdure d'autrefois. Dans certaines régions où s'est pressée une population nombreuse et active, à peine quelques Bédouins dressent leurs tentes avec leurs troupeaux affamés. Toute la Syrie semble plongée en léthargie.

Deux régions seulement ont échappé à cette débâcle : la Damascène, à cause de sa grande fertilité et de l'importance de Damas comme ville sainte de l'Islam, ensuite le Liban, qui a réussi à se soustraire au joug ottoman, grâce à l'habile diplomatie des émirs Ma'an. Fakhr-ad Dtn Ier reconnaît la suzeraineté du Sultan et lui paye tribut, mais, en échange, il reçoit le gouvernement du Liban. Celui-ci reste autonome. Au milieu de la Syrie désolée, ruinée, il conserve sa prospérité. Ses institutions autonomes se développent. Toute la vie qui, auparavant, circulait dans l'Orient entier, semble s'être concentrée dans la Montagne.

Sans doute, les épreuves ne lui sont pas épargnées. Des factions rivales s'y disputent le pouvoir; les populations sont déchirées en deux grands partis, les Qaïsites et les Yamânites, qui se livrent des luttes continuelles et sanglantes. Mais

le danger commun, la défense commune de l'indépendance de la Montagne, ont rapproché les deux principales communautés religieuses, les Maronites chrétiens et les Dr uses. Les haines religieuses se sont singulièrement atténuées chez eux ; dans la noblesse dirigeante des deux peuplades, il n'y a même aucun fanatisme religieux étroit, mais, au contraire, une large tolérance ; Druses et Maronites respectent réciproquement leurs croyances. Les partis ne sont pas des partis nationaux ni des partis religieux. Chrétiens et Druses y sont groupés indistinctement. Malgré les luttes des factions, une unité libanaise s'est constituée, et cette unité se maintient, elle sait conserver son autonomie.

Les Libanais payent un tribut aux pachas ottomans, reconnaissant ainsi leur vassalité, mais le tribut, pour eux, est moins un signe de sujétion qu'une assurance versée aux pachas contre les incursions des troupes ottomanes. Au milieu de la Syrie soumise, ils restent seuls debout, avec leurs institutions nationales, leur féodalité ; seuls, ils maintiennent dans leur petit pays l'ancienne prospérité de la Syrie ; par leur activité intelligente, par leur amour du progrès, ils arrivent même à développer leur richesse ; ils maintiennent les relations avec l'Occident. Plus que jamais, c'est le Liban qui est le lien, l'intermédiaire entre l'Europe chrétienne et le Levant. C'est dans le Liban resté autonome que les Syriens ont placé leurs espérances. C'est lui qui semble destiné à être la base offensive d'où partiront les libérateurs qui chasseront les despotes étrangers.

Les princes libanais ont conscience de ce grand rôle. Presque tous sont des hommes d'Etat et des guerriers remarquables, aussi habiles dans les négociations que sur le champ de bataille. Fakhr-ad-Dîn II est un des princes les plus éclairés et les mieux doués que l'Orient ait connus depuis la fin du moyen-âge. Avec une rare énergie, il s'applique à augmenter sa puissance et ses ressources et à créer en Orient une constellation politique favorable à ses visées contre la Sublime- Porte, afin de pouvoir commencer la guerre d'indépendance. Il fait du Liban un Etat moderne, organise une armée, des finances, une administration ; déjà, il a conquis une grande partie de la Syrie centrale, quand la fortune brusquement l'abandonne. L'heure de la délivrance n'a pas encore sonné. La puissance du Liban n'est pas encore assez solide ni assez

forle pour chasser les Ottomans de la Syrie. Fakhr-ad-Dtn H succombe, mais son œuvre n'est pas abandonnée.

Les émirs Chéhab la reprennent avec moins de fougue et de précipitation peut-être, mais avec une patience prudente et ferme, qui est la meilleure garantie du succès final. Les preroters émirs de cette famille réussissent à désarmer les factions et à pacifier le Liban. L'émir Béchir-le -Grand, au milieu de nombreuses péripéties, se rend insensiblement déplus en plus indépendant des pachas ottomans, profitant de la faiblesse grandissante de la Porte, abaisse la féodalité et fortifie son pouvoir monarchique. Malheureusement, il est compromis dans la crise égyptienne.

. La domination de Méh émet- Ali, d'abord bienfaisante pour la Syrie, devient bientôt intolérable. Alors les Libanais, qui ont donné la victoire au vice-roi, s'insurgent contre lui, d'abord dans des soulèvements partiels vite réprimés, mais ayant une conséquence très grave ; le vice-roi et l'émir Béchir, pour vaincre ces révoltes, arment les Libanais les uns contre les autres, les Druses contre les Maronites. La discorde se met entre les deux communautés.

Mais la question de Syrie n'est plus une affaire intérieure de l'Empire ottoman, elle est entrée définitivement dans le domaine international. C'est une conséquence de sa situation géographique, L'Angleterre, guidée par ses intérêts commerciaux, cherche à attirer la Syrie dans sa zone d'influence et à s'y créer une nombreuse clientèle. Elle s'oppose donc aux Egyptiens, moralement soutenus par la France, et pousse les Libanais à la révolte.

. En même temps, préoccupée de maintenir l'intégrité de l'Empire ottoman et d'arrêter la poussée russe vers la Méditerranée, elle décide le Sultan tà recommencer les hostilités contre Méhémet-Ali. Comme la France ne veut pas abandonner ce dernier, l'accord anglo-français se rompt, lord Palmerston négocie le traité du 15 juillet 1840, isole la France ; les quatre puissances coalisées et la Turquie envoient un ultimatum des plus impérieux, au vice-roi d'Egypte, qui le repousse.

Un souffle belliqueux soulève toute la nation française contre les alliés de 1814 ; une guerre européenne menace d'éclater. En même temps, malgré les efforts de l'émir Béchir en faveur du vice-roi, les Libanais, Druses et Maronites se soulèvent ; les alliés leur donnent des armes. Une escadre austro-

anglaise, renforcée par une vieille frégate turque, apparaît devant Beyrouth et bombarde la ville.

Le ministère Thiers prépare la mobilisation de l'armée française, mais le roi Louis- Philippe, très pacifique, le remplace, en octobre 1840, par un ministère conservateur et anglophile, partisan de « la paix à tout prix ». M. Guizot, le nouveau ministre des affaires étrangères, abandonne Méhémet-Ali en Syrie et ne cherche, par ses négociations, qu'à lui conserver l'Egypte.

Pendant ce temps, les Libanais, renforcés par quelques détachements anglais et ottomans, infligent de sanglantes défaites aux troupes égyptiennes et cdntraignent Ibrahim- Pacha à reculer jusqu'à Damas. L'escadre des puissances alliées occupe toutes les villes de la côte. Alors Méhémet-Ali s'incline et capitule; il demande la paix et signe le traité Napier, confirmé après de longues tergiversations par les puissances. La convention des Détroits clôt définitivement la crise de 1840.

La France est rentrée dans le concert européen ; mais son influence auprès des populations syriennes a beaucoup diminué. C'est l'Angleterre qui a surtout profité de la défaite de Méhémet-Ali. Elle s'est créée une forte clientèle indigène en Syrie, surtout parmi les Druses.

Le soulèvement contre les Egyptiens a aiguisé chez les Libanais le sentiment national et le désir de l'indépendance. Mais ils se heurtent. aux tentatives de réorganisation de l'Empire ottoman. Le Tan zi mât tend à la centralisation du pou* voir dans les mains de la Porte, et, par conséquent, à la destruction de l'autonomie des provinces. Pendant que les Montagnards veulent s'affranchir-copaplètement de toute sujétion, les hommes d'Etat ottomans cherchent, au contraire, à soumettre le Liban à l'autorité directe et absolue du Sultan. Le moment leur semble favorable en 1841 : l'émir Béchir-le- Grand vient d'être destitué, à cause de sa fidélité à la cause égyptienne ; il s'agit de le remplacer par un fonctionnaire ottoman révocable, et non par un nouvel émir, simple vassal tributaire du Sultan.

L'Angleterre, cependant, s'oppose à ce dernier projet et obtient l'investiture pour l'émir Béchir Mulhem Chéhab, qui succède ainsi à son grand parent.

La Porte, cependant, ne renonce pas à la destruction de

l'autonomie libanaise. Alors, en 1841, commence une période de troubles et d'anarchie, très importante surtout au point de vue du droit international.

Les Druses et les Maronites, après avoir Vécu côte à côte pendant des siècles en parfaite harmonie, se brouillent ; une guerre civile éclate ; des massacres ensanglantent la Montagne. La situation est aggravée encore par les intrigues des pachas ottomans, par l'intervention de la Porte et par une lutte sociale qui commence entre la noblesse et les paysans. Alors les puissances prennent en mains le règlement de la question du Liban. Leurs ambassadeurs à Constantinople exigent du Sultan qu'il rétablisse la paix et respecte l'autonomie des Druses et des Maronites, mais ils ne sont pas d'accord sur les limites ni les formes de cette autonomie. La France, d'accord avec les Maronites, réclame le rétablissement de l'émigrat confié à un prince Chéhab, tandis que l'Angleterre, soutenant les Druses hostiles aux Chéhab, s'oppose à leur retour au pouvoir. Finalement, la Montagne est divisée en deux caïmacamies autonomes, l'une chrétienne, l'autre druse. Le statut qui leur est donné par la Porte obtient la sanction des puissances, avec des réserves cependant faites par la France.

Ce règlement de la question du Liban par la voie de négociations internationales, a des conséquences très importantes. Les puissances se sont arrogé le droit d'intervenir dans les affaires intérieures de l'Empire ottoman et d'imposer à la Sublime-Porte des réformes. Celle-ci a dû s'incliner. Les affaires du Liban ont ainsi créé un précédent très grave. Le maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman reste la règle de la politique orientale des puissances occidentales, de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse. Elles réussissent même, par la guerre de Crimée, à l'imposer à la Russie. Mais la politique intérieure de l'Empire est placée sous une sorte de contrôle des puissances. Une nation chrétienne sujette, les Maronites, a reçu des institutions autonomes placées sous la garantie des puissances. D'autres nations sujettes vont suivre.

Le droit d'intervention des puissances est acquis par le précédent de 1845. Il est inscrit, dans une forme un peu ambiguë, il est vrai, dans l'article 9 du traité de Paris de 1856. Afin d'empêcher l'intervention isolée de la Russie, l'Angle-

terre a fait accepter le principe de l'intervention collective et du contrôle collectif.

En outre, la période de 1841 à 1845 a permis à la France de réparer, partiellement au moins, son échec en 1840 et de reconquérir tout son prestige auprès de& Maronites. Cependant, le règlement de 1845, dit de Chékib-Effendi, est trop imparfait pour durer, pour ramener un état stable dans la Montagne. Alors que celle-ci a besoin d'unité et d'union pour se développer, le règlement y établit la division ; il affaiblit le pays.

En même temps, l'évolution sociale des Maronites continue. L'émir Béchir-le* Grand a abaissé la féodalité et essayé de créer une monarchie administrative. La guerre d'indépendance de 1840 a réveillé dans le peuple le désir de la liberté et le sentiment démocratique. Pendant la crise de 1842 à 1845 déjà, des paysans se sont révoltés contre leurs seigneurs. Le règlement de 1845 a même dû tenir compte de ce mouvement démocratique et abolir quelques-uns des privilèges seigneuriaux.

Mais ces concessions ne font qu'aggraver le conflit social. Une révolution démocratique éclate en 1857 chez les Maronites, dont l'évolution a été plus rapide que celle des Druses. Les paysans chassent les seigneurs et constituent dans le Kesrouan une véritable république. Le conflit s'étend également à la caïmacamie druse, mais les paysans druses ne suivent pas les paysans maronites ; au contraire, se croyant menacés dans leurs biens par les chrétiens, ils se groupent autour de leurs seigneurs druses et prennent les armes contre les Maronites. La cause première des massacres de 1860 a donc été un conflit social entre les seigneurs et les paysans. Il n'y a pas eu lutte entre deux communautés religieuses hostiles Tune à l'autre. La religion n'a été mêlée à ce conflit qu'assez tard.

Le mouvement révolutionnaire a déchaîné l'anarchie dans la Montagne. Les autorités ottomanes voudraient en profiter pour détruire enfin l'autonomie libanaise, et par leurs intrigues aggravent encore la guerre civile.

Alors la France intervient ; protectrice des chrétiens d'Orient, elle croit les Maronites menacés et veut les défendre . Mais l'Angleterre, jalouse du protectorat français, exige une intervention collective limitée.

Le Sultan s'oppose même à toute intervention étrangère

<Jans les affaires intérieures de son Empire. Le principe de l'intervention, cependant, triomphe, et même les puissances le développent en décidant l'envoi en Syrie de troupes françaises comme une sorte, de gendarmerie internationale mise à la disposition du Sultan.

Il est désormais acquis que l'article 9 du traité de Paris de 1856 donne aux puissances un droit d'intervention collective dans l'Empire ottoman et y place l'œuvre des réformes sous leur garantie et sous leur contrôle.

C'est en vertu de ce droit qu'elles ont d'abord procédé à la réorganisation du Liban et, plus tard, à celle de Samos, delà Crète et de la Macédoine.

Cependant, comme de 1842 à 1845, l'exercice de ce droit est entravé pratiquement par le désaccord et par les rivalités entre les puissances, dont la Porte, très habilement, sait tirer parti.

Les hommes d'Etat ottomans, par leur bluff audacieux et leur tactique dilatoire, réussissent à mutiler encore un.e fois l'autonomie libanaise. Les délégués des puissances à la commission internationale de Beyrouth ne semblent pas avoir compris le véritable sens des événements du Liban de 1857 à 1860. Ils n'ont pas vu la profonde évolution démoctatique du peuple maronite. Certes, ils ont aboli complètement des privilèges de la noblesse. C'est la première conséquence de toute l'évolution politique et sociale. Mais ils n'ont pas su donner au peuple libanais les institutions libérales en harmonie avec ses idées. Ils ont refoulé le flot démocratique et ses aspirations. Surtout ils ont commis la faute d'armer le gouverneur d'un pouvoir presque irrésistible et de le choisir en dehors des indigènes. Néanmoins, le statut de 1861, modifié en 1864, est un grand progrès. Il soustrait le Liban à l'autorité directe de la Porte et le place nettement sous la tutelle .collective des puissances, dont les représentants prennent part à la désignation du gouverneur.

Grâce à ses institutions autonomes, le Liban a retrouvé la paix intérieure. Les antagonismes entre les différentes cornmunautés religieuses se sont considérablement atténués. Une vie politique et nationale s'est développée; des partis politiques se sont constitués, comme dans l'Europe occidentale, sur des programmes politiques et sociaux; dans ces partis, les habitants sont groupés sans distinction de religion. Mal-

gré l'absence de la liberté de la presse, injustement supprimée par la Porte, révolution démocratique des Libanais continue.

En même temps, le développement économique du Liban fait de grands progrès. Il est aujourd'hui la région la mieux, cultivée et la plus prospère de la Syrie et même de la Turquie d'Asie tout entière. L'évolution sociale et le développement intellectuel et économique du Liban sont beaucoup plus avancés que dans toutes les autres régions de la Syrie. Il marche véritablement à la tête de la civilisation dans toute cette vaste partie de l'Orient. Ses institutions autonomes ont servi de modèle à celles qui ont été octroyées è d'autres provinces autonomes. Il est le centre des populations indigènes de la Syrie ; c'est vers lui que se tournent là-bas tous les regards, qui ne désespèrent pas de la liberté et de l'avenir de leur pays.

Cependant, pour jouer le grand rôle que la nature et l'histoire lui enseignent en Syrie, de grandes et profondes réformes sont nécessaires, en premier lieu des remaniements territoriaux. Les règlements de 1861 et de 1864 ont mutilé le Liban et lui ont enlevé quelques uns de ses cantons les plus fertiles. Surtout ils l'ont privé de son grand port de Beyrouth, placé sous l'administration directe de la Porte. Le commerce libanais, très actif et florissant n'a pas de débouché sur la mer ; car la Porte n'admet pas la création d'un port sur la côte libanaise. Les Libanais, très prolifiques, se trouvent à l'étroit dans leur petit pays, d'autant plus que l'extension démesurée des biens de main morte soustrait plus d'un tiers du sol cultivable à la libre activité des paysans. Tous les ans, des milliers de Montagnards sont condamnés à s'expatrier.

De graves problèmes restent donc à résoudre au Liban ; des réformes politiques sont nécessaires. La société devient de plus en plus démocratique ; il faut mettre les institutions en harmonie avec l'évolution sociale. Il faut limiter les biens de main-morte.

Mais le problème le plus sérieux et le plus urgent, c'est l'extension des frontières libanaises. En effet, ce serait condamner la Montagne et la Syrie à un dépérissement rapide que de les laisser dans l'état actuel. Il faut utiliser les forces vives de la nation maronite en Syrie même, au lieu de les disperser dans toutes les parties du monde, et, pour cela, englo-

ber d'abord Beyrouth et la fertile Békaâ, ensuite le Bled- Becharra, l'Akkar, le Houleh et le Merdj Ayoum dans la province autonome Môme la constitution d'une grande province chrétienne à l'ouest du Jourdain et de l'Anti- Liban s'imposera un jour, comme la transformation de 1 Empire ottoman en un Etat fédératif, avec l'autonomie administrative partielle des différentes nations qui le composent. Cette transformation, non seulement donnera à la Syrie-Palestine son ancienne prospérité, mais fortifiera la paix du monde, car l'équilibre mondial a besoin du maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman.

Les Libanais ont conscience du grand rôle que leur glorieux passé leur impose. Placés sous le contrôle collectif de l'Europe, ils demandent que l'Empire ne les empêche pas de le remplir, mais les seconde, au contraire, et hâte ainsi l'évolution pacifique de la Syrie-Palestine chrétienne vers l'autonomie et vers un régime libéral. Avant tout, ils font appel à la France, leur protectrice séculaire, à cette nation française avec laquelle ils ont tant d'affinités intellectuelles, qu'ils ont toujours aimée, et qui trouve en eux des défenseurs ardents de son commerce et de ses grands intérêts moraux dans le monde. La France a été en Europe le soldat de la liberté, du progrès et de la démocratie, comme le Liban l'est en Syrie. A la France de comprendre son rôle historique et son intérêt et de donner tout son appui aux vaillants Libanais ! A elle de plaider devant les puisssances leur grande et noble cause et d'assurer enfin la solution normale, légitime de la question du Liban et de la Syrie : la liberté et l'autonomie !

Vu:

Le Président de la Thèse, RENAULT.

Vu:

Le Doyen, CH. LYON-CAEN.

Vu et permis d'imprimer :

Le Vice-Recteur de V Académie de Paris, L. LIARD.

Avant-propos vu

Introduction : Tableau géographique de la Syrie et du Libau. xi

Structure et topographie, xi. — Climat.xtv. — Hydrographie, xvi. — Flore, et Faune, xx.

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