CHAPITRE IV
l'émigration et l'extension de la main-morte (1).
Malgré l'activité intelligente des Libanais pour développer sans cesse les ressources économiques de leur petit pays, celui-ci ne peut plus nourrir sa population. Depuis le début du xixe siècle, l'émigration est devenue un phénomène sociologique régulier et permanent dans le Liban. Tous les ans, des émigrants sont partis et parlent encore.
Dans la première partie de ce siècle, les Maronites se sont dirigés surtout vers les régions syriennes voisines de la Montagne. Us se sont établis en Terre-Sainte, dans les sandjaks de Lataqiyèh et de Tripoli, dans le villayet d'Àlep, dans la Petite- Arménie, même le long de la côte méridionale et occidentale de l'Asie-Mineure et dans certaines îles méditerranéennes, comme à Chypre. Dans ces contrées, ils formefit encore aujourd'hui des colonies nombreuses et compactes.
C'était surtout la population pauvre qui émigrait, les fellahs qui ne possédaient pas la terre et que leurs petites fermes grevées d'impôts et de redevances ne nourrissaient plus avec leurs nombreuses familles. Ou encore, c'étaient les cadets des familles paysannes exclus du maigre héritage paternel. Ces malheureux partaient presque sans ressources, avec leurs bras comme unique fortune. Ils ne pouvaient acquérir des terres dans leur nouveau pays et étaient obligés de vivre de leur travail. Mais, à force de labeur énergique, la plupart d'entre eux arrivaient à acquérir une petite aisance. Aujourd'hui, les colonies maronites de la Syrie et de l'Asie-Mineure sont dans un état de prospérité relative. Elles sont coropo-
(4) Les renseignements sur la grande extension de la main-morte dans le Liban se trouvent dans les ouvrages, déjà cités, de Volney, Reclus, dans Baedeker même et la plupart des auteurs qui se sont occupés de la situation économique du Liban et de la Syrie au xixe siècle.
sées surtout d'artisans et de boutiquiers. La plupart d'entre elles possèdent des églises et des écoles.
Après les événements de 1860, les Druses ont émigré, à leur tour, en grande partie pour se fixer dans le Haourftn, qui est aujourd'hui le grand centre, et qu'on a surnommé le Djebel-ed-Drûse, la Montagne des Druses. Leurs terres, dans la Montagne, ont été réparties parmi les familles de paysans chrétiens. Ce mouvement d'émigration continue encore aujourd'hui, bien que fort ralenti. Le nombre des Druses établis dans la Montagne diminue sans cesse, malgré la forte natalité. Ce déplacement des Druses vers le Haourân, qui s'était ralenti dans le dernier quart du xix* siècle, va de nouveau augmenter, depuis que le Haourân a été relié avec la ligne de Damas- Beyrouth par une voie ferrée. En effet, ce chemin de fer a triplé la valeur économique de cette magnifique terre de céréales qui, aujourd'hui, exporte du blé en quantité sans cesse croissante. La culture s'y étend tous les jours. Le pays est si prospère que les bénéfices de sa ligne de chemin de fer peuvent combler les déficits des autres voies ferrées de la Syrie. Avec la ligne de la Békaâ, c'est la plus rémunératrice de tout le Levant. Le Haourân est en train de devenir un des greniers de l'Orient. L'agriculture y a besoin de bras nouveaux, et on comprend facilement que les Druses du Liban sont attirés vers ce pays au sol fertile, où leurs coreligionnaires développent si rapidement leur aisance.
Les Métoualis également se retirent peu à peu de la Montagne, réalisent leurs biens, vendent leurs champs et partent vers le Nord. Certainement, dans un avenir prochain, la province du Liban sera presque exclusivement chrétienne, et les Maronites y constitueront les trois quarts de la population.
Cependant, malgré le départ des Druses et des Métoualis, les chrétiens se trouvent trop à l'étroit dans un pays rocailleux, au sol maigre en général, et aux ressources naturelles limitées.
L'émigration, dans ces trente dernières années, après l'abolition des privilèges seigneuriaux, a, au lieu de se restreindre avec le retour de la paix et de l'ordre, augmenté sans cesse et a pris des proportions inquiétantes. Plus de 100.000 chrétiens, presque tous Maronites, ont quitté le Liban depuis