III. LE LIBAN DE 1845 A
L'attitude des consuls européens ne fut pas très brillante. Ils n'avaient pas su imposer aux pachas turcs les mesures les plus élémentaires pour endiguer le mouvement révolutionnaire et étouffer les émeutes. Ils se sont laissé duper par Kourchid et par les autres fonctionnaires turcs. Les plus clairvoyants parmi les représentants européens dans l'empire ottoman apercevaient nettement la réaction contre les réformes annoncées par la Hatti-Hamayoun ; M. James Hume le signala dans un de ses rapports : c Les Turcs attendirent le départ des armées libératrices de l'Occident, et aussitôt commença une réaction anti-chrétienne sous beaucoup de rapports etanti-européenne,de la part de l'administration turque, c'est-à-dire de l'administration que nous avons sauvée »(1).
Mais on ne sut prendre aucune attitude énergique en face des menées turques.' La faute en était à la politique anglaise.
Le Cabinet de Londres, pendant la guerre de Crimée, avait exigé que l'œuvre de réformes, en Turquie, fût placé sous la garantie collective de l'Europe ; elle avait par là même défendu le principe de l'intervention collective des puissances.Par cette politique, elle avait voulu faire échec aux prétentions russes et françaises d'intervenir individuellement en Turquie, les uns pour protéger les catholiques, les autres pour protéger les orthodoxes sujets du Sultan. Comme la situation misérable des chrétiens et leurs révoltes fréquentes ne permettaient pas à l'Europe de rester indifférente, il n'était pas possible à l'Angle* terre de soutenir une politique de non-intervention absolue. C'est alors qu'elle avait imaginéla garantie collective qui devait supplanter l'intervention individuelle et des Français et des Russes. Cette dernière était une menace constante pour l'intégrité de l'empire ottoman et pour le pouvoir souverain du Sultan. La garantie collective, au contraire, ne pouvait s'exercer que par l'accord unanime des Puissances et donnait à l'Angleterre le moyen d'arrêter, par son veto et par son action diplomatique, toute tentative de conquête d'une province turque où la main-mise d'une autre puissance sur la Porte, comme au temps du traité d'Unkiar-Skélessy, en 1833.
Les Anglais avaient obtenu partiellement gain de cause,
(1) Cité par Saint-MaroGirardin : Des Turcs et de la condition des Chrétiens en Turquie, d'après une enquête confidentielle du gouvernement anglais (Revue des Deux-Mondes, 1er avril 1861).
par l'article IX du traité de Paris de 1856. L'intervention individuelle d'une puissance était formellement condamnée, mais le Sultan, ainsi que nous la von s vu, avait placé implicitement l'œuvre de réformes sous la garantie collective des Puissances signataires du traité. Alors, la politique anglaise changea de tactique. Chaque puissance pouvait tirer de l'article IX le droit au moins de contrôler la Porte et de prendre l'initiative des remontrances et d'une intervention. La Russie, la Prusse, l'Autriche, la Sardaigne et la France pouvaient s'entendre entre elles, pour exercer une pression sur le Sultan en dehors de l'Angleterre et malgré ses protestations. Elles pouvaient se faire auprès des chrétiens sujets, et même auprès de certains partis turcs une très forte clientèle. La garantie collective n'était donc pas sans dangers, et pour le pouvoir souverain du Sultan, et pour l'Angleterre qui voulait prédominer en Orient, précisément par l'intermédiaire du Sultan. Plus que jamais, elle entendait être la conseillère très intéressée de la Porte dans sa politique intérieure et extérieure, et tirer de ce côté, pour elle, les bénéfices matériels les plus considérables. 11 lui fallait pour cela, regagner la confiance d'Abdul-Médjid et des principaux hommes d'Etat turcs. A cet effet, toute sa politique orientale, à partir de 1858, tendait à favoriser les efforts de la Porte vers une plus grande centralisation et vers le renforcement du pouvoir souverain du Sultan, à éviter, autant que possible, toute intervention européenne, et enfin, pour le cas où elle se produirait quand même, à la limiter au strict minimum et à en réduire les effets (1).
(1) Les avis, cependant, ne manquaient pas au Cabinet de Londres, pour lui faire connaître qu'une explosion du fanatisme musulman était à redouter particulièrement en Syrie, depuis la publication du Hatti-tiamayoun de 1856 et la conclusion du traité de Paris. Il crut même nécessaire de prescrire une enquête secrète, qui fut faite avec soin par ses agents diplomatiques et consulaires dans l'empire ottoman. ,
Un des consuls anglais de Syrie résuma ainsi ses impressions dans son rapport : « L'état de la population musulmane dans le cercle de mon consulat est fort différent de celui des autres provinces de l'empire ottoman, qui ont plus de contact avec les idées de l'Europe. Ici, la race dominante est encore ce qu'elle était partout il y a trois ou quatre siècles, orgueilleuse et intolérante. On ne trouve point ici ce mélange produit par l'envahissement du com-
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Ce fut celle lactique de la diplomatie anglaise qui paralysait, en Syrie, dès 1858, l'action préventive des consuls européens et leurs efforts pour enrayer les troubles et empêcher les massacres ; elle a sa large part de responsabilité dans les tristes événements de 1860.
Les seigneurs et les paysans d ruses, se croyant menacés par le mouvement démocratique et social des paysans chrétiens, s'étaient préparés à une défense vigoureuse. Malheureusement, énervés par la crainte du danger, ils se laissèrent entraîner par quelques chefs ambitieux et par les excitations des agents ottomans à ne pas se borner à la défensive, mais à se jeter sur les Maronites avant que ceux-ci eussent seulement songé à les attaquer, les armes à la main. Ils se ruèrent sur les Maronites avec une véritable rage sanguinaire et commencèrent les massacres. Le mouvement démocratique avait ainsi déchaîné la fureur druse contre les chrétiens.
merce européen, et les résultats d'une prétendue civilisation greffée sur le vieux tronc musulman. Le commerce delà Grande Bretagne, de r Autriche, de la France et de la Suisse a pris beaucoup d'extension ; mais c'est un élément à part dans la société, et il exerce peu d'influence sur l'esprit musulman. »
(Cité par la Revue des Deux-Mondes, 1er avril 1861 : La Turquie d'après une enquête du gouvernement anglais, par Saint-Marc- Girardin).