LE 13ILAN DE 1845 A
que du mouvement populaire ne sorte pas une organisation sociale nouvelle, mais une guerre civile avec tout son cortège de pillages, d'incendies et de massacres.
Certains diplomates européens ont essayé de rendre le clergé maronite responsable des massacres. M. Richard Edwards, dans son ouvrage sur la Syrie de 1840 à 1862 (1), s'est efforcé de prouver cette thèse : il accuse nettement le clergé maronite d'avoir prêché la révolte contre les Turcs et la guerre sainte contre les idolâtres, les Druses et les Musulmans. Il y aurait eu un complot chrétien pour chasser les infidèles de la Montagne. Malgré les exhortations des prêtres, les Grecs, les orthodoxes et les unis, auraient refusé d'y prendre part. Par des feuilles volantes, par leurs prédications, les prêtres maronites auraient appelé leurs fidèles aux armes ; ils auraient formé des comités partout pour organiser méthodiquement l'insurrection et acheter des armes.
M. Edwards oublie simplement de donner des preuves certaines, irréfutables, de ses allégations. Le clergé maronite, certainement, a pris une part très grande au mouvement démocratique ; mais ce serait méconnaître complètement le caractère de ce mouvement que de dire qu'il était une manifestation du fanatisme religieux. II était essentiellement politique et social, au contraire, dirigé aussi bien contre les seigneurs maronites que contre les seigneurs druses. Il ne s'attaquait nullement au peuple druse, aux paysans de celte nation. Les révolutionnaires maronites, sans doute, auraient pour la plupart été très heureux de voir les fellahs druses se joindre à eux contre l'oppression seigneuriale. Les émirs et les cheiks druses étaient menacés non pas tant à cause de leur religion qu'à cause de leurs privilèges féodaux. Ce n'étaient pas tant ()es fanatiques chrétiens qui se soulevaient contre eux, que des paysans désireux de s'émanciper et de devenir propriétaires de leurs terres.
Les seigneurs druses sentaient si bien la portée primitive du mouvement que, de l'aveu de M. Edwards, ils offraient aux seigneurs maronites de s'unir contre un péril commun et pour une répression commune.
Seulement, l'organisation féodale des Druses se montra plus solide que celle des Maronites. Le fellah druse, loin d'être
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entraîné parle courant démocratique, resta fidèlement attaché à son seigneur. Partout où celui-ci se vit menacé par des révolutionnaires maronites, il arma contre eux ses fellahs druses.
Que des prêtres bornés aient excité le fanatisme religieux, nous n'essayons pas de le nier ; mais ce n'était certes pas la généralité : le peuple maronite demandait l'expropriation des seigneurs, qu'ils fussent Maronites ou Druses, et l'abolition de leurs privilèges.
Tous les témoignages concordent à établir que la nation maronite était déchirée par des dissensions intestines ; les partis en présence se combattaient avec acharnement ; le sang coulait, versé par des mains chrétiennes. Et le clergé maronite aurait choisi le moment où une révolution, une guerre civile armait ses nationaux les uns contre les autres, pour entreprendre une guerre d'extermination contre les Druses et les Musulmans qu'on n'avait pas pu vaincre alors qu'on était unis ?
C'était vraiment mal choisir le moment 1 Et si M. Edwards prétend, que les comités maronites ont, pendant l'hiver de 1859 à 1860, acheté des armes en grand nombre pour la guerre sainte, il est réfuté par tous les témoins sérieux, entre autres par le Comte de Bentivoglio, qui démontre que ce n'est qu'à la veille des massacres de 1860 que les Maronites purent se procurer des armes.
La révolution, dans les districts mixtes, déchatna une lutte entre les Maronites démocrates d'une part, et les Druses fidèles à l'ancien régime, de l'autre. Cette lutte fut savamment envenimée par les autorités ottomanes.
La réorganisation de l'empire ottoman tendait surtout à une forte centralisation. Le gouvernement turc devait donc ôtre naturellement très hostile à l'autonomie libanaise et à la quasi-indépendance de la Montagne ; il cherchait à l'abolir et il poussait les populations libanaises à la détruire ellesmêmes pour intervenir ensuite et, sous le prétexte de remédier à une anarchie intolérable, soumettre le pays à son autorité directe. Ce sont ses agents qui ont lancé les Druses contre les Maronites, qui ont fait dégénérer le mouvement révolutionnaire en une lutte entre les peuplades, où le fanatisme religieux devait se donner libre jeu. Ce sont eux qui portent la responsabilité des effroyables massacres de 1860 devant l'histoire.