‹ La question du LibanChapitre 80 sur 124 · I. LES MASSACRES DE 1860 DANS LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

I. LES MASSACRES DE 1860 DANS LA MONTAGNE

La crainte d'un soulèvement général et d'une guerre civile se répand dans toute la Syrie. Le corps consulaire de Beyrouth, dès l'origine des troubles, s'est préoccupé de cette situation et a demandé au pacha de veiller au maintien de la paix. Kourchid répond, en se plaignant du gouvernement de Constanlinople, auquel il reproche de ne pas prêter une attention suffisante aux affaires de Syrie. Dans son rapport, explique-t-il, c lorsqu'il mentionne un cas d'assassinat, pour recevoir le pouvoir nécessaire de punir les criminels, il se passe un ou deux mois avant qu'il reçoive une réponse ; alors, l'affaire est déjà oubliée et la force de l'exemple est perdue, tandis que cela encourage l'accomplissement des crimes, dans l'intervalle » (1).

Malgré tous les avertissements, malgré les troubles qui s'aggravent partout, Kourchid, pendant les mois de mars, d'avril et de mai, néglige les mesures préventives les plus élémentaires. Au contraire, il continue ses relations secrètes avec les cheiks druses. Son principal lieutenant, le général de division Tahir-Pacha, le commandant des troupes dans le Pachalik, correspond également avec eux ; et loin de leur prêcher le calme, il trouve justes leurs récriminations contre les chrétiens (2).

Kourchid-Pacha entend bien poursuivre son abominable plan jusqu'au bout, et arriver par l'anarchie à la destruction de l'autonomie libanaise. C'est également une occasion pour le fanatisme et l'orgueil musulman de venger toutes les humiliations et toutes les capitulations que les puissances chrétiennes ont imposées à la Sublime-Porte, et qu'elles prétendent lui imposer encore.

Il est certain que le pacha de Beyrouth et ses principaux collaborateurs, non seulement n'ont rien fait pour arrêter les troubles, au printemps 1860, pas plus que les années précédentes, mais ils ont directement encouragé les Druses à attaquer les chrétiens. Bien plus, Kourchid engage le clergé chrétien à maintenir ses fidèles dans le calme (3;. Il veut

(i) Testa, op. cit., t. VI, p. 67. Rapport du consul général Moore à sir H. Bulwer 2 avril 1860 (11 ramazan 1276).

(2) Lenormant, op. cit., p. 18. Entre autres, le cheik druse Kassini-Bey a une entrevue avec le Muschir de Sayda, le 26 avril ; le lendemain, les Druses de son district prennent les armes.

(3) Testa, op. ci/., p. 73.— Voiraussi, Lenormant, op. et/., p. 15 et s.

388 LIVRE 11. — CHAPITRE lV

désarmer les Maronites. Le corps consulaire de Beyrouth est dans l'émoi ; de tous côtés, son intervention est sollicitée

Le fusé Pacha, dans ses conférences avec les consuls, expose tout un ensemble de mesures destinées à rétablir Tordre. Il promet d'envoyer dans la Montagne un corps de troupes assez considérable pour obtenir ce résultat. Puis il prend l'offensive contre les Maronites, accuse un comité général de Beyrouth de fomenter un soulèvement contre les Druses, et reproche tant au clergé qu'aux notables maronites d'exciter leurs fidèles à la révolte. Ce sont les chrétiens, prétend-il , qui ont commencé ; ils projettent d'exterminer les Druses ; ceux-ci ne font que prendre des mesures de défense. La manœuvre est habile. Elle sème la discorde dans le corps consulaire. Le consul général d'Angleterre, en effet, est porté à soutenir les Druses, dont son gouvernement s'est constitué le patron depuis 1840; le consul général autrichien, M. de Weckbecker, ne paraît pas non plus avoir une trop grande tendresse pour les Maronites et les prendre pour des victimes complètement innocentes. La division commence à se mettre parmi les représentants des puissances.

Malgré tous les symptômes d'inquiétude, on ne perd pas à Beyrouth tout espoir de prévenir encore une conflagration générale. C'est le moment de la récolte de la soie, et celui de la moisson. Les populations, dans leur intérêt matériel, attendront bien la fin de cette récolte avant de se lever en masse. Le gouvernement turc aura ainsi le temps de prendre des mesures énergiques de pacification (1).

Vaine espérance : Kourchid iinit enfin par prendre quelques précautions pour maintenir l'ordre et empêcher une conflagration générale. Il demande des renforts à Naplouse, à Damas, à Jérusalem, il rassemble les gendarmes irréguliers, les terribles bachi-bouzouks, dont la cruauté sanguinaire, depuis 1840, est encore dans toutes les mémoires, chez les Maronites, et il enrôle même des Bédouins de la Békaâ ; par une suprême ironie, c'est avec des bandits et des pillards de profession qu'il prétend faire la police et empêcher les meurtres et les pillages. Au lieu d'opposer aux Druses des gendarmes, il leur fournit des complices. Lui-même, le 29 mai, avec 750 hommes du Nizam, de l'armée active régulière, s'établit dans un camp, au

(I) Testa, op. cit., t. VI, p. 68.

Page 1