L’ACTION DE LA COMMUNE
Nous avons démontré par des exemples qu’il y a deux conditions essentielles à remplir pour édifier des habitations à bon marché.
1, Il faut que le sol entre dans le prix de revient pour une valeur insignifiante, la valeur qu’il a conservée là où la spéculation n’a pas encore exercé ses effets.
2. Il faut que les maisons construites sur ce sol ne deviennent pas un objet de spéculation, ou une forme nouvelle d’impôt indirect.
Cette seconde condition peut être remplie sans difficulté par la Commune, si elle parvient à remplir la première. Il suffit, en effet, qu’elle reste propriétaire des maisons construites, se contentant d’en tirer un revenu qui rente normalement les capli^jtflç par elle engagés.
Si elle-même peut emprunter à 4 et demi ou 4 pour cent, ou même à un taux inférieur, elle ne saurait retirer un revenu plus élevé des loyers sans transformer l’œuvre des habitations salubres en affaire fiscale, instituant ainsi un impôt indirect nouveau. Seul l’amortissement justifierait un revenu des locations dépassant légèrement l’intérêt servi aux capitaux empruntés.
Quant à la première condition, se procurer du sol à bas prix, son accomplissement offre, par contre, des difficultés qu'il n’est pas possible de surmonter sans sacrifices. Où trouver à Lausanne et dans ses environs des terrains qui n’aient pas subi l’effet de la spéculation, des terrains à cinquante centimes ou un franc le mètre carré? Nos édiles n’y réussiront pas, pas plus que des particuliers d’ailleurs.
Il y a vingt ans, en 1893, lorsque Lausanne avait une population inférieure de moitié à celle d'aujourd’hui, et que la question des habitations à bon marché se posait déjà au sein du Conseil communal, nos autorités eussent pu se procurer en quantité considérable des terrains à des prix deux fois, cinq fois, ou dix fois inférieurs aux prix actuels. Comme la ville de Berne, la ville de Lausanne pouvait alors revendre une partie de ses terrains avec bénéfice pour des constructions bourgeoises, en sorte que l'autre partie ne lui eût rien coûté. Ou mieux encore, elle pouvait tout garder et en amortir le prix de coût petit à petit par les recettes ordinaires du budget.
Elle ne l’a pas fait ; elle a préféré laisser quelques particuliers profiter du développement de la ville pour s’enrichir au détriment de la majorité de ses habitants. Cette faute, presque toutes les villes l’ont commise, parce que les capitalistes qui sont à leur tête trouvent
tout naturel qu'on sacrifie à quelques-uns d’entre eux les intérêts de la communauté. Elle peut cependant être réparée, mais plus on attendra pour le faire, plus l’opération sera coûteuse.
On n’a pas eu la prévoyance d’acquérir du terrain, alors qu’il coûtait peu, il faut l’acquérir maintenant qu’il coûte cher, et avant qu’il ne soit beaucoup plus cher encore. Mais ce n’est pas la faute des locataires et ce n’est pas à eux à en supporter les conséquences ; c'est à la Commune, puisqu’elle n’a pas sauvegardé ainsi qu’elle le pouvait les intérêts de la collectivité. Si la Commune construit, elle ne doit pas faire supporter aux locataires le prix des terrains nécessaires, mais le prendre à sa charge.
Que représente une telle charge et la Ville peut-elle la supporter ?
Afin d’apprécier approximativement cette charge, il faut admettre un projet de construction assez considérable pour exercer une influence générale sur le taux des loyers et sur la qualité des logements à Lausanne.
Si, par exemple, la Commune achète aux abords de la ville, et un peu dans toutes les directions des lots de terrains d’une surface totale de cent mille mètres carrés, à 20 francs le mètre en moyenne, ce qui est largement compté, la dépense sera de deux millions de francs. Ces cent mille mètres carrés permettraient, à raison de 500 mètres carrés par maison, de construire 200 maisons de dix appartements chacune, soit 2000 appartements. C’est de quoi loger dix mille personnes en admettant une moyenne de cinq personnes par appartement.
Deux millions, c’est à peine ce qu’a coûté à la ville le parc Mont-Repos. La Commune qui a une dette de près de 60 millions empruntés pour des buts parfois moins urgents que celui des habitations à bon marché ne compromettrait pas sa situation financière en augmentant cette dette de quelques millions.
Au taux actuel, le service d’intérêt de ces deux millions coûterait 90 mille francs par an. C’est peu, comparé au résultat, et cette somme n’est pas impossible à trouver dans un budget qui dispose de plus de six millions de ressources annuelles.
Du reste, pour résoudre ce côté de la question, faudrait-il que nos autorités cantonales en arrivent à abroger la disposition de la loi qui dispense de l’impôt mobilier les étrangers riches et oisifs, que ce serait justice. Car il faudrait, autant que possible, non seulement servir les intérêts de ces deux millions, mais aussi amortir le capital de façon à pouvoir recommencer l'opération au bout d’un certain nombre d’années.
En résumé, la solution du problème des habitations salubres et à bon marché Consiste, croyons-nous, à faire construire par la Commune des immeubles locatifs inaliénables, les locataires étant exonérés du prix du sol qui tombe à la charge du budget général.