‹ La question du Mexique devant les Cortès d'Espagne; discours prononcés au Sénat et au CongrèsChapitre 1 sur 9 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Quand l'Amérique a su, quand le monde entier a appris que les soldats espagnols, après avoir touché le territoire qu'illustra Fernand Cortez, par ses admirables exploits et ceux de ses héroïques compagnons , avaient abandonné ce territoire, non-seulement sans exiger ni obtenir satisfaction des offenses reçues, mais encore sans demander cette satisfaction, ils ont vu que vous aviez marqué d'une tache ineffaçable la page la plus brillante de notre histoire, plus brillante que celles de notre indépendance dans les temps anciens et modernes.

M. Olozaga , Député aux Cortès,

Ancien ambassadeur à Paris.

La question du Mexique, prolongée d'une manière inattendue par des événements connus de tous, a vivement préoccupé les esprits dans les deux hémisphères, sans avoir vu diminuer, un seul jour, l'intérêt qu'elle inspire.

La convention de Londres, dont l'objet était nonseulement de protéger la vie et les légitimes intérêts

des sujets des puissances intervenantes, niais encore d'obtenir des résultats dignes de la grandeur des trois nations, fut rompue par le désaccord des plénipotentiaires.

La France resta dans ces régions lointaines chargée, à la fois, de la protection de ses sujets et de celle des sujets de l'Espagne et de l'Angleterre, stupéfaites de voir revenir leur armée et leurs vaisseaux sans avoir même tenté d'atteindre le but élevé de la convention de Londres du 31 octobre 1861.

Le gouvernement français a donné, sur les événements et sur sa politique, les explications qui lui ont paru propres à dégager sa situation dans une affaire aussi grave ; mais, dans sa prudence, il n'a pas voulu mettre à nu les actes des gouvernements étrangers qui Font laissé seul au milieu d'une entreprise qui, depuis leur abandon , a donné lieu à de malveillantes appréciations. Ghacun sentait les lacunes de ces explications, mais personne ne pouvait dire ce qui leur manquait pour les compléter.

Les discours des illustres orateurs du parlement espagnol, que nous publions dans ce volume, ont rempli tous les vides, dissipé tous les doutes et fait briller la lumière malgré ceux qui s'efforçaient de la cacher. La vérité a triomphé, et son triomphe châtie les uns et applaudit et récompense les autres. 11 est inutile d'exalter l'autorité des témoignages que nous allons invoquer, puisqu'il s'agit d'hommes d'État distingués et

de personnages espagnols depuis longtemps connus par leur longue carrière politique et leur patriotisme éprouvé.

Alors même que la question du Mexique perdrait de son actualité, ces discours conserveraient tout leur intérêt, car ils sont un véritable événement, et ils présentent, à la fois, un exemple à suivre et un enseignement à retenir. Un exemple, parce que le patriotisme, l'amour de la vérité et une noble indépendance de caractère y prédominent , et une leçon, parce qu'ils montrent quels dangers, quels maux irréparables peut amener un manque de plan arrêté dans les questions extérieures. De la rigoureuse argumentation de ces discours, on peut voir combien il est nécessaire d'écarter sa pensée des personnes, quelque élevées qu'elles soient, alors qu'il s'agit des plus hauts intérêts de l'État et de l'honneur du pays à l'étranger.

Bien que les discours qu'on va lire traitent de la même question, ils ne disent pas tous les mêmes choses. M. Bermudez de Castro, ancien ministre et sénateur, s'en tenant uniquement aux documents officiels publiés jusqu'au moment de la discussion à Madrid, à Londres et à Paris, a su les analyser avec une remarquable lucidité et en tirer des arguments d'une si terrible logique qu'ils ont écrasé et confondu les directeurs mal inspirés de la politique qu'il combat.

M. le général marquis de la Havane réunit à cette circonstance d'être né dans l'Amérique espagnole, celle

d'avoir gouverné pendant plusieurs années l'île de Cuba, qui a tant de rapports avec les divers Etats du continent américain et surtout avec le Mexique. Aussi, ses observations, ses aperçus sur la question, sa haute capacité comme général , comme écrivain , comme homme d'État, revêtent-ils de la plus haute importance les paroles du dernier ambassadeur de la reine d'Espagne à la cour de l'empereur Napoléon.

M. Mon, aussi respecté en Espagne qu'il est, depuis longues années, estimé en France, où pendant quatre ans, et pour le bien de son pays, il a représenté l'Espagne dans une ambassade qui a laissé les meilleurs souvenirs, M. Mon a exposé la question au Congrès sous un point de vue extrêmement intéressant et qu'il avait seul le droit d'aborder, de connaître et d'apprécier, parce qu'il a vu naître, à Paris, cette question du Mexique, et qu'il ne renonça à son ambassade que lorsque le cabinet de Madrid eut approuvé cet acte, qu'avec tant de raison on a, dans le parlement espagnol, appelé « la catastrophe d'Orizaba ! »

Le discours de M. Mon, appuyé sur des documents officiels qui n'étaient point connus, a commencé avec le calme qui précède la naissance du jour. Peu à peu la lumière s'est faite, et ses rayons éclatants ont fini par éclairer tout ce qui avait pu rester dans l'ombre. C'est dans sa conscience et son patriotisme qu'il a puisé son éloquence, et son discours est l'œuvre d'un bon citoyen .

Si la bienveillance dans la forme semble tempérer la douleur que révèle son discours, et qui lui fait tant d'honneur, la vérité, plus forte que tout, n'adoucira en rien les regrets amers des hommes d'État, si peu dignes de ce nom, qui ont attiré à l'Espagne des conflits, des déboires, et qui ont perdu sa légitime et bienfaisante influence dans ce monde découvert et conquis par nos glorieux ancêtres !

M. Rios y Rosas, l'éloquent orateur, dont la science si profonde et le style énergique donnent tant de vie à ses discours, ne s'est point seulement occupé des événements récents, mais, traçant à grands traits et d'une manière synthétique le tableau saisissant de l'Amérique depuis sa découverte jusqu'à nos jours, il a su, tout en faisant de brillantes excursions dans le domaine de l'histoire, lancer contre les ministres de si terribles accusations que, plus d'une fois, il a profondément ému la Chambre et son auditoire nombreux et choisi.

Le sang espagnol qui circule dans nos veines, les affections du cœur, notre conscience politique, les traditions glorieuses de l'Espagne en Amérique, tout nous

a, depuis longtemps, porté à désirer et à demander que notre ancienne métropole se mît à la tête de notre régénération. L'Espagne était alors la nation qui avait le plus de droits à intervenir au Mexique et à qui la proximité de l'île de Cuba offrait le plus de facilités pour le faire. Pendant quatre ans, le gouvernement espagnol menaça d'une expédition; mais, à force de voir ces menaces non suivies d'effet, on finit par ne plus y croire.

Enfin la Providence voulut que les malheurs du Mexique en vinssent à se confondre avec ceux des sujets étrangers qui l'habitent. 11 arriva un jour où les griefs furent communs aux trois grandes puissances occidentales et où le sentiment de leurs gouvernements de\int unanime.

La reine d'Espagne, assise sur son trône, déclara devant la représentation nationale « que les traités avaient « été violés, les droits de ses sujets foulés aux pieds, « leurs personnes victimes de graves attentats et expo- « sées à des dangers permanents, et qu'il était indis- « pensable de donner, à la fois, un exemplaire de rici gueur salutaire et une preuve d'une haute généro- « sité. »

L'empereur Napoléon, dans une semblable et solennelle circonstance, qualifia le gouvernement actuel du Mexique « de gouvernement sans scrupules » après avoir fait publier les remarquables dépêches de son représentant au Mexique, dans lesquelles, après Ténu-

mération des outrages que la France, comme toutes les autres nations, avait reçus de cette démagogie, il affirme qu'il ne voit d'autre garantie pour les intérêts français, et d'autre moyen de salut pour ce pays, que l'intervention européenne.

La reine d'Angleterre, dans son discours au Parlement, justifia complètement l'intervention, dont il lui était du reste impossible de s'écarter après les demandes en réparation de son ministre à Mexico et les plaintes énergiques des maisons de commerce les plus riches et les plus influentes de l'Angleterre.

Lorsque les souverains des trois grandes puissances occidentales, du haut de leur trône et en présence des représentants du pays, annonçaient au monde l'origine et l'objet de l'expédition, personne n'aurait pu soupçonner que la malveillance et la démagogie en Europe et en Amérique déchargeraient leur colère sur de modestes personnages, seulement parce qu'ils ont eu la patriotique constance de proclamer que l'intérêt de l'Europe et le salut de ces régions demandaient impérieusement une intervention armée.

Oui, les intérêts de l'Europe lui démontraient, depuis longtemps, la nécessité d'intervenir au Mexique ; mais elle ne se décida à le faire que lorsque cette nécessité devint une obligation. Nécessité ou devoir, par son intervention, l'Europe sauvegardait l'existence politique d'un peuple qui habite un des territoires les plus vastes et les plus riches du monde.

Heureusement , l'empereur Napoléon, qu'inspire une politique noble et élevée, est à la tête d'une nation qui, par sa grandeur et sa gloire , exerce une puissante influence. En voyant les progrès des races anglo-saxonne et slave , les hommes de la race latine se demandent avec étonnement ce que deviendrait cette race si la Providence n'avait pas confié sa défense à une nation forte et désintéressée, qui envoie ses légions dans les pays lointains chaque fois qu'il y a une cause juste ou civilisatrice à faire prévaloir. Espérons que l'aigle impériale ne reprendra point son essor sans avoir accompli sa glorieuse mission, et Ton pourra inscrire sur le drapeau de la France, symbole de la force et de la civilisation, ce nouveau service désintéressé rendu à l'humanité, service dont le souvenir se confondra avec les bénédictions présentes et futures !

L'Angleterre a aussi ses intérêts qui l'obligent à désirer et à contribuer à ce que le Mexique devienne une nation forte et indépendante. Nous ne voudrions point la blesser en rappelant comment le besoin de coton lui a fait dévorer, de la part des États-Unis , une série d'affronts qu'elle n'eût certes pas soufferts un seul jour de la part d'aucune nation de l'Europe ; aussi, laissant de côté mille autres raisons que nous pourrions produire, nous arrêterons-nous à cette simple question : Si l'Angleterre a courbé la tête devant les Etats-Unis, que ferait-elle le jour où ceux-ci présenteraient des élé-

ments de force trois fois plus grands que ceux qu'ils possèdent aujourd'hui ?

L'Espagne possède un passé glorieux, et sa puissance et les grandes figures de son histoire vivront dans la mémoire des hommes, sans que le cours des siècles puisse les diminuer ou les faire oublier. Cette couronne des deux mondes, ce sceptre dont les mouvements se faisaient sentir à l'Orient comme à l'Occident, ces gloires des deux hémisphères, ces royaumes changés en provinces, ces conquêtes pleines de prouesses, qui sembleraient fabuleuses si la tradition n'en était encore vivante, tous ces hauts faits reportent l'imagination vers ces temps, encore voisins de nous, où l'Espagne gouvernait le monde !

Les forces vives de la monarchie de Charles-Quint et de Philippe II étaient frappées de léthargie, mais n'étaient point éteintes, et nous assistons à leur réveil, à leur magnifique développement, et nous voyons la nation se relever pour atteindre le point que mérite sa grandeur passée et qui convient aux peuples de la race latine.

Tout annonce, et, si l'on en doute, que l'on jette un regard sur la carte du monde, tout annonce une lutte de races dans laquelle la race latine, qui représente la civilisation catholique, est destinée à jouer un rôle digne de la splendeur de ses plus brillantes époques.

La question du Mexique présentait une magnifique occasion! Par quelle fatalité, par quelle aberration,

les hommes d'État espagnols qui devaient diriger cette question ont-ils fermé les yeux à la lumière et précipité dans l'abîme la légitime influence de l'Espagne sur ce nouveau monde conquis par elle? Comment ces hommes n'ont-ils pas compris que les Mexicains, descendants des Espagnols, se disposaient à saluer avec transport le drapeau de la mère patrie?

Parce qu'ils ne voyaient plus dans la métropole un nouveau conquérant, mais un auxiliaire de leur régénération, de leur prospérité, de leur existence ; ils voyaient dans les soldats espagnols des frères habitant d'autres demeures, et ils se confondaient d'avance avec les descendants de leurs propres familles séparés par l'Océan et par trois siècles. Ils voyaient enfin ce que l'Espagne n'avait pas vu depuis cinquante ans, une politique espagnole, et ils battaient des mains à la voir inaugurée en même temps que renaissaient sa puissance et sa marine, et alors que les victoires de ses armées étaient applaudies dans les deux mondes !

Où sont aujourd'hui ces espérances et ces sympathies? En touchant presque à la réalisation d'un gouvernement stable et régulier au Mexique, l'Espagne le considérait comme le rempart défenseur des colonies des Antilles, comme le moment de la renaissance de son influence en Amérique, de sa plus grande force en Europe, le moment où elle prenait et ne demandait pas sa place parmi les grandes puissances, où elle augmentait son commerce, assurait la réincorporation de Santo

Domingo, sauvait ses descendants en Amérique, se consolidait elle-même et conservait, vivante, sa glorieuse tradition dans le Nouveau Monde.

Au seizième siècle, Fernand Cortez, la gloire de l'Espagne et l'objet de l'admiration du monde,, brûla ses vaisseaux sur les plages de Vera-Crux, et, se lançant dans l'intérieur d'un empire inconnu avec une poignée de héros, le soumit à la couronne d'Espagne. L'étendard de Castille traversa, de victoire en victoire, le vaste empire mexicain, laissant sur sa route la trace du sang de ses enfants comme souvenir de leurs hauts faits et la croix du Golgotha comme symbole de leur foi!

Au dix-neuvième siècle? une autre poignée de soldats, dignes fils des premiers conquérants, ceints des lauriers d'Afrique, acclamés par l'Amérique, les soldats de la Reine Catholique ont dû se rembarquer sur ces mêmes plages de Vera-Crux, sur les vaisseaux d'une nation ennemie du catholicisme et des gloires espagnoles.

L'expédition de 1520 conquit et civilisa tout un continent en ouvrant les yeux de ses habitants à la lumière de l'Évangile.

Le résultat de l'expédition de 1 862 a été blâmé par le Sénat espagnol, par le Congrès des députés, par toute la presse espagnole et par la nation entière, inspirée par cet ardent patriotisme qui fait naître l'éloquence dans toutes les classes de la société, et dont

l'opinion générale peut se résumer dans ces paroles sévères d'un illustre orateur espagnol qui a qualifié ce qui s'est fait dernièrement au Mexique par ces mots : « le

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