‹ La question du Mexique devant les Cortès d'Espagne; discours prononcés au Sénat et au CongrèsChapitre 2 sur 9 · SÉANCE DU 17 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 17 DÉCEMBRE

Discourts de M. Bermudez de Castro.

M. le Président : M. Bermudez de Castro a la parole.

M. Bermudez de Castro : Messieurs les Sénateurs, il y a déjà neuf jours que le Sénat s'occupe de la question du Mexique, sans que pour cela il semble que l'intérêt se soit affaibli ou que MM. les Sénateurs aient cessé de lui prêter la même attention que le premier jour. Il est juste et naturel qu'il en soit ainsi : la question du Mexique est celle qui a pu attirer et qui mérite le plus d'appeler l'attention des Corps colégislateurs, depuis que le système représentatif est établi parmi nous.

Cette question embrasse le crédit de la nation, l'avenir de

nos relations dans toute l'Amérique et jusqu'à celui de nos rapports, en Espagne, relâchés au moins, avec une des nations à laquelle nous ont unis jusqu'ici des liens de sympathie et de mutuelle bienveillance.

J'hésitais, Messieurs, ces jours derniers, même à prendre la parole dans cet important débat; je fus le dernier à la demander, et , si je parle aujourd'hui le second , c'est grâce à la bienveillance et à l'amitié de notre digne collègue M. Alvarez , qui a eu la bonté de me céder son tour.

Une fois la parole demandée, j'hésitais encore à savoir comment je commencerais mon discours, au milieu d'une multitude de documents et en présence des considérations nombreuses qui se présentent à l'esprit au moment de traiter cette importante question.

Je ne savais point, je l'avoue avec franchise, même par où commencer; mais lorsque, ces jours passés, j'entendis M. le Ministre des affaires étrangères faire l'histoire de cette expédition et nous dire que dans les documents on ne trouverait ni un mot, ni une ligne, ni une phrase qui pût indiquer que le Gouvernement eût jamais eu aucune intention d'intervenir au Mexique ; lorsque je l'ai entendu réunir une foule de faits erronés et en déduire des conséquences nonseulement inexactes, mais même dangereuses, alors mon dessein fut arrêté.

M. le Ministre des affaires étrangères, d'accord avec une phrase prononcée par M. le marquis des Castillejos, avait dit que l'on parlait beaucoup de cette question, mais qu'il y avait peu de personnes qui la connussent, fort peu qui eussent lu les documents^ et qu'il se présentait l'anomalie de parler d'une question sur laquelle MM, les Sénateurs avaient tous une opinion formée, et plusieurs d'entre eux sans

avoir lu, sans avoir connaissance des documents officiels présentés par le Gouvernement.

Alors, moi, qui pensais uniquement à exposer quelques considérations générales sur les conséquences et les résultats de cette question et sur la tournure qu'on lui avait donnée, je changeai complètement de dessein ; je sacrifiai, je ne dirai pas l'intention, mais la prétention que j'aurais pu avoir, sinon de faire un discours qui fût digne d'attirer l'attention, mais, ainsi que je vais tenter de le faire, d'en prononcer un qui ne parût pas trop lourd ou trop fatigant à MM. les Sénateurs.

Puisque les documents sont inconnus à beaucoup de Sénateurs et qu'ils peuvent l'être au public, j'ai cru que le meilleur système, celui qui convient le mieux pour qu'on puisse juger la question, c'est d'examiner les documents et de faire l'histoire de l'expédition avec les pièces à l'appui et en se fondant sur les données officielles.

Tous ceux d'entre nous qui se sont occupés de cette question ont eu des correspondances particulières qui pourraient jeter une lumière, même insuffisante, sur ces événements, mais je n'en ferai point usage, je ne me servirai que des documents officiels ; de tout ce que l'on pourrait introduire dans le débat, je dirai comme les avocats au palais : Gela n'est pas au dossier et ne peut fournir matière à discussion .

Messieurs, la question du Mexique a été dénaturée, comme le disait avec raison M. le Ministre des affaires étrangères, et cependant Sa Seigneurie appelait l'attention sur un point qui mérite réellement d'être noté et qui présente une certaine gravité. Les amis intimes du Gouvernement, a ajouté Sa Seigneurie , se trouvent en face de lui, dans cette question, et d'autres qui le combattent loyalement se trouvent aussi dans le même cas» Les conséquences que l'on

pourrait tirer de ce fait ne sont certainement pas favorables au Gouvernement de Sa Majesté.

Qui peut douter que cette question ne se soit dénaturée ? Qui doute qu'on a voulu en faire une question de parti ; qu'on a voulu en faire comme une question nationale ; qu'on a voulu la présenter comme une question dans laquelle pouvaient intervenir les sympathies pour le pays ou les sympathies pour les étrangers? Et rien n'est plus erroné, rien n'est moins propre à faire juger avec sagesse une affaire qui embrasse de si grands intérêts, que de vouloir la convertir en une question nationale.

Mais, Messieurs, à qui la faute? Je me souviens, et MM. les Sénateurs s'en souviendront tous avec moi , que le premier qui a soulevé cette question, dans les termes dont se plaignait M. le Ministre et dont je me plains aussi, est un journal, constant appui du Gouvernement et qui passe publiquement pour être subventionné, et que je ne confonds pas avec les autres organes de la presse représentant des doctrines, parce que son métier n'est autre que de recueillir des nouvelles politiques pour en trafiquer et faire une spéculation de la presse. Ce journal fut le premier qui, sous prétexte de cette question, tenta d'évoquer des souvenirs du commencement de ce siècle pour en venir, Messieurs, à ce que l'on a appelé publiquement, je ne crains pas de dire le mot, qui est très-vulgaire, francisés (afrancesados) ceux qui ne partagent point l'enthousiasme que l'on prétend exister en faveur de la direction donnée à la question du Mexique par le Gouvernement de Sa Majesté.

M. le marquis de Novaliches m'a devancé hier dans la protestation que je fais aujourd'hui sans lui accorder l'importance'que lui a donnée Sa Seigneurie. Je proteste, Messieurs, contre cette tendance, et le Gouvernement de

S. M. devrait protester avant tout le monde, s'il ne veut pas qu'avant d'examiner la question et même sans en prendre connaissance, chaciiii dise qu'il a tort, en voyant seulement sur quel terrain il veut amener la question, chose qui ne se fait que lorsqu'on n'a point raison.

La question du Mexique a été pour nous une suite non interrompue de désagréments et de griefs ; c'est ce que nous a rappelé avec beaucoup d'opportunité M. le Ministre des affaires étrangères en nous disant que la question datait du moment même où Sa Seigneurie se chargea du Département qu'elle dirige aujourd'hui, grâce à la bonté de Sa Majesté ; et en effet, il en est ainsi, car, si nous avions bien eu, avant, de sérieux désagréments avec la République mexicaine, ils étaient arrivés à un tel point, en outre du refus de reconnaître toutes les réclamations que l'Espagne présentait en faveur de ses sujets, que, dans le discours de la Couronne de l'année 1858, on plaça dans la bouche de Sa Majesté un paragraphe belliqueux contre la République du Mexique.

Ce paragraphe eût été adopté sans aucune discussion, tant était enracinée, dans le Sénat convaincu, l'idée des griefs que nous avait fait souffrir la République mexicaine ; cependant, comme l'a rappelé M. le Ministre des affaires étrangères avec non moins d'opportunité, il s'éleva une discussion sur le paragraphe et ce fut lorsque M. le comte de Reus présenta un amendement déclarant injuste la guerre que l'on pourrait faire à la République mexicaine, parce qu'elle ne serait pas fondée sur la raison et que les armes ne nous donneraient jamais le droit que nous n'avions pas.

MM. les Sénateurs se souviennent tous que mon digne ami, M. le général Ros de Olano, parla dans cette discussion et demanda que le Sénat déclarât qu'il n'y avait pas

lieu à délibérer. Mon ami, M. Pastor Diaz, parla aussi avec l'éloquence qui lui est particulière, mais M. le Ministre des affaires étrangères fut bien plus énergique, bien plus puissant que tous ces Messieurs lorsqu'il nous peignit, avec les plus vives couleurs, le sang espagnol répandu au Mexique, les autorités mexicaines elles-mêmes aidant à donner la mort aux Espagnols, et jusqu'au triste, au bien triste exemple d'un Espagnol forcé de renier sa nationalité pour échapper au poignard des assassins.

L'amendement fut rejeté et l'on adopta le paragraphe relatif à la question du Mexique. Heureusement la guerre n'éclata point et l'on conclut, à Paris, le traité connu sous le nom de Mon-Almonte par lequel les réclamations de l'Espagne étaient reconnues.

Les relations étant ainsi rétablies, on envoya M. Pacheco comme ambassadeur de la Reine. Sur ces entrefaites, Juarez s'était soulevé et avait déclaré traîtres et hors la loi ceux qui avaient signé le traité Mon-Almonte. Il est bon d'appeler l'attention de MM. les Sénateurs sur ce point, que c'est depuis cette époque et pour avoir conclu le traité avec l'Espagne, que le général Almonte est proscrit et mis hors la loi par Juarez.

Lorsque M. Pacheco arriva à Yera-Crux, il trouva que Juarez était maître de cette ville et que le général Miramon était Président dans l'intérieur du pays. Et que vit M. Pacheco en foulant les plages mexicaines ? Sept Espagnols assassinés, nous disait Sa Seigneurie, il y a peu de temps, au commencement de la dernière session, et le trois-mâts « Conception» saisi. Voilà la réception que fit à l'Ambassadeur espagnol une des factions qui dominaient au Mexique. La lutte continua comme cela a lieu dans ce pays et enfin Miramon fut chassé par Juarez vainqueur. Quel fut le

premier acte de ce nouveau Gouvernement? L'expulsion de l'Ambassadeur de S. M. du territoire mexicain ; et, s'il est vrai que M. le Ministre des affaires étrangères ait dit, au commencement, que l'expulsion de M. Pacheco ne signifiait rien, parce quelle n'atteignait M. Pacheco que comme simple particulier et non comme Ambassadeur, il faut avouer, Messieurs, que le Ministre ne tarda pas longtemps ' à se repentir, exigeant une satisfaction pour une aussi atroce injure et disant qu'il fallait une réparation solennelle pour effacer cette infamie: telles sont les paroles textuelles du Ministre des affaires étrangères, en qualifiant l'expulsion de l'Ambassadeur de Sa Majesté.

Après l'expulsion de M. Pacheco, quelle était la position de l'Espagne au Mexique? Nous avions eu nos compatriotes assassinés, et assassinés, dans beaucoup de cas, par les agents de l'autorité qui devaient les protéger ; nos navires avaient été capturés par les navires de Juarez ; notre pavillon se trouvait constamment insulté, et cette œuvre était couronnée par l'ignominieuse expulsion de l'Ambassadeur d'Espagne ; et, depuis que tout cela était arrivé, que faisait, à quoi pensait le Gouvernement de Sa Majesté ?

Messieurs, le Gouvernement de Sa Majesté ne tenta point, et ne pensa même pas à intervenir au Mexique, ni à demander une satisfaction par la force des armes. Quand pensa-t-il à le faire ? Lorsque la France et l'Angleterre se décidèrent à intervenir solidairement dans ce pays.

Messieurs, l'assertion est grave, et je vais la prouver, car je me suis proposé de n'en émettre aucune sans la justifier par les documents officiels.

Le 27 avril, le Gouvernement de Juarez décida de nommer ministre plénipotentiaire en Espagne don Juan Antonio Lafuente. Le 13 juillet, et que l'on remarque bien

cette date, le 13 juillet 1861, date de la dernière communication officielle faite sur les affaires du Mexique par le ministre des affaires étrangères, à l'honorable capitainegénéral de l'île de Cuba, pour qu'il la transmît au comte Dubois de Saligny, chargé d'affaires d'Espagne, ce même jour, le Ministre dit qu'il attend M. Lafuente, qu'il désire traiter avec lui directement, qu'il préfère cela à toute idée de médiation, et que, s'il vient revêtu des pouvoirs nécessaires, il traitera avec lui. M. Lafuente resta à Paris sans vouloir venir en Espagne, et le Ministre l'attendit tout le mois d'août pour traiter avec lui. Dans les premiers jours de septembre ou à la fin d'août, on sut la rupture du gouvernement mexicain avec les ministres plénipotentiaires de France et d'Angleterre, et c'est alors que la question prit une face nouvelle dont je vais m'occuper tout à l'heure.

Pendant cela que faisait M. Dubois de Saligny, ministre d'Espagne au Mexique, puisqu'il était chargé de la protection des sujets espagnols, et, en outre, de négocier avec le gouvernement de Juarez ? Que disait M. Dubois de Saligny à M. Zamacona , Ministre des relations extérieures de ce gouvernement, à la date du 10 novembre, alors que l'expédition était déjà résolue ? Il disait que , conformément aux dernières dépêches qu'il avait reçues de Madrid, il s'était efforcé dans les conférences verbales qu'il avait eues avec lui de le convaincre de la modération et de la retenue qui animaient le gouvernement espagnol, et qu'il désirait et proposait que l'on essayât de conclure un arrangement juste et équitable qui laissât à couvert l'honneur des deux parties.

Ceci est exact, c'est ce qui résulte des documents officiels, et s'il pouvait y avoir quelque Sénateur qui doutât, je supplie soit MM. les Ministres, soit MM. les Sénateurs, avec

l'agrément préalable de M. le Président, de vouloir bien m'interrompre et me dire, s'ils le croient ainsi, que je cesse d'être exact, car je discute avec une complète bonne foi, et je désire rectifier toute erreur que je pourrais commettre ; dans ce cas, les interruptions sont loin de m'être désagréables, bien au contraire, elles me plaisent, s'il s'élève quelque doute sur les documents auxquels je fais allusion, et que je ne lis pas en entier, bien que je les porte avec moi, parce qu'ils sont nombreux et que je ne veux pas fatiguer l'attention du Sénat.

Je ne blâmerai pas le Gouvernement parce qu'il a pensé ou n'a point pensé à intervenir, avant la rupture des relations avec la France et l'Angleterre, mais ce que je crois et ce qui ne me paraît pas être le propre de la dignité du Gouvernement espagnol, c'est d'être arrivé après, en faisant de superbes démonstrations, et en consignant dans des documents officiels, que le Gouvernement était disposé, avant, à intervenir seul, et qu'après que ce fait s'était produit, il était disposé à intervenir solidairement avec la France et l'Angleterre.

Et qu'était -il donc arrivé avant cela ? Que le Congrès mexicain avait fait une loi, portant, je crois, la date du 17 juin 1861 , suspendant pendant deux ans le payement des intérêts dus aux créanciers étrangers et accordant ce délai au Trésor mexicain. Eh! Messieurs, qu'importait à l'Espagne cette loi ou ce décret ? Nous n'avions pas de rapport avec le Mexique parce que notre Ambassadeur avait été chassé ; nous ne touchions pas depuis longtemps les intérêts des créances espagnoles, et il y a plus, on nous refusait la mise à exécution, la validité du traité Mon-Almonte par lequel la République mexicaine confirmait ou reconnaissait nos dettes en capital, de manière que nous ne

plaidions pas pour les intérêts de nos créances, mais pour le capital lui-même ; nos bâtiments avaient été saisis par le gouvernement de Juarez ; on nous avait infligé toute sorte d'avanies. Qu'était-ce donc que la suspension du payement des intérêts pendant deux ans, si ce n'est une goutte d'eau dans l'Océan ? Cette suspension pouvait intéresser la France et l'Angleterre, mais qu'importait àl'Espagne dont on ne reconnaissait pas même les créances en capital , à qui on ne payait pas les intérêts, dont on expulsait l'Ambassadeur, dont le pavillon était insulté, dont les navires étaient capturés ; que lui importait cette loi ? Et cependant c'est alors que M. le Ministre des affaires étrangères adopte cette résolution, et alors que, dans ses communications officielles, il blâme ce fait comme le plus grave, comme l'attentat le plus inouï.

Messieurs, que nous importait cela? Je le répète. Et quelle était la nouvelle arrivée en Espagne, à la fin d'août ou au commencement de septembre? La nouvelle du vote de cette loi et celle que les ministres de France et d'Angleterre avaient rompu leurs relations avec le gouvernement de la République mexicaine. Alors, à la date du 6 septembre, M. le Ministre des affaires étrangères adresse immédiatement une dépêche télégraphique à l'Ambassadeur de S. M. à Paris, lui disant de tâcher de s'assurer, par tous les moyens en son pouvoir, si la France et l'Angleterre pensaient faire quelque démonstration contre le Mexique.

Pendant que cette dépêche cheminait vers Paris, il en arrivait ici une de l'Ambassadeur. Cette dépêche n'a pas été publiée, mais, du texte de celle qui la suit, on déduit clairement, qu'avant de recevoir la dépêche du Ministre des affaires étrangères, l'Ambassadeur lui avait fait part de ce qu'il désirait connaître, à savoir si la France pensait à faire une

démonstration contre le Mexique — et aussitôt, la scène change. Ce même jour du 6 septembre, où le Ministre des affaires étrangères chargeait timidement le représentant de l'Espagne à Paris de tâcher de découvrir ce que comptait faire la France, ce même jour, à peu d'heures d'intervalle, il change de langage et écrit :

« Saint-lldefonse , le 6 septembre 1861.

a Le Ministre des affaires étrangères à V ambassadeur de S. M. à Paris.

« Nos dépêches d'aujourd'hui se sont croisées. Le « Gouvernement de S. M. est décidé à agir énergiquece ment. Un bâtiment à vapeur va partir portant au capi- (( taine général de Cuba des instructions formelles pour « opérer sur Yera-Crux ou Tampico avec toutes les forces de « mer et de terre dont il pourra disposer. Si l'Angleterre et « la France conviennent d'agir d'accord avec l'Espagne, les « forces des trois puissances se réuniront, tant pour obtenir « le redressement de leurs griefs que pour établir un ordre « de choses stable et régulier au Mexique. Si ces deux puisce sances s'éloignent de l'Espagne, le Gouvernement de la « Reine qui attendait un moment opportun pour agir avec « rigueur, sans donner lieu à ce qu'on lui attribue des vues « politiques d'aucun genre, obtiendra les satisfactions qu'il « est en droit de réclamer, par l'emploi de forces supé- « rieures, etc., etc. »

Voilà ce qui ressort des documents officiels. Les conférences s'ouvrent et aussitôt la France tombe d'accord avec l'Espagne, et les deux puissances, et plus tard l'Angleterre,

s'occupent de l'expédition combinée qui donna lieu au traité du 31 octobre.

Que se proposait l'Espagne? c'est la première question que je crois devoir examiner, car s'il est vrai, comme l'a dit M. le Ministre des affaires étrangères, que plusieurs de MM. les Sénateurs ne connaissent pas les documents, il me semble que ce qu'il y a de plus utile et de plus convenable, c'est de savoir ce que se proposait l'Espagne en allant au Mexique et en /unissant aux autres puissances qui concouraient à l'expédition. Le Sénat va entendre ce que l'Espagne voulait, le tout tiré des documents officiels.

Le 6 septembre, dans la dépêche télégraphique adressée à l'Ambassadeur d'Espagne en France, on lui disait ces paroles : « Si l'Angleterre et la France conviennent de procé- « der d'accord avec l'Espagne, les forces des trois puissances a seront réunies, tant pour obtenir le redressement des a griefs que pour obtenir un ordre de choses stable et régu- « lier au Mexique. » Le 16 septembre, M. le Ministre des affaires étrangères disait à M. Isturiz, Ministre plénipotentiaire à Londres : « Que l'idée de l'Espagne était de contri- « buer à ce que les Mexicains reconnussent la nécessité de « constituer, dans ce pays, un Gouvernement qui offrît la « sécurité à l'intérieur et des garanties à l'extérieur. »

Le 9 octobre, le Ministre dit au même M. Isturiz : « Que a le second but de l'expédition, non moins important que « le premier, est de mettre les partis belligérants en mesure « d'organiser un Gouvernement qui offrît la sécurité à Fince térieur et des garanties à l'extérieur. »

MM. les Sénateurs commencent à voir que le but de l'expédition n'était pas seulement de venger des insultes ; et je ne puis savoir, ni aucun de MM. les Sénateurs non plus, je pense, comment on peut organiser un Gouverne-

ment, comment on peut chercher à atteindre ce bat avec des escadres et des armées, sans intervenir dans les affaires du pays.

Mais allons plus loin. Le 13 septembre, F Ambassadeur de Paris écrit que le Ministre des affaires étrangères, M. Thouvenel,lui a dit que l'Empereur était d'avis que si, à la vue de notre action, les Mexicains voulaient établir l'ordre dans le Gouvernement de leur pays, nous devrions leur prêter notre appui dans la manière qui serait possible. Dans la même communication, reproduite dans la seconde série de documents, on lit le paragraphe suivant : « Que si, par le c< moyen d'un Congrès ou par un vote spontané, les Mexicc cains veulent établir une monarchie, nous devons leur « prêter le même appui ; » le paragraphe finit ainsi : « M. Thouvenel voulut me dire quelques mots d'un bon « Prince, etc. L'Ambassadeur d'Espagne répondit que ces a désirs étaient les mêmes que ceux de son Gouverne- « ment. »

Dans une autre communication du 23 octobre, le Gouvernement dit à ses agents à Paris et à Londres « qu'il est « inutile de dire que le Gouvernement de la Reine considère « la forme monarchique comme préférable à toutes les autres « formes de Gouvernement. » Ce sont, comme je l'ai dit, les textes tirés des documents officiels.

Il est vrai que le Gouvernement dit toujours, et ce sera la réponse que me fera M. le Ministre des affaires étrangères, que tout cela s'entend à la condition que les Mexicains désirent la monarchie et qu'ils veuillent changer la forme de leur Gouvernement. Indubitablement, il doit en être ainsi; car lorsqu'on a réalisé une intervention, quel pays ou quel Gouvernement a dit : Je vais intervenir avec l'intention d'établir la forme qui me convient dans le pays où j'interviens?

Cela est sous-entendu, mais, dans la réalité, seulement en apparence. Le Sénat verra plus tard des documents qui confirment cette idée.

Mais si ces données ne paraissaient point suffisantes , je citerais les paroles que le Ministre des affaires étrangères disait à l'Ambassadeur de France à Madrid, et dont M. Barrot fit part à sa cour, à la date du 9 octobre 1861 :

« M. Calderon Collantes pense , et c'est aussi l'opinion « exprimée aujourd'hui même par le conseil des ministres « de S. M. Catholique, que l'action commune à exercer « dans les affaires du Mexique par les puissances, res- « treinte dans les limites posées par l'Angleterre, non-seu- « lement ne serait pas à la hauteur de leur dignité , mais « n'assurerait qu'imparfaitement le but. »

Je cite ces paroles, qui peuvent servir de réponse à M. le Ministre des affaires étrangères pour ce qu'il déclarait, il y a peu de jours, que la politique de l'Angleterre et celle de l'Espagne s'étaient trouvées dans un parfait accord.

M. le Ministre continue ainsi :

« Ce but serait l'établissement , dans ce malheureux pays, a d'un gouvernement stable et constitué de manière à « pouvoir assurer aux étrangers résidant sur le territoire u mexicain cette sécurité sans laquelle toutes les transac- « tions commerciales sont impossibles, etc. »

« Dans la pensée du Gouvernement espagnol , continue « M. Barrot , l'intervention devrait donc aller bien au-delà « de ce que demande l'Angleterre ; des forces devraient « être débarquées au Mexique assez considérables pour « obliger les partis à déposer les armes et à donner au pays « la liberté de constituer un Gouvernement provisoire. »

(J'appelle l'attention du Sénat sur les phrases suivantes:) « Et de faire appel à la volonté nationale pour la formation

« d'un Gouvernement définitif, auquel, une fois constitué, « on laisserait sa complète liberté d'action.

« M. Calderon Collantes pense même que l'emploi actif « de ces forces serait inutile et que leur action morale suf- « firait pour obtenir ce résultat. »

Par conséquent , il est clairement et explicitement établi que , pour arriver au jour du triomphe , l'Angleterre ne voulait qu'une action plus restreinte , chose que n'approuvait point le Gouvernement espagnol, puisqu'il disait encore que ce que nous devions faire c'était de constituer un Gouvernement provisoire auquel on ne donnerait point toute la liberté que l'on laisserait ensuite à celui qui se constituerait définitivement. Peut-on exprimer plus clairement, plus catégoriquement, plus explicitement l'idée de l'intervention? Allait- on alors, d'après les paroles que j'ai lues au Sénat, uniquement venger des injures, ou découle-t-il de ces paroles qu'on avait quelque pensée d'intervenir au Mexique ?

Pour démontrer qu'on n'allait pas seulement venger des injures et que le but de l'expédition était différent, je citerai un autre texte faisant autorité. M. le marquis des Castillejos , nommé plénipotentiaire d'Espagne , avait reçu les instructions du Gouvernement et devait connaître parfaitement sa pensée. Eh bien! que dit-il dans le premier document écrit dès son arrivée au Mexique ? Dans la note collective adressée à Juarez on lit ces paroles ; « Trois « grandes nations ne forment pas une alliance seulement « pour exiger d'un peuple qu'affligent des maux si terri- « bles la réparation des griefs qu'elles ont soufferts ; trois « grandes nations s'unissent étroitement et agissent dans « un complet accord pour tendre à ce peuple une main « amie et généreuse qui, sans l'humilier, le relève du

« déplorable abattement où il se trouvé. » Et plus loin , on ajoute : « Nous voulons être témoins et protecteurs de « votre régénération. »

Et maintenant , que signifie : « être les protecteurs et les témoins de la régénération d'un peuple » à qui , comme disait M. le Ministre des affaires étrangères , on va donner des conseils amicaux, quand ces conseils amicaux sont accompagnés d'escadres , de canons , de baïonnettes et de tout l'appareil de la force? Peut-il y avoir des conseils amicaux et la protection pour la régénération d'un pays , quand on va employer avec lui un si considérable , un si irrésistible déploiement de forces ?

Je crois que d'autres preuves ne sont pas nécessaires pour démontrer que , dès le principe , le Gouvernement s'était proposé non-seulement de venger les outrages que l'Espagne avait reçus du Mexique , mais encore d'intervenir dans ses affaires intérieures, laissant à ce peuple une complète liberté (et sur ce point je ne doute pas de la sincérité du Gouvernement espagnol) pour que l'opinion se prononçât librement et spontanément sur le Gouvernement qui devrait se constituer. J'ai déjà dit que, sur ce sujet, on a déclaré une et mille fois que l'idée arrêtée était d'établir une monarchie.

Les trois puissances se mirent d'accord et signèrent le Traité du 31 octobre 1861. Il convient de remarquer que la nation qui avait pris l'initiative pour la rédaction de ce traité, était l'Angleterre, qui, le 18 octobre, soumit au Gouvernement de Sa Majesté un projet de traité que celui-ci accepta, tout en y introduisant de grandes modifications et des changements Jrès-sensibles que je vais citer en peu de mots, parce qu'ils sont la confirmation de ce que je viens d'exposer au Sénat. Dans le projet de convention

de F Angleterre, il était positivement dit que l'action demeurerait limitée aux côtes , et ce paragraphe fut supprimé dans le projet de convention définitif. Il ne fut point omis, il fut supprimé , ce qui est bien différent , parce que , pour supprimer quelque chose , il faut qu'il y ait eu une intention de la supprimer. Une autre clause du projet de traité portait « que les forces alliées n'interviendraient en rien dans « les affaires, et très-spécialement en ce qui touche à « l'ordre intérieur. » M. le Ministre des affaires étrangères éleva des objections contre cette clause , et dit qu'il fallait la supprimer , et qu'il ne convenait pas de se tant lier les mains, et la clause fut supprimée. Je dis cela parce qu'à mon avis ces faits ont une certaine signification.

Il est inutile de le dire, parce que MM. les Sénateurs le savent tous, dans le préambule du projet envoyé par l'Angleterre, on qualifiait le gouvernement de Juarez de la manière suivante : « la conduite abominable des autorités mexicai- « nés. » Je cite cette particularité pour que l'on voie que l'Angleterre elle-même, qui s'était le plus opposée à une action libre et énergique, qualifiait de cette manière le Gouvernement qui régnait au Mexique. Plus tard le Sénat verra d'autres qualifications plus intéressantes.

Je ne fais ni l'apologie ni la critique du traité. Je crois cependant qu'il eût été très-convenable, et le Sénat doit tenir grand compte de ce qui s'est passé, et ne pas l'oublier dans des circonstances analogues qui pourraient se représenter, de s'être souvenu de l'indication que fit alors un membre de cette chambre, que les traités d'alliance offensive et défensive devraient être examinés par les corps colégislateurs. Si on eût agi ainsi, lorsqu'on eut examiné, lorsqu'on eut entendu les explications du Gouvernement, lorsqu'on aurait pu savoir comment et pourquoi on allait

au Mexique, et la manière vague et équivoque avec laquelle on laissait, dans le traité, la porte ouverte à des interprétations que nous déplorons tous, il est probable et sûr même que le traité n'eût point été approuvé dans sa forme actuelle.

Une fois le traité conclu, il arriva, Messieurs, une circonstance douloureuse.

L'expédition espagnole avait mis à la voile de la Havane et était arrivée dans les eaux de Yera-Crux. J'appelle cette circonstance douloureuse parce qu'elle a amené des conséquences déplorables, puisqu'elle a fait mettre en doute, et la bonne foi du Gouvernement espagnol, et celle de l'autorité qui le représente dans l'île de Cuba.

Qu'aurait dû faire le Gouvernement depuis le moment où, tombé d'accord avec les puissances alliées, il s'occupait de conclure le traité, pour que l'action fût solidaire et collective ? Il est clair que, depuis ce moment, il aurait dû profiter de la voie la plus prompte pour donner au capitaine général de l'île de Cuba des ordres afin que, tout en continuant les préparatifs et les apprêts de l'expédition, il attendît cependant, pour la faire partir, la décision des puissances alliées, et qu'il ne fît aucun mouvement pour éviter ce qui est arrivé plus tard.

Je ne sais si le Gouvernement a donné ces ordres au maréchal Serrano, mais je crois qu'il n'a même pas dû lui envoyer d'instructions, parce que d'après ce que je comprends et ce que je déduis d'une des dépêches télégraphiques, dès le 9 octobre, la France était d'accord pour agir avec l'Espagne. Le 18 de ce même mois, on disait au Ministre plénipotentiaire de Sa Majesté à Londres que la France était d'accord avec l'Espagne : mais depuis quelle date étaient-elles d'accord? Je peux dire, d'après ce que j'ai

lu à cette date, qu'elle était d'accord, comme je l'ai déjà dit, depuis le 9. Et, s'il en était ainsi, comment donne-t-on au maréchal Serrano des instructions si claires, si formelles pour faire partir l'expédition ?

Cela donna lieu au Gouvernement anglais d'adresser au Gouvernement espagnol une dépêche très-énergique, dans laquelle, comme MM. les Sénateurs se le rappelleront tous, il était dit que les autorités militaires agissant à de grandes distances avaient besoin d'être surveillées de trèsprès, afin qu'elles ne compromissent pas leur gouvernement par des actes injustifiables.

Eh bien ! Messieurs, voici la correspondance du maréchal Serrano dans laquelle il proteste tantôt que ces ordres ne lui sont pas parvenus , tantôt il s'excuse (et que l'on note bien ceci) de n'avoir pu arriver à ce que l'escadre mît à la voile le 30 octobre, car il paraît que les ordres prescrivaient de faire partir l'expédition de la Havane ce jour-là. Dans toutes ses communications, M. Serrano dit : « Le bâtiment « à vapeur «Alava » est arrivé, le bâtiment à vapeur « San « Quintin» est arrivé, il est arrivé d'autres vapeurs, et, par « aucun d'eux, je n'ai reçu le plus petit ordre de retenir « l'expédition. » Dans une autre de ses communications, répondant à une communication lui disant que ses ordres lui arriveraient par le ministère de la guerre, le maréchal Serrano dit que ces ordres ne sont point arrivés ; et le 4 janvier, comme s'il craignait qu'on ne pût mal interpréter sa conduite, et voulant encore se disculper, il dit : « Les comte munications sont arrivées, mais, vous ne m'y dites pas de « retenir l'expédition, et l'on peut seulement déduire de « leur teneur que je ne présenterai pas l'ultimatum* »

Eh bien ! Messieurs, toutes ces circonstances eurent pour conséquences que l'on aurait pu douter de la bonne foi du

Gouvernement espagnol, et elles eurent aussi pour résultat que lord Russell adressa au ministre de Sa Majesté à Londres une lettre dans laquelle il disait : « Les explications « qu'on m'a données, relativement au départ anticipé des « troupes de la Havane, ne me satisfont pas, mais je veux « bien croire cependant que le Gouvernement espagnol n'a « pas voulu violer le traité. »

Tout cela a eu une conséquence non moins grave. M. le Ministre des affaires étrangères nous le disait : le mal qui en est résulté consiste en ce que les Français augmentèrent leur expédition pour en dénaturer le but. "Voilà le mal, et c'est de lui que tout provient. Messieurs, comment M. le Ministre des affaires étrangères qui se flatte de connaître les documents, qui doit les connaître, pouvait-il mettre un instant en doute, ni attribuer à d'autres causes qu'aux véritables, l'augmentation de l'expédition, de la part de laFrance? Quoi donc! Sa Seigneurie ignore-t-elle que du moment où l'on sut, en Europe, le départ de la Havane, de l'expédition, avant l'époque fixée , l'Empereur ordonna immédiatement d'augmenter la sienne de 4,000 hommes? Sa Seigneurie ne peut l'ignorer : il y a parmi les documents une dépêche répondant à une autre de M. Mon qui n'est point donnée intégralement, qui est tronquée, comme on le voit par la réponse, et dans laquelle M. le Ministre des affaires étrangères dit : « Il n'y a aucune crainte qu'il surgisse le moindre dé- « saccord entre le capitaine général de la Havane et le mar- « quis des Castillejos, et encore moins que, par suite de « mésintelligence entre ces deux honorables généraux, le « service de la Reine et du pays puisse souffrir la moindre « atteinte. »

Cela a trait à ce que l'on suppossait, et sans aucun fondement, qu'il pouvait s'élever une question de rivalité entre

l'honorable marquis des Castillejos et le non moins honorable capitaine général de la Havane, M. Serrano, qui aurait donné lieu au départ de l'expédition. Mais que dit ensuite le Gouvernement ?

« L'augmentation des troupes françaises destinées au a Mexique s'explique facilement et naturellement. Le Gou- « vernement de Sa Majesté la comprend et considère comme « sage une mesure qui contribuera sans doute à faciliter « l'atteinte du but de l'expédition. »

Mais, s'il en est ainsi, pourquoi a-t-on voulu considérer l'augmentation des forces comme l'origine des maux survenus plus tard?

Il y a encore un autre document qui prouve clairement ce que je dis, sans nécessité de recourir aux paroles prononcées par M. le Ministre et que j'ai lues. Ce document se trouve parmi ceux présentés au parlement anglais et que Sa Seigneurie doit connaître pour les avoir lus.

A la date du 20 janvier, le comte Russell disait à lord Cowley, ambassadeur de Sa Majesté Britannique à Paris, ce qui suit :

a J'ai vu hier le comte de Flahault. Son Excellence m'a « informé qu'il avait ordre de me dire que le gouverne- « ment français jugeait nécessaire d'envoyer au Mexique de « nouvelles troupes de terre.

« Le comte de Flahault a continué en me disant que la ce démarche précipitée faite par le maréchal Serrano en « commençant les opérations, sans attendre que les forces « de la France et de l'Angleterre fussent réunies, aurait « pour résultat d'augmenter les difficultés de l'expédition; « qu'il paraissait maintenant inévitable que les troupes alliées « auraient à s'avancer dans l'intérieur du Mexique, et que « non -seulement les forces convenues ne seraient pas suffi-

« sautes pour une semblable opération, mais encore que l'o- « pération elle-même prendrait un caractère devant lequel « l'Empereur ne pouvait consentir à ce que les troupes a françaises fussent dans une position inférieure à celles de « l'Espagne, ou à courir le risque de se voir compromis. »

Messieurs, admettons, dès à présent, comme exact l'argument de M. le Ministre des affaires étrangères; admettons, par une simple hypothèse, que l'augmentation des forces françaises ait produit les tristes résultats que nous déplorons aujourd'hui, ainsi que M. le Ministre Fa si péremptoirement assuré ; et, selon son argumentation, si le fait est vrai, à qui en est la faute?

A quoi doit-on que le gouvernement français ait augmenté ses forces dans ce pays ? On ne le doit qu'au départ précipité de l'expédition, lequel départ, à son tour, ne se doit qu'à ce que le Gouvernement de Sa Majesté n'a pas donné au maréchal Serrano les ordres nécessaires, bien qu'il eût un temps plus que suffisant pour le faire ; et que l'on voie si tout cela a eu des conséquences.

Le Sénat comprendra si j'ai dû appeler son attention sur ce fait déjà si éloigné que quelqu'un pourra croire que je ne l'ai invoqué que pour trouver matière à accusation. Non, Messieurs, le départ de l'expédition mit en doute la bonne foi du gouvernement espagnol, mit en doute la bonne foi du maréchal Serrano, il donna lieu à ce qu'on augmentât les forces françaises, et il donna lieu aussi, comme l'a dit M. le Ministre des affaires étrangères, à ce que nous eussions à déplorer les conséquences qui ont suivi ce fait.

Messieurs, l'expédition partit ; peu après, partit d'ici le ministre plénipotentiaire espagnol et général en chef des forces de notre pays. On a lu beaucoup de documents au Sénat, mais, à mon avis, il en manque un qui est la base de

tous et sans la connaissance duquel il est impossible de bien juger cette question : ce sont les instructions diplomatiques données par M. le Ministre des affaires étrangères à notre représentant au Mexique. Dans ces instructions que je vais lire par extrait (et j'espère que le Sénat m'excusera de le fatiguer avec tant de documents, mais on comprend facilement que dans le rôle que je joue, dans l'accomplissement du devoir que je me suis imposé, je ne puis moins faire que d'appuyer mes paroles sur dès documents officiels). C'est, je le répète, dans ces instructions que l'on peut voir si les assertions avancées par M. le Ministre des affaires étrangères, dans son dernier discours, sont ou non véritables. C'est là que l'on verra si ce que disait Sa Seigneurie est exact, que l'on ne pourrait citer ni un mot, ni une idée, ni une phrase qui tendrait à faire croire que l'on allait intervenir au Mexique ni y porter la guerre, mais que, bien au contraire, disait Sa Seigneurie, on avait tâché de l'éviter : voyons si cela est certain.

Ce document commence en disant : « qu'on lui indique « les conditions dont le gouvernement exige l'accomplisse - « ment avant de renouer les rapports interrompus avec le (( Mexique. » Et aussitôt il ajoute : « que les nouvelles der- « nièrement reçues du Mexique, que Juarez a donné l'ordre « de désarmer le château de Saint-Jean d'Uloa et la place « de. Vera-Crux, semblent indiquer que l'on ne veut point « s'opposer au débarquement des troupes expéditionnaires, « sans doute avec l'intention de porter la guerre dans rince térieur du pays. » J'appelle particulièrement l'attention du Sénat sur le mot guerre.

« Même si cela est vrai, l'issue de la campagne en la re- « culant pour un temps très-court ne serait point changée ^ « car les escadres alliées porteront des forces suffisantes

a pour toutes les opérations qu'exigerait le but de l'expédi- « tion, quel que fût le port où elles devraient avoir lieu. »

Est-ce là la mission pacifique, civilisatrice? Sont-ce là les conseils amicaux que Ton allait donner à ce peuple malheureux, à ce peuple de bons frères, à ce peuple auquel nous unissent des liens intimes de sympathie et que nous devons respecter de telle façon quil doit nous importer fort peu qu'on nous assassine nos compatriotes ?

Le document continue ainsi : « Si la sûreté des natio- « naux des trois puissances était menacée ; si on en venait « à commettre contre eux de nouveaux attentats, de nou- (( velles violences, il ne serait pas possible de rester dans « l'inaction. Yoler à leur secours et aller réprimer le dé- « chaînement des passions et de la barbarie, serait nonce seulement un devoir, mais encore une impérieuse néces- « sité . »

Je crois d'abord que de même que M. Pacheco, en arrivant à Vera-Crux, avait trouvé sept sujets espagnols assassinés, le pavillon espagnol insulté et un navire espagnol capturé ; je crois, dis-je, que le Plénipotentiaire espagnol, en débarquant à Vera-Crux , trouva aussi 150 Espagnols expulsés de vive force de Tampico.

Les instructions continuaient ainsi :

« Il pourrait arriver aussi que le Gouvernement insensé « qui commande au Mexique opposât une résistance passive « à l'action combinée des trois puissances et que, faisant a retirer ses forces dans l'intérieur, il attendît que le climat k et tous les inconvénients qui accompagnent des expédiée tions entreprises à de grandes distances, décimassent les « troupes et prolongeassent d'une manière indéfinie la ter- « minaison d'une si importante entreprise. » Insensé ! Messieurs, telle est la qualification qu'emploie

M. le Ministre des affaires étrangères à l'égard du Gouvernement à qui il allait donner des conseils. J'appelle l'attention du Sénat sur les paroles suivantes par lesquelles le document continue :

« Dans ce cas-là, il faudrait aller chercher le Gouverne- « ment là où il se trouverait, en quelque lieu qu'il fût, « pour lui imposer des conditions plus sévères que celles « qui l'atteindraient si, dès le principe, il reconnaissait la « justice des réclamations des trois gouvernements. »

Que le Sénat voie ici comment est repoussée l'idée de la proclamation et de la note collective. « Que l'union et une parfaite intelligence entre les chefs des forces amies, sont des conditions indispensables pour éviter des conflits et arriver rapidement à la réalisation de toutes les vues déjà conçues. »

« Qu'il doit formuler les réclamations du Gouvernement de S. M. conformément à la communication adressée, le 11 septembre, au comte de San Antonio, capitaine général de Cuba, dont on lui remet copie et qui sont les suivantes :

Première. « Une satisfaction publique et solennelle pour « la violente expulsion de l'Ambassadeur de S. M. la Reine. « Cette satisfaction doit s'accomplir dans les termes exprès « de ladite communication, à savoir : que le Gouverne- « ment du Mexique doit envoyer à Madrid un représentant « pour exprimer au Gouvernement de S. M. que ce fut seu- « lement dans un moment d'erreur et d'exaltation que l'on a put fouler aux pieds les droits appartenant à la personne « chargée de l'importante mission de représenter l'Espagne « dans cet État. Et que cette condition est si importante et « de telle nature que tant qu'elle n'aura pas été acceptée et « mise à exécution, on ne pourra éviter de voir éclater les c( hostilités. »

Où est donc ici la mission de paix? Que veut dire : Tant que satisfaction ne sera pas donnée par le Gouvernement mexicain, quel qu'il soit, en quelque lieu qu'il se trouve, tant que l'infamie, c'est la qualification employée par M. le Ministre des affaires étrangères, de l'expulsion de l'ambassadeur de la reine d'Espagne ne sera pas effacée, les hostilités ne peuvent être suspendues même un seul instant ?

Est-ce là la guerre ou non ?

Seconde. « L'accomplissement, l'exécution rigoureuse « du traité Mon-Almonte, et le payement des créances es- « pagnoles indûment suspendu par le Gouvernement mexi- « cain, et le payement, en espèces, de dix millions de « réaux, somme à laquelle on évalue le montant des intérêts « échus et impayés, cela avant de signer un arrangement ce quelconque. »

Je prie MM. les Sénateurs de prêter toute leur attention à cette partie des instructions.

Troisième. « Une allocation et indemnité aux Espagnols « qui y ont droit pour tous les dommages occasionnés par « suite des crimes commis à San Yicente, à Chiconcuaque a et à la mine de San Dimas, et le châtiment exemplaire « des coupables et des autorités qui, tout en le pouvant, « ne. firent rien pour empêcher ces crimes. »

A-t-on exécuté cela? L'a-t-on seulement demandé ?

Quatrième. «Le remboursement de la valeur du trois- « mâts « Conception » capturé par un navire de Jua- « rez. »

Yoilà les instructions données par la voie diplomatique au Plénipotentiaire espagnol et, par excès de précaution, pour qu'il ne pût rester 'aucun doute au représentant du Gouvernement de ce qui lui était formellement enjoint, on ajoute les paroles suivantes :

« Ce sont les conditions que Votre Excellence présence tera, mais jamais la paix ; et sans leur acceptation coince plète de la part du Gouvernement de la République, il ne « sera pas possible de suspendre les hostilités. »

Le document continue par certaines instructions sur la conduite purement diplomatique à tenir et ajoute :

« Que les puissances alliées s'abstiendront d'intervenir a dans les affaires intérieures du Mexique, mais qu'il ne « cachera pas son ardent et sincère désir de voir se termi- « ner une lutte sanglante et fratricide et s'établir un pou- « voir fort, légal et éclairé avec assez de volonté et des « moyens suffisants pour rétablir l'ordre intérieur. L'Es- « pagne, en particulier, par affection de race, pour la raison « politique et pour des motifs de convenance réciproques, « éprouverait une satisfaction singulière à voir se conso- « lider, au Mexique , un Gouvernement vigoureux et « durable. »

i Messieurs, ce désir si ardemment exprimé, ce désir de voir un Gouvernement vigoureux et durable, ce dénoûment de la question politique que désirait l'Espagne, selon ce qui est exprimé dans les dépêches que j'ai lues au Sénat, cela peut-il être autre chose qu'une monarchie? M. le Ministre des affaires étrangères pouvait-il se tromper?

Peut-on croire que ces mots « Gouvernement vigoureux et durable » signifiassent un de ces Présidents qui, en peu d'années, se sont si rapidement succédé au .Mexique, soixante et quelques, depuis l'émancipation, d'après ce que nous a dit M. Pacheco ? A quel Gouvernement vigoureux et durable pouvait-on faire allusion, si ce n'est à la monarchie ? Mais il y a plus : dans une dépêche de M. le Ministre des afPaires étrangères à l'Ambassadeur de S. M. à Paris, il est dit que, pour le cas de l'établissement d'une monarchie,

on a donné pour instructions au général Prim : « Que « l'idée de la monarchie se déduit des dépêches dont je re- « mets copie à Votre Excellence. »

M. le comte deReus : Usant de l'autorisation qu'a donnée M. Bermudez de Castro de l'interrompre pour demander la lecture des pièces et, comme le document qu'il vient de citer a attiré mon attention , je le prie instamment de vouloir le lire sur-le-champ.

M. Bermudez de Castro ; Je crois que ce document est de ceux que j'ai dû couper pour en faciliter la lecture devant le Sénat et je supplie M. le Président de donner l'ordre d'apporter des Archives un exemplaire de la seconde série des documents présentés par le Gouvernement de S. M.

Comme l'incident qui a surgi n'a rien de commun avec la suite du. discours que je prononce et qu'on peut tarder à le trouver, je crois, monsieur le Président, que je pourrais continuer, en offrant à M. le marquis des Castillejos de lui montrer le document dont il a parlé.

M. le Vice-Président (M. le duc de Veragua) : Le document a été demandé aux Archives et on le cherche : Votre Seigneurie peut continuer.

M. Bermudez de Castro : Messieurs , je disais qu'il y avait une communication, et je ne crois pasm'être trompé, dans laquelle le Gouvernement de S. M. disait à l'Ambassadeur à Paris que dans les instructions données à M. le marquis des Castillejos on lui recommandait la création d'un gouvernement de forme monarchique. Le Sénat m'excusera si je n'ai pu le lire en ce moment...

Je n'ai pu, Messieurs, trouver cette pièce sur-le-champ : peut-être que si M. le marquis des Castillejos m'avait demandé un document quelconque de ceux publiés pour le

Parlement anglais, j'aurais pu, à l'instant même, satisfaire son désir, car ces documents ont un certain ordre, ils ont une table et sont faits pour être très-clairs. Je ne dis pas que dans les nôtres, dans ceux qu'on nous a présentés, il y ait eu l'intention d'introduire de la confusion, mais je défie qui que ce soit de pouvoir trouver une pièce, parce qu'il y a entre elles un tel désordre, elles sont mêlées de telle façon, sans suivre l'ordre des dates, elles sont si complètement hétérogènes qu'il est entièrement impossible "de s'en rendre compte et d'étudier la question : il faut courir d'une page à l'autre parce que, par exemple, ce qui se trouve à la page 4 n'a de liaison qu'avec ce qui est à la page 20, mais, malgré tout, je présenterai le document. Les instructions continuaient ainsi :

« Qu'il peut arriver que la présence des forces alliées « donne du courage aux personnes sensées de la Rép lift blique qui, étrangères à ses fréquentes révolutions, fati- « guées de leur fréquence, victimes de leurs excès, tâchent ce d'en finir avec elles et de consolider un gouvernement « qui soit la véritable expression des besoins du pays et c< qui mette un terme à tant de désordres. Il serait trop « injuste, trop cruel de les contrarier dans une si patrioft tique entreprise. »

Voilà, une fois encore, l'idée que Ton s'était formée sur le gouvernement de Juarez. Et que dit le Gouvernement? « Le Gouvernement ajoute qu'il serait trop injuste, trop ft cruel de ne pas secourir ou de contrarier ceux qui en- « Reprendraient une tâche aussi patriotique. »

Il faut bien se souvenir de ce paragraphe pour pouvoir juger du but que l'on supposait ou que l'on attribuait au général Almonte lorsqu'il se rendit dans la République mexicaine pour y agir dans un certain sens politique.

« Qu'en soutenant les réclamations qui doivent être pré- « sentées et en les faisant admettre, on doit user, avec « toutes les personnes influentes du pays et avec tous ceux « qui voudront travailler à l'établissement d'un gouvernece ment solide et approprié aux besoins et aux croyances du « peuple mexicain, de tous les égards que les grandes puis- « sances leur doivent pour leurs immenses malheurs, et de. « tout l'intérêt que la nation espagnole ne peut faire « moins que de leur porter. Tout doit se faire d'un coince mun accord, car sans lui, au lieu d'en retirer des avance tages, il pourrait surgir des conflits d'une expédition « qui excite vivement l'attention de l'Europe. »

Que l'on voie donc en quel sens ces instructions étaient données, si elles étaient pacifiques et si elles excluaient toute idée d'intervention.

Enfin, comme preuve concluante de tout ce que je dis, dans les instructions données, le 11 septembre, à M. le comte de San Antonio, après lui avoir recommandé avec quelle activité il devait présenter les ultimatum, etc., on lui disait les paroles suivantes :

« Nos braves marins et soldats donneront une nouvelle « preuve de leur constance dans les souffrances, de leur « valeur dans les dangers et de leur ardent amour pour le « trône et la patrie dont ils rehaussent la gloire par leurs « vertus. »

Si le but était de donner des conseils amicaux, de tendre la main à un peuple affaibli, quelle gloire allait donc couronner nos soldats et nos braves marins ? Je crois, Messieurs, le Sénat bien informé et convaincu, s'il ne l'était déjà, ce que je ne crois pas (j'ai jugé convenable de dire ceci à cause de ce qu'a indiqué M. le Ministre des affaires étrangères) ; si le Sénat ne connaissait pas ces instructions,

il pourra, d'après elles, former, avec plus de certitude, son jugement sur la marche de l'expédition.

Messieurs, dès son arrivée au Mexique et après s'être mis d'accord avec ses collègues, le premier acte du Ministre plénipotentiaire de S. M. fut d'adresser une proclamation au peuple mexicain : et ici, je dois rectifier une erreur que M. le Ministre des affaires étrangères a commise ces jours derniers en assurant , à diverses reprises , que si on avait profité de cet expédient (je crois que ce fut son expression), si on s'était servi de l'expédient de la proclamation et de la note collective, c'était à cause du désaccord qui s'était produit entre les Plénipotentiaires, à l'occasion des réclamations françaises, ce qui avait empêché de pouvoir présenter Y ultimatum. Sa Seigneurie attribue à cela une grande importance, si grande même, que dans les instructions données au marquis de la Havane, ambassadeur à Paris s postérieurement à la démission de M. Mon, cette idée se trouve aussi exprimée. Sans les dissidences causées par X ultimatum français, on n'aurait pas recouru à l'expédient de la proclamation au peuple mexicain et de la note collective, et, si l'on n'eût point employé ce moyen, il n'en serait point résulté plus tard les conséquences que nous déplorons. Sa Seigneurie me permettra de lui dire que c'est une erreur : Elle s'en souviendra aisément. Le Plénipotentiaire espagnol arriva au Mexique, il eut sa première conférence le 9 janvier 1862, et, à la date du 13, il écrivait, en ces termes, au Gouvernement de S. M. :

« Aujourd'hui nous avons eu la première conférence : a j'y ai reçu, de la part de mes collègues, des marques « de déférence; le projet rédigé d'avance et que j'avais « apporté, d'une proclamation au peuple mexicain , fut « adopté presque sans discussion, et l'on adopta ensuite,

« et aussi sans discussion, le projet d'une note collec- « tive. »

Ceci se passa dans la première conférence.

Dans la seconde conférence, les Plénipotentiaires, d'accord entre eux, nommèrent les personnes qui devaient porter la note collective au Gouvernement de Mexico, et les dissidences, à propos de la réclamation française, n'éclatèrent qu'à la quatrième conférence. C'est ainsi que je l'ai lu dans les procès-verbaux imprimés parmi les documents espagnols : les faits sont rapportés de la même manière dans les lettres que le plénipotentiaire anglais, sir Charles Wyke, écrit à son Gouvernement. Par conséquent, il n'a pas pu arriver qu'une proclamation rédigée à l'avance par M. le Plénipotentiaire d'Espagne, ni qu'une note collective approuvée dans la première conférence, pussent être le résultat de dissidences qui ne surgirent qu'à la quatrième conférence.

Mais M. le marquis des Castillejos disait dans le discours que nous lui avons entendu prononcer il y a quelques jours, que la proclamation avait été adoptée par tous les Plénipotentiaires, que tous l'avaient trouvée écrite dans un sens libéral et généreux, et que personne n'avait élevé la voix contre elle. Je crois que Sa Seigneurie a commis une erreur ; la proclamation fut blâmée par tous. Que le Gouvernement espagnol n'ait trouvé bien ni la proclamation ni la note collective, cela est établi dans ses dépêches. Mais voyons de quelle manière fut jugée, en Angleterre, la proclamation adressée au peuple mexicain. Le comte Russell, ministre des affaires étrangères, écrivait à son Plénipotentiaire, sir Charles Wyke, à la date du 25 février : « Depuis « que je vous ai écrit ma dernière dépêche , j'ai vu dans « les journaux une copie ou traduction de la proclamation

« des commissaires et généraux des puissances alliées, por- « tant la date du 10 janvier.

« Le Gouvernement de S. M. ne peut approuver et, en « vérité, il désapprouve fortement cette proclamation. »

Telle était l'opinion de l'Angleterre relativement à la proclamation. La dépêche continue ainsi :

« Le Gouvernement de S. M. croit que la route était plus « facile. Une fois Vera-Crux évacuée par les forces mexi- « caines, les alliés auraient dû envoyer à Mexico les con- « ditions qu'ils exigeaient pour la réparation des griefs « énumérés dans le préambule de la convention.

« Les mesures ultérieures devaient dépendre de la réponse « que l'on aurait reçue, mais s'il était nécessaire, pour des « raisons sanitaires ou militaires, d'aller camper hors de a Vera-Crux ou de s'avancer vers Jalapa, cela aurait dû se « demander en termes qui inspirassent le respect et non « d'une manière qui excitât à la résistance. »

Tlle é tait, je le répète, l'opinion du Gouvernement anglais.

Voyons maintenant quelle était celle du Gouvernement français. Elle se trouve consignée dans une dépêche de l'Ambassadeur anglais à Paris, adressée à son Gouvernement, à la date du 28 avril:

« J'ai communiqué à M. Thouvenel les dépêches adres- (c sées les 24 et 25 à sir Charles Wyke par Votre Seigneurie.

« M. Thouvenel m'a exprimé une opinion conforme à c< celle de Votre Seigneurie relativement à la proclamation « adressée au peuple mexicain par les Commissaires anglais, « français et espagnol. Il m'a dit qu'il écrirait dans un sens « semblable à celui de Votre Seigneurie, à M. Dubois de « Saligny, bien qu'il ne pût pas le faire d'une manière aussi « forte, parce que les Commissaires français s'étaient oppo-

« sés à la proclamation et qu'ils ne lui avaient donné leur « adhésion que pour ne pas se séparer de leurs collègues. »

Je ne sais si cela, c'est-à-dire cette résistance, cette conduite des Plénipotentiaires français, peut avoir quelque rapport avec la scène passée entre M. le comte Dubois de Saligny et M. le comte de Reus et que Sa Seigneurie nous dépeignait, il y a peu de jours, avec les plus vives couleurs; mais cela n'a point trait à mon but. La seule chose que nous sachions, jusqu'à présent, c'est que la France et Y Angleterre ont repoussé la proclamation.

Il y a encore un paragraphe qui mérite d'être lu, tant il est satisfaisant, tant il peint fidèlement les idées du Gouvernement anglais, et montre dans quelle intention et à quelle fin il avait concouru à l'expédition ; ce paragraphe se trouve dans une dépêche adressée à l'amiral commandant dans les eaux du Mexique et à qui son Gouvernement disait : « Mais « le commodore Dunlop ne doit pas supposer que le Gou- « vernement de Sa Majesté a entrepris la tâche d'inaugurer « une ère nouvelle ou qu'il prétende retourner au Mexique. « Le but que se propose le Gouvernement est défini, et se « borne à la protection des sujets britanniques et des intérêts « britanniques. »

On ne peut exprimer plus clairement, plus formellement, plus laconiquement et traduit en livres, sols et deniers, le but positif que se proposait l'Angleterre dans l'expédition du Mexique.

Arrivons, Messieurs, à la note collective ; quant à elle, M. le Ministre des affaires étrangères nous a déjà dit, ces jours derniers, que sa réponse avait été que, bien que cette note ne fût pas conforme aux instructions du Gouvernement, comme M. le Ministre plénipotentiaire au Mexique luimême s'était empressé par anticipation de le reconnaître )

il avait fallu l 'approuver parce qu'on n'avait pas pu présenter Y ultimatum. Cependant, M. le Ministre des affaires étrangères disait, le 7 mars : «Que le Gouvernement anglais « ne se montrait pas plus satisfait, et que le Gouvernement « anglais, comme le Gouvernement français, considérait la « note comme peu opportune. » Gela, Messieurs, était suffisant.

Mais la chose ne s'arrête pas là : il y a quelques incidents plus graves qui jettent une vive lumière sur cette question compliquée du Mexique, et qui feront voir au Sénat que s'il y a eu ou s'il y a des événements que nous déplorons, on le doit à ce qu'il n'y a pas eu une pensée, une unité de vues, que l'on a dit aujourd'hui une chose pour la contredire demain ; si cela s'était passé à l'intérieur, comme en famille, selon l'expression usuelle, on pourrait tout passer, tout excuser ; mais lorsque cela se passe entre Gouvernements étrangers, dans les rapports d'un pays avec un autre, cela a des conséquences très-sérieuses et extrêmement graves.

Lorsque la nouvelle de la proclamation et de la note collective arriva en Europe, le Gouvernement français trouva la démarche mauvaise et non peu opportune, comme disait Sa Seigneurie, palliant ses propres appréciations, dans sa dépêche au comte de Reus ; et je ne doute pas que Sa Seigneurie, enrecevant cette dépêche, n'ait trouvé fort important pour Elle de voir que la France et l'Angleterre avaient trouvé peu opportune la démarche de leurs plénipotentiaires. Le Ministre avait l'approbation de son Gouvernement et cela lui suffisait, mais il ignorait peut-être ce que je vais lire. La France alarmée par la tournure que prenait l'expédition, alarmée par le juste motif qui portait le Ministre des affaires étrangères à écrire à M. le comte de Reus que les débats et la marche imprimée à l'expédition prolongeraient indéfiniment

la campagne; le Gouvernement français adressa à l'Ambassadeur de France à Madrid une dépêche que celui-ci s'empressa de communiquer au Gouvernement espagnol, sinon intégralement, du moins en substance :

aLe manifeste adressé au peuple mexicain, disait M. Thoua venèl, parles commandants et plénipotentiaires des puis- « sances alliées, donne évidemment à l'expédition qu'elles « ont combinée un tout autre caractère que celui qu'elles lui « assignaient, et qui les avaient amenées à conclure la con- (( vention de Londres. Le premier but de l'expédition était (( d'obtenir la réparation des griefs dont la mesure était « comble, et dont l'impunité eût rendu désormais impos- « sible le séjour de résidents étrangers sur le territoire mexia cain. »

On voit déjà ici la différence de vues.

Cette déclaration était celle qui devait, avant tout, sortir de la bouche des représentants des trois puissances dont les escadres et les soldats n'auraient certainement pas été à Vera-Crux, s'il y avait eu la moindre probabilité d'obtenir du Mexique des satisfactions autrement que par la force. Du moment où la France, l'Espagne et la Grande-Bretagne devaient réunir leurs forces, contre le Mexique, dans de pareilles conditions , une action prompte et énergique était ce qu'exigeaient les circonstances.

« Le langage tenu par les commandants et plénipoten- « tiaires alliés n'a pu, je regrette d'avoir à le reconnaître, « que rendre confiance au Gouvernement mexicain en lui « apprenant que l'on se prêtait encore à négocier avec lui. « Le répit inattendu qu'on lui a ainsi accordé aura , sans c( nul doute , eu pour résultat de lui permettre d'ajouter à « ses moyens de défense, tandis que les discussions dans « lesquelles on l'a autorisé à entrer, sur la question d'orga-

(( nisation intérieure du pays, lui fourniront un moyen •a facile de traîner en longueur les négociations. »

Au reçu de cette dépêche , l'ambassadeur de France près cette Cour s'empressa de la porter à la connaissance du Gouvernement de Sa Majesté. Si les vues de celui-ci eussent été distinctes de celles exprimées dans cette communication du cabinet français ; si le Gouvernement de la Reine ne voulait que venger les outrages reçus ; si , comme on le croyait, on n'avait été au Mexique que pour donner de bons conseils , n'était-ce pas l'occasion , non-seulement la plus opportune, mais encore la plus favorable , la plus obligatoire, d'ouvrir les yeux à la France et de lui dire : « Nous faisons « fausse route , je ne te suis pas dans le chemin où tu veux « aller? »

Le Sénat croira , sans doute , que ce fut là la réponse que fit M. le Ministre des affaires étrangères. Je vais la lire, parce que ce document est imprimé depuis six mois , sans que M. le Ministre l'ait réfuté , sans qu'il ait mis en doute son exactitude.

Comme il n'a point été démenti, je dois y croire, comme je cesserais d'y ajouter foi et je croirais de préférence le Ministre de ma Reine et de mon pays , s'il le démentait formellement. Voyez ce que dit M. le Ministre en entendant cette communication : c'est M. Barrot qui parle et qui rend compte à son Gouvernement , le 26 février 4 862. (Extrait) :

« J'ai communiqué votre dépèche à M. Calderon Coite lantes. — Il partage en tout point l'opinion de Votre « Excellence sur l'erreur où sont tombés les plénipoten- « tiaires des trois puissances , en ouvrant avec le Gouverne nement de Juarez des négociations dont le seul résultat ce possible est la perte d'un temps précieux et la facilité que

« l'on donne au Gouvernement mexicain d'organiser des « moyens de défense.

« Le premier Secrétaire d'État m'a dit qu'il était absurde « de demander à un Gouvernement, que l'on devait traiter « et que l'on traite en ennemi, la permission de s'établir « sur tel ou tel point de son territoire. En agissant comme « on l'a fait on encourageait le Gouvernement de Juarez à « se considérer comme le Gouvernement légitime du Mexi- « que, on traitait avec lui d'égal à égal, on le reconnais- « sait , d'une certaine manière , et on créait l'impossibilité « d'aider le peuple mexicain à renverser un Gouvernement « aussi odieux au pays qu'aux puissances étrangères, et à « le remplacer par un Gouvernement constitué de manière « à donner des garanties , ce qui était , après tout , le but « principal que les puissances alliées s'étaient proposé.

« La France, l'Espagne et l'Angleterre ne peuvent, coûte « que coûte, abandonner une entreprise pour laquelle elles «. ont uni leurs forces ; elles doivent faire au Mexique ce « qu'elles se sont proposé d'y faire. L'Espagne, en ce qui « la concerne , y est très-décidée. »

Tel était le langage qu'employait le Ministre des affaires étrangères. En l'écoutant, peut-on croire que la mission que l'Espagne allait remplir au Mexique se bornait à donner des conseils amicaux à ce même Gouvernement de Juarez , aussi odieux à son propre pays qu'aux puissances étrangères, en le traitant d'égal à égal et en lui donnant lieu de se croire reconnu comme Gouvernement légitime de la République? Si ce n'étaient point là les idées du Gouvernement espagnol , pourquoi le disait-il alors ? Et si c'étaient ses idées , pourquoi a-t-il dit i ensuite , le contraire de ce qu'il pensait alors?

Le Sénat peut croire que personne ne souffre autant que

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