‹ La question du Mexique devant les Cortès d'Espagne; discours prononcés au Sénat et au CongrèsChapitre 9 sur 9 · PRÉSIDENCE DE M. LOPEZ BALLESTEROS · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCE DE M. LOPEZ BALLESTEROS

Discours de M. Antonio Bios y Rosas.

Messieurs ,

En Amérique il y a deux races européennes, deux peuples qui ont porté la civilisation à ses dernières limites : le peuple qui s'appelait jusqu'à la fin du siècle dernier, le peuple de la Nouvelle-Angleterre; et le peuple qui s'appelait hier encore celui de la Nouvelle-Espagne.

Les hommes qui formèrent le peuple de la Nouvelle- Angleterre ne furent point des colons envoyés ni soutenus par leur Gouvernement; c'étaient des proscrits qui émigraient dans ces contrées, jusqu'à un certain point contre la volonté de leur gouvernement ; qui fuyaient cherchant une terre étrangère où ils pussent vivre en paix et en liberté loin d'un gouvernement qui leur semblait oppressif. Ce

n'étaient point des aventuriers sans ressources; c'étaient tous des hommes qui occupaient une position sociale moyenne, qui tous avaient de quoi vivre dans leur patrie; c'étaient des hommes à leur aise, de mœurs austères, d'une vie et d'une conduite exemplaires, qui emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants ; c'étaient des hommes qui étaient tous placés sur un même niveau social , qui tous sortaient d'une même classe , la classe moyenne ; c'étaient des hommes qui , par la tradition et par les institutions de leur patrie , d'abord , et ensuite par les grandes luttes auxquelles ils avaient assisté comme acteurs et comme témoins, avaient le sentiment de la liberté , les habitudes et les idées de la liberté, la possession , la connaissance réfléchie, le fanatisme de la liberté ; ils étaient les dépositaires, les représentants naturels du principe de la liberté ; ils étaient les organes de la liberté humaine dans toutes ses manifestations ; de la liberté municipale, de la liberté civile, delà liberté politique, de la liberté religieuse. Et à ce sujet je rappellerai une opinion que je regrette d'avoir entendu sortir des lèvres d'une personne aussi instruite et aussi compétente que celle à laquelle je fais allusion; je rappellerai que l'on a dit hier ici que cet Etat, que cette société, que ce pays s'était fondé seul avec les principes de la raison. Erreur profonde ! la raison humaine (c'est triste à dire, mais pourquoi n'aurions-nous pas la conviction de notre faiblesse? ), la raison humaine toute seule, la raison humaine isolée, n'a rien fondé au monde. Je dis mal : la raison humaine a fondé le culte de la déesse de la Raison , et les saturnales de 93. Non; la nature de l'homme est complexe ; l'homme fonde et crée de la manière qu'il peut fonder et créer avec la raison, avec l'imagination , avec le cœur. L'homme n'est pas un être purement intellectuel,

c'est aussi un être moral. C'est le sentiment moral et par suite un sentiment profondément religieux qui présida à l'émigration dans le Nouveau-Monde des puritains anglais, et là , ils fondèrent , sous la double influence de l'esprit religieux et de l'esprit d'égalité, la démocratie la plus grande qui ait jamais été connue; ils allaient, comme ils le disaient eux-mêmes, la Bible à la main cultiver sur le sol de la terre promise la vigne du Seigneur , propager à travers le désert la descendance d'Abraham et de Jacob ; ainsi , Messieurs , ce peuple fonda sa société avec la tradition et avec la religion, principes nécessaires de toute société humaine, et avec la liberté , élément fécond de toute société appelée à un rapide développement. Par ces raisons cette société a pu vivre et s'accroître avec une force merveilleuse pendant l'espace de plus d'un siècle, presque sans autre frein que le frein de l'autorité divine , presque dépourvue du frein de l'autorité humaine.

Or cette société , quand sa révolution survint , se trouvait en République : c'était une vraie République : là tout était républicain : les institutions municipales, civiles, politiques, les sentiments, les habitudes, les coutumes, la manière d'être, les principes, les idées, la vie intime , la vie privée, tout y était républicain. Lorsque sa révolution se consomma, il n'y eut qu'une seule chose à faire, il n'y eut qu'à changer le faîte qui couronnait l'édifice et le remplacer par un autre. Eh bien ! dans ce pays , quand le pouvoir suprême resta vacant, quand il s'agit de constituer le pouvoir central , quelqu'un songea-t-il à appeler à gouverner cette société un prince de la maison de Hanovre ? Qui aurait pu faire un pareil rêve ? Quelqu'un aurait-il pu concevoir une pensée aussi monstrueuse?

Et dans l'Amérique espagnole? — Dans l'Amérique es-

pagnole, quels furent les hommes qui conquirent et peuplèrent le pays ? Ce furent des soldats envoyés par le Roi d'Espagne ; des soldats et des vassaux de Charles-Quint et de Philippe II, ces hommes qui n'avaient point compris les dernières convulsions de la liberté mourante dans leur patrie ; ces hommes qui n'avaient pas compris les insurrections de la Castille, de Valence, de l' Aragon ; ces hommes qui, dans le monde des idées comme dans celui des sentiments, ne comprenaient que l'obéissance passive dans Tordre religieux , que l'obéissance passive dans l'ordre politique; ces hommes, simplement représentants et organes du principe de l'autorité, furent ceux qui peuplèrent l'Amérique espagnole; et le principe de l'autorité dans toutes les contrées et dans tous les rapports fut le seul qu'ils implantèrent dans l'Amérique espagnole. Avec ce principe, avec ce principe seul et exclusif, ils fondèrent cette société, et ils le développèrent de telle sorte que, ce principe s'y manifestant dans des proportions encore plus exagérées qu'il n'en avait jamais montrées dans la métropole, il se fonda là un despotisme, paternel il est vrai, mais le despotisme le plus grand que l'humanité ait jamais connu dans les temps modernes, et cela tant au point de vue religieux que sous les aspects politique, administratif et financier. Nous en avons pour preuve les décisions du Conseil des Indes ; nous connaissons cet ensemble admirable, sous le rapport de la sollicitude et de l'amour pour la race conquise; mais à un autre point de vue, barbare par la proscription de tout ce qui était étranger, de tout ce qui était nouveau. Dans les Indes occidentales, les idées, de même que les produits des manufactures, étaient article de contrebande. La déification de l'autorité royale, sous le double rapport du pouvoir politique et du pouvoir reli-

gieux, fut la constitution de l'Amérique espagnole; car dans ce pays le Roi était presque Pape.

C'est ainsi que se forma cette société; c'est ainsi qu'elle vécut près de quatre siècles; c'est ainsi qu'elle arriva à sa Révolution. Et en effet la société de la métropole, en contact avec l'Europe, témoin et jusqu'à un certain point victime des révolutions européennes, en présence d'une autorité plus tempérée et plus sage dans cet hémisphère-ci que dans l'autre, la société de la métropole voyait, écoutait, étudiait, apprenait, méditait, faisait tout ce qu'il était impossible de faire à la société d'Amérique, chez laquelle les usages, et cela jusqu'à ces dernières années, s'étaient conservés et immobilisés de telle façon que les usages à Manille, à Lima et au Mexique étaient, il y a quarante ans, ce qu'ils étaient en Espagne à l'avènement de Philippe Y. Ainsi, Messieurs, cette société, quand survint la Révolution, était une société monarchique, monarchique absolue ; monarchique par ses habitudes, monarchique par ses sentiments, monarchique par les traditions, par les idées, par les lois, par la religion, par les intérêts, par l'éducation ; monarchique sous tous les rapports par lesquels une société peut être monarchique. Qui peut dire que cette société a cessé d'être monarchique, qu'il n'existe plus dans son sein d'éléments monarchiques, qu'il n'y a pas en elle un parti monarchique? Je ne descendrai pas à l'examen des faits contemporains ; je n'interrogerai personne; car je ne puis croire une pareille absurdité morale. Quoi! l'organisme, le tempérament d'une société pourraient se modifier dans l'espace de quarante ans, au point que tout y aurait été déraciné et transformé de manière à la convertir en une société semblable à celle des Etats-Unis? Mensonge ! impossibilité !

Je vous ai donc démontré, Messieurs, à priori, et le fait

est palpable, que cette société était à l'avènement de la Révolution, et après la Révolution, et qu'elle est forcément aujourd'hui une société monarchique !

Mais examinons la question à posteriori ; voyons ce qui s'est passé au sein de cette société depuis que la Révolution s'est faite jusqu'à nos jours. La Révolution triomphe définitivement au Mexique en 1824; et que produit-elle? Le plan d'Iguala. Et quel est le plan d'Iguala? La monarchie constituée par Iturbide, représentant de l'élément créole dans la Révolution; par O'Donojû, vice-roi et représentant du principe de l'autorité; et par Guerrero, représentant révolutionnaire de la race indienne ; c'est-à-dire, la monarchie unanimement proclamée par tous les éléments déchaînés la veille dans une lutte à mort. Et quelle monarchie? La monarchie espagnole , la monarchie fondée sur l'unité catholique et l'avènement au trône du Mexique, par ordre de préséance, du Roi d'Espagne et de ses frères.

L'Espagne commit une erreur grave. Elle méconnut et rejeta le plan d'Iguala; le pays proclama la monarchie; il voulait un roi, le demandait, le cherchait; et faute de le trouver, le choisit parmi les hommes qui, en ce moment, occupaient le pouvoir; et l'un d'eux s'assit sur le trône. Mais comme il ne remplissait pas les conditions d'un souverain, comme il n'appartenait pas à une dynastie, et comme les monarques et les dynasties ne s'improvisent pas, il était naturel qu'il tombât du trône. Mais, est-ce que le peuple mexicain détestait la monarchie au point de la renverser comme on renverse les institutions que l'on déteste, les institutions qui disparaissent parce que leur temps est passé, parce qu'elles ne peuvent plus subsister? Non. — Le monarque, en descendant du trône, alla vivre en paix en Italie; et si, plus tard, il eut une fin tragique, ce ne fut pas le

monarque , ce fut le rebelle, le proscrit, qui mourut fusillé.

La révolution continua et survint Tannée 1827; la métropole est profondément préoccupée par l'insurrection carliste. Ni le Roi, ni le Gouvernement, ni la société, personne ne songe ni ne peut songer à l'Amérique ; cependant au Mexique s'ourdit spontanément une vaste conspiration dans laquelle sont engagés tous les hommes les plus importants de toutes les classes et de tous les états au Mexique, et le clergé, la noblesse, la propriété, le commerce, tous veulent la monarchie, tous conspirent en sa faveur. La conspiration se découvre avant d'éclater; elle échoue, elle succombe; le P. Arenas est fusillé et une foule de généraux sont proscrits. Mais, Messieurs , que signifie, à vos yeux, une conspiration de cette importance trois ans après l'établissement de la république? Le temps marche; un parti fort nombreux se prononce pour la centralisation , et un autre , inférieur par le nombre et la qualité , né de l'influence et du fait des États-Unis, se prononce pour la fédération. Le principe monarchique succombe-t-il pour cela? renonce-t-on pour cela à l'idée monarchique? Non. — On la voit toujours se remuer et s'agiter à l'intérieur et à l'extérieur, non pas par les intrigues des Espagnols, ni par les intrigues européennes, mais par le mouvement des partis nationaux et les sentiments de l'opinion. Vient ensuite la conspiration de Parédès ; puis la centralisation, c'est-à-dire la monarchie avec tous ses inconvénients et sans aucun de ses avantages ; puis la dictature de Santa Anna , choisi pour souverain à vie et qui abandonne le pouvoir volontairement sans que personne tente de le renverser; qui abandonne le pouvoir par effet de son inconstance naturelle et par crainte des États-Unis.

Mais, dira-t-on, il y eut ensuite une période pendant la-

quelle le sentiment démocratique prit un tel développement, et les aspirations de l'opinion monarchique s'affaiblirent tellement, que la république devint une nécessité, la république fédérative un phénomène naturel, que personne ne parla plus de république avec la centralisation, que nul ne se souvint plus de la monarchie.

Gomment donc se fait-il que des hommes de la plus haute importance dans le pays, après avoir professé publiquement les idées monarchiques, après les avoir soutenues avec énergie et constance dans la presse quotidienne et par des ouvrages de premier ordre, comment se fait-il qu'après tout cela ces hommes aient été ministres dans leur pays? Alaman n'a-t-il pas été ministre après avoir publié son ouvrage monumental? Les seuls partisans de la monarchie n'étaient donc pas Gutierrez de Estrada et Almonte. Eh bien! don Lucas Alaman est mort tranquillement dans son lit, entouré de l'affection de tous et de la considération et du respect universels.

La vérité est que la situation du Mexique jusqu'au moment où éclata la guerre civile aux États-Unis, était la situation la plus triste, la plus désespérée où puisse se trouver un peuple malheureux; c'était la situation dans laquelle un grand historien nous a peint la Rome des Césars : Neque mala, neque remédia pati possumus. On ne pouvait plus supporter les maux et il était impossible de leur appliquer un remède.

Dans ces circonstances, la monarchie était à la fois nécessaire et impossible : nécessaire par ce que je viens de vous exposer; impossible en raison du véto des États-Unis. Et en effet même indépendamment de la doctrine de Monroe, la politique de ces États a été et ne pouvait faire moins que d'être constamment , par rapport à toutes les républiques

hispano-américaines, par rapport au Mexique surtout, une politique antimonarchique. Tous les présidents des Etats- Unis ont proclamé cette politique ; tous les présidents se sont constamment efforcés d'intervenir et sont intervenus au Mexique pour y détruire, pour y proscrire la politique monarchique ; tous ont constamment imposé au Mexique la forme fédérative. Ce fait que l'on pourrait prouver par une infinité de documents, un document tout récent et solennel sert à le prouver de reste. Que dit le général Scott dans sa proclamation de Jalapa après avoir envahi le Mexique, en s adressant au peuple mexicain ? « Il y a parmi vous un « parti monarchique; et les Etats-Unis ne peuvent consentir « à ce que ce parti se lève et forme un Gouvernement qui « tende au rétablissement de la monarchie : ils ne peuvent « tolérer la monarchie en Amérique ; je suis venu pour « combattre par les armes ce parti, je suis venu pour l'ace néantir. » Dans ces paroles se trouve ouvertement, officiellement et solennellement accusée la politique des États- Unis dans l'Amérique espagnole.

Or, comme les États-Unis avaient l'immense puissance, l'immense influence que vous savez tous , et comme sans les États-Unis rien ne pouvait être fait en Amérique, ni par l'Espagne, ni par l'Angleterre, ni par la France, ni par toutes les nations occidentales réunies, c'est pour cela, et rien que pour cela, que la république subsistait au Mexique et que la monarchie ne pouvait y être rétablie.

La guerre civile une fois engagée aux États-Unis dans des proportions aussi gigantesques et pendant un aussi long laps de temps, ces hommes qui disaient : « L'Amérique, pour les Américains, » c'est-à-dire, l'Amérique pour les Anglo- Américains, pour les Yankees, pour les. États- Unis ; l'Amérique entourée d'une muraille idéale comme la

muraille de pierre de la Chine; l'Amérique séquestrée d'avec le monde , l'Amérique divorcée d'avec la civilisation humaine ; ces hommes qui professaient cette doctrine insolente, absurde, inhumaine, ont commencé à voir que ce qu'ils appelaient la destinée manifeste de l'Amérique n'était pas un décret de Dieu, et que bien différent était l'ordre de sa providence ! Expiation terrible par laquelle ils passent et que je déplore, mais expiation juste et légitime, comme toutes celles que Dieu impose aux grandeurs orgueilleuses qui aspirent à absorber dans leurs mains la domination du monde ; expiation comme celle de Charles- Quint, qui alla pleurer dans le monastère de Yuste son rêve de monarchie universelle ; expiation comme celle de Philippe II, mort misérablement après avoir perdu la Hollande et l'invincible Armada, et avoir laissé sa patrie appauvrie, épuisée ; expiation comme celle de Louis XIV descendant au tombeau avec la cruelle assurance que même son testament ne serait pas respecté ; expiation comme celle de Napoléon, dont la puissance colossale et la gloire merveilleuse disparurent en six mois sous la simple influence de la baisse du thermomètre ; expiations douloureuses, cruelles, mais, en même temps, justes et légitimes, et que je comprends tout en les déplorant !

Quand je lis l'histoire et que je vois le général Scott lancer de préférence ses projectiles et diriger ses feux meurtriers, jour et nuit, sur les hôpitaux de Yera-Crux encombrés de blessés mexicains, parce qu'ils faisaient une défense digne des Espagnols, une défense héroïque ; quand^ après la prise de Yera-Crux et la prise de Mexico, je le vois traiter les citoyens faibles et pacifiques comme on ne traite même pas parmi les Yankees des esclaves et des nègres^ je ne puis m'empêcher de m'écrier : Juste et légitime expiation ! (Sensation prolongée.)

Or donc, cette société mexicaine était monarchique ; cette société aspirait à la monarchie , elle ne pouvait vivre à l'intérieur sans la monarchie ; elle ne pouvait être indépendante sans la monarchie ; avec la monarchie il se pouvait qu'elle mourût, mais sans elle il fallait qu'elle pérît rapidement, inévitablement.

Je vous disais, Messieurs, qu'avec la guerre des États- Unis la monarchie , qui était nécessaire, était devenue possible ; et maintenant je vous dis qu'avec l'intervention européenne la monarchie était facile, très-facile.

Continuons à examiner , bien que rapidement , le côté historique de la question ; jetons un coup d'œil sur ce qui se passait dans toute l'Amérique espagnole en 1810. Partout on proclamait la monarchie avec les Bourbons ; l'Amérique, debout, en armes contre la métropole, proclamait partout, sans exception, cette monarchie; la révolution suit son cours; arrive l'année 1818 : le Rio de la Plata désire se constituer en monarchie ; il entame des négociations avec Charles IY, avec Charles IV, Messieurs, déjà proscrit et exilé à Rome , pour qu'il aille régner dans le Rio de la Plata. Le temps marche : survient l'année 1824 ; le ministère Yillèle est au pouvoir , et M. de Chateaubriand , ministre des affaires étrangères, veut nous donner notre revanche de la malheureuse et funeste invasion de 1823.

Avec son génie élevé , avec son regard profond et scrutateur, il cherche une compensation aux maux qu'il nous a causés ; il trouve un grand avenir pour la famille des Bourbons dans une solution monarchique et bourbonienne en Amérique. Il négocie avec la Sainte- Alliance ; il négocie avec M. Canning, ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne ; il négocie avec le roi Ferdinand VIL Auprès du roi , il trouva naturellement une grande résis-

tance , une grande opposition ; mais il lit tant , il mit une telle obstination au succès de son idée, il fit jouer tant de ressorts , que Ferdinand dut enfin céder.

L'Ambassadeur de France et le Général en chef français se présentèrent au Roi et lui ^déclarèrent qu'ils retireraient immédiatement toutes les troupes d'occupation s'il n'acceptait pas en principe , entre lui et les insurgés d'Amérique, la médiation que lui imposait la France. Le Roi accepta en principe la médiation , et en vint même à faire et fit quelque chose de plus que ce qu'on lui demandait et qui lui répugnait encore davantage : il fit un acte extérieur, officiel, de la dernière gravité : il rendit un décret (en date, je crois, de février 1824 ) par lequel il établissait la liberté du commerce, en Amérique , entre les populations européennes et américaines et ses sujets insurgés , déclarant en terminant qu'il agissait ainsi, entre autres raisons, pour se rendre aux vœux des puissances ses amies et alliées.

Ce pas fait, le principe de la médiation une fois admis par le Roi , admis par la Sainte- Alliance , le Ministère , qui n'avait plus à faire valoir aucun prétexte commercial , et qui, en fin de compte, avait- de grands ménagements à garder avec la France et avec l'Europe de la Sain te -Alliance, se disposait à admettre le principe de la médiation et à céder de son côté. La négociation en était arrivée à ce point, et avait acquis ce degré de maturité , lorsque , par des motifs que l'histoire a consignés , M. de Chateaubriand tomba , et alors M. de Villèle resta seul et triomphant à la tête du Gouvernement et y arriva avec d'autres vues, avec un esprit de ceux qu'on nomme positifs et pratiques, avec le tact des aveugles, qui l'ont très-fin, mais qui ne distinguent que ce qu'ils touchent du bout des doigts, parce que comme aveugles ils ne voient pas : alors , malgré Louis XVIII , qui

rêvait un trône dans l'Amérique du Sud pour le duc d'Orléans { et ce n'était certes pas là un rêve mal conçu), M. de Villèle rompit la négociation, laissa les Anglais agir en liberté; ceux-ci s'empressèrent de reconnaître l'indépendance de l'Amérique, et à dater de ce moment tout fut perdu.

Mais tous ces faits historiques , tous ces faits d'hier , ne signifient-ils donc rien? ne prouvent-ils rien? ne laissent-ils point de traces dans l'histoire , dans la diplomatie, dans les rapports internationaux? ne produisent-ils aucuns effets ? ne peuvent-ils être évoqués? Et voici comment, le cas arrivé d'établir une monarchie et une dynastie au Mexique, l'Espagne , le Gouvernement espagnol avaient non-seulement le droit, mais il était rigoureusement de leur devoir, devoir sacré, d'invoquer les droits de la dynastie espagnole, de les invoquer et de les faire prévaloir, parce qu'il n'y avait aucun obstacle sérieux, puissant , qui pût empêcher ces droits de l'emporter , aucun, absolument aucun ; je défie qu'on m'en cite un seul. Et il est bon, Messieurs, de faire observer que la dynastie espagnole ne se trouve pas dans la situation où l'on pourrait la croire placée , d'après les opinions émises par des personnes dont je respecte le talent et les lumières, et de l'amitié desquelles je m'honore. La dynastie espagnole ne se compose pas aujourd'hui de tous les princes descendants de Philippe Y. Les Bourbons d'Italie sont parents de la Reine; ils ont eu, mais ils n'ont plus, de droits éventuels au trône d'Espagne ; ils n'appartiennent plus à là dynastie espagnole.

Le duc de Parme a le rang d'infant d'Espagne , mais il n'est point prince espagnol , il n'a pas de droits au trône d'Espagne. Gela est écrit dans toutes les constitutions espagnoles: dans la constitution de 1812, dans celle de 1837,

dans celle de 1845, et dans celle de 1856 qui n'a pas été promulguée. Il n'y a d'autres princes appartenant à la dynastie espagnole que la reine d'Espagne , sa sœur , les enfants de ces deux augustes princesses , leur oncle , l'infant D. Francisco de Paula et ses enfants; tous les autres princes, ou sont omis par la constitution, ou sont exclus de la succession et ne font pas partie de la dynastie. Ce qui précède est de droit intérieur en Espagne , et , au dehors, de droit public, de droit international, européen et universel, depuis que la reine Isabelle II a été reconnue par l'Europe et par l'Amérique.

Ce sont là les conditions, et non pas celles du traité d'Utrecht , ni celles de la Pragmatique de Philippe V , qui régissent actuellement la dynastie espagnole, qui ne comprend d'autres membres ni d'autres branches que celles que je viens d'énumérer.

Et viendra-t-on dire que dans ses branches , que dans cette dynastie, il n'y a point de princes et de princesses capables, dignes d'occuper le trône du Mexique et de l'occuper immédiatement, sur-le-champ? Je vous le demande, est-ce exact? Répondez-moi.

Mais on me parlera de l'opposition de l'Angleterre. Et pourquoi? En admettant l'hypothèse de l'établissement de la monarchie au Mexique, pourquoi y aurait-il opposition de la part de l'Angleterre? Sommes-nous aux temps du Pacte de famille? Sommes-nous aux temps où les Bourbons occupaient les trônes de la moitié de l'Europe et ceux de toute l'Amérique ? Sommes-nous même aux temps des mariages espagnols ? Sommes-nous aux temps où les Bourbons occupaient le trône de France et ceux d'Italie et d'Espagne?

L'Angleterre, que pourrait-elle objecter qui fût avouable j raisonnable? La politique de nos temps , comme celle de

tous les temps modernes , mais plus encore celle de nos jours que celle des époques passées, se fait à l'aide de la raison et avec la justice pour guide, et l'on ne peut soutenir des prétentions qui n'auraient point pour base la raison et la justice, qui n'auraient point en leur faveur de grands motifs politiques, qui ne se fonderaient point sur des considérations importantes et évidentes d'équilibre européen ou américain. Y avait-il une raison d'équilibre européen contre la solution espagnole ? Y en avait- il , pouvait-il y en avoir qui touchât à l'équilibre américain?

Je ne parle point de la France , parce que je ne fais pas au puissant empereur Napoléon III l'injustice de lui attribuer des vues qui ne peuvent entrer que dans des têtes vulgaires. Quel tort, quelle injustice pouvait résulter pour la France et la dynastie napoléonienne de l'avènement d'un Bourbon d'Espagne au trône du Mexique ? Je me chargerais de prouver, si je ne craignais de trop m'étendre, que l'intérêt français, c'est-à-dire l'intérêt national, de même que l'intérêt dynastique ou napoléonien , est identifié avec l'intérêt espagnol dans cette question. La vérité est qu'ici la couronne et la nation ont eu des ministres qui ignorent ou qui oublient l'histoire de leur pays , qui le servent mal et le compromettent sans cesse; des ministres qui méconnaissent les droits et les intérêts de la dynastie et de l'Espagne.

Mais, Messieurs, que peut objecter le Gouvernement contre ma thèse lorsqu'il n'a rien tenté à cet égard? Que peut-il objecter contre elle, quand il n'a rien prescrit à ses agents à ce sujet, lorsqu'il ne l'a pas touché, qu'il n'a pas fait un pas vers ce but? Si vous aviez agi, si vous aviez échoué devant le refus d'une des hautes parties contractantes, si vous aviez échoué devant une volonté décidément contraire , si vous aviez échoué devant un obstacle insurmontable , au moins

auriez-vous rempli votre devoir, au moins auriez- vous revendiqué les privilèges de votre dynastie, de votre pays; au moins auriez-vous répondu au sentiment intime de votre patrie, de votre patrie qui peut tout perdre, qui a tout perdu dans certaines circonstances, mais qui conserve toujours le sentiment de sa grandeur et de sa dignité; et sa dignité et sa grandeur sont identifiées dans cette question avec la grandeur et la dignité de sa dynastie , comme l'atteste le sentiment universel de tous ceux qui ont réfléchi sur cette matière ; comme l'atteste le vote d'un orateur qui est à la tête d'un parti dans cette chambre et qui , malgré la distance qui nous sépare, partage complètement mon opinion.

L'intérêt de votre patrie, Ministres de la Couronne, vous imposait le devoir d'obtenir une solution favorable ou d'essuyer un refus. Le Trône que vous serviez, et le pays dont vous consultiez l'intérêt et l'opinion, vous auraient largement consolés en cas d'insuccès. La Couronne et le pays auraient alors gardé dans leur mémoire une maxime politique familière dans la bouche de Philippe II : « Le temps et moi contre deux. » Attendre des temps meilleurs, mais abdiquer, jamais !

Messieurs, j'ai exposé la nécessité de la solution monarchique; j'ai exposé la convenance de la solution espagnole ; mais la solution espagnole et la solution monarchique dépendaient, dans l'opinion de bien des gens et dansia mienne, de l'intervention collective au Mexique. Et ici, Messieurs, s'offre un des aspects les plus délicats de la question, sur lequel je vais vous soumettre brièvement quelques considérations. Yous savez, par exemple, que la Russie intervint en Hongrie en 1848, et que le parti libéral se souleva contre cette intervention ; vous savez que la France intervint en Italie en 1858, et que le parti libéral applaudit à cette intervention.

Au même moment et en sens respectivement contraire, le parti absolutiste condamna avec horreur l'une de ces interventions, et applaudit l'autre avec frénésie.

Dans ce conflit de jugements opposés, cherchons un jugement impartial, un jugement historique. La guerre qui commença avec la révolution française et se termina par la chute de Napoléon, comment commença-t-elle et comment finit-elle? elle commença et s'acheva par l'intervention.

En 1821. Congrès de Vienne ; insurrection en Italie; intervention en Italie au nom du principe de la légitimité et de la Sainte-Alliance.

En 1823. Guerre d'Espagne; intervention en Espagne au nom du même principe.

En 1827. Insurrection en Grèce ; intervention de l'Europe au nom du principe de la légitimité de la Sublime Porte et du principe de l'équilibre européen.

Ici s'introduit avec le principe de la légitimité un nouveau principe comme droit à intervention.

En 1830. Révolution de juillet; révolution de Belgique; guerre de Hollande ; intervention de la France et de l'Angleterre en Belgique au nom du principe populaire, du principe révolutionnaire contre le principe de la légitimité : introduction d'un autre principe comme droit à intervention .

En 1832. Occupation d'Ancône ; intervention au nom do l'équilibre européen.

En 1834. Quadruple alliance : intervention au nom du principe, je ne dirai pas révolutionnaire, mais du principe national, dans la Péninsule Ibérique.

En 1840. Intervention de quatre grandes puissances en Orient en faveur du Sultan et contre le Pacha d'Egypte.

En 1855. Guerre de Crimée. Même cette guerre, qui ressemble non pas à une guerre d'intervention, mais à une

guerre d'invasion, même cette guerre reconnaît pour principe un principe d'intervention. 'C'était pour empêcher l'intervention de la Russie à Constantinople par suite de L'attitude prise par l'empereur Nicolas à l'occasion de la mission du prince Gortschakoff.

En 1849. Intervention en Italie; conférences de Gaëte : intervention au nom du principe catholique, au nom du principe religieux tout à la fois et du principe de la légitimité.

En 1848 et en 1849. Guerre de Hongrie ; intervention de la Russie.

En 1858. Guerre d'Italie : intervention de la France pour détrôner les Hapsbourgs, pour détrôner les Rourbons, pour établir l'unité de la monarchie italienne.

En 1861. Intervention en Syrie, au nom du principe religieux et de l'équilibre européen.

Messieurs, que signifient ces faits historiques ? que prouvent-ils jusqu'à l'évidence ? Ils signifient et prouvent une chose claire aux yeux du bon sens , reconnue par tous les diplomates du monde ; une chose que n'ont pas oubliée, que n'ont pas pu oublier les Gouvernements : ils signifient qu'il n'y a plus de guerres de cabinet; que le cosmopolitisme des principes, des idées, des sentiments, des intérêts, que l'enchaînement universel et la communauté de toutes choses morales et matérielles en Europe et dans le monde, font que toutes les guerres sont des guerres d'intervention et non des guerres de cabinet. Et s'il y a encore des guerres de cabinet, des guerres de simple ambition et de conquête, celles-ci même sont obligées de se déguiser sous le masque de guerre d'intervention. Il n'est plus possible de faire la guerre par la seule volonté d'un cabinet ; il n'est pas possible de la faire pour l'occupation d'un territoire ! Non, il

faut faire la guerre au nom de principes communs à toute la chrétienté européenne, au nom de principes communs au monde entier. Et c'est d'une telle rigueur, Messieurs, qu'il n'y a pas de guerre, quelque étrangère qu'elle paraisse à cette loi, à cette nécessité des guerres modernes, qui ne rentre dans la guerre d'intervention.

Qui aurait pu s'imaginer que la guerre de Chine fût une guerre d'intervention? Eh bien! c'est aujourd'hui une guerre d'intervention. A peine les alliés ont-ils fait la paix avec l'Empereur qu'ils coopèrent avec lui à soumettre ses sujets rebelles.

Or, Messieurs, un principe qui a cette force ; un principe qui s'interpose d'une telle façon entre tous les rapports hostiles de l'humanité, ce principe pourra-t-il être un principe que l'on proscrive, un principe que l'on nie , un principe que l'on considère un principe à fuir par aucun homme d'État, par aucun Gouvernement, par aucun cabinet? Non; tout ce que l'on alléguerait à ce sujet est ridicule, est absurde, est vieilli. Si donc l'intérêt de l'Europe, si donc un intérêt européen de premier ordre conseillait, excusait, justifiait, exigeait l'intervention dans le Mexique, l'intervention a pu et a dû légitimement se faire.

Avant de pénétrer plus avant dans la question, je me permettrai, Messieurs, de vous rappeler deux principes : parce que lorsque les principes s'oublient, se nient, se méconnaissent de la manière et jusqu'au point où ils ont été méconnus dans cette question par le Gouvernement de Sa Majesté et par tous les orateurs qui ont défendu sa politique , il est nécessaire de descendre aux principes, aux rudiments, aux éléments du droit international. Quand deux Etats sont en paix, chacun d'eux est tenu de respecter, de ne pas troubler Tordre intérieur de l'autre.

Cette obligation réciproque cesse naturellement et nécessairement lorsqu'ils sont en état de guerre. De sorte que, par le fait d'une interruption , d'une rupture de rapports entre deux Etats, de la rupture des liens et des rapports internationaux entre ces États, par ce fait seul , cesse absolument pour chacun d'eux l'obligation de ne pas troubler l'ordre intérieur de l'autre. Par le fait seul de l'interruption des rapports de l'Espagne avec le Mexique, l'Espagne n'était plus dans l'obligation de respecter l'ordre intérieur au Mexique.

Mais continuons, et je regrette d'avoir à descendre h ces considérations techniques; car lorsqu'on nie les principes, il est de toute nécessité de les rétablir.

Dans les rapports entre nations, il peut se réaliser une autre hypothèse. En principe; nul État n'a le droit d'intervenir dans la forme, dans le régime intérieur d'un autre État, sauf le cas où la sûreté de l'État qui intervient serait menacée parla situation intérieure de l'autre État, ou quand la sûreté des nationaux du premier est menacée et compromise et violée.

Or, je vous le demande : dans ces deux cas est-ce que l'Espagne, est-ce que la France, est-ce que l'Angleterre n'étaient pas parfaitement dans le droit d'intervenir au Mexique? N'étaient-elles pas dans le droit, d'après l'opinion des hommes d'État , d'après l'opinion des publicistes les plus rigides dans cette matière? Jamais, au Mexique, on n'a rempli les obligations internationales contractées avec l'Espagne. Depuis qu'en 1836 nous reconnûmes, Messieurs, l'indépendance du Mexique, il n'y a pas eu une promesse, un pacte, une convention, il n'y a pas eu un seul traité solennel qui ait été respecté; ni celui de 1847, ni celui de 1851 , ni celui de 1853, ni le traité Mon-Almonte. Et si l'on

parle de la sûreté des nationaux; de la sûreté des personnes et de leurs biens, il ne s'est pas passé une seule année, on peut dire qu'il ne s'est pas passé un seul mois sans que les agents de l'autorité n'aient commis volontairement, gratuitement (comme je le prouverai, si l'on veut le nier, par mille preuves et par mille témoignages), des vols, des spoliations, des assassinats sur les personnes des sujets espagnols.

Passons à la France : tout le monde sait ce que le Gouvernement de Juarez, ce que le Gouvernement qui existe aujourd'hui au Mexique, a fait avec les sujets français, a fait avec le Ministre français.

Si nous passons à l'Angleterre, qui dans une période de quarante ans s'est toujours constamment refusée à tout ce qui était une intervention au Mexique; à l'Angleterre qui s'y est toujours infusée, d'abord à cause du respect de John Bull pour son jeune frère Jonathan, et ensuite parce que, sous le rapport économique, l'anarchie au Mexique ne lui était pas encore devenue nuisible, du moment où cette anarchie le devint, du moment où elle toucha aux capitaux anglais, du moment où elle viola le domicile des sujets anglais et attenta à leur sûreté, alors l'Angleterre reconnut le principe de l'intervention ; elle Fa reconnu dans cette négociation par la bouche de son Gouvernement; elle l'a invoqué avec persistance , d'une manière urgente et décisive par la bouche de sir Charles Wyke lui-même, Ministre plénipotentiaire au Mexique.

Par conséquent, si la monarchie était nécessaire ; si la monarchie exigeait une dynastie ; si la monarchie et la dynastie exigeaient une intervention; si l'intervention était juste et légitime, l'intervention devait se faire. Pourquoi ne s'est-elle pas faite? Ceci me conduit, Messieurs, à toucher très-légèrement (car je ne veux pas fatiguer l'attention bien-

veillante avec laquelle vous m'écoutez en insistant sur un sujet épuisé) aux négociations et au traité qui en est résulté.

Qu'arrive-t-il au début des négociations ? Le cabinet anglais, acceptant dans une certaine hypothèse (on n'accepte jamais ces choses- là autrement, ni dans les négociations écrites, ni dans les traités), acceptant, dis-je, dans une certaine hypothèse, le principe de l'intervention, veut intervenir au Mexique le moins possible. C'est là sa politique; intervenir au Mexique, le moins possible ; mais intervenir. Le cabinet français veut intervenir le plus possible. Le cabinet espagnol veut, comme le cabinet français, et même plus que le cabinet français, au début des négociations, intervenir le plus possible. Dans le cours des négociations il se trouve arrêté par une question grave pour lui, une question qui lui fait peur, une question obscure ; et depuis que cette question lui barre son chemin, le cabinet espagnol perd son point de mire, perd sa politique ; il n'a plus de politique.

Alors apparaissent dans toute leur affreuse nudité, dans toute leur triste nudité, le mobile et l'impulsion secrète auxquels obéit ce Gouvernement, qui, s'il regarde au dehors a peur, s'il regarde au dedans a peur, s'il regarde en bas a peur, s'il regarde autour de lui a peur ; toujours la peur. Ce Gouvernement si fort, si grand, si puissant, ce Gouvernement à cheval, toujours victime de la peur ! (Très-bien ! très-bien ! Applaudissements unanimes.)

Et pourquoi, Messieurs? Est-ce parce que le courage individuel manque aux personnes qui le composent ? Non ; c'est simplement par une raison physiologique : c'est parce que nul n'est plus peureux que celui qui tient infiniment à la vie. (Rires.) Le Gouvernement qui veut vivre longtemps, vivre toujours, ce Gouvernement, qu'on me passe l'exprès-

sion, fait fi de toutes les questions : pour ce Gouvernement toute question est sinon un germe de mort, du moins un risque de maladie. Du moment où il aperçoit une question à l'horizon, «écartons, dit-il, cette question, » et s'il le peut, il l'écarté. Yient uiie autre question, petite ou grande, nationale ou internationale: ((peut-on l'éviter? « peut-on l'esquiver ? écartons-la. » C'est le malade égoïste et craintif qui tremble au moindre courant d'air. Ce n'est pas ainsi que l'on gouverne. Ce n'est pas ainsi que l'on fait de la politique, ce n'est pas ainsi qu'on remplit ces fonctions que vous occupez : mais c'est ainsi que l'on peut vivre éternellement, et blesser le trône, et tuer la nation.

Je le dis avec la conviction la plus intime et la plus profonde : dans ces temps orageux, dans ces temps difficiles, il faut du courage civil : le courage physique, le courage militaire, le courage de l'épée ne suffit pas ; celui-ci, c'est le courage du soldat. (Bien! bienl) Vous voyez se présenter à vous une question de monarchie et de candidature. Et que faites-vous ? Qu'avez- vous révélé ici ou en tout autre lieu, au sujet de votre conduite, dans cette question ? Qui peut, je ne dis pas, vous justifier, mais vous excuser, vous tirer de la profondeur de l'abîme, vous relever de l'humiliation dans laquelle cette question vous a fait tomber ? Cette question fut posée sérieusement (que l'on dise ce que l'on voudra pour le démentir au-dedans ou au-dehors de l'Espagne) par une des puissances contractantes, et fut posée en temps opportun au début des négociations.

Le 13 octobre, notre honorable Ambassadeur à Paris vous dit officiellement (si l'on en doute, je le prouverai jusqu'à la satiété) qu'il y avait une candidature étrangère. Vous reçûtes cette dépêche; que fîtes-vous? Yous le savez; l'Europe, l'Espagne ne le savent pas; personne ne le

sait jusqu'à présent ; la seule chose que vous nous -ayez dite, c'est que vous ne fîtes rien. Mais cela est impossible ; cela, je ne le crois pas de votre loyauté; de votre timidité j'attends de grandes erreurs, mais je ne crois rien contre votre loyauté.

Cette candidature a été examinée par vous ; sur cette candidature vous aviez nécessairement formé un jugement. Quel a été ce jugement? A qui l'avez-vous communiqué? Dans quelle dépêche, dans quel document, dans quel discours, dans les Chambres, en dehors des Chambres , avezvous dit ce que vous aviez pensé? Car vous n'aurez pas la prétention de me soutenir que la dépêche du 9 décembre fut de votre part une solution positive, convenable, opportune.

Messieurs, la dépêche du 13 octobre 1861 est rappelée deux fois, et deux mois se passent dans le silence, sans que l'on dise un mot à l'Ambassadeur à Paris, sans que Ton dise rien au Ministre à Londres, sans que l'on dise rien à personne. Admirable manière de gouverner! excellent stratagème que celui du silence ! C'est le stratagème de ce général qui avait toujours recours à la fuite.

Vous auriez dû accepter cette candidature, ou simplement la repousser, ou bien la combattre par une autre candidature. Vous aviez trois voies ouvertes et vous n'en avez suivi aucune. Compreniez-vous la question comme je la comprends? la compreniez-vous comme la comprenait M. Olozaga ? la compreniez-vous comme la comprend le peuple espagnol? Si vous l'eussiez comprise ainsi, vous auriez dû dire : « Nous n'acceptons point cette candidature ; a nous ne pouvons accepter dans aucune contrée de l'Ace mérique espagnole, du moins avec notre consentement « préalable, un trône qui ne serait pas espagnol. Il faut,

« par conséquent, qu'avec notre coopération, qu'avec notre « aide au Mexique, il y ait un trône espagnol ou qu'il n'y « en ait pas du tout. Nous ne pouvons et nous ne voulons « pas faire autre chose ; nous ne pouvons point voter pour « une candidature autrichienne, parce que le testament de « Charles II et la bataille d'Almansa s'y opposent. »

Vous pouviez dire autre chose. Compreniez-vous que le prestige de la dynastie , l'intérêt de la patrie n'étaient point lésés, compromis, humiliés par le fait de l'acceptation d'une candidature étrangère? Or, vous deviez dire : « Nous « acceptons cette candidature, parce que nous avons peur ; « nous voulons une candidature qui, à l'étranger, ne nous « compromette pas, nous ministres ; nous admettons la can- « didature étrangère. »

C'était là une solution; avec cette solution, rien ne fût arrivé de ce qui est arrivé au Mexique ; avec cette solution, le peuple mexicain aurait un trône et un roi mauvais; quand je dis un roi mauvais, ce n'est pas que je ne respecte autant que personne les hautes qualités du prince Ferdinand-Maximilien ; c'est que cet auguste personnage n'était pas un roi national, c'est qu'il n'avait pas sucé avec le lait la langue maternelle de sa patrie adoptive, parce qu'il n'avait pas son tempérament, parce qu'il ne partageait pas ses sentiments, ses habitudes, ses' traditions, ses passions, ses préjugés. Mais enfin, le Mexique aurait eu un trône et un roi.

Avec l'autre système, s'il eût été accepté et j'ai démontré qu'il aurait pu l'être par la France et l'Angleterre ; avec l'autre système , dis-je, le Mexique aurait eu un trône et un roi national, une monarchie à l'abri de nombreuses tempêtes ; une monarchie espagnole garantie par l'Europe et appuyée par la Havane dans le golfe du Mexique ; une monarchie à l'abri des éventualités peu redoutables qui

pourraient surgir à l'issue du dénoûment de la guerre civile des États-Unis de F Amérique du Nord. Il faut bien reconnaître que lorsque le traité se conclut, les Etats-Unis ne pouvaient pas intervenir au Mexique contre l'Europe, et c'est pour cela qu'ils refusèrent leur adhésion au traité, et c'est aussi pour cela qu'ils ne sont point intervenus; les Américains du Nord étaient dans l'impossibilité absolue de se mêler de cette question, et c'est par impuissance qu'ils se sont abstenus.

Une fois la guerre terminée, il eût été trop tard pour qu'ils pussent défaire ce qui aurait été fait. Aucune des deux solutions n'a été adoptée, rien n'a été fait. Il résulte de l'esprit général des négociations, suivant les documents présentés au Parlement anglais et au Parlement espagnol, que l'idée de l'intervention est l'idée mère du traité, que l'intervention se trouve au cœur sinon à la surface du traité; on a voulu, afin de faire disparaître, si je puis m' exprimer ainsi, la trace de cette idée, séparer le traité des négociations, et l'on a dit que les négociations ne sont rien et que le traité est tout.

Je n'admets point ce raisonnement; le traité offre-t-il des doutes? Les a-t-il offerts dans son exécution? Il en a offert de si graves qu'ils ont amené la rupture. Donc, le traité n'est pas assez explicite, n'est pas assez défini, n'est pas assez détaillé ; il ne prévoit point toutes les éventualités, il ne fixe point le but et les moyens de l'expédition, ni la quantité et la qualité de ces moyens, ni la proportion dans laquelle chacune des hautes parties contractantes devait les fournir, il n'indique point enfin le dernier résultat ni la solution suprême. Par conséquent, si le traité contient toutes ces conditions-là, est-il possible de l'examiner indépendamment des négociations? Gomment peut-on interpréter

le traité, si ce n'est à l'aide de l'esprit, de la lettre, du sens et des débats des négociations?

C'est pourquoi, si l'intervention apparaît dans les négociations, elle est en réalité dans le traité. Mais j'admets momentanément la différence ; je fais abstraction complète des négociations ; je me borne au traité.

Est-il vrai, Messieurs, est-il exact , peut-on soutenir, la tête haute, que l'intervention n'existe pas dans le traité? At-on bien examiné la lettre, l'esprit, la partie dispositive, le préambule même du traité? Eh bien! je rappelle à votre mémoire, car vous le savez par cœur, le préambule du traité. Je rappelle à votre mémoire et à celle de mon ami M. Moreno Lopez, le second paragraphe de l'article premier du traité ; ce n'est plus le préambule, mais bien les dispositions formelles du second paragraphe de l'article premier.

L'on voit, Messieurs, dans ce paragraphe urie éventualité dont la prévision serait dénuée de tout sens, sans l'hypothèse nécessaire de l'intervention : dans ce paragraphe se trouve prévue l'éventualité si débattue que les troupes alliées devaient pénétrer dans l'intérieur du Mexique.

Et moi, je vous dis : Les forces alliées devaient-elles pénétrer dans l'intérieur pour obtenir une satisfaction, une réparation de griefs, une indemnité pour les préjudices causés, pour arriver enfin, au moyen d'un nouveau traité, à des garanties d'un caractère ordinaire pour l'avenir? Pour tout cela, il n'y avait nulle nécessité de pénétrer dans l'intérieur. N'importe quel Gouvernement, même celui de Juarez, c'est-à-dire le pire des Gouvernements dans l'ordre du mal et de ce qui est funeste, tout Gouvernement existant, une fois l'Atlantique et le Pacifique bloqués par les trois premières puissances maritimes du inonde, devait se soumettre à la loi que celles-ci lui auraient imposée, et se serait sou-

mis promptement, très-promptement même pour ne point mourir de faim. Par conséquent, ce n'est qu'en vue du besoin présent et futur qu'ont chacune des trois puissances alliées de prendre sous leur défense les intérêts de leurs nationaux au Mexique, et de ce qu'il y ait un Gouvernement stable, solide, régulier, fixe, qui ne soit pas celui de Juarez ; c'est seulement sur cette considération que la prévision de pénétrer dans l'intérieur pouvait se fonder, et, par conséquent, il est évident que la clause qui renfermait cette stipulation contenait implicitement le pacte de l'intervention, d'après les termes du traité. Or, selon ces termes, les alliés allaient au Mexique pour intervenir, pour détruire le Gouvernement existant, et pour en établir un autre.

Jusque-là les hautes parties contractantes étaient d'accord. A partir de là, il n'y avait pas eu d'intervention, il n'y avait pas eu d'intelligence ; il n'y avait qu' arrière-pensées et stratagèmes, mais non pas stratagèmes à la manière du silence de notre Gouvernement. Mais y avait- il un veto de la part de l'un des alliés pour empêcher les uns ou les autres de travailler dans un certain sens, afin que le gouvernement futur ne fût pas tel gouvernement avec tel chef, avec tel prince ? Où ? quand ? dans quels documents ? Ainsi donc les trois puissances s'étaient obligées à aller au Mexique pour renverser Juarez et établir un autre gouvernement dans les limites de la justice , de la raison et de la volonté nationale, dans ces limites qui sont les hypothèses nécessaires de toutes les interventions, soit que l'hypocrisie les impose aux puissances qui interviennent, soit qu'elles se proposent de les respecter scrupuleusement.

L'Espagne ne frappa donc pas d'un veto la royauté du prince Maximilien. Non, ce veto, elle ne l'a jamais pro-

nonce. Ce que l'on a dit, c'est que deux mois après que ce choix eût été mis en avant par l'Empereur {Remarquant un certain mouvement sur le banc ministériel, V orateur dit, en s adressant aux Ministres : ) Je sais d'avance ce que vous allez me répondre, et je regrette que vous le fassiez, parce que vous m'obligerez à lire une pièce, et je ne voulais pas lire de documents, et celui-ci moins que tout autre.

La France, agissant loyalement, appuyait la candidature du prince Maximilien. Et comment ne l'aurait-elle pas appuyée? Ne l'avait-elle pas imaginée? ne l'avait-elle pas soumise au jugement des alliés ? Est-il par suite rien de plus naturel? est-il rien de mieux fondé? La France était libre de l'appuyer puisqu'elle n'avait pas contracté d'engagement contraire. Et le Gouvernement et le Plénipotentiaire espagnols n'avaient pas le droit de s'opposer à l'action des Français en faveur de cette candidature.

Ce que les Espagnols pouvaient faire, en usant de l'agréable liberté que s'arrogeaient les alliés et de la délicieuse anarchie que renfermait le traité, ce qu'ils pouvaient faire, c'était de travailler de leur côté en faveur de la candidature d'un prince espagnol, et ils prenaient par là leur revanche des manœuvres mises en jeu par les Français. Ils auraient pu leur dire : Yous autres , vous voulez le prince Maximilien ? Nous, nous n'en voulons pas, nous sommes pour un prince espagnol, et c'est dans ce sens que nous travaille- . rons. C'est là tout ce que vous pouviez faire ! Cela pouvait avoir des inconvénients, cela pouvait conduire à des résultats funestes, mais cela n'enfreignait pas la foi engagée. Ce qui ne pouvait pas légalement se faire, c'est là ce que vous avez fait.

Le traité se conclut au milieu de ces incertitudes et de ces divergences, et l'époque de l'exécuter arriva.

— 22fi —

Le marquis de Los Castillejos se rendit à la Havane pour prendre le commandement de l'expédition, et à la Havane, comme le marquis l'a déclaré lui-même avec loyauté et avec la franchise militaire, il vit s'approcher de lui, comme cela était naturel, les Mexicains conservateurs, les réactionnaires mexicains, les Mexicains monarchiques, comme vous voudrez les appeler, les Mexicains ennemis de Juarez ; et, auprès de notre Plénipotentiaire, ils trouvèrent une déception inattendue, complète, qu'il leur était impossible de prévoir : première apparition et désapparition des conservateurs mexicains. Le marquis de Los Castillejos arrive à Yera-Crux, et là, en présence de ses propres renseignements, d'après le témoignage de la voix publique, d'après tous les témoignages que l'on puisse invoquer, et qui attestent la vérité à ce sujet, il détrompe une seconde fois les Mexicains ennemis de Juarez. En somme, la conduite du marquis de Los Castillejos a été une opposition constante , un refus constant offert aux tendances, aux vues, aux désirs des partisans du clergé, des monarchistes, des réactionnaires, des Mexicains ennemis de Jurarez.

Et le marquis de Los Castillejos dit, si je me rappelle bien, et ses amis répètent, et le Gouvernement de Sa Majesté proclame, et M. Moreno Lopez le déclare et le déplore : il ne se présentait aucun partisan de la monarchie, il n'y • . avait point de monarchistes. Comment donc pouvait-on établir la monarchie ?

Nous autres, ajoute-t-on, nous aurions bien désiré la monarchie, nous ne désirions pas autre chose ; nous voulions bien établir la monarchie ; mais il n'y avait pas d'éléments monarchiques : où étaient les partisans de la monarchie? où étaient-ils? — Ils étaient à la Havane, à Vera-Crux, partout où fut le marquis de Los Castillejos, jusqu'à ce

que le marquis de Los Castillejos les eût chassés de partout.

A Vera-Crux arrive l'affaire du général Miramon, affaire dans laquelle le commodore anglais, obéissant aux instincts et aux traditions du caractère anglais, commet un attentat contre Miramon; le marquis de Los Castillejos intervient pour éviter les conséquences graves que pouvait avoir cet attentat. Mais intervient-il pour protéger Miramon ? intervient-il dans un autre sens? Non; il va même jusqu'à déplorer que Miramon ait commis l'imprudence de se présenter là. De manière que lorsque les monarchistes se présentent ils sont repoussés ; et quand ils s'en v ont, alors on demande : Où sont les partisans de la monarchie ?

Tout a été dit sur la première conférence. Dans la première conférence (qu'on me permette de le dire, je n'ai l'intention d'offenser personne), dans la première conférence personne ne remplit son devoir, personne absolument. Le Ministre anglais mit en avant une prétention à tous égards inadmissible ; les Ministres français étaient tenus de repousser cette prétention, non parce qu'elle était bonne ou mauvaise, mais parce qu'elle était imprudente ; tout le monde sait ce qu'ils firent.

Le Ministre espagnol, médiateur naturel entre les uns et les autres, et qui exerçait dans ce moment une influence prépondérante sur tous, lui qui aurait dû rétablir l'autorité du traité et rendre à la question son véritable caractère ; le Ministre espagnol, qui aurait dû dire: «Ici, nous ne devons nous occuper de nos réclamations que pour les appuyer par la force pour qu'elles arrivent ensemble à Mexico ; » le Ministre espagnol, qui aurait dû, coûte que coûte, renverser cet obstacle, nele fit point. Dès lors le traité fut annulé, l'alliance fut rompue, l'intervention disparut, tout, fut fini ,

On conclut ensuite l'armistice de la Soledad. Et qu'est-ce que c'est que l'armistice de la Soledad? L'article 1er consacre d'abord la reconnaissance formelle de Juarez comme pouvoir légitime au Mexique. Il renferme en outre l'adoption de la part des alliés du principe d'entrer en négociations avec Juarez pour discuter de nouveau toutes les questions résolues, celle de l'Espagne depuis 1836, celles de la France et de l'Angleterre à partir de je ne sais quand. Il contient davantage : il proclame l'alliance avec Juarez ; ce n'est plus la reconnaissance de Juarez ; ce n'est plus l'abandon de toutes les solutions antérieurement sanctionnées ; ce n'est plus la suspension de Y ultimatum et des voies de rigueur : non ; c'est plus encore : c'est l'alliance avec Juarez.

On dit à Juarez que les alliés sont là pour le défendre , pour le protéger , pour coopérer avec lui, et donner la paix au Mexique. Et comme Juarez leur répond qu'il n'a pas besoin d'eux pour cela ni pour autre chose, alors, pour répondre délicatement à ce ridicule et insolent refus, on fait une chose inusitée, on commet une énormité. Les alliés ne se contentent pas de reconnaître Juarez comme pouvoir légitime, revêtu des qualités extérieures d'un pouvoir légitime, le point essentiel pour un étranger dans ses rapports internationaux avec n'importe quel pays ; non ; on va plus loin : et c'est ici qu'est l'énormité : non-seulement on le reconnaît comme pouvoir légitime, comme pouvoir de fait et de droit ; non-seulement on lui offre la coopération des alliés, mais encore on Je reconnaît comme pouvoir accepté et appuyé parla majorité du pays; pouvoir fort, stable, robuste, incontesté, indiscutable, revêtu de la sanction de tous les attributs, des .pouvoirs les plus justes et les plus bienfaisants. Quel droit les plénipotentiaires avaient-ils pour cela? Quelle possibilité morale ou rationnelle? Etait- il dans

les pouvoirs d'aucun étranger de le faire? Pour agir ainsi sur quel jugement se fondaient-ils?

Quand bien même cela eût été possible dans leur situation ; quand même cela eût été de leur compétence ; quand même cela n'eût pas été un scandale, un contre-sens, une chose absurde, cela était-il vrai? cela était-il vrai dans ces circonstances? cela Fétait-il avant? cela l'a-t-il été depuis? c'est-il vrai aujourd'hui? Ce le sera-t-il jamais? Commentcela pouvait-il être vrai, puisque cela a été de tout temps absolument faux? Eh quoi! lorsqu'on faisait cette déclaration, est-ce que Ton avait oublié que Marquez était en vue des alliés, combattant Juarez, luttant contre les troupes avec des succès divers, souvent vainqueur, jamais dispersé, jamais détruit, presque jamais vaincu?

Oubliait-on qu'après l'assassinat atroce (et je le qualifie d'atroce et d'assassinat , parce que lors même qu'il eût été commis sur le dernier des criminels , l'acte aurait eu ces caractères, parce que la victime fut traînée au supplice sans aucune forme judiciaire); oubliait-on, je le répète, que Juarez, après qu'il eut fait rejaillir le sang innocent de Robles Pezuela sur le drapeau des alliés, et je suis presque heureux que ce fût le drapeau des alliés, parce qu'il m'eût été encore plus douloureux de voir ce sang ne tacher que le drapeau de l'Espagne seule ; oubliait-on qu'à Jalapa, à la vue des blouses de Juarez, sans que l'explosion de la douleur publique pût être contenue par ces bourreaux , par ces anthropophages?... l'épithète vous paraît dure? { S" adressant à quelques Députés.}

Je pourrais vous lire un document qui constate qu'un grand nombre d'Espagnols furent pris par une troupe de 600 hommes d'infanterie et de cavalerie. Ces Espagnols étaient des commerçants, des agriculteurs, des hommes

pacifiques ; eh bien! ces bourreaux se complurent longtemps à percer nos compatriotes à coups de lance, et, voyant que même ainsi ils étaient trop longs à mourir, ils eurent recours à des décharges de mousqueterie et les achevèrent.

Je disais qu'aux funérailles de Robles Pezuela qui eurent lieu à Jalapa, par un mouvement spontané, par un mouvement semblable à ceux qui éclatent aujourd'hui en Pologne, par un de ces mouvements vraiment espagnols, la population se vêtit de deuil, alla accompagner le cadavre, et lui fit une immense ovation. Yoilà où étaient les monarchistes. Voilà, voilà où étaient les monarchistes ! Les satellites de Juarez, témoins stupéfaits de cette scène, ne purent l'empêcher, ne cherchèrent pas à faire ce qu'ils font dans de tels cas, c'est-à-dire à verser du sang ; ils n'inquiétèrent personne dans les rues, parce que la population dans ce moment les eût écrasés.

J'arrive, Messieurs, à Orizaba. Pourquoi la rupture d'Orizaba? Qu'est-ce que le Gouvernement et ses amis et ses défenseurs ont allégué comme motif de la rupture d'Orizaba? La candidature de l'archiduc Maximilien, et la présence d'Almonte dans le camp français.

Quant à la candidature du prince Maximilien, quant aux desseins et à l'opinion du Gouvernement au sujet de cette candidature, je me suis déjà suffisamment étendu, et je ne crois pas que je doive rien ajouter; cette candidature n'était ni un motif ni un prétexte pour une rupture.

Mais passons à Almonte : supposons, en opposition au traité et à la sincérité des négociations, que l'on était allé là pour faire de la politique neutre, complètement neutre ; que Ton était allé là pour ne rien faire ; que l'on allait, faire ce que l'on aurait pu faire avec une démonstration militaire en bombardant Yera-Crux : supposons tout cela.

— 2'Si —

Supposons que les Anglais et les Français allaient pour y être complètement neutres ; supposons que les Espagnols avaient la même obligation ; supposons que les Espagnols rivaient droit de s'opposer à ce que les Français fissent quelque chose, pas même la plus insignifiante démarche contre le principe de la neutralité ; supposons ce principe le moins du monde enfreint par les Français, les Espagnols avaient au moins le droit de le leur reprocher, et même celui de rompre avec eux pour ce fait.

Eh bien ! je vous le demande, la présence d'Almonte dans le camp français était-elle contraire, non plus au principe de non-intervention, non plus au principe de neutralité, mais au principe de neutralité avec Juarez? Supposons Almonte à Madrid, à Londres, à Paris, travaillant pour renverser le Gouvernement de Juarez; supposons l'Espagne, la France et l'Angleterre en termes d'amitié avec le Gouvernement de Juarez.

Que peuvent faire ces États, que peuvent faire leurs Gouvernements dans ces conditions de paix et d'amitié contre Almonte, conspirateur aux yeux de Juarez? En Angleterre, on ne pouvait faire presque rien ; en Espagne, on pouvait faire quelque chose ; en France, pas grand' chose, suivant la législation de chacun de ces pays; ceci en état de paix, en état de rapports amicaux.

Reportons maintenant notre attention sur l'état de neutralité : les Espagnols et les Français sont neutres en Amérique; le principe de la neutralité est sacré. Quels devoirs suppose la neutralité? suppose-t-elle le devoir de favoriser Almonte? Suppose-t-elle le devoir de favoriser Juarez et de nuire à Almonte? Almonte est sur le territoire français, espagnol, anglais, sous la protection et dans l'asile sacré des nations alliées; Almonte fera ce qu'il voudra contre Jua-

rez, Juarez fera ce qu'il voudra contre Almonte; les alliés ne peuvent rien faire contre Juarez ni contre Almonte.

Cela est évident, cela est incontestable; à cela l'on ne répondra rien.

De sorte, Messieurs, que lorsque le marquis de Los Castillejos faisait ce qu'il faisait contre Almonte, il rompait la neutralité en faveur de Juarez ; et quand les Français faisaient quelque chose en faveur d'Almonte, ils rompaient la neutralité contre Juarez ; et si les uns et les autres s'abstenaient de rien faire en faveur de Juarez et d'Almonte, ils conservaient la neutralité : qu'en résulte-t-il donc? Ou que le Plénipotentiaire espagnol eut tort comme les Plénipotentiaires français, ou que l'un et les autres n'étaient point fautifs, et que par conséquent la présence d'Almonte dans le camp français n'était point un motif ni même un prétexte pour la rupture.

Si la neutralité n'existait pas, si nous étions allés là pour renverser Juarez ; si nous y étions allés en invoquant la coopération de ses ennemis ; si nous y étions allés en promettant au pays la liberté d'action nécessaire pour renverser ce Gouvernement et pour créer un Gouvernement national, le Gouvernement que l'on voudrait ; si tout cela était certain, incontestable, notoire, lorsque nous marchions avec Juarez que faisions-nous ? Quel était le résultat de notre attitude ? C'est que nous avions tendu aux ennemis de Juarez un horrible piège. C'est ce que peuvent dire les Mexicains, c'est ce qu'ils disent : c'est pour cela que nous sommes déchus au Mexique dans- l'opinion de tous ; c'est pour cela qu'il ne nous sera pas possible de nous relever de longtemps. (Sensation profonde . )

Pins. — Imprimerie A. Laine et J. Havird, rue des Siints Pères, 19.

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