‹ La Question du Rhône: Projet d'aménagement du fleuve, navigation, énergieChapitre 79 sur 124 · Houille Blanche f mai-juin · texte numérisé non relu

Houille Blanche f mai-juin

CAPTAGh: DE L ÉlNERGIE HYDRAULIQUE 161

que son principe était trop absolu, car elle estime que l'Etat a été bien inspiré en évitant, pour les projets de captage du Haut-Rhône, tout monopole pour Paris, et en imposant l'établissement d*une sous-station dans chacun des huit départements traversés, et une distribution dans la Haute-Savoie, département riverain du Rhône à Génissiat, lieu du captage projeté. ^

C'est avec surprise que nous lisons dans V Autre Revanche, de M. Marins Richard, ceci : « Par elle (la houille blanche), la vie de régions entières est déjà transformée. Les vallées des Alpes, autrefois désertes, dans lesquelles végétait une population industrieuse, mais misérable, sont aujourd'hui frémissantes de la vie intense des usines qui se multiplient sans cesse. )> D'abord, le triste spectacle de ces vallées désertes et de cette population qui végète, s'il existe peut-être dans une partie de la Maurienne. n'est qu'une image propre à frapper imagination. De nombreuses vallées des deux Savoies sont très prospères, et forment de belles régions agricoles où la population ne végète nullement. Ensuite, et c'est là Terreur, ce n'est pas la houille blanche produite qui créé la « vie intense » des usines, et aussi la vie intense des actionnaires, c'est la houille blanche consommée. Si vous envoyez l'énergie des Alpes à 500 kilomètres, il. restera dans les Alpes des usines génératrices, avec quelques douzaines d'ouvriers pour chacune d'elles, et il n'y .aura pas de vie intense, mais bien une magnifique richesse naturelle qui s'en sera envolée le long des fils de cuivre. H m'importe peu que l'industrie aille se concentrer à Paris et dans quelques autres villes, autour desquelles se concentrera aussi la population qui végétera et périra avec là crise fatale du logement, si le reste du pays est devenu un désert.

Or, précisément, il ne faut pas que la France soit un désert, avec les somptueuses oasis de quelques cités industrielles abritant, du reste, plus de misères physiques et morales que de luxe. Ce n'est ni de la politique de clocher, ni du régionalisme , qu'il faut faire, mais de la décentralisation. Or, la houille blanche est dangereuse, car rien n'empêche qu'elle aille se concentrer toute en un même point, en y drainant capitaux et capitalistes, autour desquels se massera une population tassée, serrée, proie de l'alcoolisme et de la tuberculose, et en laissant ailleurs un désert.

La France, quel que soit son gouvernement, centralisateur ou non, est nécessairement, il est regrettable d'avoir à le rappeler, formée par l'ensemble des régions françaises. La prospérité française est faite de chacune de ces régions, elle est faite de la prospérité de chacun des habitants de ces régions.

162 AVANTAGt» POUR LE COMMERCE ET L INDUSTRIE EN FRANCE

423. Avantages de remploi de Ténergie à proximité du captage. — 11 y a un autre argument, extrêmement important, que nous allions perdre de vue, à force de ne parler que de production d'énergie et de ne plus penteer à la navigation. L'aménagement du Rhône pour la houille blanche ne se conçoit que parallèlement à son aménagement pour la navigation. Nous avons assez insisté sur l'importance de la grande artère fluviale pour qu il soit évident que les immenses travaux du Haut-Rhône pour la force doivent prévoir aussi la navigation, et que les travaux également importants du moyen Rhône pour la navigation doivent prévoir également le captage de ïenei^gie.

Or, une grande partie de l'intérêt qui s'attache au Rhône navigable disparaîtra si, le long daflenoe, ne s'établissent pas, précisément en employant Vénergie hjdranlique, de nombreuses et puissantes industries utilisant largement la noncelle voie de transport qui amènera les matières premièi'es et emmènera les pi*oduits.

La solution serait différente, et même inverse si, pour une cause quelconque, 1 énergie hydraulique n'était pas utilisable dans la région; par exemple, si les communications étaient nécessairement très défectueuses et ne permettaient pas l'installation d'usines, ou s'il était nécessaire, pour faire fonctionner les usines, d'y amener par des voies très coûteuses les matières premières. En ce cas, il y aurait intérêt à conduire l'énergie au loin. Mais ce n'est pas le cas pour le Rhône, et nous avons va quelles nombreuses utilisations l'énei^e hydraulique des Alpes et du Rhône trouvei'aient dans la région même. Nous avons même prévu une utilisation spéciale et importante pour l'énergie supplémentaire d'été.

424. Inconvénients du transport à longue distance de l'énergie hydro-électrique. — Les partisans du transport de la force au loin font valoir que la houille, celle de Saint-Etienne par exemple, se transporte elle-même au loin. C'est exact, mais l'argument est sans valeur ; en effet, la mine de houille, avec les débouchés qu'elle donne à la main d'oeuvre du pays, est, par elle-même, une richesse pour le pays où elle est située, tandis que l'usine génératrice électrique ne rapporte rien, ne nécessitant qu'un personnel insigniOant.

Ensuite, il n'est pas vrai que la houille se transporte au loin sans inconvénient; elle se tix)uve alors grevée des frais de transport. Pour éviter cette perte, les industries s'installent à proximité de la mine de houille, comme c'est le cas pour la région de Saint-Etienne et pour les régions industrielles du Nord de la France. La houille a donc tendance à rester sur

CAPTAGE DE l'ÉNERGIE HYDRAULIQUE 163

place et ne se dirige pas arbitrairement suivant des volontés <;apricieuses.

il en est de même pour Ténergie hydro-électrique. Supposons <îelle du Haut- Rhône dirigée sur Paris; sans entrer dans des calculs qui n'intéressent que les techniciens et sans indiquer pour le moment quelle est la puissance que Ton espère tirer du Haut-Rhône, nous indiquons simplement qu'il faudrait, pour le transport, des câbles conducteurs de très forte' section repi^sentant, comme capital, de nombreux millions immobilisés et ne rapportant rien.

En outre, il se perdrait en route, d'après les expériences portant sur des réseaux étendus, environ 50 p. 100 de la puissance. C'est comme si, pour transporter à Paris la houille de Saint-Etienne, il fallait en brûler la moitié ; personne ne considérerait l'opération comme avantageuse.^

Pour le transport à Paris, notamment, on ne peut songer à envoyer guère plus que la puissance correspondante au débit d'étiage du Haut-Rhône, les besoins de Paris étant vraisemblablement constants et réguliers. Cette puissance est de 85.000 HP. environ. Paris recevrait donc cette puissance réduite à 42.500 HP à cause de la perte en route. Or, les usines de l'agglomération parisienne produisent 1.750.000 H. P., et pour un si faible appoint, on priverait la région du Rhône d'une ressource si précieuse. Le principe de ce raisonnement resterait le même si l'on prend en considération les hautes-eaux d'été ,^ avec cette différence quç la perte serait encore plus sensible pour la région du Rhône qui ofifre des débouchés particulièrement intéressants en été, que la perte en route serait encore plus importante et que l'utilisation de ces <c chevaux temporaires d'été » à Paris est difficile à trouver.

La comparaison du Niagara, dont l'énergie est transférée à longue distance, est sans intérêt. Avec les besoins actuels, dans le pays neuf où se trouve cette grande chute hydraulique, le débit du Niagara, même à l'étiage, permet le luxe d'une forte perte d'énergie, et, en outre, la ligne traverse des régions que l'on n'a pas encore commencé à exploiter d'une manière intense.

En résumé, il peut être intéressant d'envoyer à Paris la force électrique qui peut y être envoyée, mais il serait déraisonnable de prendre dans une partie de la France des forces qui peuvent j être employées dans l'intérêt du pays tout entier.

164 AVANTAGES POUR LE COM31ERCE ET l'iNDUSTRIE EN FRANGE

Page 1