‹ La question du TonkinChapitre 17 sur 39 · Kl M. iiOllluL · texte numérisé non relu

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Avec un protectorat analogue à celui de Tunis, tout en tenant compte, bien entendu, de la différence des situations, nous aurons tous les avantages de l'annexion, et nous n'en aurons pas tous les inconvénients. Au point de vue stratégique, nous serons libres d'agir seulement sur certains points déterminés et de ne nous étendre qu'au fur et à mesure des besoins du com-

merce et de l'industrie. Au point de vue administratif, nous n'aurons qu'à remplacer quelques mandarins trop ouvertement hostiles.

Au point de vue commercial, là production du Tonkin, trouvant enfin le débouché qui lui manque, prendra un rapide essor : Saigon, dont l'importance s'est considérablement accrue en ces dernières années, deviendra bientôt l'entrepôt à peu près exclusif du riz dans ces parages et le grenier d'abondance de la Chine.

Au point de vue diplomatique, — c'çst la question essentielle, — la direction des affaires extérieures du royaume passera en nos mains; c'est à la France que les puissances étrangères devront s'adresser; c'est la France qui répondra : c'est le seul moyen de couper court aux intrigues de la cour de Hué en Europe et en Asie.

Ajoutons enfin que Tu-Duc n'a point d'héritier direct ; il est donc indispensable que nous soyons ses exécuteurs testamentaires.

Sa mort sera pour nous un événement d'une importance capitale l ; si nous savons le mettre à profit, nous dominerons toute la partie orientale de l'Indo- Chine. Ce rôle d'exécuteurs testamentaires sera difficile à prendre, il faudra l'arracher aux hauts fonctionnaires. Ils feront les plus grands efforts pour se l'attribuer, afin de continuer le régime actuel avec un souverain de leur choix et à leur discrétion.

On a vu comment le roi, désireux de s'attacher plus étroitement le ministre des finances, a marié récemment le fils de ce fonctionnaire à la "sœur de Trieû, l'un des trois jeunes princes qui sont élevés dans le palais royal. Or, l'aîné de ces princes, Duc- Duc, a été pendant plusieurs années désigné en quelque sorte par le roi pour lui succéder au trône. Quelques fautes com-

1. On achevait le tirage de ce livre lorsque est arrivée la nouvelle de la mort de Tu-Duc (20 juillet). Il est à craindre que, faute d'avoir expédié à Hué un agent et des troupes en temps utile, nous n'ayons pas été en mesure de profiter de l'événement.

mises par Duc-Duc ont amené sa disgrâce, sinon complète, au moins suffisante pour faire pressentir que l'intention du souverain est de l'écarter du rang d'héritier présomptif. Les deux autres princes, Trieû et son frère Mêu, ont été admis dans le palais sur le même pied que Duc-Duc, et tout fait supposer que c'est sur l'un d'eux que se portera le choix du roi à ses derniers moments.

Nous ne saurions à aucun prix ratifier un tel choix. Nous ne pouvons accepter qu'un souverain indépendant du ministre des finances et bien résolu à ne conserver à notre principal adversaire aucune fonction publique, apparente ou occulte. Pour cela, nous devons être à Hué le jour où la question se posera, et il n'y a qu'un moyen d'y être, c'est d'établir notre protectorat sur l'Annam.

Mais comment faire accepter ce protectorat à Tu-Duc? Toutes les pressions diplomatiques ont échoué : le parti de la guerre, qui exploite les craintes superstitieuses dont le monarque est obsédé par suite de la diminution de ses États ne manque pas de lui représenter la responsabilité écrasante dont il chargerait sa mémoire devant la postérité s'il admettait une plus large immixtion des Français dans les affaires de son pays. Ce serait d'ailleurs, à notre sens, une erreur profonde de demander à la diplomatie ce qui n'est pas de son ressort, et de croire que des négociations plus ou moins habilement conduites suffiraient à asseoir notre influence au Tonkin. En pareil cas,* un acte diplomatique peut

tout au plus servir à consacrer une situation; il n'a pas le pouvoir de la créer. Il faut bien peu connaître les Asiatiques pour supposer que quelques protocoles auraient la vertu d'assurer à leurs yeux la réalité de notre protectorat. Fût-il inscrit dans dix traités, il ne commencera à avoir de signification véritable que le jour où il s'affirmera d'une façon tangible : un coup de canon aux oreilles du roi contribuera plus à ce résultat que dix ans de négociations avec la cour de Hué. On ne peut agir avec le gouvernement de Tu-Duc comme on le ferait avec une puissance européenne. Tous les ménagements dont nous userions à son égard iraient directement à l'opposé du but que nous nous proposons, car il y verrait une preuve de faiblesse.

Il faut donc tout d'abord isoler l'Annam, et, pour cela, nous ne saurions assez le répéter, s'emparer des forts de Thuân-An, à l'embouchure de la rivière de Hué.

On ne peut faire sûrement cette opéra-

tion que pendant la mousson du nord-est, avril ou mai à fin d'août; à ce moment, elle serait extrêmement facile1. L'escadre mouillerait à un mille des forts, et on enverrait de là un ultimatum, accompagné d'une traduction en chinois, avec un délai de tant d'heures pour s'exécuter. Une heure d'action éteindrait le feu des forts. Les troupes, couvertes par le tir des navires, iraient débarquer à un kilomètre des forts 2 qu'elles iraient prendre à revers et qu'elles occuperaient ; les bâtiments du plus faible tirant d'eau entreraient dans la passe et détruiraient les remparts. Nous devrions avoir soin d'occuper en même temps les défilés qui commandent au nord la route du Tonkin, vers le Bô-Chanh, afin de couper toute communication et d'empêcher l'exé-

1. Remarquons, d'autre part, que c'est en août ou en septembre que doit partir de Hué l'ambassade chargée d'aller tous les quatre ans porter à Pékin les hommages du roi. Il y a donc tout avantage, au point de vue politique comme au point de vue militaire, à ce que l'affaire soit terminée d'ici là.

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