Voir ci- dessus, p
de sauver d'elle-même une nation en proie à toutes les anarchies; en un mot, on lui donnerait le choix entre notre concours ou une rupture.
Dès lors son entourage ne pourrait plus le tromper sur l'imminence du péril. Il verrait ce qu'il a de plus cher menacé : sa vieille mère, très âgée, les tombeaux de ses ancêtres, sa propre vie. Il ne tarderait pas à céder : le mot « protectorat » serait enfin inscrit dans le nouveau traité. Le représentant de laTYance, prenant le titre de résident, aurait désormais ses entrées au conseil des ministres et le droit de correspondre directement avec le roi; il aurait près de lui, à Thuân-An et à Hué, une garnison permanente et des embarcations à vapeur. Le gouvernement éy engagerait à ne jamais entretenir de troupes étrangères sur son territoire. Il ouvrirait tous les ports du royaume (à commencer par celui de Nam- Dinh, qui fait une concurrence désastreuse à notre port de Haï-phong). La moitié du pro-
duit des douanes serait attribuée au trésor royal, l'autre servirait à couvrir nos dépenses. L'avantage que nous procurerions au gouvernement en combattant les bandes qui dévorent le Tonkin, en lui rendant les impôts de ces provinces, en créant des douanes bien administrées, lui permettrait certainement de s'acquitter avec profit. En échange de la protection efficace que nous lui accorderions, il nous concéderait le monopole de l'exploitation des mines.
Mais il ne faut pas nous faire illusion sur la valeur de la signature que nous obtiendrons. Elle ne vaudra pas mieux que celle de 1874, et on ne la donnera qu'avec l'espoir de l'éluder par tous les moyens possibles. On nous opposera la force d'iner-
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tie la plus complète, on ne nous laissera aux mains qu'un cadavre. Nous aurons donc à prendre des gages pour empêcher le gouvernement de se dérober à ses engagements. L'occupation des principales clefs des voies de communication, surtout des voies fluviales, y suffira. Notre influence pratique et réelle, c'est notre pavillon qui se montre sur le fleuve et sur les canaux du delta, et sur les chemins qui y aboutissent. Il faudra en même temps que nos agents chargés de conseiller le gouvernement et de prendre l'initiative des réformes se tiennent en défiance constante, qu'ils soient très vigilants, très tenaces, très incrédules, afin de n'être point dupes des tentatives continuelles qui seront certainement faites pour les jouer et pour éluder les engagements pris. La même duplicité, la même mauvaise foi dont nous avons eu à nous plaindre jusqu'ici, persisteront chez la majorité des fonctionnaires. Nous devrons nécessairement écarter nos adversaires les
plus acharnés, notamment les ministres des finances et de la guerre, les gouverneurs de Nam-Dinh et de Bac-Ninh, et le fameux général Hoang, qui sera un obstacle permanent au maintien des relations cordiales si nécessaires à la bonne conduite des affaires.
Comment serons-nous accueillis par les populations? On a vu que tous les Européens et. les Chinois habitant le Tonkin nous demandent instamment de l'occuper.
Quant aux Tonkinois eux-mêmes, il est sans doute assez malaisé de connaître exactement l'état de l'opinion dans un pays où il n'y a ni presse ni service postal, où le svstème des voies de communication est fort incomplet et défectueux; et puis, nous n'occupons que quelques points du delta; et encore, Hanoï est une ville à demi chinoise, où la manière de voir et de sentir n'est point celle de toute la contrée, et Haï-phong, bâtie par les étrangers, est habitée presque exclusivement par eux. Ce-
pendant, d'après ce qu'on sait des tendances générales des Tonkinois, on peut croire qu'ils accepteraient notre protectorat, sinon avec enthousiasme, comme plusieurs le prétendent, du moins sans mécontentement. Il n'y a guère qu'un tiers de la population indigène, la classe des lettrés et de leurs adhérents, qui nous soit ouvertement hostile; non pas que les lettrés soient beaucoup plus attachés que le peuple à la dynastie des Nguyên, mais, toute considération d'orgueil national à part, ils craignent que iïous n'établissions au Tonkin un système administratif qui ne leur laisserait aucune place (en quoi ils se trompent); puis, beaucoup d'entre eux sont originaires de la Cochinchine proprement dite ; enfin, ils sentent que la population n'est point dupe des illusions qu'ils voudraient lui laisser sur leur supériorité intellectuelle. Ils ont sacrifié une partie de leur vie à une étude vaine et stérile, suffisante, quand le pays était fermé, pour leur donner un
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grand prestige aux yeux du peuple ; mais celui-ci a vite reconnu la supériorité réelle des Européens, auprès de laquelle les prétentions pédantes des lettrés lui semblent quelque peu ridicules. Les lettrés souffrent donc de l'inutilité de leurs travaux passés, de leur sorte de déchéance, et ils, sont atteints au plus vif de leur orgueil. Ils s'imaginent, du reste, avoir réussi à nous cacher leur antipathie et le but qu'ils poursuivent; ils nous prennent pour leurs dupes : car nous sommes encore pour eux les barbares, les sauvages de l'Occident, gens habiles dans les arts industriels, mais d'un esprit peu ouvert et nullement cultivé, quelque chose comme des machines ingénieuses, mais futaies. Ils sentent bien au fond que nous^ossédons un degré d'instruction supérieur à ce qu'enseignent les livres chinois, mais ils se gardent de l'avouer, car il est plus facile d'exalter la littérature chinoise et de marquer du mépris pour nos connaissances que de chercher à nous
égaler. Autant de motifs de haine, qui rendent impossible tout rapprochement avec nous.
Au contraire, le peuple, qui forme les deux autres tiers des Tonkinois, surtout le **' peuple des campagnes, sait combien la richesse s'est accrue dans notre colonie, où chacun est sûr de jouir en paix du fruit de son travail; il se souvient qu'avant 1802, le Tonkin était indépendant et même suzerain de la Cochinchirie. Toujours en butte aux exactions des autorités, aux ravages des bandes chinoises, aux exigences non moins accablantes des troupes impériales, il a peu d'attachement pour le souverain, et tient encore moins à l'administration de ses mandarins, dont il a tant à souffrir. La cour de Hué ne lui fait sentir son pouvoir que par des vexations infinies, par une tyrannie ridicule. Depuis 1802, le Tonkin s'insurge périodiquement : il est, comme on l'a dit, « la Pologne de l'Annam ». 11 ne verrait donc dans la consécration de notre protec-
torat qu'un changement salutaire à son commerce et à sa liberté, et il ne tarderait pas à en reconnaître, lui aussi, les bienfaits. Nous ne voulons pas dire que la race annamite soit facilement assimilable, mais elle est très facile à dominer. Le pays forme une sorte de fédération de communes qu'aucune idée de patriotisme ne relie fortement entre elles, ce qui est très favorable à la domination, si on sait allier beaucoup de douceur, de patience, à une extrême énergie, et se montrer toujours impartial. La population est inerte en quelque sorte ; elle obéit à ce qui la pousse.
Quant aux Drapeaux-Noirs, deux éventualités sont à prévoir : ou nous les expulserons, ou ils se soumettront (ils ont déjà fait
quelques démarches en ce sens), et deviendront peut-être des cultivateurs et des pêcheurs paisibles. La piraterie, le vol, l'exaction, la prévarication n'ont point là-bas la même valeur qu'ici : ce n'est que l'exercice du droit du plus fort, tantôt du chef sur le subordonné, tantôt d'une collectivité sur une autre collectivité moins puissante. En tous cas, nos soldats ne pourraient guère s'aventurer à leur poursuite que pendant l'hiver, alors que le climat permet aux Européens de marcher. C'est du mois de septembre à la fin de mai qu'une expédition en Annam rencontrerait le moins de difficultés climatériques. Si ces hordes ne se soumettent pas, un petit nombre de nos hommes suffira à les tenir en respect. Nous n'aurions même pas de réelles difficultés à surmonter pour les anéantir. Il serait prudent seulement, en ces pays de montagnes mal connus, de ne pas s'étendre outre mesure, car on se fatiguerait inutilement à la poursuite d'un ennemi insaisis-
sable qui, à peine dispersé, se reformerait sur d'autres points. Le vrai plan consiste à s'établir solidement en quelques postes bien choisis, d'où l'on peut rayonner pour maintenir la sécurité des exploitations et du transit, particulièrement sur les cours d'eau.
En revanche, il est une classe de gens qui pourrait bien devenir plus tard une cause d'embarras : ce sont les princes. Ils sont extrêmement nombreux. On peut s'en faire une idée en se rappelant que Gia- Long a eu 17 enfants; que Minh-Manh en a eu 71, Thieû-Tri 26, et que plusieurs d'entre eux ont laissé une nombreuse postérité (on cite un oncle du roi, qui vit encore, et qui a eu 100 enfants). On estime à plusieurs milliers le nombre de ces princes qui, tous, sont des parasites de l'État et végètent à l'écart. Vivant dans l'oisiveté, ils sont d'ordinaire débauchés, joueurs, incapables de subvenir à leurs besoins. Si la source de leurs revenus actuels se taris-
sait, on ne pourrait évidemment pas conserver indéfiniment une telle charge. Que deviendront ces gens, si on cesse de les payer? Quelques-uns essayeront bien de se créer des ressources, de rechercher des places; mais beaucoup aussi vivront d'expédients, chercheront à provoquer des désordres à la faveur desquels ils rançonneront les habitants, sous prétexte de lever des impôts pour nous combattre. Comme ils sont généralement inconnus en dehors de Hué, ils ne pourront pas avoir une très grande influence, et il ne sera pas impossible de les mettre hors d'état de nuire; mais il faudra pour cela s'inspirer des mesures édictées par le code annamite et ne pas chercher à leur appliquer nos lois. Il ne faut pas oublier que ces gens ne pensent pas et ne sentent pas comme nous, et que, par conséquent, ils ne sauraient s'accommoder de notre régime.
Notre tâche se trouvera fort . simplifiée si nous avons la sagesse de ne pas sortir de notre rôle de conseillers ; au contraire, les difficultés seront très grandes si nous commettons la lourde faute de nous immiscer dans les affaires intérieures du pays.
En prenant en main le gouvernement, nous devons laisser au roi les avantages extérieurs de la souveraineté, et continuer à lui rendre les honneurs qu'on accorde aux chefs des États indépendants. Les formes du pouvoir exercent une très grande influence sur les populations à demi civilisées, et, bien avant l'Angleterre, l'ancienne Rome avait compris les services qu'on peut attendre des dynasties indigènes pour retirer d'un simple protectorat plus de profits que d'une conquête. La domination bri-
tannique dans l'Inde a été bien plus souvent mise en péril par les révoltes des soldats recrutés parmi les habitants des provinces annexées que par les armées des princes dont l'autorité nominale avait été maintenue. Sauf de très rares exceptions, la fidélité des grands vassaux de la reine Tictoria est* restée intacte pendant la rébellion des cipayes, et on s'accorde aujourd'hui à reconnaître que les violences exercées par sir James Outram contre la dynastie indigène de l'Oude n'avaient pas peu contribué à provoquer parmi les populations du nord-ouest de l'Inde le mécontentement général qui devait si puissamment favoriser les progrès de la dernière sédition militaire '. Sachons profiter des expériences faites par nos voisins dans leurs possessions asia- • tiques.
Nous ne pourrons mieux faire, également, que de laisser aux indigènes leurs