‹ La question du TonkinChapitre 20 sur 39 · Voir le Journal des Débats du 4 août · texte numérisé non relu

Voir le Journal des Débats du 4 août

institutions judiciaires * et administratives, et de respecter en toute chose leurs coutumes et leurs lois. Ils n'ont aucune idée de la séparation des pouvoirs; mais leurs franchises communales, dont ils sont fort jaloux, et l'autorité vénérée des chefs de famille peuvent nous offrir de solides points d'appui, si nous avons le bon esprit de ne pas les ébranler et de ne pas froisser le sentiment national. On sait que les villages nomment eux-mêmes leurs maires, choisis parmi les riches propriétaires ou notables (inscrits) , lesquels répondent de l'impôt et le répartissent*; ce sont là des bases administratives excellentes. Quant aux mandarins, — sous-préfets, préfets et gouver-

1. Une fois que notre protectorat sera entré dans le domaine des faits, nous aurons à examiner s'il n'y a pas lieu d'établir au Tonkin, pour les Européens, une organisation judiciaire analogue à celle de Saigon (décret du 25 juillet 1864) -, cette mesure empêcherait les conflits de juridiction entre les tribunaux français et les tribunaux indigènes.

2. Voir, outre l'Appendice : La Cochinchine française et son organisation, par d'Aries (Rev. mar. et col., août 1871), et Souvenirs aVune campagne dans V Extrême-Orient , par Ed. du Hailly (Revue des Deux-Mondes, 1866).

neurs, — qui régnent despotiquement audessus des communes, nous n'aurons qu'à les maintenir dans le devoir : il serait très impolitique de les renverser et de les réduire à la misère. Ainsi, au prix d'une simple surveillance, nous nous trouverons débarrassés de la police ordinaire, de la justice de paix, de la levée des soldats, du règlement des corvées, de la tenue du cadastre, de la répartition et de la rentrée de l'impôt. Tous' les rouages existent, ils sont prêts à fonctionner; il nous faudra seulement, pour ainsi dire, y mettre l'huile et donner le branle.

C'est ce que le ministre éminent à qui nous devons la conquête et la conservation de la Cochinchine, le marquis de Chasseloup -Laubat, avait admirablement compris, comme tout ce qui se rattache aux questions coloniales. 11 recommandait au gouverneur, le vice -amiral de La Grandière, « de faire administrer le pays selon les us et coutumes annamites par des pré-

fets et sous-préfets choisis parmi les indigènes, et de ne réserver pour nous que Ja direction supérieure, la haute police, ne se manifestant que par ce qu'on pourrait appeler des résidents*, entourés de forces suffisantes pour pouvoir disposer en tout temps de colonnes mobiles prêtes à se porter partout où il serait besoin » . Et il ajoutait : « 11 ne s'agit pas de fonder une colonie telle que nos pères l'entendaient, avec des colons d'Europe, des institutions, des réglementations et des privilèges; non, c'est un véritable empire qu'il faut créer : il nous amènera, dans l'extrême Orient, à l'une des plus belles et des plus puissantes positions politiques et commerciales. » En 1861, il écrivait à l'amiral Charner : « Nous n'avons nulle intention de faire de la Cochinchine une colonie comme celles des

1. Il est facile de distinguer dès à présent les points où pourraient être fixés les représentants du protectorat, placés sous l'autorité du commissaire général qui résiderait à Hanoï : par exemple, Nam-Dinh, Haï-Dzuong et Ninh-Binh dans le delta; et Vaneninh, Lang-Son, Cao-Bang, Thaï- Nguyèn sur la frontière.

Antilles ou de la Réunion : c'est une sorte de suzeraineté que nous voulons, avec un commerce libre, accessible à tous. » Aussi les arguments tirés du décroissement de la population en France et de la pénurie de colons portent -ils absolument à faux en cette matière.

On voit que, si nous nous inspirons des vues excellentes de M. de Chasseloup-Laubat, nos dépenses d'administration et de gouvernement seront peu considérables.

D'autre part, l'occupation n'absorbera pas, comme jadis dans l'Inde et au Canada, une notable partie de nos forces de terre. Il suffira de 3,000 hommes de troupes françaises et de 3,000 hommes de troupes indigènes; qu'est-ce que cela, lorsqu'on songe au nombre de gendarmes et d'agents de police qui nous est nécessaire pour garder notre propre pays? Si l'on réfléchit, par exemple, que de Hanoï (extrémité nord du delta) à Laokây (frontière chinoise), il y a plus de 400 kilomètres à travers un

pays fort peu connu, on ne trouvera pas ces chiffres exagérés. Plus tard, du reste, nous pourrons former au Tonkin et dans le reste de l'Annam des compagnies indigènes semblables à celles qui fonctionnent dans notre colonie, en leur donnant un armement supérieur à celui des Annamites et inférieur au nôtre. On les encadre en temps de guerre; en temps de paix, on leur confie certaines besognes de police accessoires, en ayant soin de respecter leurs mœurs, leufs usages, leur vie de famille. Il y a là une économie notable à réaliser, car le milicien ne coûte que 140 francs par an, tandis que le soldat blanc revient à près de 1,000 francs. Nos voisins, Anglais et Hollandais, ont adopté ce système : la majeure partie de leurs troupes d'occupation est formée de soldats indigènes. Il est possible que, par ce moyen, nous puissions plus tard diminuer notre corps d'occupation1 en

1. A ce point de vue, il serait peut-être opportun de créer une école de sous-officiers à Saigon.

Cochinchine. Nous pourrions aussi recruter une partie de nos matelots parmi les Tonkinois, qui sont excellents hommes de mer1. Outre les charges de l'expédition, il faut prévoir aussi les charges d'établissement définitif. Avec les postes nouveaux qui devront être créés dans les ports et sur le fleuve jusqu'à la frontière de Chine (notamment au confluent des trois rivières), il y aura à construire des casernes, des hôpitaux, des magasins, tous les établissements d'ordres divers qu'entraîne une occupation, et dont il serait utile de faire au plus tôt l'étude au point de vue hygiénique et stratégique. Il nous paraît surtout indispensable de créer un établissement maritime permanent dans le golfe du Tonkin, soit dans la baie d'Along, soit plutôt à l'intérieur de la bouche de Quang-Yên. Ces deux points réunissent toutes les conditions désirables:

1. Us noi» rendent à bord des bâtiments de très bons services, surtout comme chauffeurs, et presque comme mécaniciens. Ils ont une aptitude spéciale pour les arts mécaniques.

l'eau, le bois, les matériaux de construction, la chaux, le charbon, s'y trouvent en abondance. Quant à la défense des côtes contre les attaques d'une grande puissance maritime, elle n'exigera aucune fortification permanente : quelques torpilles à l'embouchure des fleuves y suffiront largement En somme, on peut évaluer les dépenses annuelles à 10 ou 12 millions. Si le Tonkin possède les richesses qu'on lui attribue, — et nous allons faire voir qu'on a raison de les lui attribuer, — nous sommes assurés d'y trouver une ample compensation à ces charges. On peut prévoir, d'après ce qui a eu lieu en Cochinchine, que nos dépenses seront couvertes au bout de cinq ou six ans : en effet, notre colonie, qui ne compte que deux millions et demi d'habitants, paye sans difficulté vingt millions d'impôts; or, le Tonkin compte dix millions d'habitants, et le sol y est infiniment plus riche.

Page 1