‹ La question du TonkinChapitre 2 sur 39 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ce livre était achevé lorsque nous avons appris successivement la mort de Tu-Duc, roi d'Annam (17 juillet), l'avènement au • trône, en vertu d'un décret de la reinemère, approuvé par les princes du sang et les hauts mandarins, du frère cadet utérin de Tu-Duc, ayant pris le nom de Disiep- Hoa (30 juillet), la prise de Haï-Dzuong, le bombardement des forts de Thuân-An et l'occupation de la rivière de Hué, enfin la signature d'un traité par les plénipotentiaires du nouveau roi (25 août)1. Au-

(l) Co traité reconnaît pleinement et expressément le protectorat de la France sur le royaume d'Annam; il nous donne le droit d'occuper, à titre permanent, les fortifications

LA

L'auteur de la France nouvelle, jetant ses regards inquiets sur l'avenir du monde, constatait avec tristesse le formidable accroissement de la race anglo-saxonne et se demandait quelle pourrait être, dans l'état futur du globe, la part de notre nation: prédisant, avec une perspicacité qui devait lui coûter la vie et priver le pays de son talent et de ses lumières, le triomphe, au moins momentané, des armes allemandes, il montrait à la patrie vaincue, comme un instrument de son relèvement, comme un nouvel organe de sa grandeur, cet empire colonial, ces belles provinces africaines fécondées par notre sang et par notre or, arra-

chéesaux ténèbres de la barbarie par notre civilisation. On eût dit qu'il essayait de se consoler d'avance en se figurant nos arrièreneveux fortement établis aux deux rives de la Méditerranée, et propageant à travers les âges, sur ce grand lac français, la langue et la gloire de leurs pères. Qu'aurait-il pensé, ce jeune et fier esprit, s'il avait pu prévoir que nos revers sur le continent ébranleraient aussi un jour notre puissance en Afrique, et que, douze ans après ses malheurs, la France, sous le coup de ces douloureux souvenirs, laisserait tomber aux mains des Anglais, déjà maîtres des colonnes d'Hercule, la seconde clef de la Méditerranée, conquise sur la nature par l'héroïque volonté d'un de ses enfants, et gardée des entreprises de l'ambition étrangère par les persévérants efforts de sa diplomatie?

11 faut y songer pourtant : le monde, autour de nous, marche avec une terrible rapidité. D'après les calculs les plus mode-

rés, les États-Unis d'Amérique compteront plus de cent millions d'habitants à la fin du siècle; quant à l'Australie, un seul coup d'oeil jeté sur la carte suffit à faire comprendre les magnifiques destinées de ses États-Unis futurs. La patrie de Richelieu et de Colbert sera-t-elle condamnée à vivre sur elle-même, resserrée dans ses frontières mutilées, épuisée par la lutte des partis, agitée par des énergies qui pourraient être aussi fécondes au loin qu'elles sont ici périlleuses, ou bien au contraire doit-elle rechercher avec prudence, mais avec ténacité, l'accroissement de territoire, de population, de richesse, qui lui serait désormais indispensable pour contre-balancer ses redoutables rivales? Dans l'ordre historique comme dans l'ordre naturel, une race ne subsiste que si elle est capable de lutter énergiquement pour l'existence contre les autres races.

On répète que le peuple français n'est pas colonisateur, qu'il manque des qualités

nécessaires pour soutenir ce grand combat. Devrons-nous donc rappeler sans cesse que c'était lui qui jadis, par le Canada et la Louisiane, commençait à étreindre l'Amérique du Nord, que les Indes orientales paraissaient être en ses mainsr, qu'enfin, sans la coupable frivolité de Louis XV et le démon ambitieux de Napoléon, il occuperait aujourd'hui sur la planète la place dont s'est emparée l'Angleterre? Faut-il se résigner à croire que, dans la patrie des Jacques Cartier, des Samuel Champlain, des Labourdonnais, des Dupleix, les essais de colonisation lointaine sont frappés d'une irrémédiable stérilité ? En vérité, ce serait avoir le renoncement et l'abdication faciles !

Mais il est des esprits éclairés qui peuvent se montrer aujourd'hui peu sympathiques aux projets d'entreprises coloniales, et cela par des motifs autrement sérieux. Justement préoccupés de la situation de la France en Europe, ils estiment que nous

devons concentrer toutes nos forces sur notre réorganisation intérieure; ils signalent, et avec raison, le piège qui nous est tendu, et qui consiste à favoriser nos ambitions extra-européennes, à détourner nos efforts et à user notre vigueur renaissante dans de lointaines expéditions, à peu près comme, depuis Sadowa, on a poussé l'Autriche vers FOrient. Et lorsqu'on leur objecte que Thomme d'État qui, au lendemain de la guerre de Crimée, a dit : « La Russie se recueille », ne cessa pas cependant un seul jour depuis lors d'étendre les possessions impériales en Asie, ils répondent que les situations ne sont pas les mêmes et que les Russes n'avaient pas, comme nous, leurs vainqueurs à la frontière. Cela est vrai; aussi ne nous viendraitil jamais à l'idée de soutenir de téméraires desseins qui pourraient, à unmoment donné, affaiblir notre action en Europe. Nous nous défions autant que qui que ce soit des chimères et de l'esprit d'aventure. Avant de

commencer une entreprise coloniale, nous avons besoin d'être pleinement rassurés, d'abord à l'égard de la métropole, dont les deux grands ressorts, l'armée et les finances, doivent rester intacts ; ensuite à l'égard des peuples étrangers, dont nous entendons respecter les intérêts et les droits, et avec" lesquels nous avons le ferme propos de continuer à vivre en paix; enfin, à l'égard de la colonie même qu'il s'agit d'acquérir ou d'accroître, et qui doit réunir des conditions climatériques, financières, commerciales, militaires, assez avantageuses pour compenser à coup sûr, et dans un délai à peu près connu à l'avance, les sacrifices qu'elle nous aura coûtés. En un mot, nous pensons que notre politique coloniale doit avoir pour limite et pour base l'intérêt de notre politique continentale, et que l'équilibre du monde dépend d'abord de l'équilibre de l'Europe. C'est ainsi qu'il importe de distinguer nettement certaines expéditions géographiques, si glorieuses pour, la

science française, mais qui ne présentent qu'un intérêt politique lointain et aléatoire, d'avec les projets de colonisation étudiés et mûris depuis longtemps par les hommes les plus expérimentés, les plus sages, projets dont l'utilité immédiate paraît pratiquement démontrée.

Au premier rang de ces projets, nous mettons ceux qui consistent à établir au plus tôt en Asie notre protectorat sur le royaume d'Annam; à étendre nos possessions de l'Afrique occidentale; enfin, à nous assurer de solides points d'appui dans les îles de l'océan Pacifique, sur cette grande chaîne Polynésique qui relie l'Amérique à l'Australie et qui acquerra, par le percement de l'isthme de Panama, une importance commerciale et militaire incalculable. Dans le présent livre, nous ne nous occuperons que de l'Annam.

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