CHAPITRE Ier
L'Annam. — Résumé historique. — Les habitants. -— Causes de la décadence des peuples de l'extrême Orient. — Origines de la question du Tonkin. — Politique de l'Angleterre en Indo-Chine. — Expédition de Doudart de La Grée sur le fleuve Jaune en 1866. — Voyages de M. Dupuis sur le fleuve Kouge. — Expédition de Francis Garnier au Tonkin. — Traités de 1874.
La presqu'île indo-chinoise, comme son nom même l'indique, relie ensemble deux des plus grands marchés du globe. Située entre la mer des Indes et l'océan Pacifique, elle commande en même temps la route de la Chine et du Japon et celle de l'Océanie. On sait que, politiquement, elle est divisée aujourd'hui en sept États principaux : le
royaume d'Annam, la Cochinchine française, les royaumes de Cambodge, de Siam et de Birmanie, le Malacca indépendant et l'Indo-Chine britannique. Arrosée par de
vastes fleuves, l'Irawaddy et le Salouen dans le versant indien, le Meïnam, le Mékong et le fleuve Rouge du côté du Pacifique, elle possède des plaines d'une fertilité incomparable et les richesses naturelles les plus variées : c'est la « Chersonèse d'or » des anciens. L'Angleterre s'est fortement postée sur tout le littoral du côté de l'Inde; elle a saisi Rangoon, Pégou, Martaban, Maulmein et les trois clefs du détroit : Poulo-Penang, Malacca et Singapore. La France, depuis la chute de sa domination asiatique, n'avait plus aucune position dans l'extrême Orient; elle a senti la nécessité de s'en créer une nouvelle, et l'a trouvée en Annam: en 1860 et en 1867 elle a conquis les six provinces méridionales de cet État, lesquelles forment la Basse-Gochinchine, avec deux millions d'habitants, 50,000 ki-
lomètres carrés au minimum et 110 lieues de côtes.
Depuis cette conquête, le royaume d'Annam est donc borné au nord par la Chine, à Test par le golfe de Tonkin et la mer de Chine, au sud par le Cambodge et notre colonie, à l'ouest par le royaumes de Siam. Il a environ 510,000 kilomètres carrés (un peu moins que la France, qui en a 528,000); 350 lieues de côtes et 16 à 18 millions d'habitants. Il se compose du Tonkin, de la Cochinchine proprement dite, et d'une partie, assez vaguement déterminée, du pays des Laos *.
Au nord, le Tonkin2, sur le golfe du même nom, confine au Céleste -Empire; cette belle contrée, qui compte à peu près 10 millions d'habitants, n'est pas une
1 . La meilleure carte à consulter pour l'Annam est celle du dépôt de la marine, par M. Dutreuil de Rhins. On est en train, au ministère, d'en dresser une plus détaillée, avec les divisions administratives ; mais on n'a fait encore, que quelques arrondissements.
2. La meilleure carte à consulter, pour le Tonkin, est celle de M. Gouin, lieutenant do vaisseau.
province, comme on l'imprime généralement, mais un ensemble de dix-sept provinces1. Elle est traversée, du nord-ouest au sud-est, par le fleuve Rouge, qui prend sa source à un des contreforts du Thibet, dans les provinces méridionales de la Chine, et vient se jeter en delta dans le golfe2. Les villes principales sont Hanoï
1. Il y a sept provinces de lre classe, huit de 2e, deux de 3e. En voici les noms :
Au nord-est, Haï-Dzuong et sa satellite, Quang-Yên;
Au nord, Bac-Ninh et ses dépendances : Cao-Bang, Lang-Son, et Thaï-Nguyên;
Au nord-ouest, Sontây et ses deux subalternes, Tuyên- Quang et Hung-Hoâ ;
Au centre, Hanoï, avec Ninh-Binh pour dépendance; et Nam-Dinh avec sa satellite Hung-Yên ;
Au sud, le long de la mer, Thanh-Hoâ, province de lre classe qui n'a pas de subalterne sous sa direction; et Nghê-An, dont dépend la province de 3e classe Hà-Tinh ;
Une nouvelle province, formée des parties occidentales de celles de Nghê-An et de Thanh-Hoâ, a été créée en 1876, elle a reçu le nom de Tân-Hoâ.
2. La meilleure carte à consulter pour le fleuve Rouge, et qui fait partie du présent volume, est celle de M. de Kergaradec, lieutenant de vaisseau, consul de France à Hanoï (aujourd'hui capitaine de frégate, et nommé, à la suite des derniers événements, d'abord chargé d'affaires à Hué, en remplacement de M. Rheinart, puis consul à Bangkok). (Rapport sur la reconnaissance du fleuve du Tonkin; Paris, 1877, chez Berger-Levrault.) — Le fleuve est aussi appelé par les Européens Song-koï ; voici ce que dit à ce sujet M. de Kergaradec : « Je n'ai pu, malgré mes recherches, découvrir que nulle part on donnât au fleuve le nom de
(en chinois, Ke-cho), qui a plus de 100,000 habitants; Nam-Dinh, 50,000; Haï-Dzuong, 40,000; Thânh-Hoâ à peu près autant, etc.
Au sud du Tonkin, s'étend la Cochinchine proprement dite, deux fois moins grande : c'est une longue bande resserrée entre les montagnes et la mer. Ses côtes ont, à vol d'oisaau, une étendue de 1,000 kilomètres (la distance de Brest aux Pyrénées). Elle comprend onze provinces et 2 millions et demi d'habitants seulement1. De Hué, capitale du royaume, à Hanoï, ville principale du Tonkin, il v a 556 kilomètres.
Quant au pays des Laos Annamites, à
Song-kol, que nous employons si souvent et qui est usité sur les cartes. Song est le mot annamite qui signifie fleuve; mais, du haut en bas de la rivière, aucun indigène ne sait ce que c'est que Song-koï. Il est possible que cette désignation soit une corruption de Song-cal qui signifierait : fleuve principal. » Notons, d'ailleurs, que les Annamites et les Chinois changent le nom des cours d'eau à chaque confluent, ce qui complique singulièrement la géographie.
1. Sur la Cochinchine proprement dite, voir: la Côte d'Annam et la province de Hué, par Dutreuil de Rhins, 1878, Paris, Ch. Delagrave, et le Royaume d'Annam et les Annamites, par le môme, 1879, Pion.
l'ouest, c'est une région fort peu connue, isolée de tous les États voisins par de hautes montagnes et des forêts profondes \ Celles qui séparent le Laos de la Cochinchine proprement dite sont habitées par des peuplades à demi sauvages, appelées Mois, dont le type diffère de celui des indigènes et rappelle assez celui des races caucasiques.
Tels sont les éléments, de valeur très différente, qui composent le royaume d'Annam.
Les Annamites appartiennent à la race mongole : suivant la loi générale qui
1. Sur le Laos, voir un article de M. Mourier d'Arfeuille, lieutenant de vaisseau, dans la Bévue maritime et coloniale de mars 1872.
pousse les races du nord vers le midi et qui renouvelle celles du midi par F infusion d'un sang plus jeune, ils sont descendus des régions septentrionales de l'Asie et ont pris pied en Indo-Chine à des époques lointaines qu'il est impossible de préciser. On sait seulement, par les historiens chinois, qu'ils étaient déjà établis au sud de l'Empire une vingtaine de siècles avant notre ère, et que, onze cents ans avant la même date, ils entrèrent en relations officielles avec la cour de Pékin. Les fils du Ciel les soumirent plusieurs fois à leur domination, avant Jésus-Christ, et après, du 11e au xe siècle, puis au xve : c'est ce qui explique que les institutions des deux peuples sont identiques. (Elles ont, d'ailleurs, au point de vue administratif, beaucoup d'analogie avec les nôtres.) Les Annamites n'occupaient guère alors que les provinces du Tonkin : cette contrée fut donc le berceau de leur grandeur. Hanoï, construite au vne siècle, était leur capitale. Mais peu à peu ils s'étendirent
au sud, repoussèrent les Cambodgiens de la côte et les refoulèrent dans l'intérieur des terres, s'emparèrent de Hué, et, en 1450, conquirent le royaume de Ciampah (sur l'emplacement de notre colonie actuelle). Au commencement du xvne siècle, le gouvernement de Hanoï, maître de toute la partie orientale de la péninsule, était parvenu à son plus haut degré de puissance. C'est alors qu'un gouverneur de la Basse- Cochinchine, nommé Nguyên-Hoang, fils d'un général qui, à la suite d'une révolution au Tonkin, avait restauré la dynastie des Le, se révolta contre cette famille, lui enleva plusieurs provinces, et se tailla un royaume indépendant, avec Hué pour' capitale. Il y avait donc alors deux États distincts, l'un au Tonkin, l'autre en Cochinchine. Telle fut l'origine de la dynastie des. Nguyên, dont le dernier rejeton, Tu-Duc, est aujourd'hui sur le trône. En 1765, les Le prirent leur revanche et chassèrent les Nguyên (ce fut du reste leur dernier suc-
ces, car ils devaient être détrônés définitivement en 1788 par les Tây-Son). Cependant un membre de la famille des Nguyên, le prince Nguyên-Ahn, avait échappé au massacre des siens, et avait été recueilli par un de nos compatriotes, le célèbre Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran et vicaire apostolique pour la Cochinchine, qui le convertit au catholicisme, lui conseilla do solliciter l'appui de la France et conduisit son jeune fils à la cour de Versailles. Le 28 novembre 1787, un traité fut conclu entre Louis XVI et Nguyên-Ahn : le roi de France promettait vingt bâtiments de guerre, sept régiments, de l'argent et des munitions au prétendant annamite, qui devait nous concéder en échange la baie de Tourane et quelques îles et nous fournir une armée de 40,000 hommes au cas où nos possessions en Asie seraient menacées. La Révolution fit oublier le traité; l'évêque ramena seulement onze de nos officiers qui instruisirent les soldats indigènes et élevè-
rent des fortifications à l'européenne : le prétendant annamite reprit le Ciampah avec leur aide, rentra à Hué en 1797, conquit le Tonkin en 1802, équipa une flotte formidable, promulgua un Code d'après la législation chinoise, relia tous les chefs-lieux de ses provinces par une route royale qui partait des frontières de la Chine pour aboutir à celles du Cambodge sur une longueur de plus de 1,666 kilomètres, régna vingt ans sous le nom de Gia-Long, et fut un des plus habiles, des plus tolérants et des plus glorieux souverains de l'Asie.
De là datent les fortifications de Hanoï, qui n'ont'pas moins de six kilomètres de tour, et que le commandant Rivière a bombardées le 25 avril 1882; curieux retour des choses d'ici-bas : les officiers français de 1882 allant détruire, à 3,000 lieues de leur pays, les remparts que leurs aînés ont construits il y a un siècle !
Ainsi, le Tonkin, qui avait d'abord été le centre, et comme l'œuf de l'Annam, en de-
vint, sous Gia-Long, une simple annexe.
Les Tonkinois souffrirent impatiemment le joug de la cour de Hué; ils se soulevèrent plusieurs fois inutilement et tentèrent. de profiter de l'arrivée des Français en 1858 pour reconquérir leur indépendance; aujourd'hui encore ils ont gardé une secrète antipathie pour leurs vainqueurs, devenus leurs suzerains après avoir été leurs vassaux. Il est indispensable de retenir ces faits pour bien comprendre le rôle que nous pouvons, que nous devons jouer au milieu de ces peuples.
Les guerres de la Révolution et de l'Empire ne furent point favorables aux entreprises coloniales; nous voyons cependant que Bonaparte, premier Consul, se fit adresser un rapport sur la Cochinchine : l'importance de cette position ne lui avait pas échappé. En 1820, le gouvernement delà Restauration nomma consul à Hué M. Chaigneau, un des onze officiers qui avaient accompagné jadis l'évêque d'Adran à Saï-
gon : notre agent avait mission de conclure un traité de commerce avec le nouveau roi, Minh-Manh, qui venait de succéder, cette année même, à Gia-Long. Mais ce monarque, au lieu de suivre les exemples de tolérance que lui avait légués son père, se montra hostile aux idées européennes, ferma tous les ports du royaume au commerce étranger et se mit à persécuter les chrétiens, fort nombreux depuis les missions du xviie siècle, surtout au Tonkin (en 1658, il y en avait déjà 300,000). Nos relations avec l'Annam cessèrent presque aussitôt.
De 1830 à 1834, Minh-Manh eut à lutter contre une révolte de la Basse-Cochinchine. Une longue guerre avec les Siamois, qui dura jusqu'à la fin du règne suivant, en 1847, se termina par la défaite écrasante des Annamites, qui laissèrent 40,000 des leurs aux mains de l'ennemi. Cette même année, le roi Tu-Duc, souverain actuel de l'Annam, monta sur le trône. Il est le treizième des successeurs de Nguyên-Hoang,
qui fonda la dynastie desNguyên en 1600, et l' arrière-petit-fils de Gia-Long. Il a aujourd'hui 55 ans. Ses persécutions contre les chrétiens, son insolence à notre égard lui valurent d'abord des remontrances de la part des gouvernements français et espagnol, puis une nouvelle guerre, et la remise en nos mains de ses provinces méridionales.
Aujourd'hui l'Annam , ruiné par la guerre civile et par la guerre étrangère, est en pleine décadence, et les causes mêmes qui firent jadis sa grandeur font sa faiblesse. C'est ainsi que la langue et l'écriture chinoises, après avoir' été pour tout l'extrême Orient de merveilleux instruments de progrès intellectuel et politique,
sont devenues, d'âge en âge, de» fardeaux trop lourds, sous lesquels la vie morale et la civilisation ont succombé. Par cela même que les Chinois n'avaient point d'alphabet fixe et limité, comme les peuples européens, et que leurs hiéroglyphes, qui expriment, non les sons, mais les idées, comme nos chiffres, se multipliaient au fur et à mesure des besoins nouveaux de la pensée, leur langue, en quelque sorte élastique, se prêtait à des combinaisons toujours nouvelles et s'adaptait aux peuples les plus divers. Ce que nos grands fondateurs d'empires, Charlemagne, Charles- Quint, Philippe II, Napoléon, n'ont pu faire en Europe à cause de la variété et de la fixité relative des idiomes, la dynastie mandchoue l'a pu faire en Asie : elle a réuni et garde sous son sceptre 420 millions d'hommes qui observent la même loi. C'est la plus formidable unité politique qu'on ait jamais vue; ce serait aussi la plus dangereuse pour l'Europe si elle devait
durer longtemps encore (ce dont on peut douter), et si la nature même de sa langue, condition première de sa force, ne l'avait isolée du reste du monde et rendue de plus en plus réfrac taire à tout progrès. A mesure que les sciences, les lettres, les arts se développaient, il fallait créer d'autres mots, d'autres caractères, pour représenter les idées, les mœurs, les inventions nouvelles, si bien qu'aujourd'hui l'alphabet compte plus de 40,000 lettres. On conçoit qu'il faut beaucoup de temps pour apprendre à lire et à écrire; c'est une science fort compliquée, et dont l'abstraction doit souvent répugner aux jeunes esprits : aussi l'étude de l'écriture se prolonge-t-elle fort tard et tient-elle une place très importante dans les examens qui ouvrent l'accès des carrières libérales et des fonctions publiques. Ceux qu'on appelle les lettrés (les classes dirigeantes et officielles) le sont au sens propre du mot : ils savent leurs lettres, ils ont une belle plume; pour devenir savant,
il faut d'abord être calligraphe. On raconte que Tu-Duc, qui est monté sur le trône d' Annam au détriment de son frère aîné An- Phong, dut le choix des grands mandarins du royaume et la désignation faite par son père Thieû-Tri, à sa grande réputation de lettré. Il écrit, dit-on, très habilement, non seulement avec les deux mains, mais même avec le pied1. On voit toute la distance qui nous sépare de ces peuples; nos langues européennes, nos idées modernes ne peuvent y pénétrer.. Après avoir étendu, par leur admirable génie, le cercle des connaissances humaines, ils se sont affaissés peu à peu sous le poids de leur labeur, et sont restés en chemin; si bien que le cercle jadis si vaste paraît bien étroit aujourd'hui. C'est là la véritable muraille de la Chine, qui les a empêchés de voir autour d'eux la marche de l'univers, et derrière laquelle ils languissent depuis des siècles.
1. Voir l'Instruction publique en Cochinchine, par P. Via 1 (Revue mar. et col., 1872).
En outre, l'orgueil de la science, le respect pour les lettrés a donné à ces peuples le dédain et le dégoût du métier des armes. On fait peu de cas des hommes de guerre, et, lorsqu'on est obligé de se battre, on est surtout préoccupé de ne pas être atteint par les projectiles : c'est ce qui explique que Francis Garnier, en 1874, a conquis la province de Hanoï avec 181 hommes. En Annam, vaincre et conquérir n'est rien; "conserver et administrer, voilà la question.
Les Annamites sont doux, timides et fins. Ils ont peu d'invention -dans l'esprit, mais une imagination vive et poétique. Ils aiment les récits romanesques, et l'on cite d'eux des légendes touchantes, pleines de grâce et de mélancolie1; ils se plaisent au théâtre, aux marionnettes. C'était autrefois un peuple essentiellement nomade, vivant
1. Voir une intéressante étude sur la littérature annamite (poésies et chants populaires), avec une analyse du Luc vân lien, le poème le plus célèbre de TAnnam, par M. V illard. (Cochinchine française. — Excursions et reconnaissances, n° 12, page 446, 1882.)
sur les rivières : son âme est restée aventureuse, sinon ses mœurs. Dans leurs relations avec nous, les Annamites sont polis et souriants, mais faux; ils mentent avec une déplorable facilité. Ils ignorent les premiers éléments de la propreté et de l'hygiène. Hommes et femmes mâchent le bétel, ce qui leur noircit les dents; les dents noires sont considérées comme une beauté. Ils sont d'une sobriété extrême, comme les Chinois, et vivent à bon marché : un Annamite de distinction est logé et nourri pour 15 francs par mois; un homme du peuple ne dépense pas plus de 6 francs. Physiquement, ils ressemblent beaucoup aux Chinois; mais ils sont plus petits et facilement reconnaissables à l'écartement des orteils, ce qui les a fait surnommer « dpigts écartés » . Ils pratiquent la polygamie. Au rebours de ce que nous trouvons en Afrique, leurs croyances religieuses ne nous présentent aucun obstacle : leur foi est très affaiblie, comme celle des Chinois;
les lettrés, les mandarins, donnent l'exemple de l'incrédulité et du scepticisme. Le seul culte qui soit resté vivace dans toutes les classes de la société est celui des ancêtres1: culte prescrit par les deux religions qui leur sont arrivées de l'Inde -et de la Chine, par les maximes de Confucius et de Laotseu, et qu'ils amalgament dans leur indifférence. Ils ont conservé ajissi la crainte des jours fastes et néfastes et l'observation des présages. La question religieuse se trouve donc toute résolue pour nous. S'il n'en est pas de même au point de vue politique, nous trouvons du moins d'excellentes bases administratives dans la forte organisation des communes, qui est essentiellement démocratique, comme en Chine.
Le royaume est divisé en provinces, départements, arrondissements, cantons et communes, administrés par des gouverneurs,
I. Voir Kotes sur les mœurs et superstitions des Annamites, par M. Landes, maire de Cholon. (Excurs. et reconn., n° 14, p. 250, 1882.)
préfets, sous-préfets et maires élus, à peu près comme chez nous1.
Tel est le pays, tel est le peuple sur lesquels nous allons être obligés d'établir notre protectorat. Et voici pour quelles raisons.
Toute la question peut être réduite à ces deux termes :
t° Quelle est la voie commerciale la plus courte de la Chine à l'Europe?
2° Qui en sera maître?
Cette question deviendra naturellement de plus en plus grave, à mesure. que les barrières qui ferment la Chine au com-
1. Pour plus de détails sur les mœurs et les institutions annamites, voir à l'Appendice. — Ci*, le Pays d'Annam, étude sur l'organisation politique et sociale des Annamites, par Luro, inspecteur des affaires indigènes en Gochinchine (chez Leroux, 1878), et les Premières Années de la Cochinchine, colonie française, par P. Vial (chez Ghallamel aîné).
merce étranger continueront de s'abaisser, et que l'unité politique de l'empire ira s'affaiblissant.
Depuis que les Anglais ont mis le pied en Indo-Chine, ils n'ont pas cessé de poursuivre la solution de ce problème : relier leurs possessions de l'Inde aux provinces méridionales de la Chine. Jl est évident, en effet, qu'une route de terre qui mettrait l'empire en communication directe avec le bassin de l'Irawaddy ou du Gange serait autrement avantageuse que la route maritime, laquelle doit faire le tour de la presqu'île de Malacca et de la presqu'île indochinoise. Mais il ne s'agit pas seulement ici de bénéfices commerciaux immédiats : il s'agit également d'avantages politiques ultérieurs. L'administration des Indes a fait tous ses efforts, depuis la guerre birmane de 1825, pour étendre la domination britannique jusqu'aux frontières de Chine et pour prendre au sud de l'empire une position analogue à celle que la Russie oc-
cupe au nord. L'Angleterre eût ainsi contre-balancé désormais à Pékin l'influence de sa grande rivale asiatique. C'est dans ce dessein qu'elle a envoyé expédition sur expédition au Yun-nan par l'Irawaddy, qu'elle a fondé unç agence politique à Bhâmo x9 et qu'elle a systématiquement encouragé les insurrections musulmanes du sud de l'empire. On a même publié à Londres et reproduit en Allemagne des cartes où la province chinoise du Yun-nan est intitulée royaume des Panthays (c'est le nom donné par les Anglais aux mahométans de cette contrée), et teintée de la même façon que les possessions anglaises de la Birmanie 2. Les Anglais ont longtemps espéré accoutumer l'opinion à cette idée de l'érection du Yun-nan en royaume distinct, et créer en quelque sorte un pré-
1. Sur le cours supérieur de l'Irawaddy, dans la Birmanie septentrionale, i
2. Nous empruntons ce détail à une étude que Francis Garnier destinait à la Revue des Deux-Mondes et qui a été interrompue presque au début par la mort.
cèdent à leur profit en préludant platoniquement à la dissolution de l'empire. Le Yun-nan en leurs mains, c'était la ruine de notre influence en Indo-Chine; c'était le gage de la domination future de nos rivaux sur le plus vaste marché de l'univers.
Telles sont les vues, non réalisées jusqu'à ce jour, de l'administration britannique. Voici maintenant celles des Français.
Lorsqu'ils furent installés en Cochinchine, ils se demandèrent à leur tour si le Mékong, ce fleuve Jaune qui, sorti des montagnes du Thibet, traverse la Chine centrale et la presqu'île indo- chinoise, arrose notre colonie et vient se jeter dans le golfe de
Siam après un cours de 3,000 kilomètres, ne pourrait pas relier la Chine à nos possessions et apporter à Saigon, par la vallée du Cambodge, les immenses richesses du Céleste-Empire. Cette voie eût été beaucoup plus courte que celle du fleuve Bleu et de Shangaï, que suivent les Anglais, ou que celle de la Birmanie (par l'Irawaddy), qu'ils s'efforcent d'ouvrir : elle eût mis entre nos mains, dans un temps donné, la majeure partie du commerce de la Chine méridionale avec l'Europe. En 1866, une expédition dirigée par le capitaine de frégate Doudart de La Grée1, et dont faisait partie le regretté Francis Garnier, remonta le fleuve, mais fut arrêtée deux mois après le départ, dans le Laos siamois, par les cataractes de Khon, hautes de 15 mètres. Au delà de ce point, la navigation devenait à peu près impossible : l'expédition n'avait
1. Voir Doudart de La Grée, chef de V exploration du Mékong et de V Indo-Chine, etc., par A. B. de Villemerouil, capitaine de frégate. 1875.
donc pas donné le résultat qu'on espérait au point de vue commercial. Elle fut, du reste, au point de vue scientifique, Tune des plus belles de ce siècle : Doudart de La Grée qui, parvenu au terme du voyage, paya de sa vie son dévouement au pays, se frava un chemin sur une terre absolument inconnue (sauf deux points), depuis l'embouchure du fleuve Jaune jusqu'à Soutcheou, sur le fleuve Bleu; il traversa le Cambodge ', ce petit royaume d'un million d'habitants, à peine connu alors, soumis aujourd'hui à notre protectorat, et dont les ruines gigantesques, notamment celles d'Angkor, avec leurs admirables sculptures, font entrevoir les splendeurs inouïes de ces civilisations disparues sous les incessantes invasions des Siamois et des Annamites2;
1. Voir Organisation politique du Cambodge, par M Fouivs, représentant du protectorat français. (Cochinchine française. Excursions et reconnaissances, n° 13, p IG8, 1882 )
2. On a trouvé, enfouies dans les forets et recouvertes de végétation, des enceintes de temples et de palais longues do plusieurs kilomètres. On croit, d'après les découvertes récentes, que l'empire des Khmers occupait la presqu'île
puis le Bassac, province soumise à la domination siamoise, et séparée de TAnnam par des montagnes boisées où se fait encore un immense trafic d'esclaves; enfin, le Laos, pays fertile, riche en produits tropicaux, habité par une population indolente, soumise moitié aux Siamois (au sud), moitié aux Birmans (au nord), dont elle supporte impatiemment le joug, et qui se disputent la zone intermédiaire1. L'expédition pénétra en Chine par la frontière sud-ouest. Les voyageurs avaient acquis la certitude que les cataractes, les rapides, les crues subites du Mékong en rendaient la navigation impossible. Mais, à défaut du fleuve Jaune, ne pourrait-on pas trouver une autre voie commerciale : ce fleuve Rouge, qui traverse, lui aussi, le midi de la Chine, arrose le Tonkin, etvasejeterdansle
entière. Nous possédons à Compiègne une collection sans pareille d'architecture et de statuaire khmers. — Voir l'Art Khmer, Étude historique sur les monuments de l'ancien Cambodge, par le marquis de Croizier (chez Leroux, 1875). I. Nous avons vu qu'il y aussi une partie du Laos qui appartient à l'Annam ; tous ces pays se touchent.
Pacifique? En y passant, ils avaient vu un grand nombre débarques ou jonques, et un t mouvementcommercial assezimportant : or, si ces jonques pouvaient descendre jusqu'au golfe du Tonkin, la solution du problème était trouvée. En effet, les provinces du sud de la Chine, entre autres celle du Yun-nan {midi nuageux) l, sont d'une richesse minière incomparable : fer, cuivre, étain, charbon, s'y trouvent en grande abondance, exploités par les procédés les plus primitifs, et offrant à la science et à l'habileté européennes d'admirables affaires à réaliser. Si nous pouvions transporter ces produits par une route plus courte que celles du fleuve Bleu ou de la Birmanie, nous gagnions les Anglais de vitesse, et nous mettions Saigon en communication directe avec le centre de la Chine : dès lors, le chef-lieu de notre colonie devenait un des ports les plus considérables de l'extrême Orient. Dans un