M. Georges Périn
TOHKIN 15
toute extension coloniale (sauf pour le Sénégal), a discuté au fond la question de T occupation du Tonkin et s'est fait l'écho de toutes les objections dirigées contre ce projet. Déjà, en 1874, à l'Assemblée nationale, il avait combattu la ratification du traité avec l'Annam, et il faut noter tout de suite que les principaux arguments qu'il développa à cette époque sont, aujourd'hui, complètement détruits par une connaissance plus approfondie du pays.
L'idée fondamentale de son discours de 1874 était celle-ci : la France ne doit point mettre ses troupes au service des missionnaires ; nous pouvons être entraînés, à leur suite, en de véritables guerres de religion, très coûteuses, très longues, très meurtrières. — Mais il ne s'agit nullement de soutenir des missionnaires, ni de nous faire en Asie les champions de tel ou tel dogme religieux; nous ne voulons pas plus convertir que nous ne voulons opprimer.
Quant à une guerre de religion, nous avons
montré comment l'état moral des Annamites écarte tout péril de ce genre : la cause des chrétiens ne pourrait s'identifier avec celle de la France et la compromettre que dans deux cas : celui où nous ferions la faute de nous retirer, et celui où nous ferions la faute de vouloir rétablir un soidisant Le sur le trône du Tonkin.
En 1881, les arguments de ce député ont été sensiblement différents. Il a allégué d'abord qu'il ne faudrait pas se fier à l'enthousiasme des indigènes, que nous ne trouverions aucun appui sérieux auprès des catholiques, pas plus que nous n'en avons trouvé jadis en Cochinchine, malgré les assurances contraires des missions. — Cela est vrai ; il serait imprudent de nous figurer ces populations comme toutes prêtes à se soulever en notre faveur, ainsi qu'on a souvent essayé de nous le faire croire; mais, si nous ne trouvons point d'enthousiasme, nous ne trouverons non plus aucune résistance, excepté, nous l'avons fait
voir, auprès des lettrés et des mandarins qui représentent l'influence de la cour et qui lui doivent leur position officielle, c'est-à-dire auprès d'une minorité.
Ensuite, comme on avait souvent répété que le Tonkin était un pays très sain, qu'on y pourrait envoyer les Français fatigués par le climat de la Cochinchine \
l. On répète sans cesse que le climat de la Cochinchine est très pernicieux. Il y a là une exagération manifeste qui provient do la grande mortalité qui a sévi sur nos troupes pendant les premières années de l'occupation. Des expéditions fréquentes» un casernement défectueux, une tenue qui n'était pas en rapport avec le climat, nous ont certainement fait éprouver des pertes considérables ; mais aujourd'hui le séjour de la Cochinchine est loin d'être ce qu'on se complaît parfois à dire.
11 suffit, pour s'en assurer, de consulter les tableaux de mortalité, dans toutes nos colonies et en France, tant pour l'armée que pour l'infanterie de marine. En France et en Algérie, la mortalité dans l'armée est de 8,65 pour 1,000 h.
Dans l'infanterie de marine, elle est en France de 18,9 pour 1,000; à la Martinique de 33,2 et à la Guadeloupe, de 34,5 pour 1,000; au Sénégal, de 140,6 pour 1,000; à la Réunion, de 20,9, et en Nouvelle-Calédonie, de 28,1 pour 1,000; en Cochinchine, de 97 pour 1,000. Ces chiffres sont les moyennes des huit années de 1873 à 1880 inclusivement; ils ont été obtenus en comparant l'effectif total au chiffre des décès, et en comprenant dans ceux-ci les décès dans les hôpitaux de France après le rapatriement.
La moyenne générale de mortalité dans l'infanterie de marine est, d'après ces chiffres, de 70,7 pour 1,000.
En Cochinchine, la mortalité est en décroissance très marquée, surtout depuis 1877. En 1877, on a enregistré
et que nous ferions ainsi l'acquisition d'une sorte de vaste sanatorium non loin de notre colonie, on a répondu, pièces officielles en mains, que le choléra et la dysenterie sévissaient dans le delta du fleuve Rouge et que, plus haut, régnait la fièvre des bois. — N'exagérons ni dans un sens ni dans l'autre. Il est très vrai que certains points des côtes ne sont point sains ; mais le haut du delta l'est relativement beaucoup plus que notre colonie. Il est vrai aussi qu'en remontant le fleuve vers le nord on trouve, dans la région des forêts, la fièvre des bois; mais, au delà de cette zone, le climat est excellent et aussi hygiénique que celui de la France. Le choléra, d'ailleurs, est plutôt épidémique
155,6 décès pour 1,000 hommes; en 1880 on n'en compte plus que 53, et en 1879, il n'y en a eu que 46,2. En 1881, les décès, clans la colonie seulement, n'ont atteint que 16 pour 1,000 de l'effectif européen.
L'état sanitaire en Cochinchine serait donc à peu près comparable à celui de nos Antilles. C'est en somme le Sénégal qui est, au point de vue de la santé des troupes, la colonie la plus malsaine, puisque la moyenne de mortalité de l'infanterie de marine y est de 140,6 pour 1,000 ; on 1878, elle s'est élevée au chiffre énorme de43i,4 pour 1,000 (épidémie de fièvre jaune).
qu'endémique. Quant au climat de la Cochinchine proprement dite (qu'on appelle aussi « empire du Milieu »), voici ce qu'en dit M. Dutreuil de Rhins : « A part le choléra, que nous trouvons aujourd'hui dans le monde entier, et l'anémie, qui ne vient qu'à la longue, les autres maladies sont assez rares dans le centre de l'Annam, et les Européens s'y portent bien. J'y ai rétabli ma santé, et cependant j'ai fait presque constamment ce que je n'ai jamais fait nulle part : sous un ciel de feu, des courses à pied de 15, 20 et jusqu'à 36 kilomètres par jour, et cela pendant plusieurs jours de suite; couchant tantôt sur les planches d'un petit sampan, tantôt au milieu des rizières, dans une case humide, avec l'herbe pour plancher, des insectes et des serpents pour voisins1. »
Que dit-on encore? Que l'occupation du Tonkin profiterait, non au commerce français, mais au commerce étranger ;