‹ La question du TonkinChapitre 23 sur 39 · Extrait du Bulletin de la Société de Géographie · texte numérisé non relu

Extrait du Bulletin de la Société de Géographie

que, en Cochinchine, ce sont les Anglais, les Allemands, les Chinois surtout, qui profitent des débouchés que nous avons ouverts. — Jusqu'à présent, ils y ont gagné plus que nous, c'est vrai ; mais cela nous empêche-t-il d'y gagner aussi ? Notre colonie est en pleine prospérité ; loin d'être une charge pour la France, elle lui apporte et lui apportera de plus en plus un surcroît de forces : la dernière venue, elle est aujourd'hui la seconde comme importance politique, économique et militaire.

Jusqu'à 1871, elle a versé à la métropole une subvention de 1,500,000 fr. ; les recettes qui, en 1865, ne s'élevaient qu'à 4,483,000 fr., montaient, en 1869, à 8,802,000 fr.; en 1873, à 14,500,000 fr.; elles étaient, en 1880, de 20,000,000 fr. Et cependant, que n'a-t-on pas dit contre la Cochinchine ? On a soulevé toutes les mêmes objections, toutes les mêmes critiques : « Nous avions fait, disait-on, une entreprise ruineuse et improductive. » Que

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reste-t-il aujourd'hui de ces appréciations ? En 1863 et en 1864, il fut très sérieusement question, dans les conseils de l'Empire, de céder la Cochinchine à Tu-Duc moyennant 85,000,000 fr., avec lesquels on espérait combler le déficit produit par l'expédition du Mexique; sans la courageuse résistance de M. de Chasseloup- Laubat, les Anglais ou les Allemands seraient aujourd'hui à Saigon. Ces faits ne jettent-ils pas une vive lumière sur notre politique actuelle dans ces parages?

Malgré la déplorable situation qui nous a été faite au Tonkin, les affaires du port de Haï-phong, qui étaient, au début, il y a sept ans, de 5 à 8 millions de francs, sont aujourd'hui de plus de 25 millions de francs; que serait-ce si le pays était tranquille et si les transactions étaient libres et sûres ? Pour en avoir quelque idée, il faut répondre aux deux questions suivantes, qui, au point de vue des avantages commerciaux, forment en quelque sorte le nœud du problème.

En premier lieu, quelle est l'importance des produits du Tonkin? — En second lieu, quelle est l'importance des produits des provinces méridionales de la Chine qui confinent à l'Annam ? Devonsnious compter que ces produits iront de Chine en Europe par le fleuve Rouge et Saigon ? Et dans quelles proportions ?

Sur le premier point, tout le monde est d'accord : le sol du Tonkin, au moins dans les parties connues1, est extrêmement riche. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Européens s'en sont aperçus. Les archives de l'ancienne Compagnie hollandaise des

l. De vastes territoires demeurent encore absolument inexplorés : les 9 dixièmes de l'Indo-Chine sont inconnus.

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Indes nous apprennent que, dès le xvn* siècle, les Hollandais y possédaient un comptoir; ils y restèrent 63 ans, de 1637 à 17001. Les Portugais, les Anglais et les Français Tinrent s'y établir à leur tour: mais la rapacité du monarque, les exactions des mandarins, le mauvais esprit de la population les obligèrent à se retirer les uns après les autres, et le Tonkin fut délaissé pour les Indes, la Chine et le Japon. À l'époque de sa prospérité, le comptoir hollandais faisait, par an, pour 450,000 florins (environ un million de francs) d'exportations. Elles consistaient surtout en soies grèges et tissus de soie, qui trouvaient leurs débouchés dans les établissements hollandais de la Chine et du Japon. Les importations consistaient en thé, draps, coton, opium, plomb, salpêtre, médecines, porcelaines communes, canons. C'est, à peu de chose

1. V. Les Relations de la Hollande avec le Cambodge et la Cochinchine au xvii* siècle, par M. le Dr Winkel. (Cochinch. fr. Excurs. et reconn., n° 12, p. 446.)

près, la même série d'articles qu'aujourd'hui, avec quelques légères différences.

Ainsi, le coton, importé à l'état brut jusqu'au milieu du siècle actuel, est introduit aujourd'hui sous forme de filés et de tissus anglais : dans ce pays où l'artisan pouvait vivre pour dix centimes par jour, la vapeur, l'outillage scientifique et l'habileté industrielle de l'Occident ont réduit la maind'œuvre à l'impuissance. A l'exportation, il y a trois articles qui figuraient il y a deux siècles et qui ne figurent plus aujourd'hui (au moins depuis l'ouverture des trois ports) : ce sont le cuivre, le musc et la rhubarbe. Pour le cuivre, il est certain qu'il n'en sort plus : il en arrive de l'étranger; quant à la rhubarbe et au musc, peut-êtrç ces drogues sortent-elles par Haïphong, sous le nom générique de médecines; peut-être aussi les Chinois trouvent-ils plus avantageux de les expédier à Hong-Kong ou à Canton par les jonques qui fréquentent les ports non ouverts. A la place du cuivre, qui

lui manque, l'exportation a trouvé sur le marché des produits dont il n'était pas question dans le passé, entre autres rétain, le cu-nan (faux gambier) et les champignons secs.

Mais la principale richesse du delta est toujours le riz, qui est le meilleur du globe. La méthode de culture usitée par les indigènes est excellente. Il y a, en général, deux récoltes par an. On peut tabler sur un revenu net minimum de 200 fr. par hectare. Nous ne pensons pas, tout compte fait, que les ports du Tonkin puissent jamais exporter autant de riz que Saigon, car la population y est au moins quatre fois plus dense qu'en Basse-Cochinchine, et les digues, mal entretenues, donnent lieu à des inondations fréquentes ; mais nous pouvons espérer largement, année moyenne, une exportation d'un million et demi de piculs de grains, si nous construisons seulement quelques digues et surtout si nous supprimons les douanes intérieures et les

impôts en nature. « Actuellement, le riz se gaspillé. Les agents de perception, les magasiniers et les mandarins en exigent environ deux fois plus qu'il n'est dû légalement à l'État. Les transports par jonques du Tonkin à Hué sont ruineux pour la cour : des milliers de tonneaux de grains sont perdus chaque année par avaries ou par naufrages. Un nombre exorbitant de soldats, de satellites, de suivants, de scribes vit sans rien produire autour des mandarins et n'assure au pays ni une administration régulière, ni le degré le plus élémentaire de sécurité. Il est des années où les récoltes de toute une province sont détruites par des inondations qu'on aurait pu prévenir. Enfin, les cultivateurs, obligés d'acheter, des notables, le permis de porter leur riz au marché, de payer des droits à chaque douane de province et souvent à chaque carrefour d'aroyo (canal), presque certains d'être pillés au retour quand ils rentrent chez eux avec le produit de la vente, ne se dé-

cident à entreprendre un transport de quelque importance que sous condition d'obtenir des prix que l'état du marché extérieur ne permet pas d'atteindre1. »

Les ressources forestières du Tonkin ne sont pas moins abondantes ; toutefois un de nos premiers soins devra être d'empêcher le déboisement des montagnes, qui sont dévastées par les nomades. En Cochinchine, un hectare de cocotiers produit un revenu net de 2,341 fr. ; un hectare d'aréquiers, 2,213 fr, ; un hectare de mûriers donne un revenu brut de 2,500 fr. 2; nous pouvons prendre ces chiffres pour bases.

Dans une conférence qu'il a faite le 7 mai 1883 à la Société des Études coloniales et maritimes, M. Millot, le second de M. Dupuis, a donné les renseignements suivants sur les produits du règne végétal au Tonkin :

1. Rapport du consul de Haï-phong au gouverneur do la Cochinchine (décembre 1876).

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