DEUXIÈME PARTIE
Chap. Ier — Des règles sur les titres.
Le législateur annamite a prévu, sous la rubrique de lois administratives, toute une série de dispositions relatives aux dignités héréditaires des fonctionnaires et aux fautes que ceux-ci peuvent commettre à l'occasion ou dans l'exercice de leurs fonctions; plusieurs de ces dispositions seraient mieux à leur place parmi les lois pénales.
Sans indiquer quels sont les privilèges du mandarinat, le Code s'occupe d'abord de sa transmission héréditaire. « Lorsqu'un « mandarin aura acquis assez de mérite « pour que sa dignité puisse, à sa mort, « être transmise, ce sera le premier-né de « ses enfants ou, à défaut, le premier-né
« de ses petits-enfants qui héritera de cette « dignité. »
Mais le Code ne dit pas quelles sont ces dignités ni quels mérites il faut acquérir pour y avoir droit. Généralement, elles ne sont transmisêibles qu'à une, deux ou trois générations tout au plus, et encore le titre honorifique diminue-t-il souvent à mesure que le bénéficiaire s'éloigne davantage du titulaire primitif. Ainsi, par exemple, si un mandarin a le titre de tuyên vi dai su (grand envoyé), son héritier pourra n'être pourvu que du titre inférieur de tuyên vi dông tri (envoyé adjoint).
Si le fils premier-né, ajoute le Code, est mort sans enfants mâles, le dernier fils du mandarin héritera de sa dignité. A défaut d'enfant légitime, le titre passe aux enfants des femmes de second rang, toujours dans le même ordre. Si le mandarin n'a ni enfants ni petits-enfants, il pourra adopter le fils de son frère pour lui transmettre sa dignité.
Le roi seul a le droit de conférer les fonctions et la dignité de mandarin; nous avons vu que le dernier des fonctionnaires du gouvernement (abstraction faite de la commune, qui est absolument indépendante) est nommé directement par le chef de l'État; tout mandarin qui nommerait directement à une charge publique serait condamné à la décapitation.
L'idée bien visible du législateur, dit M. Philastre dans son Commentaire du Code, est de punir le népotisme, car la concentration de trop de pouvoirs dans les mains de personnes unies par des liens d'amitié ou de parenté pourrait être un danger pour l'autorité du souverain.
Parmi les hauts titres de noblesse héréditaires, il en est deux, celui de công et celui de hâu, qui préoccupent spécialement le législateur ; ces titres sont donnés aux mandarins militaires dont les mérites extraordinaires consistent particulièrement à avoir contribué à la fondation de la dynas-
tie ; les mandarins civils ne peuvent y prétendre qu'à la condition expresse d'avoir rendu d'éminents services à l'État, et alors, dans ce cas, ils peuvent être gratifiés, de leur vivant, du titre de hâu, ou honorés après leur mort du titre de công. Si ces dignités sont conférées par erreur ou par fraude à des indignes, ceux qui ont fait la proposition et ceux qui ont accepté le titre sont punis de la décapitation.
On voit combien cette noblesse est peu de chose en Annam, puisqu'elle peut être atteinte et anéantie avec une telle facilité.
Il en est de même pour tous les fonctionnaires et employés du gouvernement,
et le Code réprime sévèrement toute nomination faite mal à propos ou en dehors des besoins du service, ainsi que toute immixtion d'un ancien fonctionnaire congédié ou révoqué dans les affaires publiques.
Dans toutes les administrations publiques, le recrutement du personnel se fait par la
voie des examens et au fur et à mesure des vacances qui se produisent.
Il est interdit aux anciens employés de se faire payer la bienvenue par les nouveaux promus; mais la coutume est plus forte que la loi, qui est lettre morte.
Le Code indique ensuite quelques précautions pour assurer le fonctionnement régulier des services publics et notamment celui de la justice. Tout agent chargé d'une mission, d'un mandat, doit être porteur d'une tablette, indice officiel de sa mission; s'il met du retard dans l'accomplissement de sa mission, il est puni.
Les fonctionnaires et employés civils ou militaires ne peuvent, sans y être autorisés, quitter leur poste ou s'absenter sans permission, si ce n'est toutefois pour les besoins du service : pour faire des tournées, par exemple.
Ils sont également punis s'ils ne se rendent pas à leur poste aussitôt après leur nomination, s'ils ne sont pas assidus à leur
bureau ou à leur prétoire, s'ils appellent irrégulièrement et sans motif des fonctionnaires en sous-ordre, s'ils demandent au chef de l'État le maintien d'un fonctionnaire changé de résidence ou la réintégration d'un fonctionnaire supérieur révoqué, s'ils font des propositions de nomination ou d'avancement en faveur d'employés indignes ou ayant commis des fautes ou cassés une première fois de leur emploi; et enfin la loi punit ceux. qui cherchent à s'immiscer dans les secrets d'État et qui, par des liaisons coupables, font innocenter ou incriminer quelqu'un.
Des peines très sévères sont également édictées contre les fonctionnaires, chargés de faire passer les examens, qui ne sont pas impartiaux, contre les candidats qui communiquent entre eux ou essayent de corrompre les examinateurs.
Ainsi, en Annam, un fonctionnaire doit absolument être vertueux et capable pour n'être pas criminel, et la loi, en exigeant
trop des dépositaires de l'autorité publique, n'a aucune force, aucune utilité. Cet excès de sévérité peut s'expliquer jusqu'à un certain point dans un pays où l'opinion publique n'est rien, où le contrôle ne s'exerce qu'administrativement et où le fonctionnaire, tenant dans sa main tous les droits et tous les intérêts, peut facilement devenir despote; mais, avec un pareil système, on tombe ordinairement dans un autre abus : l'impunité.
Chap. II. — Règles d'administration publique.
Les dispositions législatives que le Code annamite intitule Règles d'administration publique, ont trait à la direction générale des affaires du gouvernement. Nous allons les passer successivement en revue.
Le législateur engage d'abord tous les agents du gouvernement à faire une étude
approfondie des lois et ordonnances. A la fin de chaque année, leur supérieur immédiat doit les examiner et les interroger sur ces matières, et, s'ils font preuve d'ignorance, ils sont punis. Quant aux personnes du peuple qui parviennent à acquérir une connaissance suffisante du Code , elles obtiennent par cela même la remise de certaines peines qu'elles ont pu encourir. Hâtons-nous de dire que cette disposition éminemment libérale n'est pas mise en pratique et que le peuple annamite est soigneusement tenu dans l'ignorance la plus complète de ses lois.
La volonté royale est une seconde loi aussi digne de respect que la loi ordinaire, et elle doit être religieusement exécutée.
Le fait de perdre, d'anéantir, de lacérer, de détériorer soit un édit du souverain, soit un grand sceau officiel, soit enfin tout acte ou règlement administratif, est sévèrement puni.
Le nom personnel du souverain et celui
de ses ancêtres décédés ne se prononcent pas, ne s'écrivent jamais; c'est pour cela que les rois d'Annam, en montant sur le trône, adoptent un nom conventionnel, comme Gia-long, Thiêu-tri, Minh-mang, Tu-duc. Et comme cette interdiction pourrait parfois gêner dans les pièces officielles, on élude la difficulté en modifiant le caractère dans sa forme ou en altérant un peu sa prononciation. L'emploi de ces noms est considéré comme irrévérencieux et est puni de 80 à 100 coups de bâton.
Les erreurs, même matérielles, sont de même punies. -^
Les fonctionnaires qui doivent, dans certains cas prévus, rendre compte d'une affaire au souverain et qui ne le font pas, encourent unS peine qui peut aller jusqu'à la strangulation. Sont également punis ceux qui ne rendent pas compte à leurs supérieurs de l'exécution d'une mission, ou qui ont outrepassé leurs devoirs en l'accomplissant.
Tout retard dans l'expédition des affaires, toute omission matérielle, toute faute d'orthographe sont punis. La faute prend une gravité exceptionnelle quand il y a modification d'une pièce officielle.
Il est formellement interdit aux fonctionnaires de se remplacer les uns les autres pour signer ou pour viser les pièces.
Enfin, l'oubli de l'apposition du sceau ou son emploi illicite donnent lieu à des peines très sévères.
Les sceaux, dans les divers tribunaux ou administrations publiques, sont confiés à la garde du chef de service, mais il ne peut en faire usage qu'en présence de son adjoin t, lequel seul a le droit d'ouvrir la boîte dans laquelle ils sont renfermés. En cas d'absence de celui-ci, c'est le contrôleur des détails qui le remplace. Il est défendu de préparer à l'avance des blancs-seings; on ne le peut qu'à l'occasion des vacances du jour de l'an, époque pendant laquelle les sceaux sont fermés. Un décret du gouver-
nement fixe chaque année la date et l'heure de la fermeture des sceaux et de leur réouverture. Pendant la fermeture des sceaux, on emploie les blancs-seings préparés à l'avance pour l'expédition des affaires urgentes; mais on a soin d'enregistrer la consommation qu'on en fait : après l'ouverture des sceaux, on cesse de se servir des blancs-seings; après avoir vérifié le nombre de ceux qui restent, on les détruit.
Chap. III. — Lois sur les travaux.
Nous croyons devoir placer ici, et pour terminer cette étude, quelques dispositions que nous trouvons dans le Code annamite, relativement aux travaux publics, bien que la plupart ne se rattachent que très indirectement au droit administratif proprement dit.
En Ànnam, les travaux publics sont exé-
cutés à l'entreprise et à prix fait d'avance. Un fonctionnaire, civil ou militaire, ne peut, sous peine d'être poursuivi et condamné comme dilàpidateur des fonds de l'État, entreprendre une construction quelconque sans l'autorisation de l'administration supérieure. La peine est même aggravée si la construction faite sans autorisation est inutile ou inopportune, et si les corvéables ont été requis pendant le temps des semailles ou de la moisson. Il n'y a d'exception à cette règle que pour le cas de réparations urgentes d'entretien.
Si les travaux, dûment autorisés, ont été mal exécutés, si l'on ne s'est pas strictement conformé aux plans et devis, le fonctionnaire ingénieur est puni. Si des accidents sont survenus dans les chantiers par sa maladresse ou sa négligence, il encourt la peine de l'homicide ou des blessures par imprudence.
S'il y a fraude dans les matériaux employés, ou détournement de matériaux, la
loi punit non seulement les chefs des ateliers et les ouvriers, mais aussi les directeurs et contrôleurs qui ont manqué de surveillance.
Tous les fonctionnaires et agents du gouvernement sont meublés et logés aux frais de l'État; il leur est interdit d'avoir une résidence privée; s'ils détruisent, détériorent ou perdent le mobilier de l'État, ils sont punis.
Les ponts et chaussées, les digues des fleuves, les écluses et barrages, les talus de rizières et généralement tous Tes travaux faits dans le but de protéger les lieux voisins des cours d'eau des débordements et des inondations, sont aussi l'objet de sages dispositions.
Le fait de couper des digues, des barrages, dans une intention malveillante, est sévèrement puni.
Le législateur a eu spécialement en vue le Tonkin, où les digues artificielles forment un réseau très considérable. Leur rupture
est une calamité, car une grande partie du territoire est plus basse que le lit des fleuves.
Les fonctionnaires chargés de cette branche du service dans les provinces doivent faire de fréquentes tournées pour s'assurer par eux-mêmes de l'état de ces travaux, lesquels doivent être toujours soigneusement entretenus.
Les fragments qui suivent sont tirés d'une étude sur les Mœurs et les Institutions du peuple annamite, publiée en 1869 par M. A. Bourchet, capitaine d'infanterie de marine, dans la Revue maritime et coloniale (tome XXVII, 107e livraison).
■ Mœurs. — Les Annamites, quoique braves, sont d'humeur très pacifique, et larenommée guerrière qu'ils s'étaient acquise par leurs victoires sur les Cambodgiens et les autres peuplades de la Basse-Cochinchine doit être attribuée à la supériorité de leur intelligence plutôt qu'à leur valeur militaire.
Ils aiment beaucoup à faire parler d'eux, et pour acquérir de la réputation (tiêng) ils sont capables des plus belles actions et
quelquefois aussi des plus grands crimes : c'est ainsi qu'on voit de riches notables consacrer leur fortune à élever des monuments, à exécuter des travaux qui perpétueront leur nom dans le souvenir du peuple reconnaissant, tandis que de hardis pirates arrivent par leur audace et leur cruauté à une renommée d'un autre genre.
Le respect de la vieillesse et des démarcations sociales est poussé chez eux jusqu'aux dernières limites et -se. traduit au dehors par les formes les plus exagérées de la politesse orientale. Pour saluer officiellement, l'inférieur s'agenouille les mains jointes et se prosterne, le front touchant le sol ; il se relève et recommence son salut jusqu'à quatre fois, suivant le rang du supérieur.
L'homme du peuple se prosterne ainsi devant le maire, le maire devant le chef de canton; celui-ci devant le mandarin de l'arrondissement, etc., et chacun, dans la hiérarchie, se tient prêt à se prosterner
humblement devant son supérieur ou à recevoir majestueusement le salut de son inférieur.
L'autorité paternelle est entourée de respect et dans certaines circonstances le fils se prosterne devant son père.
Au contact de nos idées libérales et civilisatrices, les Annamites perdront bien vite l'habitude de se prosterner ainsi devant les hommes et ils ne garderont que le salut en usage dans la vie privée, salut qui consiste à se courber légèrement, les mains fermées et rapprochées l'une de l'autre.
Les égaux ne se saluent pas entre eux ; ils s'abordent par des phrases familières. La politesse interdit d'appeler les gens par leur nom dans la conversation ; quand ils ont un titre, on le leur donne; s'ils n'en ont pas (ce qui est rare, car en Cocbinchine les titres et appellations honorifiques pullulent), on se sert de divers qualificatifs qui varient suivant l'âge et le rang des individus.
L'inférieur ou le moins âgé appelle l'autre frère aîné, oncle, père, grand-père, ou, si c'est une femme, sœur aînée, tante, mère, grand'mère. Le supérieur par le rang ou l'âge appelle son interlocuteur petit frère, fils ou bien petite sœur, fille, etc.
Deux personnes égales de rang et d'âge s'appellent réciproquement frère aîné (anh) ou bien sœur aînée (chi). Un père qui n'a aucun titre est souvent appelé, par politesse, du nom de son fils. On ne tutoie que les enfants et les valets. Un père, une mère, tutoient cependant leurs fils et leurs filles quel que soit leur âge.
Le mari tutoie sa femme, qui ne l'appelle jamais que monsieur (ông) ou mon frère aîné.
Détails familiers sur la vie annamite. — Hommes et femmes portent les cheveux longs et ramassés derrière la tète en un chignon souvent grossi par l'addition de fausses nattes.
Les hommes et les vieilles matrones por-
i.k QUESTION DU TONK1N. 427
tent le turban; l'homme du peuple s'enroule autour de la tête des cotonnades bleues, rouges oru noires. Le turban des gens riches et des fonctionnaires est en crépon; en général, les notables s'en tiennent à la couleur noire, tandis que les lettrés, les interprètes et les mandarins choisissent de préférence les crêpons rouges ou bleus.
Le vêtement est à peu près le même pour les individus des deux sexes, et consiste en un pantalon court, très large, une robe à manches collantes, boutonnant sur le côté droit et descendant jusqu'aux genoux ; les femmes la portent un peu plus longue que les hommes. Les riches portent superposées plusieurs robes de couleurs différentes; les robes de cérémonie ont des manches larges et tombant jusqu'à terre.
Toutes les femmes, sans exception, ont des boucles d'oreilles, en or ou en ambre. Elles ont une véritable passion pour les bijoux, et il n'est pas rare de voir une femme
riche porter dans les jours de gala jusqu'à cinq ou six paires de bracelets en or ciselé.
Elles portent aussi des colliers d'argent ou d'or et des colliers d'ambre formés de gros grains enfilés comme les grains d'un chapelet. Malgré cet amour du luxe, l'usage des chaussures est à peu près inconnu en Cochinchine; cependant les gens riches en mettent quelquefois; les hommes portent alors des sortes de pantoufles sans talons et les femmes des sandales chinoises aux semelles épaisses, au bout pointu et relevé. La mode exige que ces sandales soient trop courtes, au moins d'un grand pouce, ce qui donne à la démarche de la femme une instabilité gênante et un balancement disgracieux.
Les bas et les chaussettes sont inconnus et n'ont môme pas do nom dans la langue du pays.
Il faut bien l'avouer, du reste, ce peuple qui vit au milieu de l'eau est d'une malpropreté repoussante; les habitants ne se la-
vent presque jamais le corps et ne nettoient jamais leurs vêtements.
Tous les Cochinchinois, sans distinction d'âge ni de sexe, mâchent le bétel, ce qui n'empêche pas les hommes de fumer le tabac et l'opium.
Le bétel est une plante grimpante dont la tige et la feuille rappellent un peu le lierre. Pour mâcher le bétel on prend une de ces feuilles sur laquelle on étend une légère couche de chaux éteinte, souvent colorée en rouge; on roule alors cette feuille et on se l'introduit dans la bouche, en même temps qu'un quartier de noix d'arec; en mâchant cette préparation, on sent une impression de fraîcheur et d'âcreté que les gens du pays savourent avec délices.
Quelques personnes prétendent que l'addition de la chaux a pour but de suppléer au manque de calcaire que l'analyse constate dans les eaux du pays; nous ignorons si les Annamites ont jamais songé à ce résultat utilitaire.
Le bétel corrode les dents. La coloration des dents en noir foncé, dont les Annamites sont si fiers, est due à l'emploi d'-une sorte de laque de composition chinoise.
Au premier abord, ces dents noires donnent à la physionomie, déjà peu agréable des habitants, un aspect singulier et repoussant. Disons, du reste, pour être juste, que nous produisons le même effet aux Cochinchinois, avec nos dents blanches, qu'ils appellent dédaigneusement des dents de chien.
Le pain est inconnu aux indigènes; ils le remplacent par le riz, qu'ils font cuire à rétouffée; ils font une grande consommation de viande de porc, de poissons et de chevrettes, qu'ils pèchent sans fatigue dans les fleuves et les aroyos.
Ils se nourrissent aussi de canards, de poules, d'œufs et de légumes inférieurs aux nôtres par la qualité, le tout arrosé du fameux nûôcmâm, sorte de saumure d'une
puanteur infecte, du moins celle que consomme le peuple.
Ajoutons à cette nomenclature une grande variété d'excellents fruits : bananes, oranges, limons, mangues, goyaves, ananas, mangoustans, anones, grenades, etc. Citons encore le jaque ou fruit du jaquier; les melons d'eau d'une délicieuse fraîcheur ; les pamplemousses, les cocos, etc., et ces pâtisseries si variées qu'ils fabriquent par un mélangé de ces fruits, de sucre, de farine de riz et de graisse de porc.
Le repas ne comprend jamais qu'un seul service ; tous les mets qui le composent sont servis à la fois dans des écuelles de porcelaine, placées sur un plateau de bois ou de bronze, suivant la fortune du maître de la maison.
Les convives, rangés en cercle, sont accroupis à la turque sur la table large et basse qui est le meuble indispensable de toute maison annamite ; le plateau est posé au milieu d'eux; chacun y prend son
écuelle de riz et puise en commun dans les autres plats au moyen de bâtonnets qui remplacent pour eux notre fourchette.
Ces bâtonnets sont tout simplement de minces baguettes de bois ou d'ivoire que Ton manœuvre à l'aide du pouce et des deux premiers doigts de la main et dont les indigènes se servent fort habilement pour pincer au milieu des sauces les plus petites parcelles de viandes et jusqu'aux grains de riz. Durant les repas, on ne boit, le plus souvent, que de l'eau ; quelquefois on y ajoute du vin de riz, ou bien on la remplace par du thé.
L'usage de la serviette est entièrement inconnu, même aux riches; on s'essuie les mains et la bouche à son mouchoir ou plus simplement à ses vêtements; nous l'avons dit, ce peuple ne brille pas par sa propreté.
Les habitants de la Basse-Cochinchine sont très arriérés sous le rapport del'hygiène et du confortable.
Leurs demeures, qui méritent à peine le
nom de maisons, sont, en général,- de simples hangars formés parla réunion d'un certain nombre de fermes en bois portant une toiture de feuilles de palmier d'eau. La maison est fermée par un lattis de palétuvier, percé seulement devant et derrière d'une porte à charnières, qu'on soulève et soutient horizontalement le jour au moyen d'un bâton, et qu'on laisse retomber la nuit.
Les cloisons intérieures sont formées par des nattes en paille ; sur le sol nu et bien damé, s'agitent et roulent pêle-mêle des enfants complètement nus, des poules, des canards, des chiens, des porcs, vivant ensemble dans la meilleure intelligence.
L'ameublement est aussi simple que le logis: une grande table basse, placée devant la porte d'entrée, sert à la fois de lit de repos, de table à manger et de siège d'honneur pour les étrangers, qui y trouvent à toute heure du bétel et du thé. Dans le fond de la maison se trouve un petit autel
dédié aux ancêtres, çà et là de grands paniers en bambous ou en rotin tressé, des instruments aratoires, de grandes jarres d'eau. Dans les recoins, un lit formé par un cadre de bois, recouvert de nattes et placé sur des tréteaux ; quelques tables boiteuses, un grand coffre en bois où Ton enferme les vêtements et la menue monnaie; l'or et l'argent sont enfouis dans quelque cachette secrète, connue seulement du chef de la famille.
Les maisons des riches, les pagodes, les maisons communes sont construites sur le même modèle, mais elles sont recouvertes en tuiles, avec des murs extérieurs en briques, un carrelage ou un plancher. Les colonnes des fermes sont en bois de fer, d'un beau noir luisant, et supportent des charpentes richement sculptées. Les façades de devant et de derrière sont formées de panneaux dont les cadres sont délicatement fouillés au ciseau.
Depuis l'occupation française, les riches
annamites commencent à construire des maisons à étages, à l'exemple des Chinois, dont les belles maisons, d'architecture européenne, se comptent déjà par centaines à Saigon et à Cholon.
Religion. — La religion de l'empire d' Annam est un bouddhism e mêlé de croyances superstitieuses. Le peuple adore Bouddha sous le nom de Phât; il élève aussi des pagodes aux génies tutélaires ou malfaisants, et personnifie le Ciel sous le nom de Ong Trài Monsieur le Ciel). Mais la véritable religion est le culte des ancêtres, dont les mânes veillent sur la famille et la protègent. Leurs âmes peuplent l'espace à l'état d'esprits, et choisissent de préférence pour asile les sites verdoyants et ombragés que la piété de leurs descendants leur ménage.
La mort n'affranchit pas entièrement des besoins de l'existence terrestre. Les âmes viennent goûter aux mets qu'on leur offre à de certaines époques, et elles ont pour agréables les offrandes d'or et d'argent qui
se font en brûlant des papiers recouyerts d'une mince couche de ces métaux. Dans beaucoup de maisons annamites, la place d'honneur est occupée par un petit autel, orné de statuettes ou des images de Phât et dédié aux ancêtres.
Le renouvellement de Tannée est célébré par une grande fête en leur honneur, le Têt ; durant quatrejours, les travaux etlesoccupations cessent, on ne va m ême plus au marché ; les familles réunissent tous leurs membres pour aller en pompe dégager des herbes envahissantes les tombes qu'on pare de fleurs, et célébrer de grands festins où l'on apporte une joie grave et recueillie.
La mémoire des ancêtres est sacrée; la plus grande insulte qu'on puisse jeter à quelqu'un, c'est une malédiction sur ses ancêtres; la loi annamite punit ce blasphème.
Sépulture. — Familiarisés, dès l'enfance, à l'idée d'une autre existence par le culte des ancêtres, les Annamites envisagent la
mort sans effroi, et les cérémonies qui accompagnent les sépultures des riches n'ont rien de lugubre. Le mort, revêtu de ses plus beaux habits, est exposé sur un lit de parade; après vingt-quatre heures, on met le corps dans un de. ces cercueils massifs en bois de senteur qu'on peut voir dans toutes les riches familles; car, pour n'être point surpris par la mort, on les fait construire longtemps à l'avance, et on les place comme un meuble familier derrière l'autel des ancêtres.
Le jour de l'enterrement, le cercueil, porté sur un sarcophage richement orné, est accompagné d'un nombreux cortège de parents et d'amis.
En tête marchent les phûông-tûông , chassant de leurs baguettes les mauvais esprits qui rôdent autour des âmes des morts. Des serviteurs en deuil portent des tablettes où sont gravés l'âge et le nom dû défunt ; d'autres portent une sorte de cage en bambous qui représente sa maison en
miniature et que Ton brûlera sur sa tombe. Les amis agitent des banderoles blanches couvertes d'inscriptions élogieuses en l'honneur du mort. Au milieu du cortège, les bonzes chantent des cantiques, accompagnés par les musiciens.
Après l'enterrement, vient la cérémonie du de thân chû, qui doit rattacher l'âme du mort à la famille par d'indissolubles liens. Puis on accomplit des sacrifices d'animaux et on célèbre par un grand festin la prise du deuil.
Les cérémonies mortuaires se renouvellent au commencement de chaque année et aux anniversaires des morts. Les dépenses qu'elles entraînent sont payées par les revenus des champs mortuaires (hûônghàa), sortes de majorats inaliénables qui se transmettent de père en fils pour le culte des morts.
Mariages. — Le jeune homme choisit un intermédiaire, un parrain, le mai dong, auquel il remet ses pleins pouvoirs. Celui-
ci fait la demande en mariage et préside aux cérémonies des fiançailles qui, dans les familles riches, ne durent pas moins de six mois.
La première {hê sô van) est naturellement consacrée aux ancêtres. Le mai dong , les amis et les parents du jeune homme portent du bétel et des bougies de cire que les deux familles placent en se prosternant sur l'autel des ancêtres de la jeune fille. Cette cérémonie se termine, comme toutes les autres, par une collation de gâteaux et . de thé.
En second lieu (nap cat), les parents du jeune homme informent solennellement les parents de la jeune fille que le nom et l'âge de leur fils conviennent au nom et à l'âge de la future épouse.
Dans la troisième cérémonie (nap truong), le mai dong] les parents et les amis qui seront les témoins du jeune homme viennent faire une visite officielle aux parents de la jeune fille.
La quatrième cérémonie (nap té) est consacrée aux présents que les parents du jeune homme viennent offrir à la fiancée.
Le jour du mariage est fixé solennellement par les familles (day ky), et le jeune homme est alors autorisé à offrir à sa fiancée des cadeaux de noces: boucles d'oreilles, colliers, bracelets, accompagnés du porc symbolique dans une cage richement ornée.
Dans cette dernière cérémonie, le jeune homme salue quatre fois les ancêtres et trois fois les père et mère de la jeune fille. Les notables du village, les parents et les amis des deux familles sont conviés ensuite à un grand repas, après lequel la fiancée est conduite à la maison de son mari. Les deux époux offrent leurs hommages aux dieux qui président au mariage, puis la femme se prosterne devant son mari, qui répond à son salut par une légère inclination de tête. On leur sert alors un gâteau de riz, qu'ils mangent à la lueur des bougies.
A partir du troisième jour commencent les visites que les deux époux, font aux membres de leurs familles respectives, qui leur doivent en échange des présents..
Naissances. — Les naissances sont célébrées par des cérémonies plus simples:
généralement dans un festin où Ton convie les parents et les notables du village, appelés comme témoins. Elles sont rarement enregistrées dans les registres de la commune.
Chasse. — La chasse est un plaisir réservé aux riches, qui élèvent, à ce point de vue, une race de chiens trapus, musculeux (cho san)y courant le cerf, le sanglier, même le bœuf et le buffle sauvages.
Ils sont conduits par des piqueurs qui rabattent en même temps par des cris féroces et le bruit discordant du tam-tam le gibier effrayé dans des filets tendus à l'avance.
Monnaies. — Les seules monnaies employées par les Annamites, dans leurs rapports avec le gouvernement, sont, outre les
monnaies françaises, la piastre américaine, dont la valeur, variable suivant le change, est fixée depuis quelque temps à 5fr. 55, et la ligature, composée de 600 rondelles de zinc, percées d'un trou au milieu et enfilées par un lien en rotin. La ligature vaut 1 franc; 60 de ces rondelles forment un thien, valant 10 centimes.
Les ligatures sont réunies par paquets de dix, formant une gueuse (thuc).
Outre ces monnaies officielles, les Annamites de nos provinces ont conservé les lingots d'or ou d'argent (nen vang, nen bac), qui sont :
Espèce.
Demi-lingot d'or.
Clou d'or. . . .
Demi-clou d'or .
Lingot d'argent .
Clou d'argent . .
Demi-clou d'argent
Poids.
10 onces 2.5 —
Valeur.
L'or et l'argent qui composent les clous et lingots sont ordinairement de première qualité.
Poids, — Outre le système de nos poids et mesures français, qui est officiellement reconnu dans la colonie, les Annamites emploient encore d'anciens poids et d'anciennes mesures, dont voici la nomenclature :
Dông . .
IAông . .
Nén. . .
Cân (livre)
Yen. . .
Binh. . .
Ta . . .
Quân . .
= 10 phân .
= 10 dông .
= 10 lûông .
= 16 lûông.
= 10 cân. .
= 50 cân. .
= 100 cân. .
= 500 cân. .
kil. gr.
Mesures. — Mesures de longueur :
mètres.
Ly 0.00048726
Phân . . . . = lOfy. . . . 0.0048726
Tâc. . . . . = 10 phân . . 0.048726
Thuôê (coudée) = 10 tâc . . . 0.48726
Sao = 16 thuôê 5 tac 8.03979
Mâu . . . . =s 10 sao . . . 80.3979
Diviseurs et multiples de Faune cochinchinoise (thuôê de 0m,64968), dont on se sert pour les toiles et les soieries :
Ly.
Phân.
= ly.
mètres.
mètres.
Tâc = tâc . . . 0.061968
Thuôê = tac . . . 0.64968
Trûông = 10 thuôê. = 1 dûông . 5.4963
Thàl . = 38 thuôê. = 1 cai va* . 19.4904
Gon #. . = 10 cai vai. 194.904
Mesures de surface :
mètres.
Ly carré qui a 0.000424 de côté.
Phân carré . = 100 ly carrés . 0 . 00424 —
Tâc — . = 100 phân — . 0.0424 —
Thuôê— .=100 tâc —. 0.424 —
Sao 4.240 —
Mâu 63.600 —
Mesures de capacité :
lit. cent.
Ta. . = 2 hoc 79.80
Gia . = 1 lûông ou vuông (ou) phûong . 39 . 80
Thâng = 2 hiép 13.30
Uiep. = 2 thuôê 6.65