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CHAPITRE III

Hordes des Drapeaux-Noirs et des Cinq-Couleurs. — La politique du Céleste-Empire. — Les relations entre la Chine et l'Annam. — Intervention de la Chine contre ces hordes en 1879.

La position et le nombre des Drapeaux- Noirs sont à peu près les mêmes aujourd'hui qu'il y a trois ans. Cette bande a toujours pour chef Luu-Vinh-Phuoc, tyranneau ignorant et cruel; elle a toujours son quartier principal à Laokây (c'està-dire vieux marché), bourgade de trois cents maisons, habitée par une colonie cantonnaise, sur le fleuve Rouge, à la frontière de T Arinam et de la Chine. Elle y règne

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en souveraine absolue, y perçoit des impôts exorbitants, au détriment du gouvernement annamite, dont elle ne reconnaît pas l'autorité, et du commerce indigène. De fait, le territoire de Laokây est une sorte de petit État indépendant. Tant que les Drapeaux-Noirs conserveront ce point, la voie du fleuve ne sera pas réellement ouverte et il sera impossible de juger de l'importance que pourra prendre le commerce avec la Chine. Au moment du voyage de M. de Kergaradec, il y a plus de six ans, ils étaient à peu près 1,560; ce nombre a dû augmenter depuis lors , nous dirons pourquoi.

On a pu voir dans l'étude de M. Plauchut ce qu'était, il y a trois ans, la seconde bande, celle des Drapeaux-Jaunes.

Elle a subi, depuis lors, maintes vicissitudes, qu'il n'est pas inutile de faire connaître, parce qu'on y peut suivre la marche de la politique chinoise.

Au lendemain de la signature des traités,

le gouvernement chinois qui, sur la requête du gouvernement annamite, avait envoyé des troupes régulières au Tonkin pour réduire ces bandes, rappela ses soldats dans la province de Yun-nan, où les bouddhistes étaient alors en guerre avec les musulmans, et accorda une amnistie aux rebelles sur notre demande. Les troupes impériales ne devaient reparaître en Annam que trois ans après, voici à quelle occasion :

Le 8 octobre 1878 *, un certain Ly- Yung-Choï, ancien général de Tannée chinoise dégradé, envahit le Tonkin à la tête d'une armée insurrectionnelle. Il espérait s'y tailler une principauté indépendante, peut-être même détrôner Tu -Duc et se mettre à sa place. 11 y passa treize mois, et sa conduite au début ne manqua pas d'habileté. Il tirait grand parti du prestige que lui donnaient, aux yeux des Chinois, les grandes dignités dont il avait été in-

1. (Test au mois de février que le drame de 1874 avait eu son épilogue par la remise des navires de M. Dupuis.

vesti; il s'entourait de mandarins et de lettrés d'une haute capacité (le style de ses proclamations était, dit-on, remarquable), et maintenait une discipline de fer parmi ses troupes. 11 commença par s'emparer, au mois de décembre, de la citadelle de Thaï-Nguyên : la cour de Hué, fort inquiète, au lieu de s'adresser à nous pour rétablir l'ordre, comme le voulaient nos conventions, fît appel, d'une j>art à la cour de Pékin, qui envoya à la poursuite du rebelle le général Phong-tze-Choï, avec 24 bataillons de 400 hommes chacun, soit environ 10,000 hommes; de l'autre — le croirait-on? — au chef des Drapeaux-Noirs, lequel demanda, au préalable, 35,000 dollars pour recruter des renforts et acheter des armes. Le général chinois, opérant de concert avec l'armée annamite, dirigée par Hoang-kê-viêm, commandant en chef au Tonkin et beau -frère de Tu-Duc (lequel avait pris à sa solde les Drapeaux -Noirs), contraignit les ennemis à battre en retraite

dans la partie montagneuse et boisée de la province de Thaï-Nguyên ; mais cette contrée, facile à défendre, leur offrait en même temps les ressources nécessaires pour vivre; on dut envoyer de Hué des renforts considérables.

La situation devenait d'autant plus critique pour l'Ànnam, que les charges extraordinaires et la famine avaient excité dans le pays un mécontentement qui menaçait de dégénérer en insurrection générale.

De notre côté, cet état de choses n'était pas moins inquiétant. D'abord, la présence, près de nos établissements, de forces relativement nombreuses nous obligeait à prendre certaines précautions : il fallut envoyer à Hanoï une compagnie derenfor-t. Et puis, on ne pouvait prévoir le résultat de la guerre; à ce moment, un premier succès de Ly-Yung- Choï eût suffi pour faire passer dans son camp une grande partie des troupes envoyées à sa poursuite. Un accident, une

insulte au pavillon nous eût forcés à intervenir ; les deux partis pouvaient se réunir contre nous. Enfin, il fallait se préoccuper des conséquences d'un conflit possible avec les troupes chinoises, dont les détachements traversaient fréquemment la province de Hanoï. Aux questions pressantes de nos agents, les mandarins répondaient chaque jour que les bandes étaient détruites ; mais chaque jour aussi, ils annonçaient l'arrivée de quelque nouveau corps de troupes chinoises destiné à combattre ces rebelles censés disparus.

Au fond, le général Hoang. n'était pas fâché de voir le plus longtemps possible au .Tonkin les troupes chinoises, dont il regardait la présence comme un échec pour nous, et d'y .trouver un prétexte pour augmenter la bande de ses Drapeaux-Noirs. Il plaça deux lieutenants de Luu-Vinh-Phuoc, l'un au haut de la rivière Noire1, l'autre sur

1. V. Relation d'un voyage surja rivière Noire. (Cochinchine française. Excursions et reconnaissances. N° II, p. 298, 1881.)

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la rivière Claire; de sorte que, en fait, ce brigand commandait tout le pays depuis la frontière de la Chine jusqua celle du Laos. Ses hommes restaient échelonnés le long du fleuve avec un assez fort détachement à Hung-Hoâ, résidence ordinaire de Hoang, où ils semblaient placés plutôt pour Tious observer que pour garantir une province qui n'était nullement menacée. Hoang s'était cantonné lui-même à Sontây et ne paraissait pas pressé de sortir d'une situation qui retardait l'ouverture du pays et entravait la liberté du commerce avec le dehors. Plusieurs hauts fonctionnaires tonkinois ayant demjandaJa suppression des douanes illégales des Drapeaux - Noirs, le général prit leur défense : il se servait d'eux; il aurait peut-être à s'en servir encore; on ne pouvait donc les chasser.

Ce Hoang est le plus puissant mandarin du Tonkin : il y dispose de touJ^s les forces militaires. Il est un des adversaires les plus influents des idées européennes et de

la politique française. C'est lui qui, lors de l'expédition Garnier, était gouverneur général de Sontây, et appela dès lors à son aide les Drapeaux-Noirs; c'est donc lui qui est responsable de la mort de nos officiers Garnier et Balny. Sa dignité actuelle lui a été accordée à la suite de notre retraite et de l'évacuation des citadelles du Tonkin. Très ambitieux, il dissimule sa passion sous les apparences d'un dévouement extrême à la dynastie de son beau-frère. On assure qu'il a conseillé à Tu-Duc de se retirer auprès de lui si jamais la capitale était sérieusement menacée. Son fort de Dong- Vang communique avec .Hué par une nouvelle route directe établie à travers les montagnes, exprès pour éviter les défilés de Ninh-Binh. « Du haut du fleuve, aurait ajouté le général, on peut, en cas de revers, se réfugier en Chine, et .de là revenir faire la conquête du royaume, comme autrefois Gia-Long est revenu de Siam. »

Cependant les malheureuses provinces

où passaient les troupes chinoises étaient tenues de leur fournir des corvées en quantités énormes. Il fallait leur porter à dos d'hommes, dans les montagnes, vivres et munitions; en octobre 1879, trois mille Annamites étaient employés à ce service pénible, sans autre rémunération qu'une nourriture souvent insuffisante. Chaque soldat chinois, pour ainsi dire, avait un Annamite pour porter son bagage. Les autres provinces du Tonkin, malgré la perte d'une partie des récoltes, donnaient aussi leur part en argent : ainsi, celle de Hanoï était taxée à 15,000 fr. par mois; celles de Nam-Dinh et de Haï-Dzuong, à 6,000 fr.; celle de Hung-Yên, à 3,600 fr., etc.

Ly-Yung-Choï, trahi par un des siens, fut capturé le 17 octobre 1879, emmené en Chine, et décapité le 8 janvier suivant. Par décret du gouvernement chinois, la tête du rebelle fut envoyée au Tonkin et exposée publiquement. Le gouverneur de la province chinoise de Kouang-Si en in-

forma officiellement Tu-Duc et, chose curieuse, se servit à cette occasion d'une forme de correspondance qui n'est usitée en Chine qu'entre personnages du même rang : le fonctionnaire en question se considérait donc comme l'égal de Tu-Duc, et ce dernier ne repoussait pas cette assimilation; ceci est à noter en fait de diplomatie orientale.

Les troupes impériales quittèrent le Tonkin vers le milieu de février 1880, malgré les instances du général Hoang pour les retenir.

A peine étaient-elles rentrées en Chine, que les débris de la bande de Ly-Yung- Choïse reformèrent sous le commandement d'un chef appelé Luc-Chi-Binh. Secondé par des sauvages des tribus voisines, ce

chef attaqua, avec 5,000 ou 6,000 hommes, le fort de Bac-Can, défendu par 300 soldats annamites, et s'en empara après une assez vive résistance; ce fort, situé à trois journées de marche au nord de Thaï- Nguyên, avait été établi quelques mois auparavarit pour servir de centre aux troupes chargées de maintenir Tordre dans toute cette région mal famée. Deux mille soldats annamites furent aussitôt expédiés de Thaï- Nguyên; les Drapeaux-Noirs reçurent Tordre de descendre le fleuve, et les mandarins de la province de Lang-Son, celui d'enrôler des mercenaires chinois. La levée de boucliers de Luc-Chi-Binh n'offrait aucun danger politique sérieux; mais Hoang exagérait à dessein l'importance de ce mouvement, et s'en servait comme d'argument pour essayer de démontrer à la cour que la présence des Chinois et des Drapeaux-Noirs était toujours nécessaire; il continuait d'espérer qu'il en sortirait quelque difficulté pour nous.

Au mois de janvier dernier, Luc-Chi-

Binh occupait encore ses positions. Il avait gardé sous ses ordres 3,000 ou 4,000 hommes, dont un tiers peut-être avait des fusils ; le reste était armé de sabres, de lances, de vieux pistolets d'arçon.

Luc-Chi-Binh était un ancien lieutenant du grand chef des Drapeaux- Jaunes^ qui fut mis à mort par les troupes chinoises en 1875.11 avait groupé autour de lui ce qui restait des Drapeaux-Jaunes et avait pour principaux lieutenants le frère et le neveu de Ly-Yung-Choï. Sa bande, d'ailleurs, ne portait plus le nom de Drapeaux-Jaunes; elle s'appelait les Cinq-Couleurs ; il n'y à donc plus aujourd'hui, à proprement parler, de Drapeaux -Jaunes. Elle se composait en majorité de Chinois, anciens rebelles, vagabonds, repris de justice qui, pour un motif quelconque, ne pouvaient rentrer dans leur pays, et de 700 ou 800 montagnards qui étaient venus s'y joindre de gré ou de force. Elle tenait naguère en son pouvoir toute la région montagneuse qui

s'étend au nord et au nord-est de Thaï- Nguyên et au nord- est de Bac-Ninh, sans dépasser au sud la route royale qui conduit de Bac-Ninh à Lang-Son.

- Les moyens d'existence de ces bandits consistaient à faire travailler pour eux les habitants du pays et ceux qu'ils ramenaient quand ils descendaient dans les plaines. Ils entouraient les villages au milieu de la nuit pour y pénétrer au point du jour; ils brûlaient, ils détruisaient les maisons, tuaient les enfants et les vieillards, s'emparaient des femmes et faisaient esclaves tous les hommes valides qui n'avaient pas pu fuir. Les populations, terrifiées, leur obéissaient servilement : oïl cite un chef de canton qui leur fit un cadeau de 400 bœufs. L'invasion dirigée en 1878 par Ly-Yung- Choï avait un but politique hautement déclaré : celui du remplacement de la dynastie. Luc-Chi-Binh et les siens ne prétendaient à rien de semblable : ils semblaient vouloir seulement vivre indépendants au

milieu des montagnes, obliger les indigènes à travailler pour eux, rançonner les villages et se faire servir par de nombreux esclaves. Ils essayèrent même, Tannée dernière, de se placer sous notre protection et de se faire concéder par nous un district minier situé sur la rivière Claire. D'ailleurs, Luc- Chi-Binh était à couteaux tirés avec Luu- Vinh-Phuoc, le chef des Drapeaux-Noirs, qu'il considérait comme son plus redoutable ennemi et comme un traître vendu à la cour de Hué.

Celle-ci aurait pu facilement anéantir ces bandes, mais elle se garda bien de le faire; elle agit avec une mollesse évidente et calculée, et préféra adresser un nouvel appel à la Chine. Elle finit par dévoiler ses secrets desseins et, Tannée dernière, lorsque nous nous plaignîmes officiellement à propos de Taffaire Fuchs- Champeaux, le ministre des relations extérieures, dans une lettre qui est un modèle d'astuce orientale, ne trouva rien de mieux

que de justifier la présence de ces bandits dans le pays :

« Le gouvernement, dit-il, a pris en considération la soumission sincère de Luu-Vinh-Phuoc. Il a consenti à l'employer; car, quelle que soit la nationalité d'un homme, s'il est utile de s'en servir, on s'en sert. Ce chef occupait le pays avant l'ouverture du Tonkin au commerce; il n'oserait pas enfreindre les lois de l'Annam; il ne perçoit d'impôt que sur le sel, qui ne vient pas du port de Hanoï: sa présence ne saurait donc être gênante. Les plaintes formulées contre lui sont sans fondement; c'est aux mauvaises conditions de navigation et de climat qu'il faut s'en prendre. Le gouvernement de Cochinchine veut la liberté de commerce sur le fleuve Rouge : comment triompher a-t-il des obstacles?

Dans tous les cas, ni l'Annam, ni le chef des Drapeaux-Noirs ne s'y opposeront. C'est du gouvernement seul que l'Annam attend justice. S'il ne l'obtenait pas, à qui irait-il

la demander? Peut-être faudrait-il compter sur la grande assemblée de la noble nation pour tout terminer. »

Cette déclaration témoigne de l'audace que le gouvernement de Hué avait puisée dans les hésitations et les atermoiements de notre politique. Pour la première fois, il osait reconnaître comme ses légitimes auxiliaires ces pirates que le traité nous donnait le devoir de combattre. Bien plus, le 19 janvier 1882, Luu-Vinh-Phuoc, se rendant en Chine avec la mission officielle de recruter des mercenaires, fut accompagné d'une escorte de soldats annamites et reçut partout, des autorités, sur son passage, les honneurs dus à un généralissime.

Ainsi ces brigands violent les traités, insultent nos représentants, tuent nos compatriotes, ruinent le pays, paralysent le commerce par leurs exactions illégales; et le gouvernement annamite, au lieu de les châtier ou de nous appeler pour les détruire, leur distribue régulièrement une solde;

le général en chef au Tonkin, parent du roi, marche de concert avec eux, leur met aux mains les fusils livrés à Tu-Duc par la France, et leur fait rendre des honneurs princiers !

Mais ces événements ont une bien autre gravité si nous examinons le rôle que la Chine y a joué.

C'est sur la demande de Tu-Duc, comme nous l'avons vu, que le gouvernement chinois envoya des troupes au Tonkin. En effet, le roi d'Annam a toujours la prétention de renouer avec le Céleste^Empire les liens de vassalité qui ont été rompus de fait par le traité de 1874 f. C'est ainsi qu'en 1877 et

1. Sur les rapports de la cour de Hué avec celle do Pékin avant les traités, voir l'ouvrage de M. Devéria, Relations de la Chine et de VAnnam.

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en 1881, il a envoyé à Pékin, en dépit des représentations de M. Rheinart, des ambassades chargées d'offrir des cadeaux et destinées à resserrer contre nous les relations des deux États. Les facilités laissées à la cour de Hué pour l'envoi de ces ambassades périodiques sont en contradiction formelle avec nos traités. La clause relative à l'indépendance de l'Annam, insérée sur la demande.de notre ministre à Pékin, est contraire au maintien de ses relations avec le gouvernement impérial dans la forme où elles existaient antérieurement. En droit, la conséquence des traités aurait dû être de substituer à la cour impériale la légation de France. C'était l'opinion de l'amiral Dupré, qui avait fait accepter les clauses suivantes : 1° la reconnaissance de la souveraineté du roi d'Annam et de son entière indépendance à l'égard de toute puissance étrangère, quelle qu'elle fût; 2° l'engagement pris par le roi de conformer sa politique extérieure à celle de la France, et de

ne rien changer à ses relations diplomatiques existantes. A Paris, on envisageait la question au même point de vue : le gouvernement estimait que l'entente établie entre la France et l'Annam serait appréciée comme il convenait par le gouvernement chinois, et qu'il renoncerait à toute idée d'intervention dans des provinces étrangères où nous ne saurions plus reconnaître à d'autres le droit de rétablir l'ordre et d'assurer la tranquillité.

En 1877, M. de Kergaradec avait eu soin de demander aux ambassadeurs annamites, avant leur départ, si, une fois arrivés à Pékin, ils iraient voir le ministre de France. Ils répondirent qu'ils avaient reçu des instructions à cet égard; qu'une fois leur mission remplie, ils feraient cette visite, mais seulement après avoir obtenu l'agrément des mandarins chinois chargés de les recevoir. Ils arrivèrent à Pékin au commencement de Tannée, et n'en repartirent qu'au mois d'août sans s'être présentés à la léga-

tion. L'autorisation de faire cette visite fut-elle refusée par le gouvernement chinois? Fut-elle même demandée? C'est ce qu'il serait intéressant de savoir.

Ce qui est certain, c'est qu'un pareil état de choses est absolument irrégulier. « Peuton appeler relations diplomatiques, écrivait alors M. de Montmorand, ministre de France à Pékin, ce qui se passe actuellement entre la Chine et TÀnnam? Les rois de l'Ànnam reçoivent l'investiture de l'empereur du Céleste-Empire, et plusieurs sont venus eux-mêmes à Pékin pour se faire sacrer par lui. Tous les trois ans ils envoient un tribut apporté par une ambassade qui se présente, non à l'empereur lui-même, mais au tribunal des rites, après force génuflexions et prosternements. Le tribut n'est ni volontaire, ni au choix des rois de l'Annam : il est déterminé d'avance, et la qualité aussi bien que la quantité de chaque chose sont fixées par des décrets impériaux. » M. de Montmorand aurait pu ajou-

ter que, d'après les traditions d'une étiquette séculaire, si un roi d'Annam venait aujourd'hui à la cour de Pékin, il pourrait tout au plus prendre place après les princes de second ordre, et qu'il devrait, comme eux, s'agenouiller devant l'empereur1.

Du moment qu'on fermait les yeux sur l'envoi d'ambassades annamites à Pékin, et qu'on ne prenait pas soin d'en fixer à l'avance la nature et les conditions, on devait s'attendre à ce que, à la première occasion, le gouvernement impérial s'ingérât d'une façon plus ou moins directe dans les affaires du Tonkin. Un passage de la Gazette officielle, en date du 11 décembre 1879, montre ce qu'il pensait alors à cet égard :

« Ly-Yung-Choï avait réuni des malfai-

i. Lo roi Nguyên-Ouâng-Tông , étant venu en 1791 à Pékin pour y présenter ses hommages à l'empereur Khiên- Long, prit place entre les princes du premier rang et ceux du second. Son prédécesseur, Si-Ouri-Ki, qui s'était réfugié à la cour de Pékin après avoir occupé le trône d'Annam, ne fut admis à porter que le bouton do mandarin de 4« classe.

« teurs et fomenté des troubles; aussi la « Cour dut-elle ordonner aux troupes im- « périales de marcher contre lui. Elles se « sont acquittées de leur tâche avec rapi- « dite et avec succès ; elles se sont empa- « rées du coupable vivant; force est donc « restée aux lois de la Chine. De plus, le « calme est du même coup rétabli chez « ceux que notre investiture rend nos vas- « saux. *

Cette dernière phrase est en opposition absolue avec le traité de 1874-, qui a été officiellement notifié au gouvernement impérial et contre lequel il n'a jamais protesté. Aussi pensons-nous qu'il s'agit surtout, pour la cour de Pékin, d'une question de tradition et d'étiquette. Nous ne demandons pas mieux que de ménager ses susceptibilités; nous ne verrions pas grand inconvénient à respecter ses relations séculaires avec l'Annam, mais à la condition que le caractère purement honorifique de ces relations fût bien établi. A ce point de vue, nous pou-

vons faire notre profit de la déclaration contenue dans la Gazette de Pékin ; il est nécessaire qu'elle ne puisse plus se reproduire.

Quant à l'intervention des troupes impériales au Tonkin, certaines personnes l'expliquaient en 1879 par la présence des rebelles chinois dans ce pays : les Chinois, disaient - elles, combattent des Chinois; c'est leur affaire. Mais, outre que cette doctrine est contraire au droit des gens, il était fort imprudent de laisser cette intervention se prolonger outre mesure et se renouveler à diverses reprises ; car une opinion s'était fait jour qui n'était pas à dédaigner : c'est que l'Annam, au lieu d'accepter notre protectorat, devait se donner à la Chine. Cette théorie était, dit-on, soutenue et propagée par un homme de mérite, M. Palgrave, consul d'Angleterre à Bangkok. Après nous être engagés à donner à l'Annam l'appui indispensable pour maintenir dans ses États l'ordre et la paix, et en avoir fait l'objet

d'une clause spéciale, nous ne pouvions plus abandonner à d'autres une prérogative aussi importante sans ruiner nous-mêmes notre autorité et notre crédit dans tout l'extrême Orient et sans nous préparer de graves difficultés pour l'avenir.

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