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CHAPITRE IV

Le commandant Rivière au Tonkin (2 avril 1882). — Bombardement de la citadelle de Hanoï (25 avril). — Nouvelle intervention de la Chine (juillet-août 1882). Caractère de cette intervention.

Dès 1880, le gouvernement français avait ' senti la nécessité d'en finir : il résolut de présenter au Parlement un projet de loi portant ouverture de crédits supplémentaires au ministère de la marine et des colonies pour le développement de notre occupation au Tonkin; mais ce projet, primitivement préparé pour nous permettre d'exercer sur ce pays une action militaire effective, et qui portait alors une augmenta-

tion de crédits de plus de 10 millions, fut réduit, en juillet, lors de sa présentation à la Chambre, à la somme de 2,487,851 fr. Dans la pensée du gouvernement, ce dernier crédit était destiné simplement à augmenter nos forces navales au Tonkin, afin de poursuivre la piraterie et d'assurer la sécurité des transactions et des communications. C'est ce projet de loi, ainsi modifié, qui fut adopté par la Chambre des députés le 22 juillet 1881, sur le rapport de M. Antonîn Proust, et malgré l'opposition très vive de M. Georges Périn, qui avait déjà combattu le traité de 1874 à l'Assemblée nationale. La cour de Hué fut prévenue que nous allions renforcer nos garnisons au Tonkin, mais que, d'ailleurs, ces mesures préventives ne modifieraient en rien nos relations avec elle.

M. le commandant Henri Rivière arriva à Hanoï le 2 avril 1882. 11 avait 450 soldats d'infanterie de marine, 20 artilleurs de marine, 20 tirailleurs indigènes, 130 marins,

7 pièces de canon et 3 canonnières. Le lendemain et le surlendemain il échangea des visites courtoises avec le commandant de la citadelle, puis il fit remettre au gouverneur de la province une lettre disant en substance : « M. le Gouverneur de la Cochinchine m'a envoyé au Tonkin pour y renforcer la garnison de Hanoï ; cette garnison a été doublée. Le gouvernement français et le gouverneur de la Gochinchine ont quelques motifs de plaintes contre le gouvernement annamite. Sans parler du domestique de M. Rheinart, un fait plus grave s'est passé dernièrement : un savant français, M. Fuchs, n'a pu débarquer au village de Mong-Caï, qu'occupent les Drapeaux- Noirs. Luu-Vinh-Phuoc a fait braquer un canon contre le canot et a répandu sur les rives des hommes armés de fusils. C'est là une offense contre la France, car l'embarcation avait le pavillon français, et c'est aussi une offense au gouvernement de l' Annam, qui est l'ami et l'allié de la France,

car il est dit dans les traités que les deux pays se prêteront un mutuel concours. Or, le gouvernement annamite a répondu qu'il ne pouvait rien contre les Drapeaux-Noirs, envers lesquels il était d'ailleurs engagé par quelques services qu'ils lui rendaient. Dès lors la France a eu le devoir de protéger elle-même ses nationaux et ses voyageurs et de prêter à son alliée des moyens d'action que celle-ci n'avait pas. Voilà pourquoi la garnison de Hanoï a été augmentée. »

L'arrivée de nos soldats causa une vive alarme parmi la population. Le commandant de la citadelle en fit fermer les portes devant nos officiers qui, la veille encore, la traversaient librement. M. Rivière réclama avec courtoisie contre cette mesure, qui néanmoins ne fut pas rapportée. Le gouverneur de la province ne lui rendit pas sa visite. Les Annamites commencèrent des travaux de défense, et les poussèrent plus vivement chaque jour.dë la façon la moins

déguisée, malgré ses avertissements. Le 6 avril, le gouverneur notifiait au commandant Rivière qu'il se faisait des mouvements de troupes, mais que c'étaient là des mouvements d'usage pour les changements de garnison, et que nous ne devrions pas nous en formaliser. Ces préparatifs étaient sans grand inconvénient tant que les Annamites seuls s'en mêleraient ; mais qu'un aventurier européen vînt à leur aide, la face des choses pouvait changer. D'autre part, les Drapeaux -Noirs pouvaient nous attaquer, les lettrés se jeter sur les chrétiens et les massacrer, comme en 1874. La citadelle continuait de se remplir et de se fortifier, il se faisait dans les provinces de grandes levées d'hommes et de nombreux préparatifs; cet état de choses ne pouvait se prolonger qu'au détriment de notre influence.

Le 25 avril au matin, le commandant Rivière adressa au gouverneur provincial un ultimatum, lui demandant de faire éva-

cuer la citadelle par ses troupes et d'en ouvrir les portes : si, à 8 heures du matin, le gouverneur ne s'était pas rendu auprès de M. Rivière, celui-ci se verrait obligé d'attaquer immédiatement les remparts. Il s'engageait d'ailleurs, après avoir mis la citadelle hors d'état de nuire, à la rendre au bout de trois jours avec ses magasins, établissements, logements, et la plus grande partie de son enceinte. Rien ne devait être changé dans l'administration intérieure de la province; la citadelle, sans cesser d'appartenir à l'Annam, cesserait seulement d'être pour nous un sujet de défiance. « Si vous acceptez ces conditions, disait en terminant M. Rivière, la bonne harmonie sera rétablie entre nous, et votre arrivée à 8 heures au consulat prouvera que vous voulez la paix et la concorde. »

A 8 h. 1/4, le gouverneur n'étant point venu, nos trois canonnières, la Fanfare, la Massue et la Carabine, commencèrent le bombardement; à 10 h. 45, on donna l'as-^

saut par escalade; à 11 h. 45, la citadelle était prise; nous avions 4 blessés, non grièvement, dont le chef de bataillon de Villers. Sur les 4 à 5,000 Annamites qui se trouvaient dans la citadelle, il y eut 40 tués et 20 blessés. Le gouverneur de la province se coupa la gorge.

La position de ces mandarins n'est pas tenable : d'un côté, ils ont une lourde responsabilité à l'égard de leur gouvernement ; de l'autre , ils nous connaissent peu, et n'ont aucune confiance en nous. Ils craignent, en restant désarmés, d'être victimes d'un coup de main qui leur coûterait la vie, soit qu'ils se suicident, comme le gouverneur de Hanoï, soit qu'ils attendent la condamnation qui les frapperait sûrement; ils jugent moins dangereux de se mettre en état de défense. Mais, de notre côté, nous ne pouvons pas nous laisser surprendre : de sorte que tout le monde se trouve dans une fausse position. Un protectorat nettement défini pourrait seul y

mettre un terme, et les mandarins euxmêmes ne tarderaient pas à en sentir les bienfaits.

La prise "de Hanoï a été diversement appréciée, à Saigon et à Paris. Pour nous, nous estimons que ce fut une faute, imputable, non au commandant Rivière, mais aux indécisions et aux atermoiements de notre politique. En effet, du moment qu'on se décidait à agir, il ne fallait pas procéder par demi-mesures, exaspérer les Annamites par des coups de force avant d'avoir un traité en poche, exposer quelques soldats au Tonkin sans frapper du même coup l'Annam à la tête, c'est-à-dire à Hué. Pour cela, il suffisait de bombarder les forts du Thuân-An, qui commandent l'entrée de la

rivière de Hué : aux premiers coups de canon, Tu-Duc, effaré, eût signé tout ce qu'on eût voulu, et la Chine n'aurait pas eu le temps d'intervenir. Tant que nous n'adopterons pas cette méthode, qui est d'une simplicité enfantine et d'un succès certain, nous nous créerons comme à plaisir des difficultés sans cesse renaissantes.

Le commandant Rivière, lui, n'a pas pu faire autre chose que ce qu'il a fait, et l'on ne pourra jamais faire autre chose au Tonkin tant que notre situation ne sera pas définitivement réglée à Hué.

Il y a une analogie frappante entre son expédition et celle de Francis Garnier; mais la mort de Garnier est surtout imputable à l'esprit aventureux, à l'ardente jeunesse de ce brillant officier, tandis que celle de Rivière l'est surtout à l'opposition que les projets de M. l'amiral Jauréguiberry ont rencontrée auprès du pouvoir exécutif en décembre 1882.

Garnier, lui aussi, était arrivé à Hanoï en 1874 avec les intentions les plus pacifiques; il y était allé à son corps défendant, sur les ordres de l'amiral Dupré, prévoyant qu'une mission toute diplomatique et scientifique tournerait trop facilement en expédition militaire; lui aussi, il avait dû s'emparer de Hanoï; seulement, il avait commis l'imprudence de s'étendre trop loin, de disséminer ses forces, et cette conquête éphémère n'eut pas de lendemain. Rivière profita de l'expérience; il ne recommença point ce roman de chevalerie qui nous avait coûté si cher. Au lieu de se laisser griser par des succès trop faciles, il rendit de véritables services par sa modération; il se montra plus pratique.

Après avoir été obligé de couper court à des préparatifs qui étaient une marque de défiance, une menace, et qui eussent pu rendre la citadelle de Hanoï plus que gênante, il la remit démantelée aux mains du gouverneur, fit remplacer le drapeau fran-

çais par le pavillon annamite, et garda seulement la pagode, afin de s'assurer contre une arrivée subits de Hoang ou des Drapeaux-Noirs. Il convient de dire ici que les pagodes sont, comme nos églises du moyen âge, des édifices mi-religieux, mi-laïques, où les réjouissances profanes alternent avec les cérémonies du culte : aux jours de fêtes, elles servent de salles de festin aux notables; on y joue des pièces de théâtre, des drames héroï - comiques qui durent quelquefois plusieurs jours comme nos anciens mystères; c'est une série de déclamations, de chants, de danses et de combats, où se retrouve en sa complexité le génie de cette race. Nous n'avons donc pas commis une profanation en occupant la pagode de Hanoï.

Le commandant Rivière se garda d'intervenir dans la direction des affaires civiles (nous ferons bien d'observer toujours cette règle); il laissa l'administration aux mandarins. Il se réserva seulement, le cas

échéant, la haute police sur la région où il était en mesure de l'exercer efficacement, et constitua une cour martiale chargée de juger tous les crimes et'délits commis contre la France.

Notre consul prit en main les douanes; à vrai dire, il n'y introduisit qu'une interversion des rôles: jusque-là, c'étaient nos agents qui contrôlaient la recette et les mandarins qui l'encaissaient; ce sont maintenant les mandarins qui la contrôlent et nos agents qui l'encaissent. Les mandarins sont tenus chaque jour au courant des opérations et touchent par nos mains l'intégralité de leur solde. Au moment où nous mîmes la main sur la douane de Hanoï, l'encaisse n'était pas ce qu'elle eût dû être: les autorités annamites en avaient enlevé une partie avant que les comptes fussent arrêtés et réglés. D'ailleurs, on nous devait encore 70,000 francs pour l'année 1881.

Il fut ouvert, sur les ordres du gouverneur de la Cochinchine, sous le titre de « Budget

local du Tonkin », un compte spécial comprenant toutes les opérations faites en dehors du budget de l'État; un aide-commissaire fut chargé de la gestion de ce budget local. Les recettes se composent du produit des douanes, des amendes et confiscations, des fonds et denrées trouvés dans les citadelles, et du produit des ventes faites par nos soins au profit du trésor royal.

La nouvelle de la prise de Hanoï émut fort, au premier moment, la cour de Hué. Tu-Duc consulta les hauts fonctionnaires sur le parti à suivre : la majorité opina pour la lutte. Les plus belliqueux étaient le ministre des finances, celui de la guerre, et Hoang, naturellement. Le ministre de la guerre se rendit à Thuân-Ân pour y diriger des tra-

vaux de défense (d'ailleurs de valeur à peu près nulle), destinés à garantir les approches de la capitale; les villages furent réquisitionnés pour fournir des bambous et des pierres destinés à renforcer les barrages des rivières et à en faire de nouveaux^ les troupes furent mises sur une sorte de pied de guerre. Les chrétiens tremblaient; M. Rheinart put craindre une rupture.

Hoang, posté à la forteresse de Sontây, disposait de nombreux radeaux incendiaires sur le fleuve et annonçait l'intention de descendre à Hanoï. De son côté, le gouverneur de Nam-Dinh faisait construire des barrages pour couper nos communications avec la mer, et recrutait des mercenaires chinois. Ces bandits, expulsés de leur pays,

la plupart pour affiliation aux sociétés secrètes ou pour participation à des crimes de droit commun, portaient partout le désordre.

Cependant le roi, qui, plus sage ou plus timoré que ses ministres, n'avait pas

cessé de vouloir la paix, avait dépêché deux envoyés royaux auprès du commandant Rivière : ils arrivèrent à Hanoï le 10 mai. Caes mandarins ayant enjoint au gouverneur de Nam-Dinh de cesser ses préparatifs, celui-ci répondit qu'il n'était pas sous leurs ordres et qu'il n'obéirait qu'au général en chef Hoang. Le gouverneur de Bac-Ninh, également très hostile aux Français, ne se montrait pas plus circonspect. Donc, de deux choses l'une : ou le gouvernement annamite envoyait dans les provinces des instructions différentes de celles qu'il faisait connaître à Hanoï, ou il n'était plus en état de faire exécuter ses ordres : il faisait preuve, ou de mauvaise foi, ou d'impuissance. On voit

par là la confusion qui règne dans les es-

prits: les mandarins ne s'accordent pas entre eux sur la politique à suivre à notre égard, et le pays tombe en décomposition. Chaque gouverneur de province agit pour son compte particulier : l'un nous accable de protestations amicales, l'autre s'entoure

de Drapeaux-Noirs et ne cache pas sa haine. Nous seuls pouvons mettre fin aux tiraillements qui épuisent ce malheureux pays.

Voici un petit fait qui prouvera tout ce que nouspourrions y faire : le commandant ayant expédié des canonnières en reconnaissance sur le fleuve à quelque distance seulement de Sontây, cette simple démonstration nous valut le surlendemain 1,000 piastres de recette à la douane, et de nombreuses jonques, rassurées contre les pirates, se hasardèrent aussitôt à descendre à Hanoï. Ce que voyant, le commandant mit ensuite un petit poste au confluent du fleuve Rouge et de la rivière Glaire; c'est en effet un des points d'où nous devrons rayonner quand nous serons définitivement installés sur tout le

cours du fleuve.

Enfin, dans la seconde quinzaine de mai, Tu-Duc donna des ordres formels pour que les travaux de défense, les barrages, etc., fussent arrêtés, ainsi que l'appel des réserves, et commanda au chef des Dra-

peaux-Noirs d'aller poursuivre les pirates chinois. (Luu-Vinh-Phuoc, d'ailleurs; ne quitta Laokây que dans les premiers jours de juillet.)

Ainsi, vers la fin de mai 1882, les dispositions de la cour de Hué semblaient assez satisfaisantes; M. Rivière, fidèle à son habile politique, n'avait pas cessé d'entretenir les meilleures relations avec les envoyés royaux : il était permis d'espérer que le gouvernement annamite, se conformant enfin aux traités et se voyant impuissant à rétablir Tordre, nous prierait de le faire à sa place. Mais son désir de conciliation n'était qu'apparent, et un revirement soudain se préparait.

Dès le -20 tuai. Tu-Duc avait envové à Canton un fonctionnaire porteur d'une lettre pour le vice-roi '. Le 30 juin, le gouverneur vin Yun-nan annonçait, par une proclamation adressée aux Tonkinois, qu'un corps d'armée chinois allait de nouveau pénétrer dans leur pays pour chasser les bandes de pillards, et engageait les Annamites à s'enrôler parmi les troupes impériales. Dans le courant de juillet, des soldats chinois en assez grand nombre étaient échelonnés le lofig de la frontière sur le territoire anna- BBËte; les garnisons de la frontière du Tonk£a étaient reuforcées; 500 hommes dé-

Ytue-rois. sont lo* j?> marieur* -pu l'iuiinîstrej:

barquaient à Pakoï. En même temps, l'empereur nommait vice -roi par intérim du Yun-nan et du Koueï-Tcheu, le gouverneur de la province de Fou-Kieû, Trên-Yu-Yu, un fonctionnaire à poigne, un soudard, antieuropéen déclaré, celui-là même qui avait laissé massacrer Margary à Monuyne, s'il n'en avait pas donné Tordre. Le 19, le courrier de Saigon emportait en Europe quatre officiers de la marine chinoise qui allaient chercher en Allemagne deux cuirassés commandés Tannée précédente; enfin, la Gazette officielle de Pékin publiait Tordre de départ d'un amiral chinois chargé d'une mission pour Hué. De son côté, le gouvernement annamite, qui avait, quelques jours avant, manifesté le désir de régler la situation anormale où nous nous trouvions, se retournait tout à coup et refusait de poursuivre les négociations.

Le 2 août, on lisait dans leNorth China Daily News: « On annonce que le commandant en chef de Huang-Teng a reçu Tordre

d'armer des troupes pour venir en aide à l'empereur d'Annam contre la France. Si cette nouvelle est exacte, une crise est imminente. » Le Chen-Paô, gazette de Shangaï, disait, à la date du 3 août : « Les journaux européens (de Shangaï) contiennent la nouvelle que la Chine a donné ordre au vice-roi de Canton de se mettre à la tête de ses troupes et de se rendre en Annam pour en expulser les Français. Nous n'avons pas encore vu eu Chine de dépêche explicite à ce sujet. Nous n'osons donc affirmer ni la vérité ni la fausseté de cette nouvelle; mais si celle-ci est vraie, ce sera là l'origine d'un conflit entre la Chine et la France. » Le 1 1 août, la même feuille publiait un article intitulé : Navire de guerre chinois envoyé en Annam, et dont voici un extrait : « Secourir ceux qui sont dans le malheur, dit-on, montre que Ton a bon cœur ... A cause de la position difficile où se trouver Annam, les hautes autorités de Sou-tchéou ont invité le commissaire impérial Li, chargé de la

direction de l'arsenal, à envoyer le plus tôt possible le navire Feï-Yun (nuage volant) en Annam pour y stationner, être prêt à tout événement et pouvoir porter secours s'il est besoin. Nous apprenons qu'au moment de partir, le commandant de ce navire a reçu des instructions secrètes disant en substance : que, vu les affaires militaires qui avaient récemment eu lieu en Annam, on craignait beaucoup que les rebelles indigènes ne profitassent de la conjoncture pour se soulever ; que, de plus, les affaires extérieures (c'est-à-dire les affaires avec la France) n'étant pas encore fixées, s'il y avait encore des troubles à l'intérieur, les troupes annamites, en trop petit nombre, n'auraient pas le temps de faire face à tout; qu'en conséquence, il était ordonné à ce navire de guerre de se rendre en Annam à toute vapeur pour montrer le pouvoir de la Chine. D'ailleurs, ce navire pourra aussi protéger les frontières de la province chinoise du Kouang-Si, etc.. De la sorte, l'envoi

de ce navire peut être utile à plusieurs points de vue. Il y a des gens qui disent que l'attaque et la prise de Hanoï sont considérées par la Chine comme des événements importants qui ne peuvent que nuire à TAnnam et que, pour cette raison, on a ordonné à ce navire de se .rendre dans ce pays pour agir suivant les circonstances. Les Chinois, certes, espèrent beaucoup que cette assertion est vraie, mais les gens d'expérience se gardent bien de l'admettre; si, en effet, on voulait arranger cette affaire, ce n'est pas un seul navire dç guerre qui serait à même de la régler. Cela prouve donc que cette dernière assertion est peu fondée. »

En fait, aucun navire ne partit de Shangaï; mais plusieurs canonnières chinoises, armées de canons Armstrong, arrivèrent de Pakoï dans les eaux du ïonkin, et les troupes impériales occupèrent Mong-caï, dans le golfe, et Thaï-Nguyên, à 30 milles de Thuân-Quân (qui est sur la rive gauche du fleuve Rouge). Le 10 août, huit jonques,

portant 400 Chinois réguliers, descendirent de Laokây, sans inquiéter le moins du monde les Drapeaux-Noirs, jusqu'à Thuân- Quân, d'où ils pouvaient communiquer facilement avec Thaï-Nguyên. De là, enfin, les Impériaux passèrent sur la rive droite, et vinrent s'établir à Hung-Hoâ et à Sontây. Ainsi, à la fin d'août, la Chine occupait toutes les places du Tonkin septentrional et les deux rives du fleuve» Sur ces entrefaites, le ministre des affaires extérieures de Hué communiqua à M. Rheinart une copie de la proclamation du gouverneur du Yun-nan et le prévint que les troupes chinoises auraient probablement à venir « chercher des approvisionnements » dans notre voisinage. Le gouvernement annamite se rendait donc ouvertement complice de cette impudente violation des traités. Quelques jours après, le gouverneur de Hanoï 'écrivait au commandant Rivière:

a Je ne suis plus le maître de l'administration de ma province. Les Chinois sont

puissants; je vous prie de leur laisser le champ libre. »

La situation devenait grave. Déjà deux jonques annamites prêtées par les gens de Sontây, et montées par 25 Chinois réguliers armés, avaient passé devant notre poste de la rivière Claire. Notre commandant, isolé avec sa petite troupe, au milieu d'une armée ennemie, sentait le cercle se resserrer chaque jour; il avait Tordre d'éviter tout conflit, et ne pouvait par consé-

quent se dégager ni en avançant, ni en reculant. Les Chinois, sous prétexte de venir réquisitionner des vivres auprès de nos postes, pouvaient d'un instant à l'autre faire surgir une difficulté : la moindre rixe eût mis le feu aux poudres; c'était la plus vive espérance des mandarins annamites.

Le 22 novembre, douze soldats chinois armés abordèrent à la douane de Hanoï; M. Rivière les fit arrêter, puis, sur la demande du gouverneur annamite, relâcher presque aussitôt.

Le général en chef chinois chargé d'opérer dans la province de Hanoï, Hoang- Kul, eut l'audace de faire afficher sur les murs de la ville des proclamations revêtues de ses armes, dans lesquelles il annonçait la capture du chef des Cinq-Couleurs, Luc-Chi-Binh, et son intention de poursuivre à travers tout le pays, même « dans les villages et les villes », les débris de cette bande. Le commandant Rivière enjoignit aussitôt au gouverneur annamite de faire enlever ces placards, le prévenant que s'il refusait, il les ferait enlever etiam manu militari; celui-ci s'exécuta sur-le-champ.

Notons, d'ailleurs, que les troupes chinoises, au lieu de poursuivre les Drapeaux- Noirs conjme l'avait annoncé officiellement le gouverneur du Yun-nan, vivaient en parfaite intelligence et agissaient de concert avec eux. Ces brigands gardaient Sontây, et leur chef Luu-Yinh-Phuoc continuait à vivre en paix à Laokây, à côté des Impériaux et sous leurs ordres.

On se tromperait si Ton considérait cette nouvelle expédition chinoise, qui s'est transformée en véritable invasion, comme le résultat du bombardement de la citadelle de Hanoï par le commandant Rivière. La demande de secours de Tu-Duc ne fut que l'occasion, car, dès le mois de janvier 1882, le gouvernement chinois avait projeté d'occuper par des postes les provinces annamites situées entre la frontière, le delta et le fleuve, afin de former comme un tampon entre nous et l'empire. C'est ce qui ressort d'un rapport adressé à l'empereur par le gouverneur général du Kouang-Si, et c'est ce plan qui a été mis à exécution.

La Chine redoute avant tout le voisinage d'une puissance européenne. C'est afin d'ajourner cette éventualité qu'elle réclame

son droit de suzeraineté, essayant de faire des régions vassales comme des cordons sanitaires, des zones neutres. En affirmant ce droit par la présence de ses garnisons, elle espérait simplement provoquer l'intervention de telle ou telle de nos rivales européennes. La prise de la Basse-Cochinchine a été acceptée avec indifférence: le matelas était encore assez épais; mais notre présence au Tonkin sera considérée comme une calamité, parce que nous deviendrons les voisins immédiats de l'empire.

D'ailleurs, le gouvernement chinois s'est bien gardé d'agir directement et ouvertement, car il se sait incapable de soutenir la lutte. Le vice-roi de Canton, les gouverneurs du Yun-nan et du Kouang-Si paraissent intervenir pour leur propre compte; le gouvernement s'est réservé de les désavouer au cas où ils ne réussiraient pas.

De son côté, le vice-roi de Canton, en même temps qu'il poursuit cette œuvre politique au profit de son pays, poursuit une

entreprise commerciale et financière pour son compte personnel. Voici comment.

On n'ignore pas que les vice-rois qui gouvernent les provinces du Céleste Empire sont fort indépendants, que le ministère est souvent obligé de compter avec eux, et même d'en passer par leurs volontés. Or, le plus influent de ces gouverneurs généraux est précisément celui de Canton: il est, à Tlieure qu'il est, avec Li-Hung- Chang, vice-roi du Pe-Tchih-Li, l'homme le plus puissant de la Chine1. Il est, avec plusieurs autres hauts fonctionnaires, à la tête d'une grande Compagnie commerciale chinoise qui possède 40 navires à vapeur et qui a traité avec l'Annam pour le transport du riz à Thuân-An; lui-même possède, dit-on, plusieurs vaisseaux. On a profité de la minorité de l'empereur pour acheter cette flotte marchande, en tout ou en partie, avec les deniers de l'État; et les

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