AVANT-PROPOS
La question du travail, a dit quelqu'un, c'est toute la Révolution.
Ce sera aussi la clôture définitive de Tère des révolutions et rinauguration de celle du progrès pacifique, le jour où elle aura reçu sa solution vraie et légitime, c'est-à-dire de tout point conforme à la JUSTICE.
Il ne faut pas s'y tromper , la question du
travail est le fond réel du débat qui, sous des
formes diverses, se trouve engagé partout, à l'heure qu'il est, au sein des sociétés civilisées,
A vrai dire, en y regardant bien, l'on reconnaîtrait qu'il en fut à peu près ainsi dans tous les temps : il s'est agi toujours, en effet, de
savoir QUl^ TRAVAILLERA , Ct A QUELLES CONDITIOIVS,
pour l'entretien de la collectivité.
L'esclavage, le servage, le salariat, telles ont été les solutions successivement données à cette grande et vitale question du travail : solutions qui toutes les trois blessent, — dans une mesure très-différente à la vérité j — mais enfin qui blesçent la justice, ainsi que la dignité humaine.
L'esclavage, violation extrême du droit, abus le plus énorme de la force, l'esclavage a eu néanmoins des défenseurs et des apolo^stes parmi les plus éminents esprits^ les Aristote, les Platon, par exemple, tant qu'on • n'était pas arrivé à concevoir que la société pftt se passer de cette coutume oppressive et inique^ •*-' Personne aujourd'hui n'oserait s'en faire ouverte ment le champion.
Autant Ton en pourrait diie du servage, qui Yt^nt d'être aboli, -même en Russie, par un ukase du czar.
Le salariat, troisième mode ou régime du travail, reste donc seul en cause désormais, du moins chez les peuples civilisés.
Le vice essentiel du salariat, au point de vue de l'équité d'abord, n'est encore aperçu que d'un petit nombre d'hommes éclairés; mais il est senti instinctivement par la masse de ceux qui sont réduits, pour vivre, à travailler pour le compte d'autrtii.
Cette masse qui, tout en se donnant beaucoup de peine, tout en accomplissant dans l'œuvre commune les plus rudes tâches et les plus rebutantes, les véritables corvées, ne cesse pas d'être toujours besoîgneuse et souvent dénuée, cette masse du prolétariat sent fort bien qu'elle est victime de conditions à peu près inéluctables, de certaines dispositions de notre mécanisme social contre lesquelles, même après le grand coup porté aux privilèges par la révolution de 4789^ il lui est, sauf très-rare exception, im-
possible de réagir avec succès. Triste et décourageante vérité qu'expriment ces dictons populaires : Les gros mangent les petits ; — La pierre va toujours au tas, et que redit en d'autres termes un poëte qui fat sympathique aux souffrances de la classe inférieure :
Pour s'en tenir au lot que vous lui faites.
Ce pauvre peuple a besoin de chansons.
Au lieu de chansons, comme au temps du Mazarin ou de Béranger, on lui fabrique de nos jours (mais en pure perte, car il ne les lit pas) de savants traités d'économie politique et de gros rapports de commissions parlementaires, à l'effet de lui prouver, à ce brave peuple, par raison démonstrative, qu'il est, ina foi, très-bien loti et que, s'il ne se trouve pas heureux comme cela, c'est qu'il y met de la mauvaise volonté* 11 n'aurait d'ailleurs, ajoute-t-on, qu'à se montrer plus assidu au travail, moins ami du cabaret, plus économe en un mot et plus rangé, pour arriver sans faute au bien-être, au patronat, à la fortune...
Le but, non dissimulé, de tout ce beau rai-
sonnement, c'est d'établir qu'il n'y a rien à redresser dans notre mécanisme industriel, et que la misère, s'il y en a encore, ce qui ne saurait être nié, provient uniquement de la faute de ceux qui la subissent et qui, partant, l'ont méritée. Fermer son âme à la pitié , dispenser son esprit de toute recherche de combinaisons meilleures et plus conformes au bien général, telle est la conséquence logique et naturelle de cette manière de voir qui est en très-grande faveur dans les régions officielles et dans les hautes couches sociales. Contre ces apologies d'un état de choses qui traîne avec lui tant de soufiFrances et de désastres; qui, malgré le prodigieux accroissement de puissance productive mis, de nos jours, par la science aux mains de l'agriculture et de l'industrie, perpétue l'antique misère, en y ajoutant la plaie du moderne paupérisme; — qui, isous le nom menteur de libertë du travail, opprime et spolie les travailleurs d'une part, et condamne d'autre part à de continuelles angoisses les patrons, les capitalistes commanditaires du travail; qui fait, en un mot,
le supplice des uns et des autres et produit entre eux ces défiances , cet antagonisme croissant^ constaté par les documents mêmes de Tenquêteparlementaire sur la condition des ouvrier»; contre les impudentes apologies de cet état de guerre industrielle, — le vrai 'giril soaai,-«^qui tendent à le perpétuer et à Taggraver, je ne cesserai de protester, pour ma part, au nom de la vérité et de la justice, comme dans l'intérêt bien entendu de l'ordre et de la paix publique.
L'occasion de le faire m*a été fournie par le Rapport de M. Ducarre au nom de la commission ff enquête sut les eonditîons du tratatl en France^ commission qui avait été nommée avec une certaine solennité par l'Assemblée nationale, en vue surtout de Teffet à produire sur l'esprit de la classe ouvrière. Or, il est arrivé que le Rapport le plus important de la susdite commission^ celui qui traite de la question des salaires et dés rapports entre ouvriers él patrons^ n'est pas autre chose qu'une fin de non-recevoir absolue, opposée aux réclamations des travailleurs salariés et à leurs légitimes aspirations vers un meilleur et plus
éqni table régime de T industrie. Ce régime aurait pour objet essentiel d'établir des garanties contxe le chômage et contre rabaissement excessif des salaires, en même temps qu'il donnerait aux patrons et aux possesseurs des capitaux une sécurité dont l'absence ^ de plus en ' plus sentie, devient pour eux un vrai tourment et leur assombrit l'avenir des plus sinistres prévisions. Cet état mental d'une grande partie de la classe riche et aisée est ce qui a fait^ depuis 1848, la force de la réaction politique et cléricale. C'est là ce qui, au grand dommage de la France et du progrès régulier, a jeté cette classe à un moment dans les bras d'un César d'aventure, et lui a fait ensuite appuyer tous les empiétements de l'ultramontanisme sur nos institutions civiles.
Pour revenir à l'œuvre issue des délibérations de la commission parlementaire du travail, elle eût ajouté encore à l'impopularité de l'Assemblée qui vient de finir, si conformément an voeu de VEconomiste français^ journal qui applaudit dans le Rapport de M. Ducarre ses pro-
près doctrines^ ce Rapport avait été répaûdu parmi les ouvriers.
Mais, dira-t-on, cette Assemblée qui, malgré tout le mauvais vouloir de sa majorité pour la république, a fini cependant par la proclamer, — à contre-cœur et de très-mauvaise grâce il est vrai, — cette Assemblée n'existe plus, ni par conséquent sa grande commission du travail dont plusieurs membres, à commencer par le rapporteur M. Ducarre, n'ont point été réélus. A quoi bon discuter désormais l'œuvre mortnée d'une législature morte?
Distinguons : oui, l'Assemblée nationale de 1871, malgré la ténacité acharnée avec laquelle elle se cramponnait à la vie et au pouvoir, a dû enfin lâcher prise ; elle à pu entendre la nation, qui avait hâte d'être délivrée d'une tutrice incommode et revêche, entonner à ses obsèques un Libéra pas du tout larmoyant. — Mais quant aux doctrines économiques de sa commission du travail, ce n'est pas du tout le cas de dire : Morle la bêUj mort le venin. Non, ces doctrines subsistent; elles sont en grand honneur chez la
plupart de nos hommes d'Etat, chez ceux mêmes du parti républicain ; elles trônent à l'Académie des sciences morales et politiques, corporation (soit dit sans irrévérence envers les hommes de mérite qui en font partie) routinière, exclusive, qui, en philosophie et en économie sociale, a son orthodoxie à laquelle il faut, sous peine d'ostracisme, conformer tout ce qu'on- lui adresse. N'était que le cœur lui manque et qu'une certaine pudeur ou plutôt encore la crainte de l'opinion l'arrête, volontiers l'Académie formulerait aussi son Syllabus qui ne serait guère plus libéral dans son genre que celui du Vatican.
En dépit de tous les sophismes de l'économie politique orthodoxe, proclamons-le bien haut : Il n'y a qu'un moyen de remédier efficacement aux maux de la société , c'est la pratique universelle de la justice, en commençant par la sphère du travail. Or, ce qu'ici la justice exige, c'est que l'échange de valeurs égales contre valeurs vraiment égales y devienne en réalité la
règle ; c'est que le travailleur obtienne en rému-
nératioD, Téquivalent de ce qu'il aura mis utile* ment dans i&on œuvre de.fbrce^ d'intelligence et d'attention : cela n*est possible^ on peut l'affirmer, qtie 8oug le régime de rASsociAtioN, ététidn successivement à tous et embrassant tous les modes d'activité de chacun.
Le principe de justice est blessé toutes les foi^ que des concurrents industriels, placés dans des situations privilégiées, amènent une dépréciation des travaux analogues pratiqués sous Tempire des conditions communes, partant plus onéreuses. Ainsi, par exemple, le travail exécuté dans les prisons par des détenus que l'Etat nourrit, en faisant baisser le prix de Tœuvre similaire exécutée au dehors , devient une injustice au détriment du travail libre ; il fait parmi les ouvriers des besoigneux, des indigents, et par suite il prépare de nouveau gibier de prison.
De même, le travail des jeunes filles des ouvroirs religieux qui sont favorisés par les dons de la charité fait baisser le prix du travail Semblable des ouvrières du dehors. De là des salai-
res insuffisants qui font qu'un grand nombre de jeunes femmes se trouvent réduites à chercher dans la prostitution un supplément au déficit du minimum de subsistance qu'elles ne peuvent obtenir de leur travail*
Chose bizarre , ce qui s'exécute de travail dans les prisons (et cependant l'oisiveté du détenu est un mal y je le reconnais) contribue à faire des voleurs ! Ce qui se fait de couture et autres besognes féminines dans beaucoup d'institutions pieuses, contribue à multiplier les prostituées !
C'est ainsi que dans l'état de choses actuel, les résultats sont presque toujours l'opposé de ceux qu'on avait en vue et qu'avec les meilleures intentions l'on se proposait d'atteindre. En un mot, c'est partout le cercle vicieux.
Et l'on conclurait, avec le rapporteur de la commission d'enquête parlementaire sur la condition des ouvriers, qu'iL n'y a rien a faire ! ! !