RUE DES GRÉS, 1V
Parmi les plus graves sujels auxquels touche rarchéo- 0 logie domine une importante question, tranchée mais non j jugée peut-être. Pleine de péril pour qui veut l'aborder, cette question m'eût trouvé muet, si une conviction mûrie et les nécessités de mes travaux ne m'eussent fait un devoir de parler. Les protestants l'ont prise à la surface, et, V dans un fait sommairement observé, ils ont voulu chercher
des armes contre les croyances des fidèles. J'ose, avec le sentiment de respect qui a toujours guidé ma plume, entreprendre, moi catholique, l'examen du signe de martyre, en dire l'origme et la fortune, et soumettre à une nouvelle étude la question du Vase de sang.
Lorsqu'on descend aux Catacombes, l'âme est saisie par l'image du passé, comme si l'histoire, faite visible, se montrait tout à coup au regard. Dans ces antiques galeries,
le souvenir seul parle au cœur, et la pensée se reporte à Tâge des martyrs. Où sont ces valeureuses victimes T Comment, dans des milliers de tombes, retrouver leurs ossements vénérés ? Telle fut, dès les premières fouilles, la préoccupation des fidèles. On voulut reconnaître un signe, et Ton accepta, ox)mme réels, des fantômes et des apparences. Au temps où se gravaient les planches de Gallonio (t), où Grégaire XIII faisait peindre aux murs de Saint-Étienne-le-Rond les supplices des premiers chrétiens, où la mode, si Ton peut le dire, était à ces horribles scènes, les outils professionnels représentés sur les tombes furent pris pour des instruments de torture, des boisseaux pour des chaudières ardentes (2). Le Monogranmie du Christ, bizarrement interprété, une simple marque de ponctuation familière aux graveurs romains, la Couronne enfin et la Palmft, emblèmes si fréquents sur les marbres, devinrent autant de signes acceptés. Des hommes éclairés s'en émurent, et dans le sein même de l'Église ; un cha-
(1) Trattato de gli instrum^nti di martirio e délie varie manière di martoriare mate da* gentili conlro christiania descritte et intagliate in rame,. opéra di Antonio Gallonio, Romano. Rome, i591,in-4o, avec des cuivres dessinés par J. Gucrra et gravés par Tempesta. Ce livre, dont la vogue fut considérable, a été traduit en laiin et publié de nouveau, trois ans après, avec des gravures en bois. J*en connais cinq éditions. Les plan* ches de la seconde ont été empruntées par Maniachi et pai* Arevalo pour son édition de Prudence.
ifi) Garrucci, //ayio(i/y|?(a, p. 106, 107.
nome et un religieux hésitèrent à se prononcer pour les prétendus engins de supplice (1). On s'expliqua le Monogramme (2) , la Couronne (3) , la valeur graphique des folioles tracées sur les épitaphes, et prises d'abord pour des cœurs blessés (4). La Palme fut étudiée à son tour, et, malgré les efforts de Boldetti, interprète trop absolu d'un décret de la Congrégation des Rites, Papebroch, Mabillon, Fabretti, Arevalo, redressèrent une erreur dont le Pape Benoit XIV constate la disparition (5) .
La lumière se faisait ainsi dans l'archéobgie chrétienne, et chaque jour l'érudition , anéantissant les points douteux, enlevait de sérieux arguments aux attaques de la Réforme.
Parmi les signes observés aux Catacombes, une marque
(i) Boldetti^ Osservazioni , p. 317; Oderici^ Sylloge imcriptUmum, p. 353, 354; cf. Gori, Inscr, etrur., t. 1, p. 377, 378; Bosio, Roma sotterranea, p. 433, et Marini, hcrizioni Albane, p. 189.
(2) Mabillon, De culiu sanciorum ignotorum, édit. de 1705, p. 13; Boldetti, p. 3.37; Zaccaria, Marmora Salonitana, p. xl, n* vi; Cancellieri, Simplicia ed Orse, p. 26; Bened. XIV Opéra, éd. Prati, t. IV, p. 667.
(3) Mabillon, De cultu sanctorum ignotorutny p. 13; R. Rochette> MéfoMires de F Académie des inscriptions, t. XIII, p. 210 et suiv.
(4) R. Rochette, ûl., p. 215; Mabillon, De cultu, p. 77; lier itdieum, p. 140; voir encore, dans Boldetti, p. 237, le Décret de la Congrégation des Rites.
(5) Âcta sanctorum, t. V; Mai, p. 223; De cultu sanct. ignoL, Prsefat. et p. 12; Inscript, domesticœ, p. 555; Ant. med. jEvi, t. V, col. 33, 34, 35; Prudent., ed. Arevalo, p. 1045; De servorum Dei beatilicatione y Bened. XIV Opéra, t. IV, p. 668.
mystérieuse appelait encore Tattention : c'était un vase de verre ou de terre cuite, souvent scellé à l'extérieur des tombes et renfermant une matière colorée. L'œil accusait dans ce dépôt un résidu de sang humain, et l'analyse de Leibnitz confirma l'impression première (1). Venue du docte protestant , la déclaration avait un double prix ; on fut heureux de voir enfin naître un plus solide témoignage, et l'ampoule des Catacombes indiqua dès lors la sépulture des martyrs.
Et pourtant , bien qu'en apparence ce signe subsiste incontesté, plus d'une fois les catholiques se prirent à douter du Vase; son contenu, sa valeur même, furent parfois mis en question. Dans une lettre célèbre sur le culte des saints inconnus, Mabillon établit ses réserves. « n faut, dit-il, qu'à chaque découverte la présence du sang soit nettement constatée (2). » A son tour, M. R. Rochette éprouva le même scrupule ; il se demanda si l'épreuve unique de Leibnitz écartait bien toute objection, si le contenu de l'ampoule des Catacombes était à tout jamais déterminé (3).
Le R. P. Secchi se chargea de répondre (4), 11 réunit les
(1) Fabrelti, InscripUones, p. 555, 556.
(2) De cultu sanctorum ignotorum, p. 17 et 18.
(3) Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XIII^ p. 764 et suiv. (i) Annali délie scieme religiose^ t. XIII, p. 15 à 68.
textes déjà connus, argua de l'aspect du Vase (1), et M* R. Rochette, avec une bonne foi qui l'honore, déclara ses doutes dissipés par l'écrit du savant Jésuite (2).
Mais il est une objection plus grave, car elle attaque en face l'autorité du témoignage même ; je la trouve chez Mabillon et dans ime lettre privée postérieure à ses premières réserves, a Je pourrois, écrit-il à Guillaume de la a Parre, dire beaucoup de choses sur les palmes et sur les « vaisseaux de verre que l'on prétend être la marque la « plus certaine ; mais le respect que j'ai pour le Saint- « Siège et pour la Congrégation des Rites m oblige à tt supprimer ce que j'aurois à dire là-dessus , qui ne se- « roit peut-être pas inutile (3). »
Maratori remarque l'extrême jeunesse de quelques chrétiens qu'on admet comme martps, et s'étonne de ne trouver, avec le Vase qui leur vaut cet honneur, aucune mention de leur sacrifice (4).
Comme lui et comme Mabillon, Marini ne put se dé-
(1) Annali délie scieme reltgiose, 1. XllI, p. 23 et 21.
(3) Ouvrages poslhumes de Mabillon, 1. 1, p. 344, 345, leltre du 12 février 1703.
(4) Novus Thésaurus, 1898, o; 1958, 8; 1959, 2. C'était aussi l'avis de Tillemont {Mémoires pour servir à Vhist ire ecclésiastique y t. V, p. 536). Le savant abbé Cavedoni répond viclorieusemenl à la première des objections [Ragguoglio délie iscri:,ioni crisiianc del Piemonte, p. 21).
fendre du doute. Ses papiers contenaient en ébauche un recueil d'inscriptions chrétiennes. Le cardinal Mai prit soin de les revoir, et les publia dans sa Collection Vaticane. L'œuvre posthume du savant abbé ouvre une classe spéciale aux épitaphes des martyrs, et les marbres à Vase de sang figurent dans cette riche section ; mais le titre même du chapitre témoigne d'une défiance dont l'auteur laisse souvent apparaître la mesure (1). Une expression, un signe, fréquents sur les monuments que j'étudie, le mot depositio, le Chrisme, éveillent tout d'abord ses doutes. Pour lui, le premier exclut la mort violente (2) ; l'autre ne lui est connu qu'après l'ère des persécutions (3). Là, toutefois, rien encore de direct, et Marini laisse à d'autres le facile soin de conclure. Mais un monument se présente devant lequel l'antiquaire se prononce : c'est l'épi taphe d'une enfant morte avant sa septième année. Le père qui la mit au tombeau n'a pu retenir le cri de sa douleur, et l'inscription en a gardé la trace :