D'HISTOIRE RELIGIEUSE
f/ïW L 3mu. 'H^%i, /'^ ilci^Hj
LES ORIGINES DU CHRISTIANISME D*APRfeS M. ERNEST DE BCNSEN.
The hidden yX'isiom of Chrùt aiid tite Key of knowledge, or llistory of the Apoci-yjyha (La Docliine secrète du Christ et la Clé de la science , ou Histoire des Apocryphes ), by Ernesi de Bunsen, 2 yol. in-So. London, 1863. v •
Établir en théorie l'unité des dogmes religieux dans rbumanité, si cette unité n'est pas une chimère, serait le but suprême de la science des religions. Montrer que sous leur variété apparente ces grandes institutions cachent une même doctrine fondamentale, ce serait restituer à chacune d'elles le rôle qu'elles ont joué dans l'bistoire et faire disparaître, autant qu'il est possible, l'antagonisme qui les tient séparées, et qui par elles a brisé le faisceau du genre humain. Si cette doctrine universelle, étudiée dans ses principes, venait ensuite à être reconnue pour vraie, nous aurions gagné une belle partie dans le jeu redoutable qui se joue depuis des siècles, car, les sciences marchant à coup sûr dans les voies qui conduisent à la vérité, nous aurions acquis la certitude que ces deux grandes créations de l'esprit, la religion et la science, tendent vers un terme commun où leurs théories doivent à la fin s'identifier. Une telle assurance nous étant donnée, nous aurions une réponse toujours prête contre ceux qui s'efforceraient encore de rétablir la lutte sur quelque terrain nouveau, et chacun de nous dans le for de sa conscience goûterait cette paix que les luttes de la raison et de la
UN ESSAI d'histoire RELIGIEUSE. 713
foi ont si souvent troublée. Au point où la science des religions est parvenue et à voir les pas qu'elle fait d'année en année, une telle espérance doit-elle encore nous paraître vaine? Je n'hésite pas à répondre non. Le beau livre publié récemment à Londres par M. Ernest de Bunsen, digne successeur du célèbre ministre de Prusse Christian de Bunsen, d'autres documens propres à compléter l'œuvre du savant théologien m'aideront sans doute à faire passer cet espoir dans l'âme de mes lecteurs.
Le titre choisi par M. de Bunsen répond de la manière la plus exacte à la pensée qu'il développe dans tout son ouvrage. C'est un fait connu de tout le monde aujourd'hui que dans les premiers temps du christianisme il existait une doctrine secrète transmise par la voie de la parole et en partie peut-être par l'écriture ; cet enseignement mystérieux excluait d'abord ceux qu'on appelait catéchumènes, c'est-à-dire les païens convertis, mais non encore instruits dans les choses de la foi et n'ayant pas reçu le baptême. Une fois chrétiens, ils n'étaient pas pour cela initiés aux plus profondes doctrines, car ceUes-ci se transmettaient en quelque sorte de la main à la main entre les hommes dont la foi plus ardente était éclairée par une inteUigence plus vive; à ce titre, ils pouvaient devenir docteurs à leur tour, instruire et diriger la masse des fidèles. Sur quels points de doctrine portait le mystère? C'est une question qu'il est impossible de résoudre à priori et que l'étude des textes peut seule éclaircir : on est néanmoins en droit de penser que le voile du secret couvrait les parties les plus profondes de la science sacrée et celles qu'il eût été le plus dangereux de découvrir à tous au milieu du monde païen, dans une société chrétienne composée de personnes pour la plupart ignorantes. Vint-il un temps où la doctrine cachée cessa de l'être? Ou s'accorde généralement à dire qu'après Constantin il n'y eut plus de tradition secrète dans aucune église, ni en Orient ni en Occident. En reconnaissant la religion chrétienne comme une des religions autorisées dans tout l'empire, cet empereur ôta une de ses deux raisons d'être à la discipline du secret-^ en se faisant chrétien , il convia tout le monde romain à faire de même, et fit naître une émulation qui contribua beaucoup aux progrès du christianisme. Par cela même, les églises furent ouvertes à tous; l'afiluence y fut grande; il devint impossible aux diacres d'arrêter à la porte les catéchumènes ou les païens. Or la prédication, s' adressant à tous, dut perdre en profondeur ce qu'elle gagnait en étendue, se faire populaire, prendre une couleur
de plus en plus moraliste et pratique. Aussi est-ce à cette époque <pit l'église sentit le besoin de fixer ses principes essentiels dans une profession de foi désormais invariable qui les mît à l'abri des ^aitaqpies de l'ignorance et de l'oubli; ce fut l'œuvre d'Eusèbe pour Ifffvrtie historique et du concile de Nicée (325) pour le dogme; l'un -6td*Butre accomplirent leur tâche sous l'impulsion et presque par l^Rihae de Constantin.
Pour connaître les points de doctrine qui constituaient l'enseignement secret, il n'est donc pas nécessaire de consulter les monumens postérieurs au concile de Nicée, si ce n'est pour y chercher les documens qui peuvent s'y trouver encore touchant la période primitive du christianisme. Le livre de M. de Bunsen s'arrête à cette ^oipie, où l'on voit que tout ce qui devait être révélé de la doctrioe chrétienne l'avait été en effet. D'ailleurs les premiers siècles «boDdent en renseignemens de toute sorte. Il y en a de trois espèces^ les livres, les rites primitifs de l'église conservés ou abolis, ^ enfin les monumens figurés tels qu'il s'en trouve en si grand nombre dans les catacombes de Rome. Je ferai à M. de Bunsen le pqpiDdie de n'avoir usé que des premiers et d'avoir totalement né- 1^^ les autres. Les doctrines, surtout quand eUes sont mysté- DÎBicses, sont quelquefois exprimées avec plus de netteté dans les oérémonies du culte que dans les livres; ceux-ci d'ailleurs peuvent n'offrir que la pensée personnelle de l'auteur ou la tradition <mam» il l'a comprise : il n'en est pas de même des prières, des finmules de foi et des autres parties du rituel qui, devant se reproduire constamment dans le lieu saint, peuvent être justement conskiérées comme exprimant la pensée commune. Quant aux monuinen&figurés, ils sont naturellement symboliques et faits pour parler aux yeux; ils sont comme autant de comparaisons ou de souvenirs plemement intelligibles pour les seuls initiés et ne livrant au vul- ^ôre que la partie la plus superficielle de ce qu'ils veulent expriixÊ»'r rapprochés des livres et des formules, ils répandent souvent sav eux une lumière inattendue, et, se répétant de siècle en siècle, ils peuvent quelquefois nous conduire aux vraies origines de tout Wk ordre d'idées ou de faits<
Cette querelle une fois vidée, je me hâte de revenir au livre de tti de Bunsen. Les monumens écrits des premiers siècles chrétiens OHtt été pour lui l'objet de longues et persévérantes recherches : un tuavsil de comparaison lui a permis de rétablir avec la plus entière tvaîsemblance Tordre chronologique de ces ouvrages et de saisir la sotte des doctrines qui y sont consignées. On les voit, à partir de Jë9a»^Christ, apparaître les unes après les autres dans leur ordre naturel à mesure que les événemens extérieurs et le progrès interne
UiX ESSAI d'histoire RELIGIEUSE. 746
de la chrétienté leur permettent de se produire. Dans aucun des x vrages d'exégèse parvenus à ma connaissance, la suite de la rellgiwi ne se montre avec autant de clarté; on peut, selon nous, cooair dérer comme résolu le problème, jusqu'à présent si compliqué ^ si controversé, de la formation des dogmes chrétiens. La soIuIma qu'en donne M. de Bunsen est d'une simplicité qui frappera 49ua les lecteurs; nous la résumons de cette manière : le dogme chn^ tien, dans ce qu'il a d'essentiel, ne s'est pas formé peu à peut-d est sorti tout fait de l'enseignement de Jésus; mais la mort, ^f& avait déjà frappé le précurseur et qui l'avait frappé lui-môme» mer naçant toujours ses disciples, la doctrine qu'il avait enseignée s«r crètement à ses apôtres fut tenue cachée par eux et transmise 4 voix basse à leurs principaux sectateurs. De cette obscurité où ito la conservaient avec la plus stricte vigilance, elle ne sortit que pan fragmens, à mesure que les circonstances permirent de la révéitc sans péril. Enfin elle ne fut entièrement promulguée que qvAttd elle fut menacée à son tour de se dénaturer sous l'action des héréf sies naissantes. Les quatre Évangiles, les Actes, les Épttres et {diii^ sieurs autres écrits des temps primitifs de l'église marquent, ^m étapes que la promulgation de la foi eut à parcourir. La disciptioA du secret dura jusqu'au jour où la manifestation put être regmléo comme complète : ce ne fut que vers la fin du second siècle; a]o]l3 seulement la publication de l'Évangile de saint Jean montra mm sa forme théorique la doctrine confiée par Jésus à ses disciploB Skh voris. Ainsi près de deux cents ans ont été nécessaires pour queJes chrétiens répandus dans l'empire fussent en pleine possession -d^ grandes formules de la foi. La première forme sous laquelle elte avait été proposée est celle qu'employa exclusivement Jésus dw» son enseignement public, la forme de la parabole ; c'est celle (^m rencontre à peu près seule dans TÉvangile de saint Matthieu, le plus ancien des quatre et celui qui reproduit le plus exactement te^ propres paroles du Christ. La théorie commence à se montrer dUQ^ rÉvangile de saint Luc, le second en date; ce nouveau livre fit arae le premier un contraste apparent, car il supprimait d'une façom systématique l'élément juif, que Matthieu, organe de Pierre, w^ étroitement conservé. Saint Marc n'apporta presque rien de wuveau ni dans l'histoire du mattre, ni dans l'expression de la ctepr trine; son Évangile fut publié pour rapprocher les chrétiens jud»csans, dont Pierre était le chef, des chrétiens grecs et romains, peur qui saint Luc avait composé le sien.
Quel événement s'était-il donc passé qui eût produit dans l'é^iae naissante cette scission un moment dangereuse? Un seul : la pfédîrcation de saint Paul. Paul n'était pas un disciple de Jésus; mar-
cband juif d* Asie-Mineure, son commerce l'avait amené aux lieux où ses coreligionnaires lapidaient le malheureux Etienne, et luimôme avait pris part à cet attentat. Fuyant à son tour la persécution, il s'était, par une résolution soudaine, tourné vers la religion nouvelle. En possession des mystères, il se donna pour mission de faire parmi les gentils ce que Pierre avait fait parmi les JuiSs de Jérusalem; il les évangélisa. Or la condition où se trouvait Paul au milieu de la société grecque n'était point celle de Pierre en Judée. Ceux des apôtres qui étaient restés parmi les Juifs étaient tenus par la loi mosaïque et par l'esprit du peuple dans un silence qu'ils ne pouvaient rompre sans être frappés; mais le monde grec jouissait d'une liberté de penser que pourraient enVier plusieurs peuples modernes : depuis la fondation d'Alexandrie et du Musée régnait en matière de religion, comme en toute autre chose, cette indépendance de la parole sans laquelle les nations ne peuvent faire aucun progrès. Paul ne devait donc rencontrer hors des hommes de sa race aucun obstacle à sa prédication. Il pensa que le moment était venu de livrer à tous la science secrète, il la prêcha dans les rues et sur les toits. Dans l'église, dont le centre était désormais à Rome, elle fut mal accueillie parce que les chefs qui la gouvernaient étaient judaïsans et ne concevaient encore le christianisme que comme une application plus complète de la loi de Moïse. Tout le monde connaît la lutte qui s'éleva entre saint Pierre et saint Paul : M. de Bunsen démontre que les mauvais traiteinens auxquels ce dernier fut soumis ne peuvent être attribués à Pierre, et que la responsabilité tout entière en retombe sur les chefs de l'église de Rome, ' constituée alors comme une synagogue et animée de l'esprit israélite. C'est Luc qui exposa la doctrine de Paul dans cet évangile connu sous le nom d'Évangile des gentils, comme celui de Matthieu était l'Évangile des Hébreux. Peu après, les deux grands apôtres Pierre et Paul furent martyrisés; une menace commune étant suspendue sur les Juifs et sur les chrétiens que l'on confondait dans une même haine, il se produisit parmi les fidèles un apaisement à la faveur duquel fut publié l'Évangile de saint Marc, sorte de compromis entre les deux autres.
Or le mystère que les apôtres et les docteurs de l'église avaient fait des doctrines du maître, l'ignorance où le commun des fidèles était retenu, avaient suscité dans l'église naissante des interprétations arbitraires en désaccord avec la doctrine du secret : elles devinrent assez puissantes pour que ceux qui conservaient les dernières formules cachées se crussent obligés de les divulguer entièrement, afm de rétablir la vraie tradition de Jésus et des apôtres. Ces derniers étaient tous morts; on était en plein second siècle.
UN ESSAI d'histoire RELIGIEUSE. 717
C'est alors que parut, probablement à Rome, la première version de rÉvangile de saint Jean, dont le texte était demeuré secret depuis Torigine. On peut dire qu'à partir de cette époque la manifestation chrétienne est complète, et que l'enseignement caché n'a plus de raison d'être. Cependant il est hors de doute que cet enseignement dura quelque temps encore : à cette époque, un livre ne se répandait point aussi promptement que de nos jours ; les églises comptaient déjà un très grand nombre d'adhérens dispersés dans presque tout l'empire. De plus l'Évangile de Jean peut être lui-même l'objet, sinon d'interprétations opposées, du moins d'explications plus ou moins approfondies qu'il fallait mesurer à la capacité intellectuelle des catéchumènes. Les plus ignorans ne pouvaient guère recevoir que l'enseignement populaire contenu dans les récits et les paraboles; les autres recevaient toute la doctrine telle que l'apôtre l'avait exposée, avec les développemens que l'instruction orale pouvait lui donner. Cette distinction dura tant que les réunions des chrétiens furent clandestines ou simplement tolérées; elle ne cessa qu'après l'édit de Constantin, lorsqu'il fut devenu impossible d'exclure des églises aucun assistant.
On voit par ce court exposé que, selon M. de Bunsen, ce ne fut point par une évolution spontanée de Tidée primitive que le dogme chrétien se forma, mais qu'il existait tout fait dans la pensée de Jésus, et qu'il ne fut livré que par portions et par des publications successives, volontaires et préméditées. Cette pensée est-elle his^ toriquement vraie? Le livre de M. de Bunsen nous parait ne laisser aucun doute à cet égard, et nous croyons que son idée sera également bien accueillie par toutes les églises chrétiennes et par la critique indépendante. Il semble néanmoins qu'il aurait dû y apporter quelques restrictions, car, s'il est vrai par exemple que les livres canoniques sont sortis l'un après l'autre du mystère où ils étaient tenus, la forme sous laquelle nous les possédons n'est pourtant pas celle que les auteurs leur avaient donnée. Ainsi l'Évangile de Jean avait été composé d'abord en araméen ; le texte sorti des mains de l'apôtre ne nous est point parvenu et n'a probablement jamais été publié intégralement; la traduction qui en fut livrée au public vers la fin du ii* siècle, et que la critique attribue à Jean le Majeur, était-elle la reproduction exacte de ce texte? Non, puisque les fragmens cités dans les auteurs du i" siècle ne reproduisent pas comme nous les avons les textes de cet Évangile. Il est donc probable que les textes primitifs, conservés dans le secret, ne furent publiés qu'après avoir subi les modifications exigées par les circon-
Stances, c'est-à-dire pour servir de réponse aux opinions dissidentes à mesure cpi* elles se produisaient. D'où venaient à leur tour ces altérations des textes? Évidemment de l'esprit individuel des maîtres, lequel marchait lui-même avec le temps. Aussi, lorsque les textes canoniques eurent tous été publiés et avec eux la doctrine secrète, l'esprit des docteurs et des pères continua-t-il à s'immiscer dans le dogme fondamental, sinon pour le changer, au moins pour l'interpréter plus librement, car en réalité le dogme est exprimé dans les livres saints d'une manière souvent bien succincte et qui appelle les commentaires. Dans l'église catholique, le dogme ne fut définitivement fixé dans tous ses détails que par le concile de Trente; encore pouvons-nous dire que depuis cette époque il a reçu de nouveaux développemens. Quant aux rites, qui font également partie de la religion et dont le sens a été, lui aussi, tenu secret, ils n'ont jamais cessé d'éprouver des changemens et de recevoir des additions, ils en reçoivent encore de nos jours et sous nos yeux.
Il est donc vrai que la doctrine du Christ s'est transmise secrètement dans la primitive église; mais il ne faudrait pas dire d'une manière absolue qu'il en a été ainsi de toute la doctrine, et que durant sa transmission elle est demeurée intacte sans recevoir ni altérations ni développemens. Il y a lieu de prendre un moyen terme entre la pensée de M. de Bunsen, qui n'admet rien de nouveau dans le christianisme pendant les deux premiers siècles et n'y voit que la transmission intégrale de dogmes complets, et la pensée de l'école critique, suivant laquelle tout y est nouveau, les doctrines et les livres.
M. de Bunsen met hors de doute, soit par des citations, soit par l'examen des doctrines, que Jésus eut deux enseignemens, l'un public procédant par paraboles et ne livrant du dogme que ce qu'il avait de pratique, l'autre secret ou ésotérique donné seulement aux disciples et non pas même à tous dans sa totalité, mais seulement à Pierre, à Jacques et à Jean. Cette science cachée, Jésus ne prétendait pas en être l'auteur; mais, opposant la religion du cœur à la religion tout extérieure des pharisiens, il leur reprochait de tenir en réserve la science dont ils avaient le dépôt et de fermer aux hommes le royaume du ciel. Ce royaume ne pouvidt être ouvert à tous que par le Messie fils de Dieu; la filiation divine du Messie faisait partie de la doctrine secrète, tandis que le commun des Juifs n'attendait qu'un messie terrestre, un roi-prophète, descendant de David. Or publiquement Jésus ne se donnait que comme fils de l'homme, expression qui ne pouvait s'entendre ni de l'un ni de l'autre des deux messies. Quand Pierre eut confessé le Christ en lésus et que les autres disciples l'eurent aussi reconnu en lui, Jésus leur interdit d'en parler à personne. A mesure qu'il avance
UN ESSAI d'histoire REUGIEU8E. 719
dans la carrière, son caractère messianique se montre de plus en plus clairement aux yeux de ses compagnons; mais le peuple ne voyait tout au plus en lui qu'un prophète et un homme d'une science et d'une puissance extraordinaires. Quant aux pharisiens, leurs craintes et leur hostilité allaient croissant, parce que, connaissant eux-mêmes par tradition la théorie du Messie, ils redoutaient de la voir se réaliser en Jésus. On se ferait une idée très fausse du fondateur du christianisme, si l'on pensait qu'en préchant sa doctrine il se jetait dans les hasards et courait volontairement à la mort; il l'a subie, il ne l'a point recherchée; la conscience supérieure qu'il avait de sa destinée ne l'a point fait reculer devant le dernier supplice. S' appliquant à lui-même tout le premier la théorie du Christ, quand il vit qu'il ne pouvait réaliser sa mission sans mourir, il accepta la mort avec cette douceur ineffable que nul homme n'a égalée; mais durant toute sa prédication ses disciples le virent user pour lui-même d'une prudence quelquefois supérieure à la leur et leur livrer à eux seuls un mystère que le peuple juif n'était pas préparé à entendre. Ce fut au dernier moment qu'il avoua presque malgré lui, en termes équivoques, sa qualité de fils de Dieu, aveu que ses ennemis déclarèrent un blasphème. S'il eût proclamé tout d'abord ce mystère, il est à croire que sa mission eût échoué dès le début. La prudence qu'il montre si souvent dans les Évangiles exclut de sa personne toute exaltation et rehausse encore sa douceur.
Jésus mourut donc sans avoir divulgué la théorie secrète sans laquelle son rôle était inexplicable et sa religion impossible : sur ce point, l'apparence même du doute doit disparaître, tant les textes sacrés sont formels. A partir de ce moment, l'apparition progressive du mystère se déroule comme un drame qui commence à Pierre et ne se dénoue que par l'Évangile de Jean. On ne connaissait de Jésus que ses discours publics et ses miracles; sa vie était presque inconnue, sa mort seule avait frappé d'étonnement ceux qui en avaient été les acteurs ou les témoins. Quant à sa pensée intime, on l'ignorait; on savait seulement qu'il avait une doctrine mystérieuse dans laquelle un rôle extraordinaire lui était assigné, et dont il avait livré le dépôt à ses plus chers confidens. Ceux qu'on a nommés les apôtres, et dont le nombre a été fixé à onze, si Ton en retranche le traître Judas, ne furent pas les premiers qui parurent en scène après la mort de Jésus. Ils étaient demeurés à Jérusalem : Juifs, frappés de terreur par la mert du maître, relevant d'ailleurs de la loi dont l'application était aux mams de leurs ennemis, ils gardaient le secret et ne le confiaient qu'à un petit nombre de fidèles; publiquement ils affirmaient, Pierre à leur tête, que Jésus n'avait point voulu renverser la loi mosaïque; ils
assistaient aux cérémonies du temple et reconnaissaient la circoncision. Etienne, le premier* nia hautement que la loi de Moïse fût la foi nouvelle. Grec, probablement d'Alexandrie, il allait disant dans Jérusalem, avec la liberté des hommes de sa race, que l'ancienne loi était une figure, et que le temps était venu où l'image devait faire place à la réalité. 11 déclara que Jésus était le Messie, c'est-à-dire le Christ, mais le Christ Verbe de Dieu, et que luimême avait vu la gloire de Dieu dans le ciel et Jésus-Christ se tenant à sa droite. Cette première manifestation du secret fut mal accueillie : Etienne fut tué à coups de pierres par les Juifs; Saul, (jui fut Paul, était parmi eux. Les apôtres continuèrent de vivre dans Jérusalem, n'avouant rien de la doctrine secrète et judaîsant. Cependant les chrétiens dispersés se répandirent hors de la contrée: l'un d'eux, Philippe, Grec aussi sans doute et différent de l'apôtre du même nom, prêcha dans Samarie, fit des miracles et convertit un grand nombre de personnes, parmi lesquelles se trouva Sknon, un des disciples de Philon d'Alexandrie. Ainsi les premiers progrès du christianisme ne furent pas dus aux apôtres, qui restaient paisibles dans Jérusalem.
Cependant, la mort horrible d'Etienne et son angélique prière ayant frappé la pensée de ses assassins, Paul se convertit sur le chemin de Damas, et à son tour commença de prêcher la doctrine du Christ. Par quelle voie était-elle parvenue jusqu'à lui? C'est une question qui n'est pas encore entièrement résolue. Paul ne connut point Jésus et ne vit les apôtres que dix-sept ans après sa conversion; ils étaient encore à Jérusalem. Il était né à Tarse, ville d'Asie- Mineure, l'un des deux centres de philosophie théologique, dont l'autre était Alexandrie. 11 avait eu pour maître le rabbin Gamaliel, que l'on disait avoir été baptisé secrètement. par Jean-Baptiste, et qui défendit les apôtres dans Jérusalem. Gamaliel avait pour père Siméon, fils de Hillel. Hillel, le premier des trois docteurs de ce nom, était né à Babylone au commencement du siècle; il était pharisien; fondateur d'une école restée célèbre, il avait soutenu contre le fameux Shammaï la doctrine orale, qui se perpétuait par l'enseignement secret en opposition avec l'Écriture, et dont lui-même avait approfondi l'étude dans sa ville natale. Ce fut certainement une des voies par lesquelles parvinrent jusqu'à Paul les théories secrètes dont nous aurons à parler; mais, comme son commerce le mettait en relation avec des hommes de toute doctrine et de tout pays, il est probable qu'il reconnut l'identité de ce qu'il avait appris par Gamaliel avec la doctrine dont les apôtres de Jésus gardaient k secret. Cette doctrine, il en avait d'ailleurs saisi quelques formules dans la bouche du malheureux Etienne.
Il vit et il désapprouva la conduite trop prudente ou trop rési-
UN ESSAI d'histoire RELIGIEUSE. 721
gnée des apôtres. A cette époque circulait parmi les fidèles, sous le nom de Matthieu, un évangile écrit par lui en langue hébraïque ou plutôt en syro-chaldéen, seule histoire authentique de Jésus que Ton eût jusque-là; elle avait été composée pour les Hébreux de Palestine, et reproduisait fidèlement la pensée de Pierre et sa manière d'enseigner la religion nouvelle. Comme elle n'allait pas audelà des prédications de Jésus, elle procédait exclusivement par des récits et par des paraboles, ne pénétrant point au fond des choses et laissant la doctrine secrète sur un arrière-plan impénétrable. Nous pouvons nous convaincre en effet, par notre version de rÉvangile selon saint Matthieu, que, si le christianisme n'était pas sorti de cette voie, il n'aurait été qu'une réforme judaïque et ne serait jamais devenu une religion universelle. C'est ce que Paul comprit, et il se donna la double mission de proclamer la doctrine secrète « jusque sur les toits » et de la prêcher aux gentils. On sait avec quelle vivacité éclata l'antagonisme de Pierre et de Paul, celui-ci accusant l'autre de tenir la lumière sous le boisseau, d'être un Israélite soumis et de trahir la cause du maître. Il prêcha donc un « autre évangile, » qui cependant « n'était pas un autre, » évangile qui devait différer profondément de la prédication de Pierre, puisqu'il dévoilait une doctrine « demeurée secrète depuis le commencement du monde, » et qui pourtant était le même, puisque cette doctrine était précisément celle que Pierre avait reçue de Jésus et qu'il retenait par faiblesse ou par obstination. La prédication de Paul fut comme une seconde apparition du Christ, dont elle dévoilait la nature , l'origine divine et la pensée suprême. De cet antagonisme naquit la lutte que tous les chrétiens connaissent, lutte qui ne se termina qu'à Rome un peu avant la mort des deux apôtres. Pierre défendait les tendances judaïques; Paul les attaquait, disant que les Juifs étaient insensés et que les Grecs seuls étaient sages, faisant porter uniquement par les Juifs la responsabilité de la mort de Jésus et absolvant les Romains. La question entre eux était donc de savoir si la doctrine nouvelle resterait enfermée dans Jérusalem pour y végéter un peu de temps et y mourir, ou si elle devait en sortir pour vivre et grandir parmi tes nations. Le fait donna raison à saint Paul, car, tandis que Pierre présidait à Jérusalem une réunion d'hommes qui n'avaient pas encore un nom à eux et que l'on appelait nazaréens^ du nom d'origine de Jésus, Paul fondait à Antioche la première église véritable, et ceux qui l'entouraient prenaient pour la première fois le nom de chréliem.
La doctrine de Paul nous est connue par des documens variés, dont les principaux sont ses épilres et l'Évangile de saint Luc. Les épltres sont authentiques à l'exception d'une seule, l'épître aux Hé-