TOME LX
breux'y M. de Bunsen attribue avec vraisemblance cette dernière à un Juif converti, l'Alexandrin ÂpoUos, dont Fautorité fut mise en balance avec celle de Paul lui-même. Luc était le disciple et le compagnon de voyage de Paul. L'intention manifeste de son Évangile est de frapper d'abord de discrédit les écrits antérieurs relatifs à Jésus, puis d'harmoniser entre eux les récits les plus authentiques, d'en faire sentir l'iosuffisance et de les compléter avec la doctrine secrète révélée par Paul. La lecture comparative des Évangiles de Luc et de Matthieu met le contraste dans toute son évidence. Tout ce qui dans ce dernier paraît favorable aux Juifs ou à la loi mosaïque est supprimé dans saint Luc : Matthieu conserve la pâcpie, Luc la supprime et la remplace par une autre où un agneau n'est plus immolé et où la victime n'est autre que le Christ lui-même. Lé royaume du Messie est juif et matériel dans Matthieu, il est spirituel et universel dans saint Luc; le Dieu de Matthieu, c'est le Père assis dans le ciel, sur un trône, conmie le chef du peuple choisi; le Dieu de Luc est universel, il habite en chacun de nous, et nous-mêmes habitons en lui. Luc décrit l'aveuglement et l'hypocrisie des chefs Israélites, il n'a point de paroles amères contre Pontius-Pilatus; par lui, Hérode et ses soldats sont substitués aux soldats romains; ce sont eux qui livrent Jésus au supplice. Matthieu avait commencé la généalogie de Jésus à Abraham et par là en avait fait un Juif fils de David par Joseph; Luc la commence à Adam, fils de Dieu et père des hommes; Joseph n'est à ses yeux (ju'un père supposé; le vrai père de Jésus, c'est Dieu, qui l'a choisi pour être crucifié par les Juifs. On trouvait dans Matthieu les mages, l'étoile, la fuite en Egypte, le massacre des enfans; dans saint Luc, il n'y a plus ni mages ni massacre; Joseph le Juif disparaît de la scène, et à sa place on voit paraître sur le premier plan Marie, Galiléenne, de race peut-être étrangère à Israël, modèle de sainteté et de bénédiction, dont la vertu purifiante est ressentie par tous ceux qui l'approchent. Le récit de la naissance de Jésus au lever du jour, de l'approche des bergers, des anges chantant en chœur : « Gloire à Dieu au haut du ciel, » tout cela forme dans saint Luc un tableau d'une harmonie orientale et presque védique contrastant merveilleusement avec l'esprit étroit des sadducéens et des pharisiens eux-mêmes. C'est en Galilée, parmi les gentils, que Jésus reçoit le baptême, et que le Christ se révèle à Jean le Baptiseur; celui-ci, selon saint Luc, baptisait par l'eau en attendant qu'un autre baptisât par l'esprit et par le feu , nouveau rit qui n'a rien de commun avec le baptême hébraïque de saint Matthieu. Luc cherche à diminuer l'autorité des apôtres en omettant toutes les paroles de Jésus qui dans Matthieu la confir-
UN ESSAI d'histoire beligieuse. 723
ment; pour lui, Judas est bien plus coupable que pour Matthieu; Luc rabaisse Pierre; il ôte aux douze le mérite d'avoir fondé la religion du Christ en leur ajoutant soixante-dix envoyés dont la mission est contraire aux usages Israélites les plus autorisés. « Allez , leur dit le maître, comme des agneaux parmi les loups; ne portez ni bourse, ni sac, ni souliers; ne saluez personne en chemin; en quelque maison que vous entriez, faites d'abord le salaniy et demeurez là, mangeant et buvant de ce qui sera mis devant vous. » Luc fait à Paul des allusions évidentes et le déclare le premier des apôtres. Quand Paul fut persécuté, Luc resta fidèle à Paul au moment où tous les autres le trahissaient. Enfin les plus anciens pères de l'église, Irénée, TertuUien, Origène, Eusèbe, Jérôme, identifient la pensée de Luc avec celle de Paul.
Les faits que nous venons de citer après M. de Bunsen montrent clairement que si Jésus fut le fondateur du christianisme, saint Paul en fut le vulgarisateur, et qu'il le fit sortir de Jérusalem pour le répandre parmi les nations. Or il survint bientôt un événement qui devait changer la face des choses : Jérusalem fut détruite et ses habitans dispersés. Pien-e, forcé de fuir, transporta le centre de son église à Rome. Elle se composait primitivement de Juifs et d'un petit nombre de gentils, ne connaissant que l'Évangile de Matthieu et ignorant la doctrine secrète; après la conversion de saint Paul, elle éprouva une sorte de schisme, les uns continuant de judaîser, tandis que les autres se rangeaient sous la bannière du nouvel apôtre. L'épttre de Paul aux RomainSy écrite vers l'année 54, était l'apologie de sa doctrine : cette lettre fut mal reçue, comme il le fut lui-même quatre ans après, car son séjour à Rome accrut la scission qui divisait l'église, et Paul ne cachait pas qu'à ses yeux la plupart des chrétiens de Rome n^étaient pas de vrais chrétiens qui pussent être comparés à ceux de Gorinthe. La lutte commençait à se calmer quand les deux rivaux subirent le martyre sous Néron en Tannée 64. A cette époque, PieiTe paraît s'être rapproché de Paul; il avait renoncé dans son église aux usages hébraïques, et reconnu que Paul n'avait pas eu tort de dévoiler le mystère du Christ que lui-même avait cru devoir tenir caché. Il y eut donc lieu, après la mort des deux chefs de l'église, d'écrire un troisième évangile servant à concilier les deux autres et à constater dans la foi l'unité de pensée où les deux apôtres venaient de se rencontrer. Ce fut l'œuvre de saint Marc. Son Évangile fut écrit à Rome, en langue grecque, après ou un peu avant la mort des deux martyrs; il ne parut dans sa version latine que vers la fin du n* siècle, après les écrits apologétiques de saint Justin et le Pasteur d'Hermas. Le procédé suivi par l'auteur fut simple : il retrancha de saint Luc tout ce qui par sa nouveauté avait pu donner lieu
à quelque mésintelligence, et de saint Matthieu tous les passages qui montraient une tendance judaïsante exclusive. Il en résulta une œuvre décolorée qui fut comme un abrégé de saint Luc et de saint Matthieu, et qui ne dut être considérée que comme un compromis,
Nous devons maintenant faire quelques pas en arrière pour reconnaître les opinions dissidentes nées dans les églises à la faveur du fecret où la doctrine métaphysique avait été cachée. Les discussions fondamentales portaient sur la nature de Jésus dans ses rapports avec la théorie du Christ. Nous avons vu que chez les Juifs euxmêmes le futur règne du Christ était compris de deux façons : les uns attendaient un roi de la souche de David destiné à étendre sur la terre la puissance de la théocratie mosaïque et à placer le peuple d'Israël à la tête d'un vaste empire dont ce roi serait le chef. Les autres, et parmi eux les pharisiens, entendaient le règne du Christ dans un sens idéal. Cette question avait été fort agitée, on Ta vu, pendant le dernier siècle entre les docteurs juifs Shammaî et Hillel; Tapparition de Jésus, sa prédication, sa vie et sa mort la compliquèrent. Les uns reconnaissaient en lui un fils de David, un futur roi des Juifs; mais, comme il était mort sans avoir établi aucun royaume, ils étaient déconcertés dans leurs espérances et attendaient ce second avènement de Jésus glorieux dont lui-même les avait une fois entretenus. Les autres se sentaient confirmés dans leur doctrine : en regardant Jésus comme le Christ, ils voyaient surtout en lui le fils de Dieu et marchaient peu à peu vers la suppression de sa nature humaine. On voit par FÉvangile de saint Matthieu, par la réaction paulinienne et par le témoignage des homélies qui, sous le nom de Clémentines^ retracent la doctrine des apôtres que la première doctrine était celle de Pierre et des judaïsans. C'est au temps de saint Paul que la seconde se manifesta. M. de Bunsen en trouve le premier symptôme dans l'épître aux Hébreux^ vulgairement attribuée à Paul, mais écrite en réalité par ApoUos aux Juifs chrétiens d'Alexandrie. Dans cette ville régnait une liberté de pensée qui altérait aisément le canon des Écritures et introduisait souvent dans la doctrine de Jésus des interprétations individuelles. Nous ne connaissons presque rien de la primitive église d'Alexandrie, si ce n'est qu'elle contribua pour une part considérable aux accroissemens du christianisme et au progrès de ses dogmes. Apollos ne rompt pas seulement de la façon la plus nette avec la loi mosaïque, mais il soutient que le Christ n'a rien d'humain, qu'il est simplement le fils de Dieu apparu sous des formes humaines. Il reproche