‹ La question du vase de sangChapitre 33 sur 101 · UN ESSAI D*UISTOIRE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

UN ESSAI D*UISTOIRE RELIGIEUSE

se manifesta de temps en temps, mais incomplètement. La secte parait au u* siècle avant Jésus-Christ sous le nom d*esséniens, et bientôt après en Egypte sous le nom de thérapeutes, sorte de religieux qui vivaient réunis dans des couvens. La doctrine apparaît d'abord dans V Ecclésiastique de Jésus fils de Sirach, dans le livre de la Sagesse et dans les altérations apportées à la Bible par les traducteurs grecs nommés les Septante. La secte et la doctrine avaient pris un grand développement sous les Ptolémées lorsqu'elles appelèrent l'attention par la lutte de Hillel et de Shammaï au premier siècle avant notre ère. La doctrine secrète avait passé presque entière, mais en s'altérant, dans les livres du Juif hellénisant Phi- Ion, qui vivait dans Alexandrie au temps de Jésus. C'est cette doctrine que Jésus enseigna secrètement à ses disciples, et surtout à Pierre, Jacques et Jean, leur ordonnant de la tenir en réserve pour des temps meilleurs, tandis que lui-même, par sa prédication, préparait les âmes à la recevoir. Les apôtres la conservaient secrète dans Jérusalem à la façon des esséniens d'autrefois, lorsque Paul, qui la connaissait, se donna pour mission de la répandre parmi les gentils, c'est-à-dire surtout parmi les Grecs et les Romains. Recueillie par saint Luc, cette doctrine ne prit pied dans Rome qu'après la destruction de Jérusalem et après la mort de Pierre et de Paul. Cependant l'ignorance où étaient tenus les premiers chrétiens avait fait naître des opinions dissidentes qui attaquaient la doctrine, les unes [ébionites) en niant la divinité du Christ, les autres {marcionites) en niant son humanité. L'église était solidement établie; le moment devint propice à la publication définitive du secret, et c'est alors, dans la seconde moitié du iV siècle, que fut livré aux fidèles dans leurs langues l'Évangile selon saint Jean. Le mystère avait donc été gardé pendant sept cents ans : il avait fallu tout ce long intervalle pour que les peuples de l'Occident se missent en état de recevoir les principes de foi légués par Zoroastre.

Au point où nous a conduits cette étude, je ne crois pas qu'aucune des conclusions de M. de Bunsen puisse être sérieusement contestée, car elles sont toutes appuyées sur les textes les plus précis, les plus variés, les plus authentiques, sur des faits généralement reconnus et sur les données les plus certaines de la science moderne. La conséquence que nous pouvons en tirer, c'est que le christianisme est dans son ensemble une doctrine aryenne et qu'il n'a pour ainsi dire rien à démêler avec le judaïsme. 11 a même été institué malgré les Juifs et contre eux : c'est ainsi que Tentendaient les

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premiers chrétiens, qui l'ont défendu au prix de leur repos et parfois môme de leur vie. Si le christianisme n'était qu'un développement du mosaïsme, son histoire primitive et la destinée ultérieure du peuple juif seraient inexplicables; il serait impossible de comprendre comment les Israélites ont pu si longtemps être mis au ban des nations et surtout des nations chrétiennes; nous ne verrions pas non plus pourquoi saint Paul reprochait si amèrement au chef des apôtres d'être encore judaïsant et de cacher la lumière. A présent toute cette longue histoire s'explique jusque dans ses menus détails : la transmission antique, le développement dans Alexandrie, l'incarnation vivante des doctrines dans la personne de Jésus, la vie et la mort de ce grand initiateur, puis les terreurs et les luttes des apôtres et le mystère dont s'entourait la primitive église, bientôt après la haute philosophie des pères grecs et latins, dont la couleur orientale contrastait avec les systèmes gréco- romains, enfm le prodigieux établissement d'une église qui, par ses dogmes, ses rits, ses constructions, ses institutions et son influence, embrasse depuis plusieurs siècles tout l'Occident.

Le rôle antique du peuple juif par rapport au christianisme s'explique aussi. Il devient en effet manifeste qu'Israël a conservé comme un dépôt la doctrine aryenne; mais ce rôle n'est pas échu à tout Israël , car, tandis que les Hébreux vivaient sous la loi mosauque, quelques-uns d'entre eux seulement se transmettaient, comme le font aujourd'hui les Parsis, ces dogmes secrets et contraires au mosaïsme destinés à devenir les dogmes chrétiens. M. de Bunsen affirme que ces dépositaires du secret le recevaient par un choix spécial de Dieu : je n'examine point cette question, qui n'est pas du ressort de la science, et je crois que l'ouvrage de M. de Bunsen gagnerait en valeur scientifique, si toute expression de la foi personnelle de l'auteur en était retranchée.

Ce même besoin du coeur le conduit à de nouvelles conséquences qu'il me reste à faire connaître. M. de Bunsen avait encore à faire rentrer dans sa grande théorie les livres mosaïques antérieurs à la captivité de Babylone, car affirmer simplement que le christianisme procède de Zoroastre, c'est repousser presque toute la Bible et l'isoler dans l'histoire. Il fallait donc assigner à ces vieux livres sémitiques un rôle essentiel dans les origines de la foi. De plus il fallait que ce rôle fût en harmonie avec la doctrine générale de l'ouvrage, qui attribue au christianisme une origine aryenne. On peut juger d'avance qu'il a fallu beaucoup de science à l'auteur, et peut-être même un peu d'artifice, pour accommoder ces nouveaux et obscurs problèmes avec les solutions lumineuses qui viennent d'être exposées. Voici ce que remarque à ce sujet M. de Bunsen.

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Oo sait que les anciens livres de la Bible avaient été détruits lors de la captivité de Babylone, que les Hébreux revenus les premiei-s en Judée, sous la conduite de Zorobabel, en 536, ne s'occupèrent d'abord que de rétablir leurs tribus et de reconstruire le temple, et que ce fut seulement après le retour de la seconde colonne, vers l'an 447, qu'Esdras, avec les plus savans rabbins, s'occupa de restituer les écritures ; elles furent alors recomposées et rédigées sur un nouveau plan, d'après les souvenirs personnels ou les notes des docteurs. Or il y avait à cette époque plus de cent ans que les Hébreux subissaient l'influence aryenne; on peut donc admettre que la rédaction d' Esdras ne put s'y soustraire entièrement et qu'elle accueillit des traditions antiques en circulation parmi les Hébreux, traditions que ceux-ci avaient eux-mêmes rapportées de Babylone. M. de Bunsen pense, comme à peu près tout le monde aujourd'hui, qu'il faut expliquer allégoriquement une grande partie de la Genèse, et il voit dans ce qui concerne Adam et ses fils une reproduction orientale et figurée de l'ancienne histoire des Aryas. Zoroastre vivait sous le roi Vistâspa, fils du fondateur de Bactres; on ne sait pas combien de règnes s'écoulèrent entre lui et Oxathrès (Suxattra), dernier roi de Bactriane, dont le royaume fut conquis par Ninus vers l'année 1280; mais l'intervalle dut être fort long, car dans l'Avesta, où l'on trouve une géographie détaillée des pays aryens, il n'est fait mention ni d'Ecbatane, ni de Pasargade, ni de Persépolis, ni même de Babylone ou de Ninive. Le pays qu'habitait Zoroastre avoisinait les sources de l'Oxus et du Yaxarte, la région même où la Genèse place le pays d'Éden. Selon M. de Bunsen, c'est du temps de Zoroastre qu'eut lieu la première migration aryenne vers le sudest, c'est-à-dire celle des Indiens, dont la cause aurait été un conflit survenu entre les tribus, qui de pastorales devinrent agricoles après la fondation de l'état bactrien. Zoioastre, ayant reçu de Dieu la révélation de la loi avec l'ordre de la proclamer, convoqua une grande assemblée des tribus aryennes, et en présence du feu sacré les engagea à quitter le culte des dieux [dêvas) pour adorer le seul Ahura-Mazda (Ormuzd), c'est-à-dire le Dieu de vie. Les agriculteurs se rendirent et devinrent monothéistes; les pasteurs conservèrent leurs dieux et se retirèrent vers l'Orient. Gomme vers l'année 1300 le Gange était déjà conquis par ces derniers et qu'il n'est pas mentionné dans le Vêda, le séjour des Aryas pasteurs sur rindus, c'est-à-dire la période védique, a dû être de longue durée et répondre à l'intervalle qui en Bactriane sépare Oxathrès de Zoroastre. De plus les traditions aryennes nomment comme dixième roi bactrien Xisuthros, sous qui arriva le grand déluge. Zoroastre doit donc être reculé de plusieurs siècles avant l'Abraham de la Ge-

nèse, et même avant iNoé. Cette conclusion est confirmée par les observations astronomiques envoyées de Babylone à Aristote par Callisthène, car elles remontaient à Tan 1903 avant Alexandre, ce qui fait supposer que Zoroastre était de beaucoup antérieur à cette époque.

Or c'est toujours dans un langage figuré que parlent les Orientaux : saint Paul avait déjà interprété comme une figure le récit biblique relatif aux enfans d'Abraham, tous les modernes interprètent de même celui qui concerne les enfans de Noé; à plus forte raison eston en droit d'appliquer le même système aux enfans d'Adam. Le récit de la Genèse touchant la lutte d' Abel et de Gain et la fuite de celui-ci vers l'orient au pays de Nod (Indus) s'accorde singulièrement avec la tradition aryenne de la lutte des tribus et du départ des Aryas pasteurs. La suite de cette tradition est reproduite, de la manière la plus exacte par les trente- cinq périodes ou générations que la Bible énumère d'Adam à David. Enfin on est étonné que les interprètes de la Genèse en soient venus à considérer Adam comme le premier homme quand il est visible, dans la Genèse même, qu'il existait d'autres hommes et d'autres femmes au temps d'Adam. Ce personnage ne peut donc être pris qu'au sens figuré, et si Abel et Caïn représentent les Aryas de Zoroastre et ceux de l'Indus, Adam lui-même, recevant la révélation de la bouche de Dieu, ne peut représenter que Zoroastre.

Si maintenant nous descendons la chaîne des temps, nous voyons les pères du peuple juif établis à Ur en Chaldée, qui était alors un des centres de la civilisation aryenne. C'est de là qu'Abraham partit avec Taré son père pour le pays de Chanaan et marcha vers le sud jusqu'en Egypte, où le poussait la famine. D'après la tradition qui fait remonter à Abraham l'alliance de Dieu avec son peuple, il faudrait donc admettre que Zoroastre avait été son précurseur, et que le sémitisme, dont ce patriarche est le père, est un des courans de la tradition aryenne, comme le vêdisme en est un autre. Or le courant sémitique, se développant chez un peuple où il n'était pas indigène, était sans cesse vicié par des retours au matérialisme. C'est pour empêcher cette dégradation de la doctrine que fut institué le prophétisme avec ses trois classes (les rabbonis, les rabbis et les rabs)^ exactement calqué sur l'antique organisation des mages. Un premier courant de doctrines aryennes existait donc chez le peuple hébreu lorsque la captivité de Babylone vint le revivifier par un mélange de cinquante années , et dès lors il ne fut plus interrompu. Toutefois la facilité avec laquelle le peuple juif »' écartait de la tradition sacrée conduisit ses chefs de Jérusalem à l'isoler entièrement des autres peuples et à s'opposer

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à tout développement additioanel de la loi. Une plus grande liberté régnait parmi les Juifs d'Alexandrie : là prévalut la doctrine secrète. Il est bien remarquable que dans l'Évangile de saint Matthieu tous les anciens textes cités sont empruntés dans les discours de Jésus à la Bible des Septante, et que dans tout le reste de cet Évangile ils le sont au canon hébraïque : la pensée de Jésus, même dans saint Matthieu, procède donc d'Alexandrie.

Je n*ose affirmer, malgré les savantes pages de M. de Bunsen, que telle soit la véritable interprétation des écrits bibliques antérieurs à la captivité de Babylone. J'aurais voulu trouver dans cette partie de son livre autre chose que des calculs : des textes hébraïques rapprochés des textes aryens de TAvesta auraient plus fait peut-être pour la démonstration que des dates toujours incertaines et des interprétations toujours attaquables. J'avoue que la lecture de David me jette souvent au milieu de souvenirs orientaux; je suis frappé de ce que l'église romaine, dans ses rituels, place si souvent des psaumes à côté d'oraisons d'une origine évidemment aryenne, et de ce qu'elle a nettement adopté l'idée de la vocation d'Abraham. Il y a là une partie du problème que l'on voudrait voir traitée à fond par M. Ernest de Bunsen. L'identification de Zoroastre avec Adam ne me paraît ni évidente ni nécessaire : si les fils d'Adam sont des symboles, Adam n'en est-il pas un lui-même? Et Zoroastre, est-on bien sûr qu'il ait jamais existé autrement que comme une personnification? S'il est tel qu'Adam et tel que le Manou des Indiens, il devient inutile de chercher sa date. Il en faudrait peut-être dire autant d'Abraham et penser de lui ce que saint Paul pensait de ses enfans. Le peu de solidité de ces antiques figures nous oblige à traiter la question des origines suivant une autre méthode, à reléguer au second plan une chronologie fantastique, à reconnaître les routes que l'humanité a suivies au moyen des doctrines qu'elle-même a consignées dans ses plus anciens monumens. C'est ce qu'a fait M. de Bunsen pour les dogmes chrétiens, dont il a, selon nous, parfaitement retrouvé la trace en remontant de l'Évangile de Jean à la captivité de Babylone. Qu'avant cette époque il y ait eu chez les Juifs un ancien courant d'idées aryennes, c'est ce qui nous semble probable, mais pour des raisons dont M. de Bunsen ne parle pas. Quoi qu'il en soit, nous n'hésitons pas à dire qu'il a le premier restitué dans sa réalité historique la grande tradition orientale dont le Christ et les apôtres ont été les derniers promulgateurs.

Emile Burnouf.

TOÉB LX. — 1865. 47

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