‹ La question du vase de sangChapitre 32 sur 101 · UN ESSAI D* HISTOIRE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

UN ESSAI D* HISTOIRE RELIGIEUSE

à saint Paul de ne pas dire tout le secret, et d'en garder pour luimême la partie la plus importante. C'est donc dans cette épltre aux Hébreux que se trouvent les premières formules de la doctrine nommée plus tard docétisme^ d'un mot grec qui signifie sembler, parce que le corps du Christ n'avait, selon elle, qu'un semblant de réalité. Elle se produisait ainsi en pleine période apostolique. L'épitre faussement attribuée à Barnabe marque la seconde étape du docétisme; elle est postérieure à Tépttre aux Hébreux^ antérieure à l'Évangile de Jean. L'auteur appartenait à l'église d'Alexandrie ; il regardait, ainsi qu'ApoUos, le christianisme comme une nouveauté sans racines dans le judaïsme, niait que Jésus fût un fils de David, et ne reconnaissait point son humanité.

Cette doctrine ne resta pas concentrée dans Alexandrie ; elle se répandit promptement dans d'autres églises. La pensée d'ApoUos, portée à Corinthe, y produisit un véritable schisme. Déjà Paul avait, pour la réfuter, écrit sa première aux Corinthiens; mais, sa propre opinion n'ayant point prévalu, ils reçurent bientôt une seconde lettre de l'évêque Clément de Rome, constatant et déplorant la division qui régnait parmi eux, les prévenant corftre les faux maîtres qui ne reconnaissaient ni Paul ni Pierre, et les engageant à imiter ces deux apôtres, qui, après avoir été divisés quelque temps, s'étaient enfin réconciliés. La lettre de Clément prouve qu'à la fin du !<"• siècle, époque où elle fut écrite, le docétisme régnait dans certaines églises d'Orient; mais elle prouve en même temps que l'église de Rome en était exempte, et que, si la doctrine de Paul n'y était pas encore seule en vigueur, du moins toute influence juive en avait définitivement disparu.

Le Pasteur^ composé par Hermas, frère de Pie, évêque de Rome, parut vers les années 130 ou lAO. Il fut comme une suite de la lettre de Clément et de l'Évangile de saint Luc. Quoiqu'il n'avançât pas beaucoup au-delà de saint Paul dans l'exposition des doctrines secrètes, il avait l'avantage de les répandre dans l'église, de les préciser sur un grand nombre de points, de les approfondir, et surtout de les poser nettement en face de ceux qui niaient soit la divinité du Christ, soit son humanité. Irénée, Clément d'Alexandrie, Origène, considérèrent cet écrit comme canonique, et nous pouvons le regarder comme formant dans la manifestation du secret un anneau de la chaîne qui unit saint Paul à saint Jean.

Nous ne voulons pas, malgré l'intérêt du sujet, obliger le lecteur à nous suivre à travers les écrits d'Ignace, de Polycarpe, de saint Justin, ni à travers ces récognitions et homélies qui portent le nom de Clémentines et retracent la doctrine des apôtres. Nous arrivons à cette belle œuvre d'un auteur contesté qui a pour titre Épilre à Diognèle. M. de Bunsen la considère comme une œuvre

de MarcioD, écrivant, tout jeune encore, au jeune Diognète, ami de Marc-Aurèle, vers les années 135 ou 140 de notre ère. Elle est donc presque contemporaine du Pasteur d'Hermas. La forme en est si belle, surtout quand on la compare aux écrits des premiers chrétiens, que M. de Bunsen n'hésite pas à lui accorder toute son admiration et à la citer en grande partie. L'éloquence de cet écrit est constamment soutenue par une élévation de pensée et une précision de doctrines que le Pasteur n'atteignait pas. Si Marcion en fut l'auteur, il faut avouer que ses opinions avaient beaucoup changé à l'époque où dans Rome, en présence d'une église déjà fortement constituée et de dogmes que saint Paul avait défmis clairement une première fois, il devint le chef d'une école où l'on niait absolument l'humanité du Christ et sa réalité charnelle, car la lettre à Diognète porte un caractère tout à fait évangélique, le docétisme n'y parait pas : elle n'est qu'une affirmation nouvelle de la science secrète enseignée par Paul; enfin elle est une véritable introduction à l'Évangile de saint Jean.

Trente ans s'étaient à peine écoulés, qu'un docétiste de Babylone, Tatien, publiait Y Harmonie des quatre Évangiles. L'Évangile de Jean était donc connu à cette époopie, et son apparition doit être placée entre les années 160 et 170 de notre ère. Dans l'intervalle, Marcion, se posant comme l'antagoniste de Polycarpe, évêque de Smyrne, soutenait, avec une grande apparence de raison, que le Dieu des chrétiens n'est pas celui des Juifs, que le Christ n'est pas leur Messie, que le Messie leur est particulier, tandis que le Christ est universel; mais il ajoutait que le Christ ne s'était point incarné, si ce n'est en apparence, que les Juifs à Capernaûm n'avaient vu devant eux qu'un fantôme, qu'il n'avait pas souffert sur la croix et qu'il n'avait pu mourir. Marcion ne connaissait pas l'Évangile de Jean, mais il adoptait celui de Luc en l'altérant selon ses propres idées. Une grande partie des chrétiens se ralliait aux opinions de Marcion, rendues vraisemblables par un style élégant et une éloquence persuasive; la doctrine du secret était menacée dans ses fondemens. C'est alors que parut l'Évangile de Jean, le dernier et le plus métaphysique des quatre récits qui composent le canon évangélique. M. de Bunsen pense qu'il était tenu en réserve depuis le temps des apôtres par les chefs de l'église, opinion tout à fait vraisemblable et conforme à ce que l'église a toujours pratiqué. A la vérité, tout paulinien a pu l'écrire; mais il est plus probable qu'il existait déjà, et qu'il était connu des docteurs chrétiens, car plusieurs phrases sont citées dans les Clémentines et dans les écrits théologiques de Tévêque Hippolyte (1), du premier Tatien, disciple

(I) Voyez sur Hippolyte une étude de M. A. Réville dans la Revue du 15 juin 1865.

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de saint Justin, du philosophe chrétien Athénagore et de Théophile, évêque d'Antioche, dont Y Apologie fut composée au milieu du II® siècle. Pierre, Jacques et Jean étaient les trois plus chers disciples de Jésus, et nécessairement ses trois plus intimes confidens; mais, comme disciple bien -aimé, Jean dut être celui à qui Jésus confia le secret tout entier. Son Évangile, écrit en araméen, dut être traduit pour être compris de ceux qui suivaient les doctrines de M^urcion, d'Ébion ou de Cérinthe. Comme la vie supérieure du Christ était un mystère divin, Jean avait pu la raconter en cette langue en se plaçant déjà à ce point de vue élevé; mais le temps où elle pouvait être comprise n'arriva que quand les controverses eurent préparé les esprits, et que la vie réelle de Jésus eut pris les vagues aspects que donne un passé déjà lointain.

C'est donc dans l'Évangile dé saint Jean qu'il faut chercher les formules définitives de la métaphysique chrétienne, formules que saint Paul lui-même n'avait qu'incomplètement révélées. Il est nécessaire pour la suite de ce travail de les résumer en peu de mots. Jean admet que le Verbe divin était connu longtemps avant Jésus, qu'il existe éternellement, qu'il éclaire tout homme venant en ce monde, qu'il fut pour Dieu le médiateur de la création, qu'il s'est fait chair et qu'il a placé en nous son séjour. Dieu est un et indivisible. Le Verbe est son fils unique, sa gloire^ sa lumière; il dévoile aux hommes les choses du ciel. L'Esprit est Dieu; incarné, il devient le Christ, premier-né des créatures, organe de sanctification pour les hommes. C'est l'amour divin qui est le sauveur universel, car c'est par lui que Dieu a donné au monde son fils unique , et par leur communion avec lui les hommes deviennent comme lui enfans de Dieu. La justification s'opère par la grâce de Dieu, c'est-à-dire par son action directe en nous, et l'expiation s'opère, non par les œuvres de la loi, mais par la justice. Le consolateur que Jésus a promis à ses disciples n'est pas autre que l'Esprit de Dieu, qui, sous le n^^m de Christ, habitait avec eux, mais non encore en eux, et qui, après le départ du Christ, quand ils seront livrés à eux-mêmes, demeurera en eux et fera que par eux les hommes continueront à faire les œuvres de l'Esprit. C'est dans saint Jean que se trouve pour la première fois exposée sous sa forme authentique la théorie du Christ étemel, antérieur à Abraham et à Adam; mais à côté de cette doctrine se trouve nettement affirmée l'humanité du Christ, son incarnation en Jésus et la réalité de sa vie et de sa mort.

L'Évangile de saint Jean est le terme où s'arrête le livre de M. de Bunsen. L'auteur n'a pas cru devoir descendre plus bas, parce que dès ce moment, selon lui, tout le mystère de la discipline du secret se trouve dévoilé.

J'arrive à la partie la plus originale de l'ouvrage, celle où Fauteur expose, non plus la promulgation successive de la doctrine cachée, mais l'origine et la transmission de cette doctrine jusqu'à Jésus. C'est à ce problème que répond le second titre de l'ouvrage: Histoire des apocryphes. On sait que ce mot a eu plusieurs significations : il désigne d'ordinaire les œuvres dont les auteurs ou l'époque ont été l'objet de fausses suppositions; il désigne quelquefois celles dont les auteurs ou l'époque sont simplement inconnus; enfin, en langage ecclésiastique, il désigne les livres exclus du canon. Ces livres contiennent presque toujours des doctrines dissidentes et dont l'étude peut être nécessaire pour Tintelligence et pour l'histoire des dogmes.

Le premier auteur qui du temps même de Jésus s'offre à M. de Bunsen est le Juif Philon, dont nous possédons de volumineux ouvrages. Il représente dans la société hébraïque la fusion des idées orientales et des idées occidentales; sa méthode est de ne prendre à la lettre ni les écrits des Juifs ni les traditions religieuses de la Grèce et des autres peuples. Du reste , il ne donne point comme nouvelle sa méthode d'interprétation; il la tenait du Juif alexandrin Aristobule; et nous savons par l'exemple de plus d'un auteur païen qu'elle était en usage chez les Grecs depuis longtemps. Le Dieu de Philon n'est pas seulement l'architecte du monde comme celui de Platon, il en est le créateur. Sa première production est le Verbe, image de Dieu, premier-né de toutes les créatures, type de l'homme, Adam céleste. Le Verbe, né avant le monde, est fils de Dieu sans lui être ni égal ni identique. Philon donne la théorie de l'incarnation et du rôle du Verbe dans l'homme à peu près dans les mêmes termes où elle fut donnée après lui. Gomme chez les chrétiens, l'Esprit, qui procède du Père et du Fils, est vivifiç^teur, c'est-à-dire auteur de la vie, et de même que le Verbe habite le vouç, qui est la raison, l'Esprit habite la ^^jyiy qui est l'âme vivante. Philon admet et explique la chute de l'homme et la nécessité d'un sauveur : ce sauveur est donné sans cesse à chacun de nous par la grâce de Dieu; mais l'accomplissement parfait de la ressemblance de l'humanité avec le Verbe requiert la plénitude des temps, car, pris en luimême, le Verbe divin ne peut pas descendre sur la terre, et demeure éternellement dans la gloire de Dieu.

Il n'est pas besoin de faire remarquer l'analogie profonde de ces doctrines avec celles que saint Jean tenait du maître; mais il est curieux de les voir exposées cent ans auparavant presque avec les mêmes expressions dans le Livre d'Enoch. Cet apocryphe, qu'on ne

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trouve ni dans la Bible chrétienne de saint Jérôme ni dans le canon hébraïque de Jérusalem, est un écrit palestinien composé tout à la fln du II* siècle avant Jésus-Christ. Il ne pouvait pas être inconnu à Philon, car les doctrines qu'on y trouve sont celles qui régnaient de son temps dans deux sectes affiliées, les esséniens de Judée et les thérapeutes d'Egypte, sectes qui partageaient les idées de Philon lui-même; ce philosophe ne faisait que les reproduire, comme les premiers chrétiens, longtemps confondus avec les esséniens, les reproduisirent à leur tour dans des conditions nouvelles.

Le Livre d'Enoch nous conduit très directement aux apocryphes alexandrins, c'est-à-dire aux livres contenus dans la Bible des Septante et qui ne faisaient point partie du canon hébraïque. Les deux plus importans sont la Sagesse et r Ecclésiastique. Le premier a été attribué, mais faussement, tantôt à un ami de Salomon, tantôt à Salomon lui-même; il est de beaucoup postérieur à ce prince. Le second lui est antérieur, puisqu'il fut composé par Jésus, fils de Sirach, qui vivait sous le pontificat de Simon, au commencement du m* siècle avant Jésus-Christ. Outre ces deux écrits essentiels, il est d'un intérêt majeur de rechercher dans la Bible des Septante les passages du canon hébreu altérés par les traducteurs grecs. On s'aperçoit alors que toutes ces altérations ont été faites systématiquement dans la pensée d'harmoniser tous les livres hébraïques avec la doctrine secrète des apocryphes. Il en résulte que, tandis que les livres du canon hébreu ont pour unité la loi mosaïque, la Bible des Septante cherche son unité ailleurs, dans une doctrine qui, à beaucoup d'égards, est en opposition avec cette loi. La Bible grecque en effet tend toujours à séparer entièrement Dieu du monde visible et à donner au Messie une nature éternelle et céleste. Cette séparation conduit à la théorie des médiateurs, et le Messie est indiqué comme le plus grand d'entre eux. Dans les deux apocryphes que nous avons nommés, ces théories s'accusent nettement. Là, Dieu est déclaré un et invisible; le premier-né parmi les créatures, c'est l'Esprit, qui est aussi le Verbe, le médiateur, le principe de sainteté et d'immortalité; le Verbe lui-même, figuré jadis sous le nom de kabôd comme une apparition lumineuse au sein d'un nuage qui monte en colonne, devient la séchina qui habite le saint des saints, la science créée avant le commencement du monde et qui ne peut jamais défaillir, en communion perpétuelle avec l'homme, dont elle n'est point séparée. C'est la théorie du Verbe immanent, du « Dieu-avec-nous, » que les apôtres Paul et Jean ont enfin dévoilée aux peuples occidentaux.

M. de Bunsen établit de la manière la plus précise ce que l'on savait déjà moins sûrement, qu'en dehors des Écritures il y avait dans la nation juive une doctrine secrète transmise verbalement

dans certaines écoles dissidentes, et dont l'identité avec celle des apocryphes est par lui mise en lumière. Les gardiens de cette tradition étaient, durant les siècles antérieurs à Jésus-Christ, les deux sectes que nous avons nommées, les esséniens et les thérapeutes. Les premiers étaient en Judée et habitaient particulièrement les bords de la Mer-Morte; ils y étaient nombreux : au temps de Josèphe, malgré les progrès de la nouvelle église, on en comptait encore quatre mille. Ils avaient pour méthode d'interpréter allégoriquement la loi mosaïque, ce qui les conduisait à ne point reconnaître les interprétations officielles des rabbins et à substituer à la caste des prêtres un sacerdoce universel. Ils n'enseignaient point en public leur doctrine secrète et ne parlaient jamais que par paraboles; leur morale avait pour base l'abstinence pour soi-même, la charité pour les autres, l'égalité des hommes et la négation de l'esclavage. Un lien étroit les unissait aux alexandrins : ils connaissaient leurs livres, parmi lesquels il y en avait un, intitulé la Science de Salomoïty qui leur était familier. La doctrine essénienne et sa transmission orale forment donc le passage qui conduit de la doctrine des apocryphes à la doctrine secrète des chrétiens.

Aux esséniens de Palestine répondaient les thérapeutes d'Egypte : c'était, comme eux, une sorte d'anachorètes d'un caractère tout à fait oriental. Ils vivaient dans des monastères, s' occupant de commenter la loi et les prophètes, de composer et de chanter des hymnes; ils faisaient la prière au lever et au coucher du soleil; dans celle du matin, tournés vers l'orient, ils demandaient d'être éclairés par la lumière intérieure; ils avaient remplacé l'agneau par l'eau et le pain dans le saint sacrifice, et aboli par là l'immolation sanglante. Ils avaient des symboles profonds et cherchaient la science du secret. Eusèbe et saint Jérôme les considéraient comme chrétiens; mais Philon en fait une secte juive, et Philon devait bien savoir ce qu'ils étaient. On ignore cependant l'ori^ne de ces deux sectes. Nous trouvons les esséniens dans l'histoire au milieu du II* siècle avant Jésus-Christ; mais à cette époque ils se présentent comme une secte déjà fort ancienne, opposée aux sadducéens et se donnant pour rôle de conserver une tradition orale et secrète différente de la tradition mosaïque et destinée à la remplacer un jour. Nous savons de plus par Eusèbe, par saint Épiphane et par sidat Jérôme, qu'il existait chez les Juifs une pareille tradition orale longtemps avant le ii' siècle, transmettant les mêmes idées qui furent adoptées par les esséniens et les thérapeutes et finalement par les chrétiens.

Or, si l'on étudie attentivement les livres du canon hébreu, on n'y trouve aucune tracé de cette doctrine, si ce n'est peut-être dans les Proverbes y attribués au roi Salomon; mais ce livre est d'une

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authenticité douteuse, il est formé de seutences le plus souvent sans lien, par conséquept il a pu recevoir toutes les interpolations imaginables. Tous les livres canoniques de l'Ancien Testament, sauf les trois petits prophètes, Aggée, Zacharie et Malachie, sont antérieurs à la captivité de Babylone. Les vingt-deux derniers chapitres du livre attribué à Isaïe sont contemporains de cet événement, et ont été écrits par un prophète inconnu au moment où le retour des Israélites allait se faire en Tannée 536. Jérémie et Ézécbiel étaient les derniers qui eussent prophétisé lorsqu'en 686, sous Nabuchodonosor, le temple fut détruit et les Juifs transportés au centre de Tempire assyrien. C'est donc dans la période qui suivit la destruction du temple que se formèrent parmi les Israélites les doctrines secrètes et les sectes par lesquelles ces doctrines se transmirent jusqu'à Jésus. Or cette formation ne peut s'expliquer que de deux manières, ou par un mouvement interne et spontané de l'esprit juif, ou par une influence venue du dehors. La première explication est peu vraisemblable, car, ces doctrines se trouvant en opposition formelle avec la loi mosaïque, celui qui le premier les aurait émises aurait trouvé des adversaires puissans dans les sadducéens conservs^teurs de la loi, et la lutte aurait laissé quelques traces dans l'histoire. Il n'en est pas de même quand l'action venue du dehors s'exerce peu à peu sur des individus isolés, car ils n'en sauraient être responsables. Or une telle influence a pu s'exercer sur les Israélites pendant les cinquante ans qu'ils ont passés en contact avec les peuples de l'Asie centrale. Nous voyons par le grand prophète inconnu de la captivité que l'édit de Gyrus rappelait les Israélites de tous les points du monde médo-perse où ils étaient dispersés. Quand ce roi eut conquis toute l'Asie occidentale et pris Babylone, il leur apparut comme un libérateur; ils le jugèrent digne d'être appelé le Christ de Dieu, tandis qu'au même moment ils chargeaient de malédictions leurs anciens oppresseurs. Ainsi un lien d'amitié et de reconnaissance, par conséquent un échange d'idées, s'établit entre eux et les Perses, non-seulement dans Babylone, centre de la captivité, mais dans les autres parties de l'empire. Nous voyons que depuis cette époque les relations n'ont plus cessé d'exister entre les Israélites et les Médo-Perses, relations d'autant mieux suivies que la Judée était sur le passage des Perses allant en Egypte, pays qu'ils possédaient. Cet état de choses dura jusqu'à la conquête d'Alexandre, qui mit en mouvement toute l'Asie, ouvrit des voies nouvelles où elle se précipita, et concentra bientôt dans Alexandrie les idées et les doctrines du monde entier.

Puisque la doctrine secrète date de la captivité de Babylone et qu'elle n'est point née d'un mouvement interne et spontané du judaïsme, il ne reste plus qu'à chercher si dans la société persane il

existait alors une telle doctrine. Or les travaux des orientalistes de notre siècle ont mis entre nos mains les livres sacrés de la Perse en vigueur au temps de Darius le Grand, de Cyrus et de leurs prédécesseurs. Ces textes, dont une traduction grecque courait de main en main plus de deux siècles avant Jésus-Christ, sont connus de tout le monde sous le titre de Zend-Avesfa^ et Ton sait qu'ils sont attribués à Zoroastre, l'antique législateur des Aryas de TAsie centrale. La doctrine du secret s'y trouve tout entière, presque dans les termes employés par saint Jean; il n'y manque que Jésus, fils de Marie. Est-il possible de douter qu'elle n'ait passé de là chez les Hébreux, lorsque déjà sous Nabuchodonosor nous voyons le prophète Daniel, tout Juif qu'il était, recevoir le titre de rab-mag (maître des mages) et occuper ainsi la première place parmi les prêtres de la religion aryenne? Pourquoi cependant cette religion publique de l'empire n'a-t-elle produit chez les Hébreux qu'une doctrine cachée et une secte mystérieuse? 11 ne pouvait guère en être autrement chez un peuple dont toute la constitution religieuse, politique et civile procédait de Moïse, et ne pouvait admettre une religion étrangère sans se détruire : aussi depuis le temps de la captivité les sectaires ont-ils vécu à part dans la société israélite, jusqu'au temps où, Jésus ayant donné par sa vie et sa mort un élan irrésistible à leurs idées, on les vit par la bouche de saint Paul prêchées parmi les Grecs et les Romains, et sous la plume de saint Jean et de ses traducteurs devenir le code de la société nouvelle.

Le Zend'Avesta renferme explicitement toute la doctrine métaphysique des chrétiens, — l'unité de Dieu, du Dieu vivant, l'Esprit, le Verbe, le Médiateur, le Fils engendré du Père, principe de vie pour le corps et de sanctification pour l'âme. Il renferme la théorie de la chute et celle de la rédemption par la grâce, la coexistence initiale de l'Esprit infini avec Dieu, une ébauche de la théorie des incarnations, la doctrine de la révélation, de la foi, celle des bons et des mauvais anges connus sous le nom à* amschaspands et de darvandsy celle de la désobéissance au Verbe divin présent en nous et de la nécessité du salut. Enfin la religion de l'Avesta exclut tout sacrifice sanglant expiatoire, et en passant chez les Israélites elle devait nécessairement supprimer le meurtre de l'agneau pascal, remplacé par une victime idéale. C'est en effet ce qui eut lieu d'abord parmi les esséniens et les thérapeutes, ensuite parmi les chrétiens.

Voilà donc un ensemble de faits bien acquis; essayons de le résumer. Au temps de la captivité de Babylone, la religion perse, dont les dogmes sont contenus dans l'Avesta, fit naître parmi les Juifs une secte cachée dont la doctrine, transmise par la tradition orale.

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