‹ La question du vase de sangChapitre 36 sur 101 · DES · texte numérisé non relu

DES

MARTYRS SGILLITAINS!

nous avons des Actes des martyrs ScilHtalns émanent de plumes chrétiennes; et d'autre part probable que ce sont des traductions plus ou moins libres d'une pièce ou originale ou certainement plus ancienne écrite primitivement en grec.

Au moment même oîi nous émettions ces idées M. Usener, professeur de Bonn , publiait un texte grec inédit de ces mêmes Actes qu'il venait de découvrir dans un précieux manuscrit, daté de la (in du neuvième siècle, de notre Bibliothèque nationale (i).

Ce nouveau texte nous parait d'une grande valeur pour plusieurs raisons. D'abord il fournit très précisément la date de l'épisode en question, et cette date est différente de celle sur laquelle les critiques s'accordaient. En second lieu, après une étude attentive, nous inclinons décidément à le considérer non point encore comme une pièce d'archives païennes au sens strict et littéral , mais comme un document contemporain des faits racontés, et, pour le dire en un mot, comme la pièce originale d'oîi seraient sorties avec des interpolations, additions, développements et gloses plus ou moins intelligentes les diverses rédactions latines dont les deux données par Ruinart et celle du manuscrit de Silos que nous avons publiée peuvent passer pour des échantillons.

Nous voudrions porter quelque lumière sur ces deux points.

(i) Index Scholarum qtUt summis auspiciùt Régis Aut^ustissiitn Guilelmi imp. Germ, in Vitiversitaie Fridericia Guiieimia Rhenana per menses wstivos anni 1881 a die XX Jprilis publiée priinitimque habebuntur, Bonna?, in*4'*, — ^ PP*

Le manuscrit porte le n° 1470 du funds grer. I^s Actes commencent au fol. 128 verso.

Avant la découverte de M. Usener on plaçait généralement le procès et l'exécution des martyrs Scillitains à Cartilage entre 198 et 200. Un texte formel (ju^on n'avait nulle raison de croire interpolé mettait dans la bouche du proconsul Saturninus , juge en celte affaire , non pas seulement la vague mention de plusieurs empereurs, mais les noms mêmes de Sévère et d'Antonin (i). Or, comme ce dernier, Antonin Caracalla, ne fut associé à la puissance tribunitienne et ne reçut le titre d'Auguste qu'en 198, on ne pouvait remonter au delà de cette date ; et d'autre part on ne pouvait descendre au delà de 200 , par la raison que dans V Apologétique de Tertullien, assurément déjà composé à cette date de 200 (2), il est plusieurs fois question d'exécutions sanglantes de fidèles, et que le même Tertullien dans sa lettre à Scapula écrit que « Saturninus le premier leva le glaive contre les chrétiens. » Or ce Saturninus est le proconsul qui jugea les Scillitains.

Que si, en s'attachaut à la première ligne des Actes la* tins : Existente^ ailleurs Preesenle, Prœslantey et dans le fragment donné par Mab.illon Prœsidente bis Claudio ou Claudiano consule (3), on supposait avec M. Léon Renier que le mot bis devait suivre un nom propre et indiquer un second consulat et que consule devait être remplacé par consulibus ; et si cherchant dans les fastes consulaires et y trouvant en effet, à Tannée 180, Prœsens II et CondianuSy on émettait Thypothèse que cette première ligne dût être lue Prœsenie bis et Condiano consulibus ^ il fallait en premier lieu effacer doniinis nostris imperaloribus Se^ero et

(1) Voir les j4cta proconsularia donnés par Baronius dans Ruinart. {Inif.), (a) Voir sur ce point notre discussion dans l'ouvrage cité : Les Chrétiens dans PEmpire romain^ p. 19$ et suiv.

(3^ fetem Analecta, IV, p. i55.

AiUoninOy et les remplacer par imperatoribus Antonino et Commodoy et en second lieu expliquer comment il a pu se faire qu'au milieu de juillet i8o, alors que Marc-Aurèle était mort et que Commode régnait seul depuis cinq mois, le proconsul d'Afrique ignorât que Tempit^e n'avait qu'un maître.

C'était contre l'ingénieuse hypothèse de M. Léon Renier Pobjection de Borghesi et M. Renier n'y pouvait répondre (i).

Avec le nouveau texte grec de M. Usener toutes les difficultés disparaissent. Les noms des deux consuls en effet sont explicitement indiqués et ce sont ceux mêmes que M. Léon Renier avait, on peut le dire, devinés : Sous le consulat de Praesens pour la seconde fois et de Condianus- On ne peut souhaiter une indication plus formelle et la date précise suit ! « le XVI des kalendes d'août, qui est le 17 juillet. » Nulle part il n'est fait mention de Sévère et d'Antonin^ ni de plusieurs empereurs. On ne parle jamais du prince qu'au singulier.

A ce moment, le 17 juillet 180, Commode règne depuis cinq mois. Le proconsul d'Afrique Saturninus est, soit le proconsul prorogé de l'année précédente, soit celui qui quelques mois auparavant a été, suivant l'usage pour les provinces sénatoriales, désigné par le tirage au sort. La politique du régime antérieur continue à l'égard des chrétiens; les fantaisies du nouvel empereur et de puissantes et secrètes influences domestiques ne l'ont point encore modifiée. En 177 une cruelle exécution de chrétiens avait ensanglanté Lyon. C'était le tour de la province d'Afrique, Quelques mois auparavant le même proconsul avait condamné déjà

(1) Borghesi, Œuvres complètes, iom» VIII, p. 61 5.

un groupe de fidèles de sang punique , Namphamo et ses compagnons. Au milieu de juillet i8o il fit décapiter plusieurs malheureux. Ce sont nos martyrs Scillitains.

Sur la question de la date de cet événement il n'y a donc pas maintenant de contestation possible.

Mais si la date du 17 juillet 180 est acquise pour la mort des martyrs Scillitains, il suit de là que la pièce donnée par Baronius n*est pas strictement contemporaine, puisque son auteur nomme les empereurs Sévère et Antonin qui ne régnèrent ensemble que dix-huit ans plus tard , ni la pièce du Ms. de Colbert, ni les autres pièces latines qui sont des copies ou des variantes de l'une ou de l'autre, vu qu'elles parlent de plusieurs empereurs régnant ensemble , et qu'à partir de Commode la date la plus voisine où l'empire fut partage est Tannée 198. Ces pièces latines donc n'ont pu être écrites qu'après cette date.

Nous venons maintenant à notre seconde question. Quelle est la valeur de ce texte grec donné par M. Usener? Est-ce une version d'une pièce primitivement écrite en latin? Est-ce une pièce originale au contraire d'où les Actes latins que nous possédons seraient sortis?

M. Usener, contrairement à l'habitude dés inventeurs qui surfont d'ordinaire leurs découvertes, estime que le texte qu'il a trouvé n'est rien qu'une traduction. Daus son court avant-propos il écrit parlant de ce nouveau texte : « Fersio* nem dico. Grœce enim hœc neque agi coram proconsule Africse potueruntj neque script a esse Carthagine probabile est. Atque insunt qum equidem nisi ex sermone latino explicare nesciam velut ^xhoc^oTtiq pro eo quod est So$« aut wi<yTiç, lat. persuasio ; aut Siafieivat icopeuofiuxt, latine ; persei^eraium eo. »

D'antre part M. Hilgenfeld, dans sa Revue (i), écrit sans donner une seule raison : « Le grec est évidemment une traduction du latin, mais suit surtout le codex Augiensis (fragment donné par Mabillon) qui est relativement le plus rapproché de l'original, puis le codex Colbertinus, lequel vient en seconde ligne pour l'exactitude (2). »

Nous pensons, pour nous : i ® qiie le texte grec est évidem ment plus ancien que toutes les rédactions latines que nous possédons , et que celles-ci n'en sont que des veraons faites avec une très négligente liberté ; 1^ qu'on peut considérer ce texte grec non comme une traduction d'un texte latin perdu, mais comme une pièce originale et contemporaine des faits racontés.

Uantiquité relative du document grec comparé aux diverses pièces latines qu'on peut regarder comme des types, à savoir : le fragment donné par Mabillon dans ses Fêlera Analecta; le texte de Baroniusqui^ selon nous, s'en rapproche le plus, bien que l'affaire y soit coupée en deux séances, peut-être par imitation de certains Actes des saintes Félicité et Perpétue; enfin le texte du manuscrit de Colbert, que reproduit avec des variantes celui du manuscrit de Silos, ne nous parait pas pouvoir être contestée.

D'abord ce texte grec, sous le rapport du contenu, est infiniment plus simple, plus grave, plus impersonnel et plus

(i) N» 3 de 1881, pp. 382-383.

(2) M. Tabbé Duchesne, rendant compte de la découverte de M. Usener, note que le nouveau texte gi*ec « est plus clair et plus correct que les deux premières rédactions latines données par Ruinart et parait étroitement apparenté à la troisième rédaction (fragmentum Augiense ) dont malheureusement on ne connaît que quelques lignes. » Mais il ne se prononce pas sur la filiation de ces diverses rédactions comparées au nouveau texte grec. (r, Bnlletin critique et littéraire (T Histoire et de Théologie, tom. I., p. k'ki,)

court que les textes latins et Ton admet généralement que ces caractères sont des marques d'antériorité et que les textes les plus longs sont les plus récents.

De plus, en comparant phrase à phrase le texte de M. Usener avec nos Actes latins, il saute aux yeux que les auteurs de ces derniers ont amplifié, développé, expUqué les passages correspondants. Nous le montrons par quelques exemples :

Le proconsul a fait comparaître les prévenais; il leur dit qu'ils peuvent obtenir leur grâce en revenant à la raison. Dans le texte grec Spératus répond : Nous n'avons fait de mal à personne^ nous n'avons dit de mal de personne, mais mal traités nous rendons grâce, parce que nous servons Dieu, notre roi. — Le texte de Mabillon écrit ici : Nunquam malefecimus , iniquitati nullam operam prœbemusy nunquam malediximus, sed maie accepti gratias agimus propter quod imper ium no^trurn observamus. Ces derniers mots sont une allusion voilée et implicite à un précepte évangélique, c'est-à-dire un commencement d'explication.

Le texte de Baronius porte : Nos minime aliquando malum fecimus neque iniquitatem sequentes in peccatis egimus opercUionenij nec aliquando cuiquarn malediximus, sed maie suscepti a vobis gratias egimus semper. Quaniobrem Dominum verum et regem adoramus. IjC développement est ici plus apparent encore.

Enfin le manuscrit de Colbert (ainsi que le manuscrit de Silos) porte : Nunquam gessisse conseil swnus iniquitotem j opem atque adsensum [iniquitati] non prœbuimiiSy nulli unquam nos maledixisse recolimus^ sed maie tractati ac lacessiti semper Deo gratias egimus. Si quidem et pro iis oravimus quos injuste patiebamur infestos^ pro qua re et imperatorem nostruni adtendimus a quo nobis hfec Vivendi norma concessa est. On voit ici fleurir l'amplifica-

lion, et comme la simple phrase du texte grec a servi de canevas, soit que les divers auteurs de ces textes Taient eue sous les yeux, soit qu'un seul s'en soit servi et que la première version ait ensuite été employée comme matière par les autres.

Un peu plus loin Spératus ayant proposé -au proconsul de lui dire le mystère de la simplicité chrétienne, Saturninus répond : Non, je ne veux pas t'entendre outrager nos cérémonies, mais jurez plutôt par la félicité (le bon génie) de notre seigneur Tempereur.

Ici le fragment de Mabillon , qui ne compte que quelques lignes, fait défaut.

Le t(îxte de Baronius, très sobre en ce passage, donne en modifiant la pensée : Dicente te de mysterio, non injercun mala : tantum jura per genium régis nostri.

Le Ms. .de Colbert porte : Incipienti tibi dicere maie de sacrificiis noslris aures prœbebo ? sed potius juratc per regnum dominorum nostroriun imperato/7//// ut vitre istius lœtitia perfruatis.

Lie texte du Ms. de Silos rétablit la négation non prœbebo et termine la phrase par : perfrucunini nobiscum.

Plus loin dans le texte grec le proconsul dit à Spératus :

Tu persistes aussi à être chrétien? et le saint répond : Oui, je suis chrétien.

On lit ici dans le texte de Baronius : Persévéras ut christianus sis. — Spératus dixit : Etiam persevero et omîtes au' dite quia Christian us s uni.

Et dans le manuscrit de Colbert : Persévéras , ut videOy esse christianus. — Sanctus Spératus dixit : Hanc perseverantiani christianani non meis viribus sed diuini muneris nie liabere confidoy proinde si visfixani cordis niei scire setUentiam : christianus çum.

Et le manuscrit de Silos développant encore cette glose porte cette fin de phrase : probtde si vis fixam cordis mei liahere serUenliam quia christianiis sum, qaidquid milii et suppliciis infçrre volueris libenter pro nomine Domini Dei mei Jesu Christi suscipiens sustifieam.

Plus loin encore dans le texte grec le proconsul dit : Acceptez un ajournement de trente jours , si vous pouvez venir à résipiscence ; à quoi Spëratus répond : Je suis immuablement chrétien.

On lit ici dans le texte de Baronius ; Proconsul dixit : Spatium trium dierum tribuo vobis ut resipiscatis. — Spëratus dixit : Christianus sum et omnes quimecum siint, et a fide Dornini Dei nostri Jesu Christi rion discedimus ; fac quod vis.

Et dans le Ms. de Colbert : Proconsul dixit : Accipite moram triginta dierum ui retractetis hujus sectm confessionem. Forsitan ad deorum sacras cœrimotdas res^erti-mini. Spëratus sanctus respondit : Non triginta dierum mora mut are poterit professionem nos tram (explication du mot àfiEÔiTeToç du texte grec), sed potius optatse vitœ hoc spatium deliberandi accipere (i) ut de tarn turpi cultura idolorum christianx religion is amator existeres. Cseterum si hoc non es dignus accipere^ suspende moram, sententiani recita. Nam quales nos hodie cerniSy taies post hanc induciam futures esse non dubites.

On peut poursuivre cette comparaison des passages correspondants. Constamment les divers textes latins apparaissent chargés de gloses et d'amplifications. TXs ne sont en

(i) A la place de ce membre de phrase doot Texplication littérale est difficile le manuscrit de Silos porte : Sed potius optarem (te) et hoc spatium delibeniDdi accipere ut,..

somme qu'une traduction rarement littérale , souvent approximative, négligée ou allongée du texte grec de M. Usener. De cela seul il suit que ce document peut élre considéi'é comme un original par rapport à ces pièces qui le paraphrasent et parfois le défigurent.

Mais voici ce semble deux preuves plus topiques encore.

I** Le document grec récemment découvert commence par ces mots : im ïléffsœnoq (pour Opaicevro;) to ^cjTepov xat KXauSiavoiï (pour RovJwtvoO) tcov uitacTwv qui se doivent traduire mot à mot en latin : Praeseiite bis ou iterum et Condiano consulibus. — Sous le consulat de Praesens pour la seconde fois et de Condianus.

Or les diverses rédactions latines donnent : Existenle ou Prœsenie ou PrœstatUe Claudio ou Claudiano consule. Il est évident que le premier nom propre de la pièce originale a été pris pour un participe présent, soit lu Trpo^jravToç ou irpoedTwTo;, soit supposé le participe présent PrœserUe écrit en lettres grec(|ues. C'est pour cela qu'après le nom de Claudianus on a effacé des mots Tœv uiraTcov le signe du pluriel et traduit comme s'il y avait toO OiraTou.

L'auteur du texte, dont Mabillon donne le commencement seulement , est tombé dans la même erreur , bien qu'il ait scrupuleusement traduit t6 ^Ê'jrepov par bisj fournissant ainsi un texte encore moins intelligible : Prœsidenle bh Claudiano consule.

Or si l'on suppose les textes latins tels que nous les connaissons, et l'un d'eux servant d'original à une' version grecque, jamais des premiers mois qu'on y lit on ne pourra tirer les premiers mots de la pièce grecque. Il faut alors supposer un original latin inconnu commençant par Praesente II et Claudiano ou Condiano consulibus. Il faut supposer de plus que cet original ait été inconnu de tous les

auteurs de nos Actes latins. La première supposition est gratuite; la seconde est peu vraisemblable. En fait, le début des pièces latines vient du commencement de la pièce grecque estropié ou mal compris.

a** Vei*s la fin des A des, dans le texte grec, après que le proconsul à prononcé la sentence de mort, on dit qu'il ordonna au héraut de donner lecture des noms des condamnés et c'est là seulement que se trouvent en effet les noms des douze Scillitains.

Voici le passage : to'tc toîvuv SaToupvivo; o àvO'JTuaTo? 8ix ToO K'/,puxo^ rx TÔv iYiwv (lapTupwv ovofxaTa xYipuyOfjvat -TrpodsraÇcv TOirré(TTt tov SxepaTOV, NâpT^a'X>.ov, Rittîvov, Oùeroupiov, 4>YfXi5ca, Axoiii'Xivov , K«i>.e(7Trvov, 'lavQuàpiav, Fevepôdav , E<j- Tiav, AovÎTav >cat SexorjvSav.

Le manuscrit de Colbert donne ici : Salurninus proconsul per praeconem Sanclos duci jussit, id est : Speratum, Nazarium (ailleurs : Narthalum ou Narzalem), Cyttinum (ailleurs : Cythium), -Verum (Baronius : Veturium), Felicem, Aquilinum (ailleurs, Acyllinum), Lœtantium (ailleurs : I^actantium), Januariam, Generosam, Vestam (ailleurs Estiam, Vestiam, Vestinam, Vestigiam), Donatam atque Secundam.

A part d'insignifiantes variantes, où nous ne nous arrêtons pas, les noms sont les mêmes en grec et en latin, à l'exception d'un seul, Kai'XedTivov, en latin Cœlestinum que les Actes latins appellent Lœlantium ou Lactantium. Or cette lecture s'explique fort bien en supposant qu'on a travaillé sur notre texte grec. Elle vient en effet de ce que le mot grec KaAe<rrtvov a été coupé en deux, que la première syllabe grecque a été prise pour la copule xal et supprimée par la raison qu'aucun des autres noms propres n'en est précédé. Il est resté par suite AedTivov dont on a fait Lœtanliiwi ou Lactanliurfi soit par une mauvaise lecture, soit parce que le

nom Laetantius ou Lactantius est un nom plus ordinaire et plus connu que Lestinus (i). C'est de la sorte qu'une mauvaise lecture ou une faute d'orthographe a créé un nouveau martyr et que Laetantius ou Lactantius, lequel n'a pas d'existence dans l'espèce, a usurpé ce glorieux titre, à la place de Cœlestinus. Si l'on suppose en effet qu'un original latin portât Lestinum ou, comme on lit dans les deux pièces imprimées dans le recueil de Ruinart , Laetantium ou Lactantium, jamais ce mot traduit en grec ne pourra donner Rai'XedTÎvov,

Ces deux derniers arguments prouvent, ce nous semble, que la pièce grecque publiée par M. Usener, non seulcnient est plus ancienne que les Actes latins, lesquels^ directement ou indirectement, par une traduction immédiate ou à deux degrés, en sont sortis, mais qu'elle ne peut venir d'une source latine et doit être considérée comme un document proprement original.

M. Usener écrit qu'il n'est pas possible que l'affaire des Scillitains ait été traitée en grec devant le proconsul , ni probable que le récit de Icyr passion ait été à Cartilage composé en grec.

On pourrait peut-être distinguer ici la partie narrative et l'interrogatoire, accorder que ce dernier eut lieu en latin et fut traduit par le compilateur sur des notes d'audience.

Mais est-il nécessaire de recourir à celte subtilité ? Pourquoi n'est-il pas possible que l'affaire ait été traitée en grec? Est-ce qu'un personnage consulaire comme Saturninus^ un grand fonctionnaire de Marc-Aurèle, ignorait la langue dans laquelle le défunt empereur avait écrit ses Pçn-

(i) Nous devons avertir ici que c'est M. Renan qui nous a suggéré cette remarque sur le mot KaiXeoxrvov,

sées? Est-ce qu*en Afrique, dans nombre d'actions criminelles, quand les prévenus n'entendaient ni ne parlaient le latin, on n'était pas obligé d'user d'interprète pour leur transmettre les questions posées et traduire leurs réponses ?

Est-il sûr que dans l'affaire de Namphamo, deMiggin, de Sanaé et de leurs compagnons qui avait eu lieu au commencement de cette même année, ou Tannée précédente, on s'expliqua avec eux en latin? N'est-il pas vraisemblable au contraire que ces malheureux, de condition servile peut-être, en tout cas de médiocre état , de sang punique ou libyque, dont un bel esprit païen, au temps de saint Augustin, raillait les noms barbares (j), ignoraient le latin? Cela n'est-il pas également vraisemblable du groupe dont nous parlons, originaire d'une petite ville de Numidie , quand on sait que la sœur de Seplime Sévère parlait «à peine latin (2). et que le beau-fils d'Apulée, riche et élevé libéralement, était à peine capable de se faire comprendre en cette langue (3) ? En général^ à Carthage les gens instruits savaient le latin et le grec et Apulée se faisait également applaudir dans les deux langues (4).

Dans l'Eglise d'Afrique, prolongement probable de l'Eglise de Rome, au premier et au second siècle, la langue usuelle est plutôt le grec que le latin. N'était-ce pas en cette

(i) Maxime deMadaure. (V. S. August. éd. Gaume, t. 11, Ëp. cj» n. 16.) (a) Soifor ejus vi\ latine loquens ut de illa tnultum împerator erubesceret/ (Spartien, Severus, i5.)

(3) Apulée, Apologie» (Voir les Chrétiens dans T Empire romain^^. 149.)

(4) Atque haec et alia ejusdem modi tam graeca quam latina gemino voto, pari studio, simili stilo. (Apul., Flor,, II, iViiV.)

Et vox mea utraque lingua jam vestris auribus ante proximum sexennium probe cognita. (Ap. Ftor., IV, init.)

Ego dei(i£sculapii)hymnum grseco et latino sermone hic canam. (Flor., IV, p. 62. édit Bétolaud.)

langue qu'on lisait les Écritures, les Evangiles, les lettres de saint Paul? Nombre de passages des Ecritures, soit de l'Ancien , soit du Nouveau Testament , cités à la fois par Tertullien et par Cyprien en latin sont pour l'expression notablement différents cbez les deux écrivains et ditlfèrent aussi non seulement du texte de la Vulgate composée plus tard j mais des versions latines antérieures à saint Jérôme dont nous possédons des fragments. N'est-ce pas une preuve que TertuUien et Cyprien, qui tous les deux savaient le grec, traduisaient librement et directement, cbacun à sa manière, les passages qu'ils citaient soit pour l'Ancien Testament, delà version des septante, soit pour les Évangiles et les Épitres, des textes grecs originaux qu'ils avaient entre les mains? Ne savons-nous pas que Perpétue parlait le grec couramment (i)? TertuUien, qui créa, si l'on peut dire, le latin ecclésiastique, écrivait eu grec comme dans sa langue maternelle. Donc nous serions porté à retourner la pensée de M. Usener et volontiers nous dirions à propos de nos Actes qu'il n'est pas probable qu'à Cartilage, ils aient été primitivement écrits en latin.

Nous accorderons, si l'on veut, que les riotarii du proconsul ont du rédiger le procès-verbal de l'affaire et prendre note des demandes du juge et des réponses des accusés dans la langue officielle de Rome. Mais nous n'entendons pas du tout que notre texte grec soit cette pièce officielle même, mais un compte rendu écrit directement peut-être par un témoin des faits sur des notes recueillies de première main.

Que si maintenant on regarde le texte grec lui-même , il n'apparaît pas à de bons juges qu'il ait nulle part l'air

(i) Et cœpit Pei*petua grsece cum illîs (Opialo et Aspasio) loqui. {Jet, de Perp, — Voir les Chrétiens dans P Empire romain ^ p. 5i6, noi. I.)

gauche, exotique, artificiel d'un morceau traduit du latin. A part quelques rares expressions évidemment fautives qui jurent avec la teneur de la pièce et qui peuvent et doivent s'expliquer par des erreurs de lecture ou des distractions de copiste, la langue de cette rédaction est saine, correcte, parfois élégante et a bien la couleur d'une pièce écrite de source. L'expression ne porte nulle part la trace de l'effort du lettré qui cherche un équivalent et essaie laborieusement un calque plus ou moins exact. 11 faudrait être bien sûr de soi y connaître à fond bien des choses généralement ignorées des doctes mêmes, par exemple le degré de culture des fidèles d'Afrique , le grec parlé et écrit à Carthage parmi les chrétiens de cette ville à la fin du deuxième siècle et au commencement du troisième pour pouvoir déclarer que le texte en question ne peut décidément avoir été écrit de première main à cette époque. Par malheur nous n'avons aucune œuvre grecque d'Apulée ni, ce qui serait plus utile en l'espèce, aucun écrit grec de Tertullien. £n fait, on ne cite aucune expression qui détonne et puisse être valablement affirmée comme d'usage certainement postérieur.

Le mot iriOavoTviç allégué par M. Usener n'a rien qui puisse choquer ou étonner. Ce mot qui veut dire, ce nous semble, une assurance de sentiment où il y a plus d'aveugle crédulité que de jugement et de raison, nous parait fort bien choisi dans la bouche du proconsul romain, et Spératus qui lui répond le reprend et le répète comme il est naturel. Les Actes latins portent ici persuasio qui en est la traduction littérale et non fides oxxopinio. A quel titre soutenir que TctÔavciTTiç a été mis pour rendre persuasio d'un texte primitif plutôt que l'inverse? Démontre-t-on , peut-on démontrer que TTiÔavoTV); n'était pas et ne pouvait pas être employé en ce sens en Afrique à l'aurore du troisième siècle de notre

ère? Ce même mot se trouve dans Irënée dans le sens bien plus nouveau et plus inusité de don de persuasion (i).

11 y a dans les Actes grecs d'autres termes plus embarrassants ou plus douteux auxquels M. Usener ne s'est pas arrêté.

Les Actes latins mettent cette phrase dans la bouche du proconsul en réponse à Spéralus qui lui demande de l'entendre sur le mystère de la simplicité chrétienne : Tu vas te mettre à parler mal de nos sacrifices : incipienti tibi ou Incipiente te maie dicere de sacrificiis nostris. Or le grec porte à cette place TrovYipoc >.£yêiv xaToc twv TO[Ji.eTep(i)v Up^wv, ce qui mot à mol doit se traduire : prai>e dicere in nostros sacerdotes. Si l'on suppose que le texte latin est le modèle original on n'en fera jamais sortir ici le texte grec ; il faudrait d'abord irepl et non jcarà, et en second lieu lepsicov et non Up^œv. Il est évident que l'expression »v^zrr(/îc/« vient plutôt de iepéwv mal compris queî ce dernier de sacrificia. Ce qui est vraisemblable ici, c'est une faute de copiste qui a écrit xaTa iJijxeTeptov Up^wv pour xarà -/spLETeptov Upoiv ou Upciôv, in nostra sacra ou sacrificia. Il paraît plus probable en effet que Saturninus, au lieu de parler des prêtres païens, dont les fidèles s'inquiétaient peu, ait parlé de la religion païenne en général qu'ils attaquaient volontiers , comme on les en accusait communément (2).

Un peu plus haut, dans sa première réponse au proconsul qui lui promet à lui et à ses amis le pardon s'ils veulent se raviser et revenir à la raison, comme il dit, Spératus répond :

(i) oitts ]:iOav677]Ta 7]v oOx oi$ap.sv — neque suadelam o-^viro persuasoriam — quam nescimus. Ircnée {ndw hœres, \, prsefat.^p. 3,édit. d'Oxford, in-fol., 1702.)

(a) Cf. Act, Achatii, — Martiartus ait : Chrîstianoruni consucludo est multa in deos nostros maledicta conûngere. (Ruinart, Je f sine, ^ p. 100.)

Nous n'avons jamais fait de mal à personne , ni outragé personne, (kXkoL (Jiriv )cal xaxco^ Sej^Ôévreç eùj^api<iTou(jL6v. Les Actes latins portent ici, les uns : sed mole accepti ou s uscepti grattas egimuSy les autres : sed maie traclati ac lacessiti grattas semper egtmus. Or Scj^Oevreç est absolument inusité au sens passif. Il signifie non maie acceptty mais maie accipierUes ou t*um maie accepissent. M. Usener avertit que le texte grec du manuscrit en cet endroit porte la trace d'une main plus récente. Les caractères qui avaient pâli ou s'étaient effacés ont été repassés. Une autre encre plus noire est en effet visible çà et là sur la seconde syllabe du mot âXXa et sur les mots suivants jusqu'à j^ôévreç. Or le texte nouveau ou repassé à l'encre noire est : â>.>.à (XYi^à xaxô; Sej^OsvTg; qui n'offre pas un sens acceptable M. Usener donne de ce texte une excellente correction, bien qu'il soit vraisemblable que la première écriture n'ait pas été altérée. Ne peuton pas pousser un peu plus loin la correction de M. Use-* ner et supposer au lieu de ^ej^^ôévre; qui est évidemment dans le Ms, soit >.ej^ôivTeç, soit Jiw^ÔévTeç , soit xaxà ^ej^ôévre^ mala perpesst, La leçon xaxwç Jitoj^Oivreç serait assez bien confirmée par l'expression des rédactions latines : maie trac^ tatiet lacesstti.

Il faut se souvenir qu'à l'heure présente ce texte grec est unique, qu'aucun contrôle, qu'aucune vérification n'est possible; et si l'on peut s'étonner d'une chose, c'est qu'il soit encore aussi pur de fautes et d'erreurs qu'on le trouve.

Il est une autre expression également inacceptable d'une façon absolue. Elle est placée dans la bouche de Secunda. Voici le passage grec : ?Tt Se ^ àyia LexoùvJa eçTi* OTrep £Îp.i xal SiafJLeivai i:op6uo(jLai, ce qui mot à mot se traduit en latin : Atque tnsuper saiicta Secunda dixit : Quodsum etper-* severatum eo.

Aucun des Actes latins d'abord ne porte cette expression perseveratum eo et, par suite, on n'a nul droit de dire qu'elle soit une sorte de transcription en grec de termes latins. Eu second lieu elle parait en grec tout à fait impossible. Sans même parler de l'étrange maladresse qu'il y aurait à réunir deux mots impliquant deux idées contraires, l'un l'idée du repos, l'autre celle du mouvement, rester et marcher, il faudrait au moins $ia[xiv(t>v iropeiioixai , comme on dit £7ri[JLév(x> toOto tcoxttwv, >.8y<i)v : Je persiste à faire , à dire.

Cette locution est tellement irrégulière qu'on a le droit à ce qu'il semble, surtout en face d'un texte unique, de hasarder une hypothèse pour expliquer une faute évidente. Ne pourrait-on pas supposer que dans un manuscrit de la rédaction primitive, sur lequel celui-ci aurait été copié, il y avait soit en onciales, soit en minuscules à la fin d^une ligne le mot AIAMEINAI... avec une fin de ligne effacée ou indéchiffrable et à l'autre ligne soit EYOMAI, soit OMAI. Un copiste malavisé ou ignorant aura suppléé irop ou 'jcopeù au lieu de Pou>. ou Pou>.£ii, ( Pou>.eijo[JLai et PouXojjwci s'employa nt souvent l'un pour l'autre. (Ainsi la phrase se rétablissait ainsi : ff^rep ei[JLi ^laf^eivai pouXofjLai, quod suni et permanere volo. La disposition de la ligne dans notre Ms. se trouve précisément celle que nous supposons oTusp tl^% xal ^taïuivai iropeu[o[JLai. Il faut remarquer que les Actes latins ont tous ici la même leçon : quod sum christiaruiy ipsa idesse volo; que ce dernier mot commun à divers textes, indirectement sortis du texte grec, à notre avis, justifie, sinon exige la leçon Pou>.euo(JLai ou Pou>.o[xai, et qu'un peu plus haut Saturninus, s'adressant aux compagnons de Spératus, s'est servi du même verbe |îou>.o(jiai. — Wh PouV/i6f,Tfi t^ç TocaiiT7jç*'pjavia; xal irapa^povTQdeco; yev^aÔai vi ^et^^Ô^vai (yujxfjL^Toy oi a Ne veuillez

pas être et vous targuer d'être participants de cette si gi^ande folie. »

Nous n'ignorons pas que c'est une sage règle de critique d'expliquer les textes avec les seuls éléments certains qu'ils fournissent , que rien n'est dangereux comme de s'aventurer à présenter gratuitement de nouvelles leçons, que c'est donner dans la fantaisie, dont la carrière est sans limites. Mais l'expression Jiap-eivat TropeuôjjLat jure trop évidemment avec le style relativement pur du morceau en question et est trop grossièrement barbare pour être acceptée. Nous proposons notre lecture et notre explication comme une simple hypo* thèse, tout prêt à accepter une autre leçon et une autre explication qui effacerait cette tache. Ce qui nous paraît absohiment inadmissible, c'est la leçon que fournit le seul manuscrit connu jusqu'ici. Nous ne doutons pas qu'un autre manuscrit, si on en trouvait un^ ne fournit une autre expression. Nul texte latin ne saurait justifier ^tafjLetvai Tcopeuofjiat et, en fait, aucune variante des Actes latins ne l'aut oriseni ne l'explique. Il n'y a donc pas lieu de s'appuyer sur une expression inadmissible a priori pour soutenir que notre texte grec vient du latin.

Nous résumons maintenant cette rapide étude :

' 1* Il ne nous paraît pas soutenable qu'aucun des Actes des martyrs Scillitains, soit les rédactions latines, soit ce nouveau texte grec, puisse être regardé comme la copie ou la transcription littérale d'une pièce de chancellerie déposée dans ce qu'Apulée (^Florid., I, in fine) appelle quelque part instrumentum promwiœ; outre qu'il n'est pas sûr, en se tenant au texte du rhéteur, que ces archives continssent autre chose que les jugements ou sentences proconsulaires.

a® Les Actes latins ne sont et ne peuvent être absolument contemporains de l'événement , puisque, à part le fragment

donné par Mabillon, lequel est trop court pour qu'on en puisse raisonner, tous les textes font mention de plusieui's empereurs, et celui de Baronius nommément de Sévère et de Caracalla; le plus voisin de l'événement a donc été écrit après 198. Le texte du manuscrit de Colbert est postérieur à celui du Baronius comme plus paraphrasé , celui de l'abbaye de Silos est plus récent encore pour la même raison et à cause du souvenir de rôpucfa marqué à la dernière ligne.

3** Ces mêmes Actes latins sont tous postérieurs au nouveau texte grec. Us ont été composés d'après ce texte, sinon tous, au moins l'un d'eux, qui aurait ensuite servi de modèle aux autres.

4° Enfin le texte récemment publié par M. Usener est à nos yeux une pièce originale, c'est-à-dire écrite de première main et non traduite sur un texte latin. Il a été écrit à une époque très voisine des faits, entre 180 et 200.

M. Usener, nous l'imaginons, sera sans doute le dernier à se plaindre de nos conclusions, bien qu'elles contredisant les siennes, car elles mettent en valeur sa découverte et tendent à la rendre plus estimable même qu'elle ne lui a paru à lui-même.

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