XXXII
Nous nous sommes limités, dans cette étude, h la question spéciale de l'Origine et de l'emploi des biens ecclésiastiques. Nous y avons rattaché le plus grand nombre de faits qu'il nous a été possible. La prétention de les avoir mis tous en relief est loin de notre pensée. Nous avons élevé un portique. Les hommes sérieux qui le franchiront , découvriront au-delà une foule de faits intéressants et inédits, qui les dédommageront avantageusement de Taridité de la matière. La question des immunités de Cluny, par exemple, deman^ derait, à elle seule, plusieurs chapitres provoqués par les bulles des Pontifes romains qui les défendent, et par plusieurs autres pièces de notre cartulaire qui y ont rapport.
L'Église, au moyen-âge , avait adopté la congrégation de Cluny, comme son plus fidèle appui, comme le moyen d'action le plus puissant que Dieu lui eût ménagé pour opérer elle-même et avec le moins de secousses possibles, la grande réforme sociale qui a signalé le XP siècle. Nous croyons avoir suffisamment démontré ailleurs que les saints calculs de l'Église, personnifiée alors mieux que jamais dans la Papauté, ont été justes, que ses vues toutes surnaturelles se sont réalisées et ont préparé les merveilles du XII«, du •XIII" siècle surtout, l'un des plus beaux de l'humanité.
La base essentielle de ce plan vraiment divin, la garantie de son succès, c'a été l'immunité de Cluny providentieUement sollicitée par son fondateur , accordée pleinement de prime abord, et constamment maintenue par les Pontifes romains.
Il s'est trouvé, presque dès Torigine, que des seutimenLs prive's ont été froissés par celte mesure d'intérêt général. L'exemption de Cluny , au profit de la Société catholique tout entière , a soulevé maintes fois , dans les ministres les plus dévoués de l'Église de Màcon, dans ses pontifes même, une impression pénible , des réclamations ardentes, des voies de fait peu édifiantes, malgré la bonne foi dont leurs auteurs pouvaient être animés : lutte intéressante de la faiblesse contre la puissance, de la minorité contre l'universalité, du sens privé contre la tradition en matière de discipline, du droit apparent contre le droit réel dans l'Église; lutte qui a duré huit siècles , et dans laquelle la congrégation de Cluny a triomphé toujours au tribunal de Rome , et n'a succombé à la fin, que devant la raison suprême des rois, la force matérielle.
Nous n'en parlons ici que pour signaler la charte XX« attribuée h saint Grégoire VII, et qui est, selon nous, une pièce apocryphe. Le style et les sentiments ne sont point ceux de l'ami si fidèle et si affectueux de saint Hugues. A la page précédente, charte XVIF, dans une lettre à Landry, Grégoire tient un langage tout autre et qui est bien le sien. Il ne peut se contredire ainsi lui-même. Les autres lettres de ce Pontife, comprises dans notre cartulaire, se retrouvent toutes dans la collection de Binius, à l'exception de celle-ci. Ne serait-elle point une de ces pièces dont se plaint Grégoire lui-même , dans sa vingt-sixième lettre du neuvième livr^ , lettre adressée, comme celle dont nous contestons l'authenticité, h l'archevêque Hugues, de Lyon, légat du souverain Ponlife ? Grégoire s'y exprime ainsi : « Noverit itaque pru- (c dentia tua, quik multa tanquàm k nobis deferuntur et (c scripla et dicta, nobis nescientibus. » Qui aurait fabriqué ce faux document? Nous ne voulons accuser personne. Mais des hommes capables de se porter aux voies de fait sacri-
léges révélées par l'archevêque de Vienne; dans une cause célèbre {5i6/. Clun. col. 513, B,,), sont peut-être capables d'y avoir pensé, d'y avoir prêté les mains. (1) •
Autre observation de même nature. La charte L1I« est un extrait de la charte LV% p. 43. Or, dans celle-ci, il n'est nullement fait mention du monastère de Cluny. La seconde moitié de la charte L1I% depuis ces mots : in quà Cluniaci villa nobile cœnobium.,, est évidemment une note marginale d'une époque bien postérieure h l'an 825, note qui est ensuite passée dans le texte, par l'inadvertence d'un maladroit copiste.
La querelle séculaire de Cluny et de Màcon est aussi l'origine et l'explication de ces pièces trop ardentes et tout k fait dans le goût de Flaccius lUyricus, qui portent les nO'DXVIIL DXIX. DXX.DXXI. Cène sont point des chartes, malgré la date qu'on leur donne, mais un récit rédigé au temps des Fustaillier, des Bugnon, des Severt, et dans un esprit de parti qu'on ne cherche pas k dissimuler. Des
(1) L*archevéque Warmond, de Vienne, expose qu*il venait de remplir, à Cluny, une mission apostolique et d'y conférer les saints ordres, sur la demande de TÂbbé, en vertu des immunités pontificales ; puis il continue : f< His peractis, dum redirem, Matiscenses canonici, insidiis mihi paratis, « derepcnte fulti armata manu et pedestri super me ac nostra irruerunt, « baculum pastoralcm cum propria tunica et sagmario tulcrunt, scrvicntes <( nobis cœdcntes valde dehonestaverunt, lanceam gulturi proprio admo- « ventes, ne vivat violator et adultercUor sponsœ tancH Vmceniii, clamabant, « et cum magno dedecore ad Cluniacum vellcm noUem reversus^ sum. K Inde à Domno Matiscensi, qui tune aberat, justitiam pcr litteras quœsivi, c( sed bue usque minime impetravi, quœ a Vobis, qui cstis sedis apostolicœ « Legatus, mihi, et domnis Cluniacensibus supplico fiât. »
Dai^ la charte X« du Cartulaire de Saint-Vincent y nous trouvons les noms de sept de ces chanoines qui ont si militairement défendu les prétentions de l'Eglise de Mâcon. Hs se nommaient Ranulfe, Jean, Sendelenus, Eustache, Jarentbon, Odon, GeofiDroy.
expressions comme celles-ci : Papam sprcveriL... Jtomanus Legatus nimium cceiiobilis^ etc., sentent bien le goût des lettrés de la réforme et reproduisent leur style. Ce légat trop monacbal n'est autre que saint Pierre Damien. Du reste, ce n'était pas alors une lutte ouverte et ardente, ainsi que le constatent les lignes qui terminent ce récit. Cluny jouissait assez paisiblement de ses immunités : Mâcon se bornait à formuler ses réserves, et préludait de bien loin encore au déplorable triomiihe qu'il devait remporter de vive force au XVIIP siècle.